1Jusqu’à l’essor de l’archéologie préventive dans les années 1970, le village et la maison demeuraient presque exclusivement un sujet d’étude réservé aux géographes. En Lorraine, Claude Gérard et Jean Peltre ont considérablement participé à la mise en valeur de ce patrimoine rural par le biais de nombreuses productions bibliographiques (Gérard, Peltre, 1979 ; Gérard, 1982, 1990 ; Peltre, 1981, 1989). De fait, l’étude de ce terroir portait de façon exclusive sur des documents d’archives et sur ce que le village contemporain laissait encore percevoir de ses origines anciennes. L’étude historique, sociologique (spatiale) et architecturale de ce qui constitue la clef de voûte de la ruralité, à savoir le village et la maison, ne pouvait par conséquent que difficilement remonter au-delà du xviie siècle, période au cours de laquelle s’est déroulée la dévastatrice guerre de Trente Ans1 et où de nombreux villages se sont vu tout simplement rayés de la carte.
- 2 De nombreux villages disparaissent entre le xiiie siècle et le xviie siècle en raison de problèmes (...)
2La multiplication des fouilles archéologiques de grande surface ainsi que des études plus ponctuelles menées au cœur des villages actuels ont dès lors permis aux archéologues d’étendre les connaissances au-delà de cette barrière historique en soulevant tout un pan presque inconnu de l’histoire du village et de la maison rurale, qu’ils aient aujourd’hui disparu2 ou soient encore en cours de remodelage… Reste à définir ce que l’archéologue entend par la notion de village dont la définition, ou tout du moins l’intérêt qu’on y porte, diffère selon qu’on se place du côté de l’historien, du géographe, de l’ethnologue, de l’architecte ou de l’archéologue. Si les uns n’aborderont le village qu’à partir des notions purement historiques ou matérielles, les autres considéreront le village dans une approche plus globale associant le bâti, le terroir, mais également le vivant. L’archéologue dispose du privilège d’associer par sa discipline l’ensemble de ces réflexions, qu’elles relèvent de l’Homme ou de son milieu, naturel ou culturel. C’est dans cette approche que la maison rurale devient, même lorsqu’elle ne subsiste plus que sous la forme de vestiges, un signe de reconnaissance sociale, culturelle, professionnelle et économique. Son évolution architecturale, son organisation interne et son implantation dans le terroir sont autant d’indices qui contribueront à définir le village, à l’appréhender et à en comprendre la complexité [ill. 1].
1. Carte de la Lorraine et localisation des principaux sites mentionnés dans l’article.
© F. Gérard
3Elle s’opère sur le plan spatial selon les mêmes modalités qu’au cours de l’Antiquité. Les domaines et autres habitats dispersés sont d’ailleurs très souvent construits sur l’emplacement ou à proximité immédiate des anciennes villae. Jusqu’au xiie siècle, les constructions les plus fréquentes dans nos régions sont constituées de matériaux périssables. Ces techniques diffèrent peu ou pas de celles mises en œuvre progressivement à partir du ive siècle. Elles reposent sur un système de poteaux plantés dans le sol qui servent de support à l’élévation des bâtiments. Pour pallier les problèmes d’entretien (pourrissement des poteaux au ras du sol), cette technique de construction va être progressivement remplacée par des méthodes architecturales permettant d’isoler les maisons du sol.
- 3 La fondation de plusieurs puits a été datée de l’an 900 par dendrochronologie.
4À Mexy, ce mode de construction sera utilisé de façon exceptionnelle dès les viie-viiiie siècles. Le site s’articule autour d’un ensemble empierré interprété comme l’emplacement primitif d’un édifice en bois reposant sur un soubassement de blocs calcaires de type solin. Il occupe une superficie originelle de 60 m3 environ, soit un quadrilatère de 10 m de long et 6 m de large. Les blocs ont été éparpillés a posteriori par les labours et l’érosion sur une surface de près de 500 m² [ill. 2]. Leur répartition spatiale permet d’envisager, grâce à au moins deux alignements plus ou moins conservés, un système de soubassement de pierres supportant des sablières basses interrompues ponctuellement par des poteaux verticaux, d’angle ou de liaison, reposant eux-mêmes sur des dés de pierre. Le caractère fortement oblitéré de cet ensemble ne permet pas d’être affirmatif quant à cette hypothèse. Aussi est-il possible de songer à un système moins complexe de supports continus de sablières basses (composé de blocs sommairement disposés les uns à côté des autres) faisant ainsi bénéficier la maison d’un vide sanitaire ajouré de quelques dizaines de centimètres de hauteur. L’existence de planchers est bien connue dans les structures excavées du premier Moyen Âge grâce à la fouille. Cette technique assurerait un double avantage : celui d’isoler les matériaux périssables de l’humidité et celui de faciliter la circulation de l’eau sous l’édifice comme l’atteste un fossé qui traverse la zone de part en part. De nombreux exemples de ce type ont été rencontrés aux Pays-Bas, parfois dès le iiie siècle de notre ère (Hoogeloon dans le Brabant-Septentrional) (Zimmermann, 1998). Ici, chaque support de poteau est constitué d’un agglomérat désorganisé de petits blocs posés sur le sol. D’autres exemples, plus tardifs et contemporains du site de Mexy, datés de la « période des migrations » (haut Moyen Âge dans nos régions), ont été recensés à Rollwitz dans les arrondissements d’Uecker-Randow et de Mecklenburg-Vorpommern en Allemagne. Ces exemples combinent à la fois des agglomérats de petites pierres et des blocs uniques plus conséquents posés sur le sol et soutenant des poteaux verticaux. Dans tous ces cas, les poteaux porteurs ne reposent pas directement sur une sablière mais sur des dés en pierre. Les sites de Lucy, de Yutz et de Vitry-sur-Orne (Gérard, Blaising, 2007) en Moselle, ainsi que ceux de Chaillon et de Dieue-sur-Meuse dans le département voisin, montrent que ce principe architectural ne se développe réellement en Lorraine qu’à partir des xiie et xiiie siècles. Le site de Mexy, installé sur le Pays haut lorrain non loin des frontières belges et allemandes, se détache par conséquent nettement des « règles » architecturales établies dans la Lorraine des vallées en adoptant des méthodes plus en vogue dans les pays du Nord.
2. Plan de répartition et analyse spatiale des vestiges du bâtiment principal de Mexy.
© E. Fiabane et F. Gérard
5L’habitat rural ne semble s’éloigner de l’héritage antique qu’entre les viiie et ixe siècles avec l’apparition d’un habitat groupé constitué d’unités indépendantes organisées, comme à Vitry-sur-Orne, Demange-aux-Eaux et Chaillon, ou dispersées comme à Yutz (Blaising, 2007), où cette genèse du village se met en place dès la seconde moitié du ixe siècle. L’habitat se caractérise par un groupement lâche de huit à dix fermes composées chacune de trois à cinq bâtiments et disposant toutes d’un puits et d’un système d’adduction d’eau. Ces fermes se répartissent dans des quartiers de culture dont la structure parcellaire semble l’héritière des axes de circulation antiques. Un seul noyau, localisé à l’emplacement du village récent de Haute-Yutz, présente un aspect plus dense. Il constituera dès le xiie siècle le cœur du village où se regrouperont toutes les fermes quand, dans le même temps, chaque quartier de culture précédemment bâti sera doté d’un parcellaire laniéré. Le cas de Yutz présente ainsi la particularité de disposer d’un système agraire dans lequel on note un important décalage entre la création des quartiers de culture et leur laniérage.
- 4 Le village ne se déplace que de quelques centaines de mètres vers le sud-ouest.
- 5 Ce village portera le nom de Vallange et ne sera cité pour la première fois qu’en l’an 1005 dans un (...)
- 6 Études réalisées en 2014, respectivement par J. Wiethold et S. Braguier, Inrap.
6À Vitry-sur-Orne, ce modèle groupé se met en place en deux temps [ill. 3] : dès la première moitié du viiie siècle, toutes les unités d’exploitation, bien qu’indépendantes, se regroupent au sein d’un noyau villageois établi, comme à Yutz, le long d’un axe de circulation héritier du système domanial antique. Dès 711, date obtenue par dendrochronologie sur les bois de fondation du puits, la vie s’organise autour d’un puits collectif. On dénombre au moins six unités d’exploitation sur une surface bâtie de près de 8 000 m². La taille des unités varie de 350 m² pour la plus petite à 1 500 m² pour la plus grande. Chaque unité est composée d’une maison d’habitation et de un ou deux bâtiments à vocation agricole (grange, étable, grenier). Les unités d’exploitation sont séparées les unes des autres par de petites venelles perpendiculaires à la voirie principale. À la toute fin du ixe siècle (en l’an 9004) et dans la stricte continuité de l’occupation précédemment évoquée5, le village adopte une configuration au sein de laquelle les bâtiments s’organisent entre eux pour répondre aux besoins d’un système économique et agraire symptomatique de la polyculture et de pratiques agraires collectives6. Dès lors, le village répond à un réel modèle de planification et s’organise selon un schéma très répandu après la guerre de Trente Ans : le village-rue. Celui-ci sera désormais implanté au centre d’un ban évalué à 100 ha, facilitant ainsi l’accès aux champs et réduisant au maximum les déplacements vers le territoire de production. Comme à Yutz, mais avec près de deux siècles d’avance, les champs laniérés vont se juxtaposer les uns aux autres pour former des quartiers de culture peu ou pas séparés de chemins (Blaising, 2003). Cet enclavement des parcelles constitue la clef de voûte de pratiques agraires collectives puisqu’il nécessitait d’une part une récolte simultanée (et par conséquent un labour et un ensemencement commun) et d’autre part une organisation rigoureuse du travail en récoltant tout d’abord les champs desservis avant de les traverser pour accéder aux parcelles enclavées. L’absence de clôture et de bâtiments en dehors du périmètre villageois défini constitue le second pivot de ce système d’exploitation collectif, en permettant la pratique alternée sur les mêmes terres de cultures et de la vaine pâture. Une fois les récoltes effectuées par chaque propriétaire de parcelles, l’ensemble de ces dernières devient d’usage collectif en étant intégralement dévolu aux troupeaux d’élevage des villageois. C’est la naissance de l’openfield lorrain. Pour faciliter le transfert des populations vers ces nouvelles agglomérations que l’on peut qualifier de « colonisation », les commanditaires assortissaient parfois ces migrations de quelques biens attrayants (Duby, 1962). À Vallange, chaque famille a été dotée d’un puits individuel implanté, préalablement à leur arrivée, en tête de parcelle. Ces nouvelles unités d’exploitation, au nombre de sept, se répartissent le long d’une rue unique de 200 m qui reprend là encore un axe d’origine antique. Cet axe principal est élargi d’usoirs. Ces espaces, caractéristiques des villages d’agriculteurs, disposent d’un statut particulier pouvant se définir comme une extension du domaine privé. Situés entre la chaussée et les maisons, ces larges espaces restent, même s’ils demeurent communs, d’usage privatif. On y trouve les puits individuels, mais également toutes sortes d’aménagements et de lieux de stockage n’entravant pas de manière irréversible le passage et la circulation (bois, matériels agricoles, fosses à fumier…). Jusqu’au xiie siècle, chaque unité d’exploitation est divisée en deux cellules distinctes réparties selon le même axe, de part et d’autre de la chaussée et des usuaires. La première cellule comporte un seul bâtiment d’habitation dont les accès s’effectuent côté rue. La seconde cellule, dite d’exploitation, comporte un ou plusieurs bâtiments de taille variable, parfois enclos, dont les ouvertures s’effectuent sur les champs. Les activités domestiques et agricoles sont désormais séparées, avec les hommes d’un côté de la rue et les animaux et les récoltes de l’autre. Tous les bâtiments s’intègrent dans un espace prédéfini, témoin d’une contrainte parcellaire forte qui traduit le côté intangible des limites de chaque unité régie par un cadre juridique parfaitement bien défini, frein considérable aux déplacements. Chaque famille semble ainsi solidement enracinée dans ses parcelles aux bornes desquelles s’arrêtent les servitudes collectives. Cette dernière idée est renforcée par les nombreuses traces de réfection observées sur les bâtiments construits alors selon la technique de poteaux plantés dans le sol. Quelques constructions plus lâches et plus sommaires ont été implantées à l’extrémité est du village (habitat dit « temporaire »). Elles paraissent détachées du noyau villageois et semblent disposer d’un puits collectif, des faits qui laissent penser que ces populations ne jouissent pas des mêmes droits. Il est difficile de qualifier le statut social et juridique de ces habitants de « seconde zone » par l’archéologie ; toutefois, les travaux des champs nécessitant plus de main-d’œuvre à certaines périodes de l’année, il n’est pas exclu qu’il soit régulièrement fait appel à des saisonniers.
3. Évolution de la gestion d’une unité d’exploitation à Vitry-sur-Orne entre le viiie siècle et le xiie siècle.
On transfère les compétences agricoles d’une population organisée en groupes familiaux auto-subsistants (viiie-ixe siècles) vers une structure planifiée associant espace public et espace privé.
© F. Gérard et F. Petitnicolas
7À Demange-aux-Eaux, l’habitat groupé se met en place également au ixe siècle en s’organisant le long d’un axe de circulation préexistant. Les bâtiments se développent perpendiculairement à la chaussée selon un rythme d’éloignement de 10 à 30 m. La confrontation du plan de fouille et du cadastre napoléonien est éloquente : chaque bâtiment médiéval se retrouve au sein d’une parcelle dessinée sur le cadastre napoléonien selon un schéma et une orientation tout à fait similaires. Le parcellaire moderne n’est autre que l’héritier d’un parcellaire plus ancien établi au cours du Moyen Âge et perdurant bien au-delà de l’abandon de l’habitat (Gérard, 2012). Comme à Vitry-sur-Orne, il est possible de parler dans ce cas de planification agraire où la structuration de l’habitat est rigoureusement liée aux pratiques agraires collectives. Les parcelles laniérées identifiées à l’arrière des maisons confortent largement cette idée, même si les surfaces étudiées sont nettement moins importantes que dans le cas précédent. Les bâtiments se répartissent en sept unités d’exploitation. Ils sont orientés perpendiculairement à la chaussée, le pignon accolé à la rue ou éloigné de plusieurs mètres. La présence d’usoirs, caractéristiques des villages d’agriculteurs, est ici peu probable. De même, l’organisation et la répartition très strictes observées à Vitry-sur-Orne, où étaient clairement dissociées les zones d’habitat et les zones agricoles (de part et d’autre de la rue), ne sont ici pas évidentes. Chaque unité d’exploitation ne disposant que d’un seul bâtiment, il est judicieux de se poser la question de la cohabitation des hommes et des animaux au sein d’un même édifice. La faible superficie décapée rend la détermination de l’usage domestique, agricole ou artisanal aléatoire, même si dans plusieurs cas la présence de drains d’évacuation permet d’envisager au moins localement une fonction agricole avec stabulation animale. De même, il semblerait que, dans au moins un cas, une activité de pêche soit attestée par la présence récurrente de poids de filets et de lestage qui laissent envisager une spécialisation (saisonnière ou pas) d’au moins une partie de la population vers des activités extra-agricoles [ill. 4]. Le cas de Chaillon est différent. Si l’habitat groupé est également attesté autour du xe siècle, il est ici prématuré de parler de planification ou de pratique agraire collective. Le site s’organise le long de l’actuelle route, déjà en service au cours du Moyen Âge. Ce sont sept bâtiments à poteaux plantés dans le sol qui ont été mis au jour dans l’emprise de la fouille. Ils s’organisent tantôt perpendiculairement, tantôt parallèlement à la chaussée selon un rythme régulier de 2, 4, 6 et 10 m de distance entre eux. Les façades et pignons ne sont pas strictement alignés malgré leur parfaite organisation orthogonale. La distance qui sépare les bâtiments de la chaussée varie de 1 m à 7 m. Comme dans le cas de Demange-aux-Eaux, les usoirs, caractéristiques, rappelons-le, des villages d’agriculteurs, sont inexistants à Chaillon, où les activités agricoles demeurent une pratique récurrente, attestée par les études carpologiques et archéozoologiques6, mais également par la présence ponctuelle dans certains bâtiments de drains d’évacuation de purin. Les deux fours de potier relégués à l’arrière des parcelles bâties orientent toutefois la population vers une activité principale consacrée à l’artisanat et plus spécifiquement à la production de céramique. Ce statut spécifique sera conforté par le développement architectural et spatial de ces maisons dès le xiiie siècle…
4. Exemple d’une unité d’exploitation des Xe-XIIe siècles à Demange-aux-Eaux.
À l’arrière de cette longue maison se trouvent les parcelles laniérées qui trahissent une évidente activité agricole axée sur la polyculture et le collectivisme. Les nombreux poids de filets de pêche et de lestage témoignent cependant d’une seconde activité complémentaire pratiquée par les membres de cette unité d’exploitation.
© F. Gérard, F. Petitnicolas et L. Mocci
8Jusqu’au xiie siècle, de façon quasi générale, les bâtiments ruraux étaient construits en matériaux périssables et disposaient de fondations constituées uniquement de poteaux plantés dans le sol, poteaux généralement en chêne (bois dur, résistant, élastique et durable) qui serviront de base à l’élévation des édifices. Si cette technique assure leur résistance aux efforts latéraux (particulièrement ceux dus au vent), elle présente de nombreuses contraintes techniques liées à l’entretien des poteaux. Les études réalisées à partir de modèles récents montrent que les parties souterraines (humides mais à l’abri de l’air) et aériennes (au sec et ventilées) des poteaux ne posaient pas de véritables problèmes de conservation. Seule celle située au ras du sol, sur environ 10 cm, était sujette, par la présence constante d’humidité et d’air, au développement de moisissures pouvant altérer les fibres du bois jusqu’à les détruire. En l’absence de réparations, les bâtiments ne pouvaient résister plus de 30 à 50 années. L’analyse archéologique de chacun de ces vestiges montre que les poteaux de ces bâtiments ont très majoritairement fait l’objet tantôt de remplacement, tantôt de renforcement rendant ainsi la lecture du sol difficile et transformant une simple paroi de bâtiment en un chapelet parfois continu de fosses d’implantation de poteaux pas toujours contemporains les uns des autres. Ce constat traduit également les limites intangibles des parcelles dans lesquelles s’inscrivent ces édifices, chaque villageois respectant le maintien, parfois pendant plusieurs générations, des maisons au même endroit. L’ossature architecturale de ces bâtiments ne diffère que très peu d’un site à l’autre. Si l’on exclut l’édifice de son contexte général et de son implantation au sein du village et que l’on s’appuie uniquement sur des critères morphologiques, il est souvent très difficile d’en déterminer l’usage et la fonction. Les bâtiments se répartissent en deux grands ensembles de développement architectural [ill. 5]. Le plus fréquent est incontestablement celui à support direct de la panne faîtière que l’on retrouve de manière exclusive à Yutz, mais également fréquemment à Vitry-sur-Orne et Demange-aux-Eaux et de manière plus sporadique à Chaillon. Les poteaux de parois supportent une sablière haute reliée à la panne faîtière par des chevrons. À Yutz, ces bâtiments présentent la particularité de disposer parfois d’un pignon en abside constitué de murs en terre ancrés dans des fondations peu profondes. Ces murs sont constitués d’un épais entrelacs de branchages maintenus par une ossature de piquets, le tout étant enduit généralement de torchis. Cette technique de clayonnage permet de mettre en œuvre des tracés sinueux sans négliger une cohésion mécanique efficace de l’édifice (Blaising, 2004). Le second type de bâtiment présente une architecture constituée d’entraits sur lesquels reposent parfois des poinçons supportant la panne faîtière. Ces bâtiments sont généralement plus rares, mais ils semblent majoritaires sur le site de Chaillon. Ils offrent l’avantage de disposer d’un espace au sol libéré de toutes contraintes techniques liées à la présence de poteaux verticaux d’une seule pièce du sol au faîte du toit dans l’axe de l’édifice. Certains bâtiments associent les deux techniques en intégrant entraits et supports directs de la panne faîtière. Cette mixité, que l’on retrouve de façon récurrente sur la quasi-totalité des sites, peut résulter de la mise en œuvre de renforts ponctuels au cours de l’entretien des édifices. Enfin, un dernier type de bâtiment, nettement plus rare, présente une architecture à cadre interne. Un exemplaire a été mis au jour dans la partie agricole d’une unité d’exploitation du village de Vitry-sur-Orne (Vallange). La couverture des bâtiments semble exclusivement constituée de matériaux périssables sans que l’on puisse avec certitude mentionner leur nature (paille de seigle, bardeaux de bois…). L’absence récurrente de niveaux de sol, même dans le cas de bâtiments fossilisés par des installations postérieures, permet de s’interroger sur la nature exacte de certains édifices et sur l’hypothèse de bâtiments disposant parfois d’un plancher surélevé, solution efficace contre les remontées d’humidité.
5. Les principaux types de bâtiments à poteaux plantés dans le sol.
© F. Gérard
9Concernant la morphologie des édifices, on note une importante disparité que ce soit d’un village à l’autre ou au sein d’une même agglomération. Si une large majorité des bâtiments présentent un plan rectangulaire (parfois trapézoïdal) et que leur largeur est toujours comprise entre 5 m et 8 m (pour des raisons techniques liées aux portées maximales des poutres horizontales), leur longueur varie fortement. Certains édifices sont relativement courts avec des longueurs comprises entre 5 m et 10 m et d’autres excessivement longs avec des cotes parfois supérieures à 20 m comme à Demange-aux-Eaux. Ce constat explique la forte disparité des indices d’allongement et de la superficie au sol des bâtiments, même si la plupart d’entres eux accusent des surfaces comprises entre 50 et 70 m².
10Dès les xiie-xiiie siècles, les communautés villageoises s’installent dans la pérennité, condition sine qua non au bon fonctionnement du système collectif de l’openfield lorrain. Cette stabilité va s’accompagner de quelques modifications architecturales liées à une meilleure maîtrise des techniques de construction [ill. 6]. Pour pallier les travaux fastidieux et répétitifs d’entretien des maisons, qui venaient s’additionner à ceux des champs, les charpentiers alors cantonnés aux milieux aristocratiques et religieux vont progressivement investir le monde rural. Dès les xiie-xiiie siècles, ils vont mettre en œuvre de nouvelles techniques qui vont profondément modifier la vie des paysans (Gérard, 2009). Pour éviter la remontée par capillarité de l’eau le long des poteaux plantés dans le sol, ces derniers vont désormais reposer sur des dés de pierre ou sur des sablières basses assises elles-mêmes sur des solins de pierres [ill. 7]. À Yutz, cette technique ne sera pas immédiatement maîtrisée, comme l’attestent plusieurs cas de sablières en bois posées dans des tranchées (Blaising, 2007). La stabilité de l’ensemble sera assurée par des liens de contreventement qui rattacheront alors les poteaux verticaux aux poutres horizontales. Le pan de bois est né, conférant aux bâtiments une relative souplesse largement appropriée aux sols argileux lorrains. Dès lors, et jusqu’aux xve-xvie siècles, cette technique va être mise en œuvre sur l’ensemble des sites énoncés à l’exception de celui de Demange-aux-Eaux, qui sera définitivement abandonné au xiiie siècle pour laisser place intégralement à l’extension des zones cultivées (probable déplacement de l’habitat). Ailleurs, cette prouesse technique va permettre de construire de vastes maisons moins difficile à entretenir. Si le strict cadre juridique régit toujours le parcellaire de la communauté villageoise, cette innovation architecturale s’accompagne d’un profond bouleversement dans l’organisation des cellules familiales. Ce nouveau dispositif traduira très vite une véritable identité sociologique de la maison qui devient un signe de reconnaissance sociale et professionnelle de l’individu…
6. En haut, exemple de poteau planté dans le sol (archéodrome de Beaune) et d'altération du bois à la base du poteau en contact permanent avec l’air et de l’humidité ; en bas (sud du Laos, plateau des Bolovens, minorités ethniques des Laven), les poteaux reposent sur des dés de pierre empêchant toute altération du bois.
© F. Gérard
7. Les différentes techniques de solins.
A : poteau reposant sur sablière basse elle-même supportée par un alignement sommaire de blocs disposés sur le sol,
B : poteau reposant sur une sablière basse disposée sur un soubassement de mur continu légèrement fondé,
C : poteau reposant sur un dé de pierre disposé sur le sol avec sablière basse et solins discontinus,
D : poteau reposant sur un dé de pierre disposé sur le sol sans sablière basse ni solin.
© W.-H. Zimmermann
11À Vitry-sur-Orne (Vallange), les activités agricoles et domestiques sont regroupées sous un même toit au sein d’une seule maison, d’un côté de la rue. Le nombre de bâtiments se voit réduit, libérant ainsi de l’espace voué à l’agrandissement des parcelles cultivées. On parle alors de la maison-bloc où l’homme partage ses murs avec les animaux et les récoltes, selon une organisation bien définie de l’espace. De rares bâtiments à poteaux plantés dans le sol (interprétés comme des greniers) persistent en périphérie de certaines maisons-blocs. À quelques pas de là, toujours sur la commune de Vitry-sur-Orne, à l’emplacement du hameau de Huppigny au pied de la butte de Justemont, le même phénomène se produit, mais toutes les maisons sont pourvues de caves et aucun usoir ne sépare la bâtisse de la chaussée contre laquelle elle est accolée. Cette organisation est caractéristique des maisons de vignerons, activité confirmée par les études carpologiques réalisées sur le site (Lansival, 2005). On notera donc à Vitry-sur-Orne une volonté d’implanter les communautés villageoises sur le territoire en fonction de leur activité professionnelle, les agriculteurs au centre du ban et les vignerons au pied des côtes. Cet exemple est également symptomatique de l’adéquation entre la maison et l’activité des populations. À Chaillon, on observe le même phénomène de rétrécissement de l’espace bâti et d’adaptation de la maison aux activités professionnelles des villageois. Les bâtiments à poteaux plantés dans le sol sont remplacés par de grandes maisons en pan de bois sur solins de pierres se présentant sous la forme d’une enfilade de pièces toutes ou presque pourvues de cheminées, laissant ainsi peu ou pas de place aux animaux, au dépôt du matériel agricole et au stockage des récoltes. Chaque bâtiment paraît rassembler sous un même toit plusieurs familles, vivant chacune dans une vaste pièce pourvue d’un foyer et ouvrant directement sur les venelles perpendiculaires à la rue principale. Ce dispositif n’est pas sans rappeler le statut d’artisan-potier envisagé dès le xe siècle pour la population de ce village. Le cas de Lucy est plus atypique, mais il n’en demeure pas moins un nouvel exemple d’adaptation de la maison rurale aux activités professionnelles de ses habitants, tant dans son implantation géographique que dans sa configuration interne. Créé ex nihilo au xiiie siècle, il prend immédiatement la configuration d’une maison à vocation agricole dans laquelle cohabitent hommes et animaux. Les études archéozoologiques ont permis de préciser l’activité agricole en l’orientant vers l’élevage de caprinés, ce qui explique le caractère totalement isolé, hors de toute structure villageoise, de cette imposante bâtisse (bergerie).
12De nombreux villages ne résistent pas aux crises économiques et démographiques du xve siècle et sont tout simplement abandonnés, comme dans le cas de Vallange, dont le ban sera rattaché à celui de Vitry-sur-Orne. D’autres villages seront rayés de la carte au xviie siècle, à la suite de l’effroyable guerre de Trente Ans qui anéantit les populations obligées de fuir une nouvelle fois leurs terres. Ce sont spécifiquement ces villages qui, de par leur emplacement à l’écart des agglomérations actuelles et donc à l’endroit même des projets d’aménagement du territoire, font l’objet du plus grand nombre d’investigations archéologiques. Les communautés les plus résistantes face aux fléaux économiques et politiques de ces périodes troubles continueront à évoluer jusqu’à nos jours. Elles s’adapteront à de nouvelles volontés politiques, à de nouvelles orientations économiques et à de nouvelles techniques agricoles. Le village restera un outil de production, mais les maisons en pan de bois seront progressivement remplacées par les maisons en pierre (à l’exception de quelques régions comme l’Argonne ou l’est mosellan dans lesquelles le bois restera encore utilisé longtemps). Ces innovations permettront un nouveau resserrement de l’habitat et l’apparition de la mitoyenneté jusque-là impossible par souci de propagation des incendies. L’archéologie du sous-sol laisse place à l’archéologie du bâti, à la géographie et à l’iconographie… [ill. 8] Les structures parcellaires et urbaines du village ne disparaissent que depuis peu avec la mise en œuvre des remembrements et l’apparition aussi spontanée que rapide d’habitations neuves et de lotissements résidentiels en dehors des noyaux anciens des villages. Dans le même temps, le nombre de fermes diminue constamment pour ne former plus qu’une seule grande exploitation, implantée le plus souvent en bordure du village selon un modèle qui rappelle celui des domaines agricoles antiques [ill. 12]. Si la maison garde une identité sociologique, elle voit sa qualité d’outil disparaître au même titre que le village qui, au terme de plus de 1 000 ans de mise en œuvre, risque de perdre bientôt sa ruralité…
8. Carte postale ancienne d’un village lorrain au début du xxe siècle ; on perçoit nettement l’identité du village-rue avec sa rue principale, ses usoirs où sont entreposés les machines agricoles, le bois et le fumier ainsi que ses maisons de laboureur en enfilade.
D.R.