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3 - Échelles des échanges

Échelles des échanges. Des économies domestiques dans la mondialisation

Scales of trade : domestic economies in globalisation
Escalas de los intercambios. Economías domésticas en la globalización
Florence Weber
p. 76-80

Résumés

À partir d’une définition de plusieurs concepts (économie domestique, mondialisation, représentations et pratiques de l’espace), l’auteure propose une analyse des transformations des sociétés contemporaines qui croise la question de la régulation des échanges (réduction des économies informelles) et celle de leur échelle (acteurs de la mondialisation et mobilité des populations). Elle insiste sur les liens entre hyperconsommation, développement du tourisme et destruction des écosystèmes pour conclure à un développement en peau de léopard dans l’Europe contemporaine.

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Texte intégral

1La formule « De l’économie domestique à la mondialisation » vient naturellement à l’esprit de l’historien de la longue durée, habitué à voir se réduire l’autoconsommation et s’étendre l’échange marchand, du moins sur la période contemporaine, même s’il est averti de la succession de périodes d’ouverture et de repli, ces termes mêmes montrant l’a priori positif qui affecte l’extension du marché (ouverture) et l’a priori négatif qui affecte sa réduction (repli). Une telle représentation n’a rien d’inattendu dans un monde pour qui la croissance est l’alpha et l’omega de la richesse des nations et du bien-être individuel. La croissance économique ne mesure pourtant que l’accroissement d’un certain type d’échanges : les échanges comptabilisés, qui sont à la fois monétaires (en tant que la monnaie est une unité de compte) et déclarés (c’est-à-dire soumis à une puissance politique qui prélève une partie du produit échangé, en échange d’une protection religieuse, militaire, sanitaire ou sociale ou au titre de la redistribution entre citoyens idéalement égaux). Certes, si une partie de l’activité des comptables nationaux est consacrée depuis toujours à l’évaluation des ressources en nature et de plus en plus à l’évaluation des échanges monétaires non déclarés, que ce soit dans le cadre d’une économie criminelle (dont les produits sont interdits), d’une économie mafieuse (qui conteste le monopole étatique de la violence légitime) ou de l’économie informelle, notamment dans les pays pauvres.

2C’est pourquoi la question des échelles des échanges, pour être posée dans toute sa généralité, devrait porter non seulement sur l’échelle spatiale des échanges, locale ou globale (Geertz, 1983), mais aussi sur l’articulation entre différents marchés (Kula, 1970 ; Feller, Gramain, Weber, 2005) et entre différentes économies politiques qui coexistent dans l’espace à un moment donné (Dufy, Weber, 2007). Pour penser cette articulation, qui passe par des acteurs intervenant dans ces économies plurielles, je propose dans un premier temps de définir les termes d’une discussion rare et précieuse, puisque à la fois trans-périodes et résolument inductive (les archéologues comme les ethnographes, se définissant par leurs méthodes et non par leurs objets, ne cherchent pas à appliquer des modèles mais plutôt à en construire). J’en définirai cinq : l’économie domestique, comme l’une des sphères de l’économie qui échappent à l’échange marchand et à la régulation étatique ; la mondialisation, comme l’échelle mondiale des échanges de tous types ; l’espace vertical, comme représentation épistémique matérialisée dans la carte et la photographie aérienne, distinct du rapport pratique qu’entretiennent les populations à leur espace, que je nommerai territoire approprié ; enfin, l’espace-bien comme ressource économique, qu’il est utile d’analyser à l’aide des définitions canoniques de la science économique, l’espace bien privatif (clôturé), l’espace bien de club (soumis à péage), l’espace bien commun (ressource détruite par son usage sans possibilité d’exclure ses usagers), l’espace bien collectif (impossibilité d’exclure les usagers mais absence de dégradation du bien par son usage individuel, comme dans l’exemple classique de l’armée). Dans un second temps, j’expliciterai quelques-unes de nos prénotions concernant la mondialisation contemporaine, avant de donner quelques exemples contemporains d’articulation entre les différentes économies politiques qui coexistent aujourd’hui, dans leur rapport à l’espace.

Définition

Économie domestique (autoproduction, autoconsommation)

3Pour un économiste comme pour un anthropologue (Gramain, Weber, 2001 ; Dufy, Weber, 2007), une économie domestique est une sphère de la production, de la consommation et des échanges qui n’est régie ni par la régulation marchande ni par la régulation étatique, et au sein de laquelle les échanges monétaires sont, sinon absents, du moins privés de signification marchande (Weber, 2000).

4Cette définition permet de penser ensemble ce qui ne relève pas des règles légales-rationnelles définies par Max Weber (rationalisation et bureaucratisation du marché et de l’État), et évite de se demander si ces règles relèvent ou non des sociétés modernes occidentales que Weber observait au début du XXe siècle. Mais elle a l’inconvénient de mettre dans le même sac théorique l’ensemble des relations personnelles, qu’elles soient principalement à finalité économique (la survie matérielle du groupe) ou à finalité politique (le prestige du groupe), qu’elles soient régies par des normes intériorisées par leurs partenaires (parenté, clientèle politique) ou qu’elles soient imposées par la force (esclavage, racket).

5C’est pourquoi nous restreignons le concept d’économie domestique aux actions libres (c’est-à-dire dont la norme morale est intériorisée par les individus, même si elle peut être critiquée dans les périodes de changement moral) qui visent la survie matérielle d’un groupe. C’est la « cause commune » poursuivie par le groupe (Gollac, 2003) qui définit le périmètre de ce groupe domestique ou maisonnée, ensemble d’individus vivants poursuivant à un moment donné un objectif donné. Attention, cette maisonnée n’est pas forcément localisée en un seul lieu. Elle ne poursuit pas nécessairement un objectif de transmission.

6Nous laissons donc de côté deux autres économies qui elles non plus, ne sont ni marchandes ni étatiques : l’économie de prestige fondée sur des relations personnelles, ainsi que les économies fondées sur la force, par exemple l’esclavage, le pillage et le racket.

7Dans la période contemporaine, ces différentes économies politiques coexistent à l’échelle mondiale et leurs modes d’articulation à l’échelle locale sont extrêmement variés.

Mondialisation

8La mondialisation désigne l’échelle mondiale des échanges, quelle que soit leur régulation (marchande, étatique, de prestige, domestique ou forcée). On assiste aujourd’hui à plusieurs mondialisations : une mondialisation ancienne mais renouvelée de l’économie de prestige (art, sport, culture) ; une mondialisation de certains marchés (y compris l’extension des marchés financiers aux anciennes économies socialistes, et la mondialisation plus ancienne de marchés criminels et mafieux en extension) ; une lutte entre plusieurs impérialismes politiques (dimensions juridiques, militaires, linguistiques, éducatives, de l’extension de certains états-empires) et leurs contre-pouvoirs (ONG, mobilisations politiques mondiales) ; une mondialisation de certaines économies domestiques, libres ou forcées.

Espace vertical et territoire approprié

  • 1 Voir la contribution de Denis Retaillé dans ce numéro, ainsi que Chamboredon, 2019, pour une approc (...)

9Pour analyser la dimension spatiale de ces mondialisations plurielles, on distingue l’espace vertical, tel qu’on peut le cartographier, et le territoire approprié, qui désigne le rapport à l’espace d’une population définie non par des critères relevant de la légitimité légale-rationnelle (citoyenneté, autorisations administratives, systèmes d’identification, règles commerciales), mais par sa place dans les différentes sphères de l’économie1.

L’espace-bien : bien privatif, bien de club, bien commun, bien collectif

10On analysera la dimension spatiale de l’économie (vue d’en haut) en utilisant les concepts de la science économique qui distinguent les biens échangeables et les biens non échangeables (Lafay, 2002-2003). Pour qu’un bien soit échangeable (l’économiste le nomme bien privatif), il faut qu’il réponde à deux critères : le critère de rivalité (la consommation individuelle du bien le détruit, interdisant de ce fait aux autres consommateurs l’accès à ce bien, par exemple si A mange une pomme, B ne pourra plus la manger) et le critère d’excluabilité (il est techniquement possible d’exclure un consommateur individuel de l’accès à un bien, par exemple en installant une clôture autour d’un champ).

11Si l’on applique ces deux critères à l’espace-bien, ressource économique, distinct de l’espace support abstrait des activités économiques, certaines portions de l’espace sont des biens privatifs (si je cultive une parcelle, j’empêche le voisin de la cultiver, c’est un bien rival, et si je l’entoure d’une clôture, j’exclus mon voisin de son usage, c’est un bien excluable), d’autres sont des biens de club (comme les infrastructures, qui profitent à tous les usagers mais peuvent être soumises à péage), d’autres sont des biens communs (si je surexploite certaines ressources naturelles, je les détruis, mais je ne peux pas être exclu de cet usage, personne ne peut m’en empêcher). Enfin, dans certaines conditions, l’espace peut être un bien collectif, à la fois non rival (la terre de parcours que le parcours ne détruit pas) et non excluable (précisément si ce parcours est laissé libre).

12Comme on le voit, ces définitions de l’espace renvoient toutes à l’individualisation de la propriété et des usages de l’espace, c’est-à-dire à la fois à la définition du droit de propriété (Mas, 2012) comme droit d’usage (usus), d’exploitation (fructus) et de destruction (abusus) et aux processus d’accaparement ou de destruction des territoires déclarés jus nullius (comme l’Australie au moment de la colonisation britannique) ou terres collectives (comme les terres indiennes au moment de la construction des chemins de fer en Amérique du Nord au XIXe siècle). Ce faisant, elles enferment les biens non excluables (dont il est impossible d’exclure un usager) dans l’alternative biens collectifs (usages non destructeurs)/biens communs (usages destructeurs), et négligent à la fois la question de l’usager collectif et celle des usages régénérateurs ou créatifs (parcours écologiquement maîtrisés, assolement, voisinages profitables, usages individuels qui renforcent le bien-être des autres usagers au lieu de le diminuer, externalités positives comme l’abeille domestique pollinisatrice).

13Ce n’est donc pas seulement l’échelle (mondiale ou locale) des échanges qui importe, mais également leur mode de régulation (marchand, étatique, de prestige, domestique) ainsi que leurs effets sur les territoires appropriés (vécus, parcourus, habités) et sur les différentes portions de l’espace objectif qui composent la planète d’un point de vue épistémique (du point de vue de la géographie physique et de l’écologie, notamment).

Ce que nous percevons des transformations des sociétés contemporaines

14Ces définitions doivent permettre, je l’espère, la discussion entre spécialistes de périodes différentes, à condition de reconnaître que tous ces spécialistes sont aussi des observateurs – plus ou moins inquiets, plus ou moins informés, plus ou moins outillés conceptuellement – des transformations contemporaines. Parmi ces transformations, deux nous intéressent ici particulièrement : l’état de la planète ; l’extension du marché et la croissance des échanges mondiaux.

15Les inquiétudes sur l’état de la planète nous rendent sensibles aux destructions des écosystèmes, mais il n’est pas impossible que la médiatisation concernant l’échelle mondiale du climat nous empêche d’observer sérieusement les différentes échelles locales.

16La question de l’extension du marché est posée à la fois à l’échelle locale des pays occidentaux (ce que les sociologues appellent la marchandisation, qui peut entraîner une forte dégradation des conditions de vie, pour les pauvres en tous temps, et pour tous en période de récession économique), et à l’échelle locale des pays du Sud (ce que les économistes appellent la croissance mondiale et la réduction de la pauvreté à l’échelle mondiale). Il n’est pas interdit de se demander si la croissance mondiale et la réduction de la pauvreté ne renvoient pas, au-delà de l’enrichissement significatif d’une partie importante de la population, à la réduction des économies informelles et des marchés sans régulation publique au profit d’échanges comptabilisés.

17L’exemple de l’Inde, qui a démonétisé les grosses coupures des billets de banque le 8 novembre 2016, est particulièrement impressionnant [ill. 1]. La décision était moins destinée à étendre le marché bancaire (comme aux États-Unis en 1956 et 1959 : Guseva, 2010) qu’à lutter contre la dissimulation des échanges et l’évitement fiscal. On assiste bien à une extension du modèle occidental de régulation du marché en vue d’une extension de l’État, tant social que régalien. Mais, en mettant dans le même sac l’économie criminelle et la fraude fiscale d’un côté, l’économie informelle qui permet aux plus pauvres de survivre de l’autre, les gouvernements courent le risque de voir se détourner de l’État les plus pauvres, au nom de qui sont parfois prises certaines mesures (on peut penser à l’exemple grec ; sur l’exemple français, voir Spire, 2018).

1. En Inde, des militants d’extrême-gauche manifestent contre l’opération de démonétisation des billets de 500 et 1 000 roupies destinée à lutter contre l’argent noir, menée par le Premier ministre Narendra Modi, ici à Calcutta le 14 novembre 2016.

1. En Inde, des militants d’extrême-gauche manifestent contre l’opération de démonétisation des billets de 500 et 1 000 roupies destinée à lutter contre l’argent noir, menée par le Premier ministre Narendra Modi, ici à Calcutta le 14 novembre 2016.

AFP PHOTO / Dibyangshu SARKAR), Asialyst,Inde : les inégalités criantes entre riches et pauvres face à la démonétisation, 17/11/2016, https://asialyst.com/​fr/​2016/​11/​17inde-inegalitescriantesentre-riches-pauvres-facedemonetisation/​

18Enfin, on peut supposer que les débats enflammés, en Europe, sur la croissance ou la diminution des échanges commerciaux à l’échelle mondiale sont liés au fait que les protagonistes des débats s’identifient à un groupe social qui en profite (par l’augmentation de la consommation, associée à une valorisation symbolique de sa dimension mondiale) ou d’un groupe social qui en pâtit (par la perte de valeur de ses compétences et de son travail) ou qui perçoit les effets négatifs de l’hyperconsommation.

Acteurs des économies mondialisées contemporaines

19En tant que spécialiste des sociétés contemporaines, je ne maîtrise pas la comparaison entre les différentes périodes – la succession des périodes d’ouverture et de repli – mais j’aimerais proposer, pour finir, une brève description de quelques-uns des acteurs impliqués dans la mondialisation contemporaine.

20Les acteurs traditionnels de l’économie nomade et de la politique internationale, les premiers liés au commerce de longue distance (caravaniers du Sahara, pirates, petits et gros businessmen étudiés par Tarrius, 2000) et à la banque (Demont et al., 2018), les seconds à la diplomatie et aux échanges culturels, ont été rejoints dans les années récentes par des consommateurs mobiles (touristes, étudiants voyageurs, retraités mobiles, qu’ils soient migrants de retour chez eux, primo-migrants ou voyageurs), par des travailleurs mobiles (expatriés, migrants, réfugiés, itinérants) et par l’apparition d’un phénomène de moindre ampleur, une nouvelle économie itinérante, à l’échelle nationale ou internationale.

21On sait depuis longtemps que les acteurs du commerce de longue distance, par exemple les commerçants africains transnationaux (Bertoncello, Bredeloup, 2000), participent aux échanges à l’échelle mondiale à partir de leurs économies domestiques spécifiques. Le back office de ce commerce, autrement dit ses coulisses, représente une économie domestique nomade qui repose sur un horizon territorial élargi, comme le rappelle dans ce dossier Denis Retaillé lorsqu’il oppose, à juste titre, l’espace vertical de la carte et le territoire horizontal des nomades, un territoire approprié de façon spécifique parmi d’autres, par exemple les réseaux à la fois familiaux et professionnels de la bonne société internationale qui irriguent les activités commerciales et financières transnationales.

22Les territoires des travailleurs mobiles se présentent tout à fait différemment, et dépendent des contextes sociohistoriques de la migration. Alors que les travailleurs migrants de la grande industrie, présents massivement en France pendant les Trente Glorieuses du fait de la pénurie de main-d’œuvre française, étaient caractérisés par leur absence d’économie domestique (vie en foyer de travailleurs, rupture avec leurs familles), tout comme l’avaient été au XIXe siècle les bonnes venues des campagnes travailler dans les maisonnées aristocratiques, les migrants du XXe siècle sont davantage employés dans les services, éventuellement très qualifiés : femmes philippines formées dans les métiers médicaux ou paramédicaux pour devenir domestiques en Europe, aux États-Unis, dans les pays du Golfe ; badanti d’Europe de l’Est qui s’installent en Italie pour des périodes plus ou moins longues au domicile des personnes âgées dépendantes (Ornaghi, Tognetti Bordogna, 2010) ; médecins étrangers en France et aux États-Unis ; informaticiens, techniciens et ingénieurs migrants ou expatriés. Qu’ils viennent du Nord pour travailler dans d’autres pays du Nord, du Nord vers le Sud (par convention on les nomme des expatriés), ou du Sud vers le Nord (par convention on les nomme des migrants), nombre de ces nouveaux travailleurs mobiles vivent une vie multi-locale et maintiennent une économie domestique transnationale, par l’envoi de fonds au pays, par le retour des enfants dans leur famille restée au pays, par le contrôle de leurs proches et le maintien de relations émotionnelles à distance (Grysole, 2018). En parallèle, on assiste depuis 2003 à une forte croissance des personnes déplacées pour des raisons de violence, dont l’économie domestique transnationale est tout entière marquée par la destruction.

23La mobilité des consommateurs n’est devenue que récemment un phénomène massif. La massification du tourisme ne bouleverse pour les touristes que leurs habitudes de consommation, mais son impact fortement négatif sur les économies locales et les équilibres écologiques et sanitaires mondiaux et locaux a été mis en évidence depuis 2010 (Christin, 2014, pour une recherche en sociologie ; Becker, 2015, pour une enquête journalistique). D’autres formes de mobilité des consommateurs transforment radicalement leur propre économie domestique. Pour partie prolongement des pérégrinations académiques médiévales et du Grand Tour des aristocrates européens puis des jeunes états-uniens (Bertrand, 2008), la mobilité des étudiants voyageurs (Murphy-Lejeune, 2000), celle des retraités primo-migrants, et plus récemment celle des personnes en fin de vie, les conduit à un mode de vie multi-localisé, à l’insertion dans des relations sociales à distance (Mulet, 2018) ou à la désaffiliation.

24Enfin, la réapparition récente de la figure du travailleur itinérant, liée à l’exploitation économique d’espaces lointains mais aussi à la crise économique européenne de 2008, bouleverse le rapport au territoire, qu’il s’agisse d’hommes seuls partis au loin dans le cadre de la nouvelle colonisation d’espaces sauvages (comme le montre le film Wind River sorti en 2017) ou d’une population de jeunes Européens, précaires et alternatifs. Dans ce dernier cas, s’est développée une nouvelle économie de la débrouille, largement invisible, stigmatisée par les populations sédentaires et objet de sollicitation des travailleurs sociaux, qui dispose de réseaux internationaux et de compétences propres. La forme la plus connue est le wwoofing, réplique contemporaine à l’échelle mondiale du travail agricole nomade dont vivaient les hobos dans les États-Unis des XIXe et XXe siècles. Cet échange de force de travail contre hébergement et nourriture se développe à l’échelle mondiale dans les réseaux de l’agriculture biologique et cherche à s’insérer, en France, dans l’économie officielle (Samak, 2016). Après la vie en camping et la vie en mobil-home, modes de vie qui avaient touché les retraités et les chômeurs âgés de la fin du XXe siècle en France, la vie en camion représente désormais, pour les jeunes générations précaires et alternatives, une alternative crédible à l’installation dans la vie « en dur », que celle-ci soit impossible ou refusée (Frediani, 2009).

25Il resterait, une fois identifiés dans toute leur diversité ces acteurs économiques de la mondialisation contemporaine, à examiner le processus – impressionnant pour les observateurs – d’aggravation des inégalités territoriales dans une spirale d’appauvrissement et d’enrichissement des différents territoires, ainsi que leurs conséquences locales, économiques, sociales et écologiques (Secchi, 2015). On peut décrire le résultat de ce processus, dans l’Europe contemporaine, comme un développement en peau de léopard. La mobilité résidentielle, les pratiques de la multi-localité et les nouvelles formes d’itinérance composent un paysage difficile à lire à l’aide du recensement de la population : conçue en France sur la base du logement, cette technique de connaissance, malgré son aménagement depuis 2000 pour un recensement des sans-abri (Insee Première, 2012), était adaptée à une économie sédentaire soumise au contrôle de l’État, en train de s’effriter aujourd’hui.

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Bibliographie

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Bertoncello B., Bredeloup S., 2000, « Commerce africain, réseaux transnationaux et société locale », in Marseille, carrefour d’Afrique, Hommes et Migrations, n° 1224, p. 5-21.

Bertrand G., 2008, Le Grand Tour revisité : pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu XVIIIe siècle-début XIXe siècle, Rome, École française de Rome, 791 p.

Christin R., 2014, L’usure du monde. Critique de la déraison touristique, Montreuil, L’Échappée, 107 p.

Chamboredon J.-C., 2019, Territoires, culture et classes sociales, articles réunis par Gilles Laferté et Florence Weber, Paris, Rue d'Ulm, « Sciences sociales », 394 p.

Demont V., Scherman M., Wegener Sleeswijk A. (dir.), 2018, Le pouvoir des courtiers. Univers marchand et acteurs du courtage en Europe (XIVe-XVIIIe s.), Paris, Rue d’Ulm, « Sciences sociales », 275 p.

Dufy C., Weber F., 2007, L’ethnographie économique, Paris, La Découverte, 122 p.

Feller L., Gramain A., Weber F., 2005, La fortune de Karol. Marché de la terre et liens personnels dans les Abruzzes au haut Moyen Âge, Rome, École française de Rome, « Collection de l’École française de Rome » 347, 213 p.

Frediani M., 2009, Sur les routes : le phénomène des New Travellers, Paris, Auza-éd-Imago, 261 p.

Geertz C., 1983, Local knowledge: further essays in interpretive anthropology, New York, Basic Books, 244 p. (trad. de l’anglais par Denise Paulme sous le titre Savoir local, savoir global : les lieux du savoir, Paris, Presses universitaires de France, 1986, 352 p.).

Gollac S., 2003, « Maisonnée et cause commune : une prise en charge familiale », in Charges de famille. Dépendance et parenté dans la France contemporaine, Paris, La Découverte, p. 274-311.

Gramain A., Weber F., 2001, « Ethnographie et économétrie : pour une coopération empirique », Genèses, 2001/3, no 44, p. 127-144.

Grysole A., 2018, Placer et déplacer ses enfants. Stratégies transnationales de mères sénégalaises aux États-Unis, en Italie et en France, thèse soutenue le 13 septembre 2018 sous la direction de Florence Weber, EHESS-PSL.

Guseva A., 2010, « Incertitude et complémentarité : le marché des cartes de crédit en Russie », Genèses, 2010/2, n° 79, p. 74-96.

Insee Première, 2012, L’hébergement des sans-domicile en 2012. Des modes d’hébergement différents selon les situations familiales.

Kula W., 1970, Théorie économique du système féodal. Pour un modèle de l’économie polonaise (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Mouton, XII-173 p.

Lafay J.-D., 2002-2003, Économie publique normative, Université de Paris 1, Cours de maîtrise de sciences économiques, cité par Alain Beitone, Biens publics, biens collectifs. Pour tenter d’en finir avec une confusion de vocabulaire, https://www.journaldumauss.net/spip.php?page=imprimer&id_article=690

Mas C., 2012, « Réflexions sur la notion d’abusus dans le droit de propriété », blog de Paul Jorion, 20 décembre 2016, en ligne : https://www.pauljorion.com/blog/2016/12/20/reflexions-sur-la-notion-dabusus-dans-le-droit-de-propriete-par-cedric-mas/

Mulet P., 2018, Des lieux appropriés. Économies contemporaines du Haut-Atlas, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 242 p.

Murphy-Lejeune E., 2000, « Mobilité internationale et adaptation interculturelle : les étudiants voyageurs européens », Recherche & Formation, n° 33, Mobilité internationale et formation : dimensions culturelles et enjeux professionnels, p. 11-26.

Ornaghi A., Tognetti Bordogna M., 2010, « Le phénomène des badanti en Italie. Caractéristiques et spécificités », Italies, 14, http://journals.openedition.org/italies/3242.

Samak M., 2016, « Pratiques d’emploi et figures du patron en agriculture biologique. Contribution à une sociologie du travail indépendant », Sociologie du travail, vol. 58, n° 4, p. 412-434.

Secchi B., 2015, La ville des riches et la ville des pauvres, urbanisme et inégalités, Genève, Métispresses, 96 p.

Spire A., 2018, Résistances à l’impôt, attachement à l’État. Enquête sur les contribuables français, Paris, Seuil, 312 p.

Tarrius A., 2000, Les fourmis d’Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, Paris, L’Harmattan, 207 p.

Weber F., 2000, « Transactions marchandes, échanges rituels, relations personnelles. Une ethnographie économique après le Grand Partage », Genèses, 41, Comment décrire les transactions, p. 85-107.

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Annexe

Journée d'étude "Les archéologues face à l’économie" – Échelles des échanges. De l'économie domestique à la mondialisation (session 4)
Voir la vidéo : https://streaming.inrap.fr/​widget/​Z6K_f.pcraP
Intervenant : Florence Weber (ENS, CMH), Michel Kasprzyk (Inrap, Artehis), Pierre Ouzoulias (CNRS, UMR 7041 ArScAn), François Réchin (Univ. Pau, ITEM), Edith Peytremann (Inrap, UMR 6273 Centre Michel de Boüard - CRAHAM), Denis Retaillié (Univ. Bordeaux 3, UMR 5319 PASSAGES)
Crédits : Inrap, UMR 8546 AOrOC, ENS

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Notes

1 Voir la contribution de Denis Retaillé dans ce numéro, ainsi que Chamboredon, 2019, pour une approche pluridisciplinaire du concept de territoire.

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Table des illustrations

Titre 1. En Inde, des militants d’extrême-gauche manifestent contre l’opération de démonétisation des billets de 500 et 1 000 roupies destinée à lutter contre l’argent noir, menée par le Premier ministre Narendra Modi, ici à Calcutta le 14 novembre 2016.
Crédits AFP PHOTO / Dibyangshu SARKAR), Asialyst,Inde : les inégalités criantes entre riches et pauvres face à la démonétisation, 17/11/2016, https://asialyst.com/​fr/​2016/​11/​17inde-inegalitescriantesentre-riches-pauvres-facedemonetisation/​
URL http://journals.openedition.org/archeopages/docannexe/image/9113/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 350k
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Pour citer cet article

Référence papier

Florence Weber, « Échelles des échanges. Des économies domestiques dans la mondialisation », Archéopages, Hors-série 5 | 2019, 76-80.

Référence électronique

Florence Weber, « Échelles des échanges. Des économies domestiques dans la mondialisation », Archéopages [En ligne], Hors-série 5 | 2019, mis en ligne le 07 février 2023, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archeopages/9113 ; DOI : https://doi.org/10.4000/archeopages.9113

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