1En aval du lac du même nom, Annecy est située à mi-chemin de Chambéry et Genève. Durant l’Antiquité, la ville est une agglomération secondaire de la Cité de Vienne, capitale des Allobroges. Le vicus de Boutae, qui s’inscrit dans un triangle évalué à une vingtaine d’hectares, est établi dans ce cadre depuis la seconde moitié du ier siècle avant notre ère. Sur le site, cette période est caractérisée par l’implantation d’une série de fossés qui contribuent à la structuration de la marge orientale. Le bourg est alors une station modeste, ultérieurement citée dans l’Itinéraire d’Antonin sous la forme ad bautas. Il se développe, sous Auguste, autour de trois voies importantes, qui mènent au nord en Germanie, au sud vers l’Italie par le col du Petit Saint-Bernard, et à l’ouest à Vienne, chef-lieu de la cité.
- 1 Fouilles menées en 2001 et 2005 par F. Gabayet, S. Gaime et E. Bayen, Inrap ; publication à paraîtr (...)
2À la même époque, trois voies sont construites dans le secteur oriental, dont deux au moins, les voies 1 et 2, sont directement issues du réseau viaire de l’agglomération (Gabayet, Gaime, 2008)1. Pour le reste, les témoins de l’occupation dans cet endroit de la ville restent fort peu nombreux et signalent une fréquentation encore limitée aux abords des voies.
3La principale phase d’expansion est fixée au ier siècle, période de prospérité, sans doute liée au pôle d’attraction que représente le carrefour routier. Le vicus compte alors une place publique, assimilée pour l’heure à un forum, une probable basilique, des thermes, un théâtre et un sanctuaire, qui témoignent de la vitalité urbaine [ill.1]. C’est durant cette période que l’on situe les principales constructions : ateliers et habitations, annexes, entrepôts… À la marge du vicus, une véritable urbanisation est engagée le long de la voie 1, l’axe majeur du quartier.
1. Le plan du vicus et les fouilles Galbert
Au final, l’opération aura permis d’accéder à une emprise de près de 3 ha, dont plus de la moitié ouverts à la fouille.
F. Gabayet et S. Gaime
4Après une croissance remarquable durant tout le ier siècle, le iie siècle est marqué par un coup d’arrêt sensible dans le développement des différents quartiers. Les deux zones principales, 3 et 5, hormis la réalisation de bâtiments sommaires, font l’objet de simples remaniements, ce qui semble également être le cas de la zone 2. Les secteurs les plus orientaux de l’emprise de fouille ne montrent que des réoccupations très ponctuelles d’anciens espaces remodelés (zone 1), voire de simples traces de fréquentation, sous forme de mobilier disséminé aux abords ou sur les voies (zone 4).
- 2 C’est par exemple le cas d’un atelier de potier au sud-est du théâtre réputé avoir fonctionné duran (...)
5Durant le iiie siècle, le quartier de la zone 3 est manifestement abandonné, si l’on se base sur une absence notable de mobilier, tant numéraire que céramique. Cette situation s’étendrait à l’ensemble du vicus : les observations issues d’autres fouilles menées sur des zones artisanales de Boutae concluent que plusieurs sont délaissées à la fin du iie ou dans le courant du iiie siècle (Serralongue, 2002)2. Le secteur de Galbert n’est toutefois pas entièrement déserté : la zone 5 se développe grâce à la construction de plusieurs bâtisses d’assez grandes dimensions, sans doute des ateliers associés à des entrepôts ; la zone 2 montre tous les aspects d’une occupation, qui, sans être dense, n’en est pas moins avérée. Ces deux zones sont abandonnées dans le courant du ive siècle.
6Les friches urbaines sont toutefois réinvesties à partir de la fin du ive siècle. Une petite unité agricole est implantée à proximité de l’établissement abandonné de la zone 5, le long de la voie 1, qui est pérennisée comme l’atteste la réactivation de fossés bordiers. Les bâtiments, construits sur poteaux (habitation, ateliers, greniers et enclos) sont, pour partie, implantés dans les ruines d’anciens édifices (zone 1). Le long de cette voie est installée également une nécropole, tout près de l’ancien centre urbain, dans les décombres du quartier de la zone 3. Cette occupation plus lâche du ve siècle est la dernière avant l’abandon définitif du site, abandon qui peut être mis en relation avec celui du vicus, fixé consensuellement au ive siècle.
- 3 Jusqu’à la colline d’Annecy-le-Vieux, la plaine des Fins ne compte pratiquement aucune trace d’habi (...)
7Situé environ 300 m à l’est du centre monumental de Boutae, le secteur Galbert semble avoir durablement limité l’extension de l’agglomération3. Il se trouve à la transition entre espaces urbain et rural. Mais son statut est cependant difficile à définir. En introduction des actes du colloque Suburbia de 1997, R. Bedon tentait de préciser le concept de faubourg (suburbium) dans l’Antiquité (Bedon 1998, p. 9). Les espaces de la périphérie urbaine sont qualifiés diversement : aedificia continentia (ou continentia) désigne le faubourg urbain, tandis que les secteurs plus ruraux sont appelés loca suburbana ou suburbanae regiones. La distinction entre les uns et les autres n’est pas toujours évidente : ces secteurs se développent, se rétractent et se mêlent de façon variable selon les agglomérations, les époques et les activités qui y sont exercées.
8Les opérations archéologiques permettent rarement d’aborder à une large échelle la réalité de ces espaces transitionnels quasiment imperceptibles du côté de la campagne et flous du côté de la ville. L’absence d’enceinte à Boutae, comme pour la plupart des agglomérations secondaires, rend plus ardu encore la localisation de la séparation entre la ville et le suburbium.
- 4 Texte fondateur de la loi écrite aux origines de la République romaine.
9Il existe cependant d’autres indices susceptibles de localiser cette limite. L’implantation des nécropoles en est un : les interdits religieux ou administratifs proscrivent d’établir des sépultures ou des bûchers à l’intérieur du périmètre urbain, dans toutes les agglomérations de statut colonial ou pérégrin. À une époque où la Loi des XII Tables4 impose encore sans restriction la séparation entre le monde des vivants et celui des morts, la présence de tombes signale le commencement du suburbium, du moins à l’époque des ensevelissements. La découverte d’une petite zone funéraire familiale, une cinquantaine de mètres à l’est des derniers bâtiments de la zone 3, pose ainsi un jalon précieux. Un enclos circulaire abritait quatre tombes à crémation datées de la première moitié du ier siècle, dont une tombe que la richesse de son mobilier autorise à qualifier de privilégiée (cf. Archéopages 23, p 82, 83) [ill.2].
10Le passage de l’espace urbain au suburbium peut également être signalé par un changement des orientations parcellaires. Le carroyage urbain orthogonal s’interrompt pour laisser la place à un schéma d’occupation plus libre ou organisé sur des axes nouveaux : il peut s’agir des routes sortant de la ville, qui prennent alors une direction commandée par la topographie et par les agglomérations qu’elles desservent. C’est par exemple le cas de la voie quittant Boutae par le sud, pour rejoindre Casuaria (Faverges).
11Mais les zones suburbaines sont également susceptibles de s’ordonner en fonction d’une cadastration rurale, qui diffère des orientations urbaines. À Galbert, la seconde moitié du ier siècle avant notre ère est caractérisée par l’existence d’une série de fossés parcellaires. Si le fossé le plus proche de la ville se calque sur l’organisation de la trame urbaine, les fossés plus à l’est sont creusés en contradiction avec les deux grandes orientations connues du vicus. On est donc tenu d’admettre l’existence d’une troisième orientation, la plus ancienne identifiée dans le secteur, perceptible seulement à la marge orientale de la ville. On voit d’ailleurs qu’un même fossé, d’abord influencé par le parcellaire urbain, est amené à s’infléchir de quelques degrés vers le sud pour suivre la troisième orientation, celle des fossés les plus « orientaux ». Ce point d’inflexion marque le passage du parcellaire urbain à un autre parcellaire, organisé selon une trame antagoniste. Dès leur mise en œuvre, les axes de circulation respectent ce changement d’orientation.
12Ainsi, la présence de la nécropole et la double organisation parcellaire permettent de localiser une limite probable entre deux espaces cadastraux de statuts différents [ill.2]. Les voies 1, 2 et 3, prolongeant le réseau orthonormé, inscrivent durablement dans le paysage la limite entre eux. Au nord et à l’ouest, sur des terrains d’abord peut-être dévolus à des activités agricoles, se développent un habitat modeste et des activités artisanales. Ils constituent la limite de la ville. Au sud et à l’est de cette limite, en revanche, le secteur est choisi comme lieu de sépulture par des notables locaux puis sera très peu bâti et pendant une courte période. Il est vraisemblable que les fossés matérialisaient des espaces cultivés ou des prairies. La présence de quelques fosses ne s’oppose pas à cette interprétation, non plus que celle d’un espace qui pourrait être un enclos. Ce secteur du suburbium aurait donc été réservé à des activités agropastorales.
2. L’espace « urbain » (zones 3, 2 et 5) et le suburbium (zone 4 et 1)
Deux édifices au statut particulier, les bâtiments 2 et 14 y ont été érigés. Le bâtiment 1 occupe une surface de plus de 600 m2 (un des plus grands édifices du vicus !). Avec seulement 200 m2, le bâtiment 14 est largement au-dessus de la moyenne des constructions de Galbert. Leur mode de construction également est inhabituel, puisqu’il s’agit des seules maçonneries correctement fondées et montées au mortier. Les deux édifices ont été interprétés comme des entrepôts, à trois nefs pour le premier, à deux pour le second… possessions d’un grand propriétaire terrien ?
F. Gabayet et S. Gaime
13Si la nature du domaine foncier suburbain ne peut guère être précisée, l’étude de l’habitat périurbain apporte de nombreux enseignements. Fort différentes du centre du vicus de Boutae, les trois zones de Galbert comprises dans l’emprise urbaine, au sens le plus « juridique », montrent des systèmes d’organisation variés.
14Dans la partie la plus proche du centre urbain (zone 3) est créé un véritable quartier périphérique regroupant des habitats modestes et des ateliers, aux plans stéréotypés, implantés au sein de parcelles autonomes (I à XI), qui, en dépit du caractère lacunaire des vestiges, peuvent être restituées sans trop de peine [ill.3]. De part et d’autre de la rue principale, des rues secondaires, des ruelles, de petits passages, voire de simples délimitations, matérialisés ou non par des murs mitoyens, cadrent les parcelles construites. Comme souvent, il est difficile de mettre en évidence des schémas types de séparation parcellaire. Il est probable que le cadre législatif faisait montre d’une certaine souplesse en ce domaine, surtout dans les secteurs périphériques. Cependant, on constate que le tracé des rues et du parcellaire, installé à l’époque augustéenne et achevé dans le courant du ier siècle, est maintenu jusqu’au début du iiie siècle en dépit de transgressions progressives. Cela laisserait penser que l’organisation générale du secteur est conçue dès le départ comme un projet global raisonné et résulte d’une politique « municipale » volontariste.
- 5 La fouille n’a porté que sur un quart de sa superficie.
15Au sud et à l’est de ce premier ensemble, en revanche, du fait peut-être de leur éloignement, les secteurs implantés à l’extrême limite de l’espace urbain (zone 5) montrent une tout autre organisation. On n’y retrouve pas de parcelles en lanière, mais un unique îlot5 dont le plan trapézoïdal est reconstitué à partir des axes parcellaires (rues ou anciens fossés). Le bâtiment principal en est une grande bâtisse d’une surface de l’ordre de 190 m2, disposée en U. Six pièces se répartissent autour d’une vaste cour, sans doute doublée par une galerie en bordure de la voie. Un second bâtiment, moins bien conservé, est construit immédiatement au nord du précédent, dont il est séparé par une étroite venelle. Ce bâti est ultérieurement complété par au moins deux autres édifices jumeaux regroupant ateliers et entrepôts. Ils relèvent d’une même entité, sans doute à vocation artisanale, peut-être installée à l’instigation d’un unique propriétaire. Il en est de même pour la zone 2, mais à une échelle moindre, qu’il s’agisse du nombre et de la surface des bâtiments ou de la qualité de la construction.
16Il est encore prématuré de considérer l’ensemble du site Galbert comme un secteur dédié à l’artisanat, tant les données sont limitées. Cependant, au sein des zones 2, 3 et 5, des traces d’activités artisanales sont repérées sous la forme de rejets de productions. Ces vestiges mobiliers très disséminés et peu abondants ne forment pas des ensembles cohérents et ne suffisent pas toujours à localiser des ateliers.
- 6 Ces pesons sont d’un type rare, en forme de trapèze inversé. Identifié à plusieurs reprises à Annec (...)
17C’est le cas en particulier de l’artisanat du tissage. Sur l’ensemble des zones 2, 3 et 5, un grand nombre de couches stratigraphiques a livré une cinquantaine de pesons6 de terre cuite (plus un en plomb), isolés ou par paire, à l’exception de vingt-sept d’entre eux rassemblés dans une grande fosse rectangulaire [ill. 1, zone 1] à l’intérieur d’un bâtiment. Ce lot de pesons ainsi que des négatifs de poteaux présents dans une fosse voisine (que, dans ce contexte, il est tentant de définir comme des traces de métiers à tisser) laisse penser que l’une des pièces de cet ancien entrepôt a pu abriter un atelier de tissage. Les pesons, en position secondaire dans le comblement de la fosse, sont associés à un mobilier daté du ive siècle. Ces ateliers hypothétiques pourraient donc être associés à la petite unité sur poteaux repérée dans le secteur.
18Une tuilerie est probablement implantée à proximité des zones 5 et 2 (hors de l’emprise fouillée). Plusieurs vastes fosses sans doute dévolues à l’extraction de matériaux (argile limoneuse et graviers) ont, en effet, été utilisées comme dépotoir : elles recelaient une importante quantité de tuiles à peine fragmentées, insuffisamment cuites ou déformées par la chaleur. Le comblement renfermait également un nombre important de fragments de parois de four et, malgré l’absence de ce dernier, on peut raisonnablement conclure que ces déchets sont issus de la production d’un atelier installé à la limite de l’espace urbain.
19L’essentiel des découvertes de mobilier directement issu d’une production artisanale est toutefois lié aux activités de forges et il est identifié exclusivement dans l’emprise du quartier de la zone 3. Sur une période d’un peu plus de deux siècles, s’y est développée une activité métallurgique identifiée par les rejets d’ateliers. Scories, battitures et parois de four sont retrouvées disséminées en position secondaire dans les comblements des structures en creux (fossés, puits, fosses…), mais aussi au sein de bâtiments, dans les sols et associées aux foyers [ill. 3].
3. Grille théorique de états attribués au ier siècle
Les informations issues de l’analyse des différents états attribués au ier siècle de notre ère permet la constitution d’une grille théorique. Cette grille est un outil, qui permet de valider des bâtiments lacunaires, témoignant d’un découpage raisonné de l’espace. Il est ainsi possible de dégager un véritable schéma régulateur, établi sur la base d’un grand module carré d’environ 85 m2. Le regroupement de ces modules (quatre au maximum) constitue des parcelles allongées, séparées par des passages. La parcelle est construite en partie seulement, le plus souvent en bordure de voirie, tandis que le fond est dans la plupart des cas réservé aux puits, aux fosses dépotoirs…
F. Gabayet et S. Gaime
20Si cette activité avérée n’a au final laissé que peu de traces, des analyses spatiale et stratigraphique fines ont permis de localiser sept ateliers, le terme s’entendant comme une aire d’activité déterminée topographiquement et chronologiquement, où coexistent déchets de forges et foyers. Nombre de parcelles ne livrent plus suffisamment de vestiges construits ou de mobiliers pour se prêter raisonnablement au jeu de l’interprétation. Cependant, le nombre d’ateliers devait sans doute dépasser les sept identifiés.
21Les ateliers sont regroupés dans une aire réduite et deux d’entre eux sont identifiés de part et d’autre de la voie, dès les prémices de l’urbanisation du secteur. Quatre ateliers sont contemporains du lotissement de la zone 3 et occupent chacun une parcelle. Le dernier prolonge un ancien atelier. La plupart d’entre eux comportent alors un bâtiment de plan quadrangulaire, assorti de dépendances et d’aménagements tels que puits et fosses (silos, dépotoirs…), sans omettre l’indispensable foyer, présent en un ou deux exemplaires.
22Les ateliers de forges se succèdent ainsi de l’époque augustéenne jusqu’au début du iiie siècle, tout au long donc de la période d’occupation de la zone 3, qui paraît ainsi dédiée à l’artisanat du fer.
23Le récolement des découvertes, le plus souvent fortuites, avait permis dès 1903 à Ch. Marteau et M. Le Roux, puis en 1984 à P. Broise, d’élaborer un plan du vicus. Les résultats des opérations préventives récentes apportent de nouvelles précisions quant aux dimensions de cette agglomération. Sans véritablement remettre en cause l’emprise du triangle primitif matérialisé sur les anciens plans, ils conduisent à repousser vers l’est la limite de l’emprise de la ville. On peut désormais avancer des hypothèses plus solides pour distinguer deux zones : un espace qui s’intègre dans le tissu urbain et le suburbium probablement lié à un domaine foncier. Les limites de ce fundus suburbanus se confondent parfois avec celles de l’agglomération, mais sans doute relevait-il d’une vaste propriété, qui, comme le proposait naguère P. Broise, sur la base d’une étude régressive du parcellaire de la plaine des Fins, pouvait s’étendre jusqu’aux premiers contreforts d’Annecy-le-Vieux et ses villae (Broise, 1966). Il est également possible aujourd’hui de préciser la nature de l’occupation de la frange orientale du vicus, sur le long terme, de la création de l’agglomération jusqu’à son abandon définitif. Cette évolution voit le passage des premiers fossés parcellaires, sans doute témoins d’une occupation agro-pastorale à la fin de la période laténienne, à l’urbanisation d’un véritable quartier de forgerons entre le ier et le iiie siècle, avant un abandon et sa transformation en friches, prélude à l’implantation de la seconde nécropole au début du ve siècle.