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2 - Formes monétaires, instruments des échanges

Les débuts de la monétarisation des échanges en Europe celtique (IIIe siècle-début du IIe siècle avant notre ère)

The beginning of the monetarisation of trade in Celtic Europe (3rd century‒early 2nd century BC)
Los inicios de la monetarización de los intercambios en la Europa celta (siglo III-comienzos del siglo II antes de nuestra era)
Eneko Hiriart
p. 56-63

Résumés

Nos connaissances sur le second âge du Fer ont considérablement évolué depuis 30 ans. Dans le domaine plus particulier de la numismatique, les recherches ont surtout porté sur la civilisation des oppida (fin IIe-Ier siècle avant notre ère), période où l’on constate une monétarisation déjà importante des activités économiques. Mais les réalités antérieures à l’apparition des oppida demeurent largement méconnues. En regardant plus en amont, dès le IIIe siècle avant notre ère, cette étude s’intéresse aux éléments déclencheurs de la monétarisation de l’économie dans les sociétés protohistoriques, en divers points ciblés de l’Europe. La transformation des systèmes d’échanges résulte-t-elle d’une modification structurelle des sociétés européennes ?

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Texte intégral

  • 1 À l’instar de St. Martin, nous emploierons le terme de monétarisation dans le sens d’élargissement (...)

1Nos connaissances sur le second âge du Fer ont considérablement évolué depuis 30 ans comme l’ont montré plusieurs synthèses récentes (Buchsenschutz et al., 2015 ; Garcia, 2014 ; Krausz et al., 2013 ; Guilaine, Garcia, 2018). Dans le domaine plus particulier de la numismatique, les recherches ont surtout porté sur la civilisation des oppida (fin IIe-Ier siècle avant notre ère), période où l’on constate une monétarisation1 déjà importante des activités économiques.

  • 2 Une partie des réflexions développées dans cet article a fait l’objet d’une communication collectiv (...)

2Mais les réalités antérieures à l’apparition des oppida demeurent largement méconnues. En regardant plus en amont, dès le IIIe siècle avant notre ère, cette étude s’intéresse aux éléments déclencheurs de la monétarisation de l’économie dans les sociétés protohistoriques, en divers points ciblés de l’Europe. La transformation des systèmes d’échanges résulte-t-elle d’une modification structurelle des sociétés européennes2 ?

Les premiers monnayages d’Europe tempérée, un canevas

3À l’échelle européenne, les premières frappes celtiques s’inscrivent dans plusieurs sources d’influence, au sein desquelles de grands domaines géographiques et culturels peuvent être distingués (Gruel, 1989, p. 17-18) [ill. 1]. Au nord d’une ligne théorique Alpes-estuaire girondin, dans la zone baptisée Gold Belt par Derek Fortrose Allen (Allen, 1980, p. 18), l’or constitue le premier métal employé pour la frappe monétaire (Scheers, 2004 ; Sills, 2003 ; Sillon, 2016 ; Nieto-Pelletier, Olivier, 2016 ; Smělý, 2017). Plusieurs domaines singuliers émergent néanmoins de ce grand arc continental s’étendant de la Bretagne aux Carpates. Dans une large moitié nord de la Gaule, les statères de Philippe II de Macédoine constituent le prototype commun aux émissions initiales [ill. 2A]. Autour de la Manche et de la vallée de la Somme, certains types s’inspirent directement d’un statère de Tarente. En Europe centrale, les statères à la Niké d’Alexandre III [ill. 2D] ainsi que les tétradrachmes en argent de Philippe II servent de prototypes aux premières frappes.

1. Carte schématique représentant les principaux domaines d’influence des premiers monnayages celtiques.

1. Carte schématique représentant les principaux domaines d’influence des premiers monnayages celtiques.

E. Hiriart

2. Exemples choisis d’originaux grecs (en haut) et d’imitations celtiques (en bas).

2. Exemples choisis d’originaux grecs (en haut) et d’imitations celtiques (en bas).

a. Statère en or de Philippe II de Macédoine et imitation ; b. Drachme en argent d’Emporion et imitation ; c. Drachme en argent de Rhodè et imitation ; d. Statère en or d’Alexandre III et imitation.

E. Hiriart

4En opposition à cette zone septentrionale, un domaine monétaire axé sur un étalon argent (Callegarin et al., 2013) se développe au sud d’une ligne Alpes-estuaire girondin. Deux principales aires d’influence peuvent y être distinguées : d’une part l’axe Aude-Garonne, où circulent les imitations des drachmes d’Emporion [ill. 2B] et de Rhodè [ill. 2C], deux cités grecques du littoral catalan ; d’autre part, une zone comprise entre le Languedoc et la Gaule cisalpine, où les émissions prennent les drachmes et les oboles de Marseille pour prototype.

Des « monnaies tout usage » ou des « monnaies à usages spécifiques » ?

5La carte des différentes zones d’influence monétaire permet d’esquisser les principales tendances européennes, mais révèle également l’état lacunaire des connaissances. Ainsi, un tel schéma ne se révèle pas pertinent à l’heure d’appréhender plus finement les dynamiques socio-économiques. Ces grandes tendances véhiculent une vision rigide des réalités historiques qui admettent en réalité de multiples nuances. Cela illustre également notre connaissance fragmentaire de ces monnayages européens initiaux, dont on perçoit souvent mal les implications territoriales et politiques.

  • 3 Ces statères n’en constituent pas moins des monnaies au sens plein du terme, car ils en revêtent le (...)

6Afin de révéler les spécificités locales et les interactions multiples qui émaillent et animent le monde celtique du IIIe siècle avant notre ère, il est nécessaire de se livrer à des analyses détaillées en considérant l’environnement archéologique des pièces. Des études récentes ont ainsi permis de cerner plus finement les dynamiques des imitations de Philippe II de Macédoine, les plus anciennes émissions d’or gauloises (Baray, 2014 ; Nieto-Pelletier, 2016 ; Nieto-Pelletier, Olivier, 2016). Leur circulation et leur production, très limitées, témoignent assurément d’un usage restreint qui n’intègre pas les échanges courants. Ces statères, qui en soi représentent déjà une marchandise précieuse et une réserve substantielle de richesse, ne constituent pas une « monnaie tout usage » (all purpose money selon Polanyi et al., 1957 ; cf. aussi Wigg-Wolf, 2011, p.  305). Leur utilisation se rattacherait davantage à celle d’une « monnaie sociale », au sens d’une monnaie qui sert à créer, à maintenir et à réorganiser des relations entre personnes3 (Graeber, 2013, p. 159-160) : dots, rites de passage, cadeaux diplomatiques, amendes, ostentation, symboles honorifiques, prix du sang, etc. (Gruel, Morin, 1999, p. 81 ; Howgego, 2013, p. 16 ; Martin, 2015). Il n’est pas exclu que ces pièces aient intégré certaines transactions économiques exceptionnelles, liées par exemple aux échanges entre élites, à des traités d’alliance ou à la guerre (Lewuillon, 1999, p. 432 ; Guihard, 2012). Les Celtes, habitués à servir en tant que mercenaires pour les puissances méditerranéennes, auraient pu agir par mimétisme et se servir des pièces pour financer leurs propres expéditions armées (Hiriart, 2014, p. 424). Ces usages doivent s’interpréter à la lueur des réalités historiques et politiques des ive et IIIe siècles avant notre ère. Cette période, baptisée « âge d’or » de l’aristocratie celtique (Buchsenschutz et al., 2012), est marquée par l’omniprésence de la guerre et par la recrudescence des compétions aristocratiques (Marion, 2013 ; Marion, 2018). Installées en campagne au sein de résidences rurales, ces élites contrôlent les activités militaires, religieuses et productives. Elles occupent une position dominante au sein de sociétés très hiérarchisées et jouent un rôle déterminant dans l’introduction des premières pièces en Europe tempérée (Gruel, 1989 ; Pion, 2012 ; Martin, 2015 ; Nieto-Pelletier, Olivier, 2016). En s’intégrant dans certains rites codifiés, souvent liés à l’oligarchie, la monnaie frappée contribue vraisemblablement à la reproduction sociale des élites (Pion, 2012, p. 160). À l’instar de Stéphane Marion, il convient de souligner la concomitance entre l’apparition des pièces de monnaie et celle des sanctuaires. Ces deux phénomènes illustreraient les réponses apportées par une aristocratie condamnée à se réinventer afin de pallier les tensions consécutives à la fin de la période d’expansion territoriale (Marion, 2018).

7Par ailleurs, de récentes études tendent à souligner qu’avant l’apparition des premières pièces, d’autres formes de « monnaie » (dans le sens d’instrument d’échange pris dans une acception large) ont existé dès l’âge du Bronze, et probablement avant. On pense notamment aux haches en bronze ou aux fragments d’armes et de parures, découverts par milliers au sein de dépôts, dont la fonction monétaire paraît hautement probable (Howgego, 2013 ; Milcent, 2017). À partir du IIIe siècle avant notre ère, les pièces de monnaies – biens de prestige à forte charge symbolique – se sont trouvées au cœur d’un processus de transfert, bénéficiant d’un déplacement de valeur et de fonction. Elles ont progressivement remplacé d’autres objets qui incarnaient précédemment des rôles similaires dans le cadre de pratiques rituelles (les armes dans les sanctuaires par exemple) ou sociales. En cela, l’avènement de la monnaie frappée au IIIe siècle avant notre ère s’inscrit dans une certaine continuité d’usages et ne suppose pas une rupture drastique.

Les circulations et usages monétaires

8L’exemple des imitations du statère de Philippe II de Macédoine révèle que les premières pièces gauloises ne sont pas toujours fongibles dans l’économie de communautés qui ne paraissent pas encore monétarisées. Pour autant, cet état « pré-monétarisé » doit-il être généralisé à toutes les sociétés celtiques du IIIe siècle avant notre ère ?

  • 4 Ces monnayages apparaissent au cours de la seconde moitié du IIIe siècle avant notre ère et sont po (...)
  • 5 Une carte actualisée, mais qui ne modifiera pas ces interprétations, sera publiée dans Hiriart et a (...)

9Les cartes de répartition permettent de mieux appréhender les modalités d’usages monétaires. On s’intéressera ici à la circulation de deux monnayages émis entre le dernier tiers du IIIe siècle et le début du IIe siècle avant notre ère en deux points distincts de l’Europe : les imitations de la drachme de Rhodè en Gaule méridionale et les fractions Roseldorf-Němčice en Europe centrale4. Une première analyse axée sur ces deux fenêtres d’étude semble déjà mettre en avant l’existence d’importantes ressemblances à des milliers de kilomètres de distance [ill. 3]. Dans le sud-ouest de la Gaule, les plus fortes concentrations d’imitations de drachmes de Rhodè se retrouvent manifestement sur quelques sites [ill. 3A] : notamment sur les agglomérations ouvertes d’Eysses (Villeneuve-sur-Lot), de La Peyrouse (Saint-Félix-de-Villadeix) et de Lacoste (Mouliets-et-Villemartin). Entre le Danube et l’Oder (dans la zone dite Amber Road corridor ; Smělý, 2017), les fractions en argent de type Roseldorf/Němčice (dérivées des imitations de tétradrachmes de Philippe II de Macédoine) se rencontrent, à l’instar des imitations de Rhodè, exclusivement sur quelques sites [ill. 3B] : Roseldorf (Autriche), Stripfing (Autriche), Němčice (République Tchèque) et Nowa Cerekwia (Pologne) 5.

10Ici aussi, tous ces habitats correspondent au même profil, celui des agglomérations ouvertes.

3. Cartes de répartition : a. Imitations de drachmes de Rhodè ; b. fractions Roseldorf/Němčice (types I et II confondus ; IIIe-IIe siècle avant notre ère).

3. Cartes de répartition : a. Imitations de drachmes de Rhodè ; b. fractions Roseldorf/Němčice (types I et II confondus ; IIIe-IIe siècle avant notre ère).

Les fortes différences quantitatives de monnaies (des centaines pour les fractions Roseldorf/Němčice ; des dizaines pour les imitations de drachmes de Rhodè) s’expliquent en partie par les conditions de découverte : pour la plupart des pièces d’Europe centrale, ce sont des découvertes clandestines au détecteur de métaux ; en France, essentiellement de prospections et de fouilles officielles. Toutefois, il paraît hautement probable que le volume de production des pièces de l’Amber Road corridor ait été plus important que celui des pièces du sud-ouest de la Gaule.

E. Hiriart

11Certaines des plus anciennes pièces celtiques se trouvent donc manifestement dans une même catégorie d’établissements dont l’utilisation de numéraire semble constituer l’apanage. En dehors de ces agglomérations, la présence de pièces de monnaie s’avère effectivement anecdotique. Dès lors, il paraît essentiel de s’interroger sur le rôle clé que ces sites jouent dans la monétarisation de certains échanges. Par surcroît, l’existence de similitudes si prononcées d’un bout à l’autre de l’Europe celtique interroge et encourage à appréhender précisément ces phénomènes.

Les agglomérations ouvertes, foyers de monétarisation ?

  • 6 Ceci est notamment dû au fait que les sites d’agglomération ouverte n’ont laissé quasiment aucune t (...)

12En dehors des sphères « sociales » auxquelles se rattachent une partie des émissions initiales, l’émergence des pièces celtiques s’inscrit indéniablement dans le cadre d’une complexification des pratiques économiques et productives qui s’opère à l’échelle européenne et se manifeste plus tôt qu’escompté. En effet, au IIIe siècle avant notre ère, les premières traces de monétarisation semblent apparaître simultanément, d’un bout à l’autre de l’Europe, sur un nombre restreint de sites. Il y a fort à parier que le nombre d'agglomérations ouvertes, dont l'éclosion remonte au IIIe siècle, augmentera considérablement au cours des prochaines décennies, ces sites demeurant largement méconnus et peu explorés6 [ill. 4] (Salač, 2012 ; Fichtl, 2013). Parmi ces derniers, Němčice, Roseldorf, Manching, Nowa Cerekwia, Lacoste, La Peyrouse et Eysses répondent intimement au même profil : il s’agit d’agglomérations non fortifiées qui s’étendent sur plusieurs dizaines d’hectares. Le matériel et les structures archéologiques mis au jour sur ces sites révèlent l’existence d’intenses activités artisanales (avec notamment la production verrière à Němčice et à Manching, la métallurgie du fer à Lacoste). Les importations de produits manufacturés, de matières premières (comme par exemple le verre provenant du Proche-Orient ; Rolland, 2017), ainsi que l’origine parfois lointaine des monnayages témoignent de la vivacité et de l’ampleur des activités commerciales. Ces transformations ne sont ni casuelles, ni superficielles. Elles renvoient à une tendance de fond commune à des sites distants de plusieurs centaines – voire milliers – de kilomètres. Il est primordial d’explorer plus en détail la concordance européenne de ces phénomènes. Quelles sont les évidences qui permettent d’affirmer que l’on assiste, pour la première fois en Europe tempérée, à une monétarisation des échanges ?

4. Localisation des sites avec indices de monétarisation dès le IIIe siècle avant notre ère.

4. Localisation des sites avec indices de monétarisation dès le IIIe siècle avant notre ère.

E. Hiriart

  • 7 La monétarisation des transactions n’est donc pas tributaire de l’avènement d’espèces en bronze.

13Dans ces agglomérations, plusieurs éléments plaident en faveur d’une monétarisation précoce des transactions (Callegarin et al., 2013 ; Venclová, Militký, 2014 ; Genechesi, Hiriart, 2017). Premièrement, la quantité abondante des découvertes monétaires (entre une centaine et plusieurs milliers d’exemplaires datant du IIIe siècle ou du début du IIe siècle avant notre ère) témoigne d’une production importante et, probablement, d’une utilisation régulière des pièces de monnaies. Deuxièmement, l’existence d’une ample gamme de fractions et de sous-multiples (système divisionnaire) semble attester d’une monétarisation déjà développée et complexifiée7. Troisièmement, les faciès monétaires des agglomérations ouvertes sont manifestement synonymes d’échanges [ill. 5]. On constate que les pièces mises au jour sur des sites distants de plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres présentent d’étroites parentés et appartiennent aux mêmes séries monétaires (les pièces sont de même type, de même métal et de même poids). En Gaule sud-occidentale, sur les sites d’Eysses, de Lacoste et de La Peyrouse, ce sont les drachmes imitées de Rhodè qui sont majoritaires [ill. 5A, B, C]. En Europe centrale, les fractions Roseldorf/Němciče ainsi que les statères et divisions Athéna Alkis composent plus des deux tiers des espèces découvertes [ill. 5D, E, F]. Dans chacune des fenêtres d’étude, les ressemblances soulignent la nécessité de bénéficier de valeurs d’échange communes. Roseldorf-Němciče-Nowa Cerekwia d’une part, Lacoste-La Peyrouse-Eysses de l’autre, intègrent une même confédération économique, avec des étalons de valeurs et un système monétaire communs.

5. Comparaison des faciès monétaires des agglomérations ouvertes du sud-ouest de la Gaule (en haut) et d’Europe centrale (en bas).

5. Comparaison des faciès monétaires des agglomérations ouvertes du sud-ouest de la Gaule (en haut) et d’Europe centrale (en bas).

E. Hiriart

14Enfin, l’un des indices les plus intéressants est fourni par les rares contextes archéologiques connus à ce jour. Ainsi, à Roseldorf (Autriche) et à Lacoste (France), la plupart des pièces ont été mises au jour sur des espaces « vides », interprétés comme étant des places de marché (Sireix, 2013, p. 114 ; Holzer, 2009, p. 13). Ces observations majeures permettent de suggérer que la pièce de monnaie s’utilise essentiellement dans un espace dédié et dont la fonction paraît dévolue aux échanges. À nouveau, il est impératif de mettre en exergue la concordance de l’organisation de ces agglomérations, distantes de plusieurs milliers de kilomètres. Qui plus est, au IIIe siècle avant notre ère, et dans l’ensemble du monde celtique, les agglomérations artisanales apparaissent comme étant des îlots d’économie monétaire. En effet, en dehors desdites agglomérations, la pièce de monnaie n’est pas encore assimilée par les populations locales dont les échanges continuent de s’effectuer selon d’autres modalités (on se situe vraisemblablement dans une économie de crédits ou de don/contre-don).

15Parallèlement à une utilisation « sociale », les premiers signes d’une monétarisation des transactions émergeraient au moins dès le milieu du IIIe siècle avant notre ère, soit près d’un siècle et demi avant l’apparition des oppida (Guichard et al., 1993, p. 47). Cette complexification des échanges au milieu du IIIe siècle correspond aussi à l’accroissement de la production de métal précieux (l’argent dans l’Aude, l’or chez les Lémovices ; Cauuet, 2004) et à la mise en place de progrès techniques.

16En Europe tempérée, les débuts de la monétarisation de l’économie ne peuvent être dissociés d’un mouvement plus ample, étroitement lié à l’essor des agglomérations artisanales. Cet élan s’explique avant tout par une modification structurelle d’une partie de la société celtique et par une complexification des pratiques sociales, politiques et économiques (Gruel, Haselgrove, 2006, p. 132 ; Krausz, 2016, p. 288). Le IIIe siècle avant notre ère constitue indéniablement une période d’innovation marquée par plusieurs faits d’importance : un phénomène d’urbanisation ; l’introduction de la monnaie dans les échanges ; l’essor et la spécialisation des activités productives (artisanales, minières, vivrières) ; une hausse du commerce et des activités marchandes ; le développement de sanctuaires ; une augmentation de la démographie ; une hiérarchisation accrue de l’organisation territoriale ; une modification du paysage funéraire (Brun, 2007 ; Martin, 2015 ; Marion, 2016). Les transformations socio-économiques résultent d’un processus endogène qui se nourrit néanmoins d’idées et d’innovations extérieures (notamment méditerranéennes). Dès le IIIe siècle avant notre ère, ces réseaux semblent très actifs et s’organisent autour de centres privilégiés : producteurs, distributeurs, et centralisateurs de richesses. C’est dans ce contexte singulier qu’apparaît la pièce de monnaie, non plus seulement comme une manifestation politique et symbolique, mais comme un support aux échanges.

Les pièces et sociétés celtiques, au cœur du paradoxe

17L’adoption de la pièce de monnaie au IIIe siècle avant notre ère par les Celtes peut être perçue comme tardive par rapport aux cités grecques voisines (Marseille émet monnaie dès 525, Emporion dès 515 avant notre ère), mais elle ne relève en aucun cas d’un archaïsme. Les Celtes côtoient leurs voisins méridionaux, commercent assidûment avec eux et ne méconnaissent pas cet objet et les possibilités qu’il offre. Les modalités économiques qui prévalent alors au sein des communautés celtiques reposent essentiellement sur le crédit. Il faut définitivement abandonner la vision romantique et inappropriée de sociétés qui fonctionneraient sur un système de troc (Servet, 1984, p. 14 ; Graeber, 2013, p. 27-54). Les échanges fondés sur la dette assurent la pérennité des structures en vigueur et s’accordent à l’organisation de sociétés qui reposent essentiellement sur des relations interpersonnelles. De plus, les transactions à crédit ne constituent en aucun cas un frein à l’économie de proximité et au dynamisme du commerce.

18Dès leur apparition, au IIIe siècle avant notre ère, les pièces de monnaie revêtent essentiellement des fonctions sociales et participent à reconfigurer des relations entre individus ou entre communautés (Graeber, 2013, p. 77), ce qui n’exclut pas une utilisation en lien avec des pratiques religieuses et militaires, car celles-ci participent au même mouvement. Elles restent dans un premier temps l’apanage d’une élite (Marion, 2018). En cela, bien que la pièce de monnaie soit un objet nouveau, son introduction dans les sociétés celtiques ne représente pas, de fait, une révolution. Tout d’abord, elle est l’objet d’un transfert de fonctions auparavant incarnées par d’autres objets. D’autre part, son usage étant restreint à une minorité, la pièce de monnaie vise à maintenir l’ordre en vigueur, à asseoir le prestige de l’aristocratie ainsi qu’à assurer sa reproduction sociale. La pièce de monnaie représente donc un outil éminemment politique (Servet, 1984 ; Bresson, 2001).

  • 8 Plusieurs dizaines de 1/24e de statère en or (série Athéna-Alkis) ont été mises au jour, en Europe (...)

19Toutefois, très tôt après l’apparition des premières pièces (de manière concomitante ?), un tournant s’opère en certains lieux où s’amorce une monétarisation des échanges. Dans certaines agglomérations ouvertes, au moins dès le milieu du IIIe siècle avant notre ère, la pièce est introduite dans les transactions usuelles, et est parfois intensément utilisée (Venclová, Militký, 2014, p. 400 ; Smělý, 2017). Il est probable que les monnaies d’or, d’argent et plus tard celles en alliages cuivreux n’aient pas toujours revêtu les mêmes fonctions. En Europe celtique, au IIIe et au début du IIe siècle avant notre ère, ce sont essentiellement des pièces en argent qui sont utilisées au sein des transactions courantes (principalement sur les agglomérations artisanales), tandis que les pièces en or semblent répondre à des usages plus limités. Toutefois, l’existence en Europe centrale de très petites dénominations en or (notamment des 1/24e de statère, d’une masse approximative de 0,3 g) ne permet pas d’exclure que, dans certains contextes précis, ces fractions aient été utilisées dans des échanges plus usuels8. La pièce permet de s’acquitter d’une dette en donnant l’équivalent de ce que l’on reçoit. La confiance ne repose plus seulement sur le partenaire de l’échange (comme lors de transactions basées sur le crédit ou le don/contre-don), elle s’attache désormais à la confiance mutuelle qu’une communauté accorde à la valeur de sa devise (Seaford, 2016, p. 217-219). On assiste à une « dépersonnalisation » progressive des échanges. Ce phénomène décisif traduit, à terme, une modification profonde des sociétés.

20En dépit de l’introduction, localisée, des pièces dans les échanges marchands, la majorité des échanges du monde celtique continue de reposer sur le crédit. L’économie fondée sur la dette et l’économie monétarisée coexistent probablement durant plusieurs siècles. On rejoint ici le « paradoxe » déjà décrit par Alain Bresson (Bresson, 2001) pour le monde méditerranéen.

21Au regard de cette étude, il paraît illusoire de rechercher une interprétation univoque aux usages monétaires des Celtes, tant elles apparaissent contrastées suivant les territoires, les sites, les statuts sociaux, les époques ou les monnayages. La pièce de monnaie répond à des usages pluriels qui, loin d’être contradictoires, sont en fait un reflet intime de sociétés complexes : à la fois proches et diverses, perméables aux influences extérieures et profondément traditionnelles. Au sein de ces sociétés multiples, la pièce de monnaie se situe au confluent de l’« économie humaine » et de l’« économie de marché ».

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Bibliographie

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Annexe

Journée d'étude "Les archéologues face à l’économie" - Formes et instruments des échanges (session 3)
Voir la vidéo : https://streaming.inrap.fr/​widget/​xL$_i.PcHhF
Intervenants : Patrick Pion (Inrap, UMR 7055 PréTech), Thibault Cardon (EHESS, CRH), Eneko Hiriart (CNRS, UMR 5060 IRAMAT-CRP2A), Pierre Séjalon (Inrap, UMR 5140 ASM)
Crédits : Inrap, UMR 8546 AOrOC, ENS

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Notes

1 À l’instar de St. Martin, nous emploierons le terme de monétarisation dans le sens d’élargissement de l’économie monétaire (Martin, 2015, p. 371). Ceci implique non seulement l’introduction croissante des pièces de monnaie dans les transactions économiques courantes, mais également leur utilisation comme unité de compte dans les transactions s’effectuant à crédit.

2 Une partie des réflexions développées dans cet article a fait l’objet d’une communication collective présentée lors du colloque international de l’AFEAF de Prague (Hiriart et al., à paraître).

3 Ces statères n’en constituent pas moins des monnaies au sens plein du terme, car ils en revêtent les principales fonctions : réserve de richesse, instrument d’échange et étalon de valeur (Martin, 2015, p. 351).

4 Ces monnayages apparaissent au cours de la seconde moitié du IIIe siècle avant notre ère et sont postérieurs de quelques décennies aux premières frappes celtiques (dont les plus anciennes imitations de Philippe II de Macédoine).

5 Une carte actualisée, mais qui ne modifiera pas ces interprétations, sera publiée dans Hiriart et al., à paraître.

6 Ceci est notamment dû au fait que les sites d’agglomération ouverte n’ont laissé quasiment aucune trace visible dans le paysage (absence de fortification monumentale contrairement aux oppida ; absence de bâti en pierre, constructions en matériaux périssables, etc.), ce qui les rend très difficiles à repérer.

7 La monétarisation des transactions n’est donc pas tributaire de l’avènement d’espèces en bronze.

8 Plusieurs dizaines de 1/24e de statère en or (série Athéna-Alkis) ont été mises au jour, en Europe centrale, sur les agglomérations de Roseldorf, de Stripfing et de Němčice.

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Table des illustrations

Titre 1. Carte schématique représentant les principaux domaines d’influence des premiers monnayages celtiques.
Crédits E. Hiriart
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/8959/img-1.png
Fichier image/png, 236k
Titre 2. Exemples choisis d’originaux grecs (en haut) et d’imitations celtiques (en bas).
Légende a. Statère en or de Philippe II de Macédoine et imitation ; b. Drachme en argent d’Emporion et imitation ; c. Drachme en argent de Rhodè et imitation ; d. Statère en or d’Alexandre III et imitation.
Crédits E. Hiriart
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/8959/img-2.png
Fichier image/png, 403k
Titre 3. Cartes de répartition : a. Imitations de drachmes de Rhodè ; b. fractions Roseldorf/Němčice (types I et II confondus ; IIIe-IIe siècle avant notre ère).
Légende Les fortes différences quantitatives de monnaies (des centaines pour les fractions Roseldorf/Němčice ; des dizaines pour les imitations de drachmes de Rhodè) s’expliquent en partie par les conditions de découverte : pour la plupart des pièces d’Europe centrale, ce sont des découvertes clandestines au détecteur de métaux ; en France, essentiellement de prospections et de fouilles officielles. Toutefois, il paraît hautement probable que le volume de production des pièces de l’Amber Road corridor ait été plus important que celui des pièces du sud-ouest de la Gaule.
Crédits E. Hiriart
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/8959/img-3.png
Fichier image/png, 600k
Titre 4. Localisation des sites avec indices de monétarisation dès le IIIe siècle avant notre ère.
Crédits E. Hiriart
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/8959/img-4.png
Fichier image/png, 209k
Titre 5. Comparaison des faciès monétaires des agglomérations ouvertes du sud-ouest de la Gaule (en haut) et d’Europe centrale (en bas).
Crédits E. Hiriart
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/8959/img-5.png
Fichier image/png, 239k
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Pour citer cet article

Référence papier

Eneko Hiriart, « Les débuts de la monétarisation des échanges en Europe celtique (IIIe siècle-début du IIe siècle avant notre ère) », Archéopages, Hors-série 5 | 2019, 56-63.

Référence électronique

Eneko Hiriart, « Les débuts de la monétarisation des échanges en Europe celtique (IIIe siècle-début du IIe siècle avant notre ère) », Archéopages [En ligne], Hors-série 5 | 2019, mis en ligne le 17 octobre 2022, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/8959 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeopages.8959

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Auteur

Eneko Hiriart

CNRS, UMR 5060 « IRAMAT-CRP2A », Université Bordeaux Montaigne, LaScArBx

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Droits d’auteur

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