- 1 Un site ne fait pas un lieu, mais sa qualification dans une circonstance d’exploitation y conduit, (...)
- 2 En-deçà de la « dimension spatiale d’une réalité sociale » ou de « l’ensemble des actions spatiales (...)
1Une idée générale concernant le développement humain tient dans l’évidente nécessité de l’enracinement et du cloisonnement territorial par le foncier. Cette idée est datée ; elle n’en subsiste pas moins, cachée derrière la « monolangue » du territoire. Cette hypothèse non dite fonde la théorie (une doctrine en fait), tout autant implicite, que la plénitude humaine (sociale) ne peut être atteinte que dans la sédentarité, la fixation des lieux, l’allocation des ressources, puis dans l’effort pour résoudre le problème de la distance qui sépare. Mais il se peut que l’inverse s’impose, que la distance séparant, le mouvement soit à l’origine de la fabrique sociale ou du moins collective, qui rend possible l’humanisation (domestication) de la terre, puis sa « civilisation » jusqu’à l’actuelle mondialisation (Retaillé, 2010). Si la sédentarisation fut une étape majeure de cette histoire, comme l’État moderne seulement vieux de quatre siècles, il se peut aussi que la mobilité en ait été la condition (et la contrainte) première. Auquel cas, l’analyse spatiale sur la base de lieux fixés dans des sites qualifiés1, et l’impératif territorial qui va avec, poseraient à l’envers le problème de la « spatialité » comme intelligence du système des distances2.
2Dans nos reconstitutions scientifiques des systèmes spatiaux produits par des sociétés sans cartes, nous bénéficions d’une vision élargie du temps et de l’espace, censée nous donner une meilleure capacité d’analyse et de jugement. Nous disposons, en outre, d’unités calibrées de mesure, applicables en toutes situations et autorisant des enquêtes fictives sur les perceptions, représentations et actions en toute « culture ». Le temps y est libéré du présent et s’inscrit dans une chronologie devenue absolue ; l’espace y est libéré du lieu pour s’inscrire dans un horizon occlus, comblé par la conquête humaine de la terre. C’est cette dimension de l’être en société que nous observerons ici dans la perspective critique qu’appelle la transposition de notre système d’évaluation à des contextes autres que le nôtre, non seulement « culturels », mais aussi « intellectuels » ramenés aux outils disponibles : la carte en est un dont la présence ou l’absence est simulable.
3Je n’aurai pas l’outrecuidance de m’immiscer dans un débat concernant les cultures de la distance et de l’environnement du lointain passé, ou de décider s’il est possible de traiter certaines cultures d’aujourd’hui, réputées proches de leur origine, comme les témoins vivants de ce passé de l’humanité. Aussi est-ce avec beaucoup de prudence que je proposerai l’hypothèse de l’espace mobile sur la base des savoir-faire sans cartes des nomades avec l’espace. Au moins puis-je admettre le nomadisme premier à la condition de le concevoir dans des temporalités plurielles, du temps court des saisons à celui très long des adaptations qui se traduisent par une reptation des peuplements. Cette considération renvoie à la distinction que nous devons établir entre ce qui est vrai ou faux (science universelle) et ce qui est bon ou mauvais (savoir situé de l’expérience), entre déterminisme et liberté avec la volonté entre les deux.
4Projeter, voyager, relever, rapporter, corriger, décider ; cartographier ; construire, inventer, représenter, fonder : les infinitifs sont ouverts à de multiples réponses et non pas substantivés vers l’unique solution possible, la vraie, assortie d’erreurs, passagères ou durables comme le suggère le champ sémantique de la représentation (Retaillé, en cours). J’ai classé les infinitifs en deux ensembles, articulés autour de l’action de cartographier : le premier autour de l’exploration, de la mobilité ; le second autour de la fondation, de l’enracinement. Je cernerai ici les espaces de représentation en ces deux familles qui couvrent des formes variées plutôt que les représentations de l’espace rapportées à une seule qui vaut étalon, la carte en forme de calque (Retaillé, en cours), qui, toujours, décerne à une époque ce qui relève d’une autre. Par la carte/calque, en effet, nos classements qui sont des comparaisons consistent à attribuer aux lointains ancêtres une perception de l’espace et une organisation sociale de cet espace équivalentes à la nôtre alors que, outre l’écart « culturel » et « intellectuel », un fait premier doit être pris en compte : la très faible densité, la distance, dont les expressions n’étaient probablement pas comparables aux nôtres. En outre, la raison de la carte/calque et la vision zénithale, qui figurent notre évidence du plein et du vide, ne sauraient être transposées sans précaution. Ces biais me semblent devoir être traités avant même de s’interroger sur les adaptations aux milieux, sur l’évolution « contagieuse » des techniques, pratiques, langues, mythes, etc. La vision horizontale et non pas zénithale conduit à une mesure de la distance dans un espace « discontigu » dont la continuité nécessaire à la survie est assurée dans un espace de représentation et dans une métrique qui nous sont devenus étrangers. C’est ce que je tente de mettre en proposition dans un système de longues distances « vides » sans passer par la case « territoire », qui pose l’hypothèse d’un espace de représentation « plein » sans être « rempli » ; on fait aussi l’économie d’une nécessaire relation conflictuelle à l’espace partagé (la rencontre étant autant féconde que belligène), malgré l’a priori éthologique qui a l’âge de notre « civilisation » de paysans-soldats (Gros, 1992 ; Trinquier, 2015). Je pose l’hypothèse de l’espace mobile.
- 3 « Je pense donc je suis » ! La relation directe manque d’un tiers comme dans toute définition de l’ (...)
5Le raisonnement géographique en Préhistoire ou plus globalement en archéologie, établi sur la base des traces matérielles situées et replacées dans notre espace encadré, me semble porter des preuves faibles à partir de prémisses réduites à l’évidence3. Pourtant, lutter contre les fausses évidences, cachant mal des doctrines qui ne veulent pas dire leur nom et sont affichées comme théories (hypothèses), passe par la réintroduction d’un récit complet, un raisonnement dont chaque prémisse serait assortie de sa preuve (Jablonka, 2014). Se passer de la carte/calque est possible en donnant sa place première au récit, au déroulement, au mouvement. « Si la carte s’oppose au calque, c’est qu’elle est tout entière tournée vers une expérimentation en prise sur le réel... La carte est ouverte, elle est connectable dans toutes ses dimensions, démontable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications. Elle peut être déchirée, renversée, s’adapter à des montages de toute nature, être mise en chantier par un individu, un groupe, une formation sociale. On peut la dessiner sur un mur, la concevoir comme une œuvre d’art, la construire comme une action politique ou comme une méditation » (Deleuze, Guattari, 1980, p. 20). Au-delà des données fixes de site, le récit en perspective horizontale s’impose, dont on comprend la difficulté de restitution. Du moins peut-on en rechercher les principes et l’espace d’énonciation, sa forme. Béatrice Collignon l’a montré chez les Inuits qui identifient et qualifient leurs lieux, liés entre eux, à travers un double récit mythique voire cosmologique et d’expérience banale, le tout étant mouvant (Collignon, 1996).
6Dans cette contribution, je voudrais, après avoir rappelé le fonctionnement du raisonnement cartographique plus que géographique, en montrer les a priori discutables lorsqu’ils sont appliqués à des sociétés (« cultures ») sans cartes et ne disposant pas de ces cadres fixes et pleins comme nous envisageons le territoire continu dedans, et discret (discontinu) face à l’extérieur. J’essaierai de faire ressortir, ensuite, quelles sont les propriétés de l’espace sans territoires exclusifs dont la limite est constituée par l’horizon. Enfin, l’hypothèse de l’espace mobile qui en découle sera exposée dans ses rudiments autour de l’idée principale qu’au plan méthodologique il devient utile voire nécessaire de se replacer dans la dimension horizontale.
- 4 Nougier était géographe pour commencer.
- 5 Les relevés locaux sont rendus sous forme de plans et non de cartes. Il est difficile de dire à par (...)
- 6 Nous verrons, plus loin, comment dans le nomadisme sédentarisé presque contemporain du sud du Sahar (...)
7En préfaçant la « Géographie humaine préhistorique » de Louis-René Nougier, Pierre Deffontaines pouvait prescrire que « toute observation de préhistorien soit conduite avec une méthode géographique, c’est-à-dire avec le souci majeur de la localisation, de la répartition et même de la cartographie… » (Deffontaines, 1959). Les cartes sont, il est vrai, nombreuses dans cet ouvrage4, mais établies à la seule échelle « régionale », contrainte par les sources et plus encore par un a priori d’interprétation rendant difficile une vision critique non territoriale5. Les limites sont annoncées dans les titres mêmes, qui sont celles de notre cadre : entre Loire et Seine ; entre Dronne et Tardoire… La vision zénithale des ensembles régionaux prête aux lointains ancêtres une représentation de l’espace dont ils ne disposaient certainement pas et avance implicitement que les vallées devaient conduire les peuplements et concentrer les sites de station6.
8Plus près de nous, la collaboration fréquente des préhistoriens et archéologues avec les géographes va plus loin, singulièrement autour de la constitution et de l’exploitation de systèmes d’information géographique (Rodier, 2006). Dans tous les cas, les implicites sont toujours là, qui semblent montrer un accord de fond entre les deux groupes de spécialistes : le fond de la carte est fixe et c’est le nôtre ; il » reste » à y introduire le temps, produire une carte du temps en quelque sorte. Mais l’analyse spatiale, qui ne peut se confondre avec l’analyse géographique, amène avec elle l’idée qu’il existerait des lois de l’espace (de l’espacement), en deçà de la culture de la distance, au sein même de la contrainte mésologique (du milieu) qui s’applique à tous de la même manière à une même époque. Il s’agit là d’une physique de l’espace, avant la biologie des espèces, et, bien sûr, très à l’amont de la « culture » qui ne ressortirait que de la réponse particulière et circonstanciée à ces lois universelles, traitée comme un « résidu » selon le vocabulaire de la science modélisatrice.
- 7 Il faudrait, ici, ouvrir le dossier sociétés, communautés, cultures, civilisations : une « rue sans (...)
- 8 Le report de nos interrogations contemporaines, comprenant une sorte d’inquiétude, qui n’est pas se (...)
9Outre que les « résidus » en question portent la signature de la « liberté » face au déterminisme, la rencontre de « sociétés » qui se partagent un même « espace » en cohabitant ou en se séparant me semble un problème propre à forcer la nuance ou la prudence de l’interprétation géographique, mésologique et spatiale, comme Rasse et Boëda le relèvent dans leur contribution au même dossier introduit par Rodier (Rasse et Boëda, 2006). Des « sociétés »7 sans cartes ont peuplé la terre ; il n’est pas aussi évident qu’on pourrait le croire de donner un sens à cette humanisation (et plus loin, civilisation, mondialisation) de la terre, en utilisant cet outil et ses développements récents. Il n’est pas non plus possible d’en appeler au territoire avec ses propriétés actuellement convenues, singulièrement celles de l’exclusivité et de l’exhaustivité comme l’État en fournit le paradigme8.
10Ces attendus aux multiples ressorts doivent être simplifiés pour éclairer le système des distances que l’on appelle « espace », trop souvent essentialisé par réification, ancré dans la terre support et sur la base de caractères si possible le plus extérieurs aux sociétés qui l’investissent comme sont définis les milieux biophysiques datés. Je suis, ici, mais partiellement, la conception de l’espace et des lieux (places) formulée par Leibnitz dans sa discussion de la conception newtonienne : « Voici comment les hommes viennent à se former la notion de l’espace. Ils considèrent que plusieurs choses existent à la fois, et ils y trouvent un certain ordre de coexistence, suivant lequel le rapport des uns et des autres est plus ou moins simple. C’est leur situation ou distance » (voir Brunet, 1979). En revanche, je ne prends pas l’idée que les « places » puissent exister hors des sujets qui les investissent, ou alors je les appelle « sites » et non pas « lieux », ce qui pose un problème de traduction. Tous en rangs, tous au même rang, tous éclairés depuis le même mirador : la carte /calque zénithale qui révèle ce que personne ne voit ou n’a vu.
11La diffusion du Néolithique en Europe revisitée par le géographe Michel Rasse résume bien la méthode sollicitée dans la variété des hypothèses successives produites par les préhistoriens (Rasse, 2008). Des sites et des matériels datés sont posés sur un fond de carte de l’Europe, puis les courants de la diffusion sont identifiés en rapport avec la topographie européenne comme nous la nommons aujourd’hui. Très simple d’abord, la métaphore de la vague progressant dans une même direction qui est la figure première de la diffusion par contagion (Clark, 1965, repris dans Guilaine, 2003) s’impose. Précisé en « front pionnier » par Ammerman et Cavalli-Sforza (Ammerman et Cavalli-Sforza, 1984), le front de cette vague porte avec lui une conception de la frontière de type « confins » qui peut prendre des tours plus complexes permettant de distinguer différents « fronts » en précisant les courants (Alexander, 1978), les ruptures de rythme (barrières), enfin des pôles (hiérarchisés par leur date et leur style) comme étant des sous-ensembles culturels (Guilaine, 2003 ; Mazurié de Kéroualin, 2003). Des formes spatiales résultant des reports cartographiques, de leur compilation et de leur classement surgissent sur « la » carte qui ajoute un sens invisible à l’information, un sens qui sort de l’interprétation mais qui semble livré par la carte elle-même avec son objectivité construite à partir d’informations de plus en plus précisées et nuancées. La base reste la même : diffusion depuis une origine, précisée en courants selon la direction, en « cultures » par leur datation. Mais avec la progression de la précision descriptive et classificatoire, le sens général s’efface pour laisser place à une mosaïque presque indéchiffrable. En descendant dans l’ordre des échelles et en soulignant les singularités, il ne ressort plus qu’une totale dispersion. Le geste cartographique associé à la classification perd de son efficace, ramené à la simple localisation dénuée de sens, sinon celui de la distinction des contenus qui s’accorde bien avec l’idée du nécessaire cloisonnement du monde par la sédentarisation qui est au fondement du développement. Il faut entendre le développement foncier avec investissement dans la terre appropriée : ce que nous concevons comme territoire. Derrière la science des sciences associées, une doctrine théorisée avance masquée.
- 9 Découpage d’une série continue en classes.
12Le point commun à ces interprétations différentes sur une même base de départ : la diffusion, c’est le site, puis la somme des sites plus nombreux et mieux ou plus précisément informés, regroupés selon des procédures de discrétisation9 qui constituent en elles-mêmes des choix. « La » carte/calque y aide et revient comme un biais méthodologique en portant à la fois la fonction de support neutre de l’information (une mise en ordre) mais aussi comme preuve. La diffusion est alors déduite du déplacement des sites témoins qui font lieux comme étape de stations datées. La carte est bien celle des sites répertoriés (impossible de faire autrement), celle des recherches comme le rappelle Rodier, et plus encore celle des hypothèses qui comprennent de fortes doses d’idéologie : la « vague d’avance », le ou les « fronts pionniers », le cloisonnement des aires culturelles, puis par synthèse, le sens géographique de cette (pré)histoire.
13Ce biais, qui peut constituer une faute méthodologique, tient principalement au passage d’un objet diachronique (la chronologie des sites et des matériels) à une figure synchronique inscrite dans un cadre qui n’est pas celui des sociétés concernées, ce qui met en cause la position en surplomb d’une science « objective » décelant ce qui n’est pas dans l’ordre du sensible et du vécu, notre vieil double héritage platonicien et aristotélicien, contradictoire et pourtant synthétisé. Plus difficile à déceler, la critique peut porter sur le traitement dissymétrique des échelles de temps et d’espace, celle-ci invariable et celle-là élastique, qui donnerait à l’espace une fonction de référence pas encore causale à ce stade, mais fortement déterminante dans la définition des caractères par la localisation. Le temps (la date) est alors la variable mettant l’espace en forme par déformation du fond fixe et neutre. L’aller-retour de l’espace au temps et du temps à l’espace est étonnant, l’un et l’autre étant alternativement l’objet et la référence. La question de l’espace et du temps des représentations des ancêtres est évacuée au profit d’un résultat (un modèle de diffusion) exprimé par la figure cartographique construite sur la circularité du rapport espace-temps.
14La dissymétrie en alternance dans le traitement de l’espace et du temps ne s’arrête pas là ; elle est prolongée par un paradoxe. Dans l’exemple du Néolithique, il est bien souligné que l’un des critères de classement est la sédentarité, l’autre étant une mutation dans la conception de la ressource. Or la diffusion de cette mutation suppose le mouvement, une mobilité voire un nomadisme exploratoire qui affaiblit le critère sédentaire. Le détour par les sociétés nomades historiques contemporaines, en voie de disparition après un siècle de sédentarisation forcée au prétexte de la civilisation et du développement, nous en apprend de belles pour peu que l’on accepte de délaisser les bases admises du raisonnement géographique ramené au spatial. Sont en cause la délimitation d’un cadre, la vision zénithale, l’échelle cartographique continue, la circularité du rapport espace-temps dans la mise en forme des objets confondus que sont les régions et les périodes sous la forme de « cultures ».
15Dans une société sans cartes, ce que nous appelons « espace » est d’abord un intervalle. La conscience qui s’y développe, dans la dimension horizontale de l’être collectif sur terre, c’est que la distance sépare et que le réglage de cette distance, matériellement ou symboliquement, permet des ajustements plus ou moins désirés. Le « raisonnement géographique » ne relève pas de l’analyse d’un artefact comme une carte/calque peut l’être, mais de l’évaluation des situations en circonstance, ce qui est toujours mouvant. Le nomadisme en est un exemple encore observable récemment, alors que de nouvelles formes de spatialité, nomades par métaphore, surgissent dans le sillage du « numérique ». J’ai proposé d’appeler » géographie spontanée » cette inscription de l’action humaine sur la terre, projetée à l’horizontale et en situation d’évaluation permanente.
- 10 Au plus simple, extension des terres habitables et habitées de manière permanente.
16Pour en rester au « nomadisme historique », retenons d’emblée que la distinction nomade/sédentaire est bien peu opératoire dès le passage au niveau du groupe quel qu’il soit, familial ou communautaire, sans parler du niveau sociétal comme le comprend le concept de genre de vie qui est un équivalent proche de « culture ». La classification tranche dans un nuancier infini qu’il est impossible de restituer ici, et, surtout, essentialise et globalise des manières d’être avec l’espace qui sont toujours adaptées : à la saison, à la tranche de vie, à la génération, à la mémoire collective. Au point qu’il est nécessaire d’admettre que, chez les « nomades », les sédentaires sont majoritaires et que, chez les « sédentaires », la motilité (capacité de mobilité) préservée constitue une option de survie très appréciable aux marges de l’écoumène10 ou de ce qui est considéré comme tel dans des circonstances données. Ce qui est toujours très relatif et difficilement décidable d’un point de vue surplombant. À moins de poser la norme que la ressource fixe, allouée, constitue la condition de la reproduction sociale.
17Limiter la ressource à l’allocation fixe et territorialisée, c’est poursuivre l’exploitation de la même veine implicite : il n’est de développement que par la sédentarisation et l’appropriation foncière permettant ce que nous appelons, aujourd’hui, investissement. En vérité, le nomadisme historique est largement fondé sur l’échange en des formes très variées. Il en est une qui retient l’attention, ici, puisqu’elle touche à l’espace : la succession temporelle de groupes mobiles à géométrie variable pour l’exploitation de mêmes sites. Il était fréquent d’observer, avant la grande vague de sédentarisation forcée au sud du Sahara (années 1980), comment une même ressource eau+pâturage+fond cultivable entrait dans une rotation générationnelle, sociale, voire ethnique dans une sorte de pérennité annuelle. La complémentarité des sites dans une rotation réglée des mouvements empêche la conception territoriale globale exhaustive et exclusive et inscrit chacun d’eux dans une chaîne souple de solidarité liant, de proche en proche, des sites finalement éloignés (de notre de point de vue et dans notre métrique topographique absolue). Ainsi des liens à longue distance sont-ils possibles, le long de « routes » majeures dépassant de prétendues limites écologiques qui ne résultent guère que de moyennes. C’est l’évaluation en situation qui nous importe avec la double capacité « nomade » d’être partout chez soi par l’entretien de liens faibles, non organiques, opportunistes mais vitaux pour tous. Le réseau des sites liés constitue un indice pourtant difficilement utilisable dans une matrice spatiale de tendance territoriale.
- 11 Appréciation de la bonne distance.
18La fréquentation « nomade » de l’espace organisé par la mobilité ou au moins la motilité, en dépassant la distinction/opposition des nomades et des sédentaires quand chacun peut se trouver d’un bord ou de l’autre selon les circonstances, oblige à se défaire très vite du schéma de l’identité sociale, politique, culturelle, strictement associée à un espace de forme territoriale, autrement appelé espace vital. Il faut se le rappeler aussi : l’éthologie rudimentaire satisfait à moindre frais. Rien n’est jamais si simple. Avec la mobilité, les ajustements de la distance sont permanents y compris et peut-être surtout dans l’ordre de la proxémie11. De qui suis-je solidaire en une circonstance donnée ? De ma lignée ou de mes contemporains ? Idéologiquement, la réponse est toute trouvée dans la pensée essentialiste ; c’est moins ou pas du tout vrai dans ce calcul utilitaire qu’est le calcul éthique au sens plein du terme. Ou bien faut-il passer par la haine qu’inspire l’idée de frontière pour le croire, quand elle est à la fois frontière ethnique et frontière territoriale avec toutes ses déclinaisons (Barth, 1969) ? Dans la mobilité nécessaire, cela n’a pas de sens ; ce qui est définitivement (ou même provisoirement) fixé est contraire à la vie, à la survie. C’est le b.a.ba de l’adaptation : la mobilité qu’il faut comprendre autrement que « déplacement » (il y aurait d’abord des places assignées puis déplacements par mutation des critères légitimant l’assignation). La « compression » en migrations est la plus alarmante des dérives conceptuelles qui doivent faire l’objet d’une analyse. Le transfert d’un champ à l’autre, du nomadisme à la migration, masque un continuum utile à une meilleure compréhension des peuplements. La figure de la rupture d’une période à l’autre, d’un espace à l’autre, me semble trop portée par un a priori idéologique que j’exprime sous la forme de l’espace des représentations.
19L’espace des représentations remonte plus loin que la représentation de l’espace. Limitée à la figure qui le donne à voir pour preuve à travers « la » carte/calque, la représentation de l’espace comprend autre chose que l’image prenant forme d’icône pour certains. En deçà, il y a une manière de concevoir l’espace, la distance, le système des distances. Le passage par l’espace des nomades le suggère clairement. Bien en amont de la distinction des « nomades » et des « sédentaires », l’espace des représentations désigne cette sphère dans laquelle il est possible de penser l’environnement au sens le plus large. Comment les objets peuvent-ils être ordonnés dans un continuum lorsqu’ils sont tous des sujets pour eux-mêmes ? La pensée moderne a tracé des limites dures. Il en est d’autres, plus subtiles qui, transposées dans l’ordre de l’espace, ouvrent un large champ (Descola, 2005). Augustin Berque a pu donner une idée du continuum anthropologique nature/culture à travers la médiance du régime ontologique analogique par exemple. Une voie s’ouvre pour la compréhension de l’espace des nomades, celle de la limite et de son sens avant son exagération en frontière.
20La question se pose alors de savoir s’il est possible de concevoir le territoire dans le contexte de la « nomadité ». L’influence croisée de l’éthologie simpliste et de la vulgate géopolitique à base d’État moderne national et territorial (pléonasme ?) avance doucement l’évidence de la limite bornée, de l’intérieur et de l’extérieur qui vaut par métonymie pour le groupe humain et « sa » terre. Le présupposé de l’ancrage, de la racine, de la terre et du ciel réunis est là, posé dans l’axe vertical.
21Les cellules d’une telle association verticale ne peuvent être que distinctes, isolées et totales, complètes plutôt, justifiant, par l’introduction de la puissance (vitale), la frontière, le front, la conquête avec les conséquences d’une telle hypothèse qui ressemble à une doctrine de l’action à l’horizon limité, au territoire. Il n’en va pas de même lorsque la mobilité, le mouvement, la possibilité d’être chez soi partout est préservée : ce que l’on appelle nomadisme, qui n’a rien à voir avec l’errance mais avec une géographie spontanée bien ordonnée qu’il faudrait se garder de juger à l’aune de nos réflexes en causalité. Il est des raisons qui ne sont pas des causes. C’est en se replaçant à l’horizontale de la décision d’explorer puis de se mouvoir en groupes toujours éparpillés et prêts alternativement à la dispersion puis au regroupement que l’on peut entrevoir les raisons de la mobilité globale qui n’est qu’une résultante comme nous pouvons la considérer a posteriori. Comment cela évolue-t-il ? Un schéma toujours vu du zénith (nous ne savons malheureusement pas nous départir de ce regard), nous en dit quelque chose [ill. 1].
1. Rencontres longitudinales au sud du Sahara.
D. Retaillé, O. Walther, 2013.
22Zonalement sont identifiés les milieux à travers les genres de vie, principalement la distinction agriculture (sédentaire)/pastoralisme (nomade). Longitudinalement des routes les traversent, jalonnées de lieux où opèrent les jonctions des mouvements « méridiens » (du nord au sud et du sud au nord) selon les circonstances climatiques ou politiques, globalement les niveaux de sécurité dont l’appréciation varie. L’important, dans le maintien du lien, c’est que la formule de la rencontre puisse être reproduite en différents sites. La route matérielle d’appui au lien peut même varier, c’est la double direction qui importe et qui est parfois interprétée comme un front mouvant entre agriculture et pastoralisme. En y regardant de près, il apparaît plutôt que les différents sites ne prennent la hauteur de lieux que lorsque la rencontre des ingrédients de la route s’y produit. Le lieu est distinct du site ; la localisation (du site) ne porte qu’une part circonstancielle de la valeur du lieu. C’est la possibilité de la rencontre qui importe, au moins la succession.
23Le mouvement longitudinal n’est pas seul repérable. Dans le détail, d’autres pulsations peuvent être enregistrées, à moindre distance, mais tout autant significatives. Toujours selon des circonstances, des sites voisins de l’axe principal peuvent être investis dans une forme d’étalement pouvant même conduire à un glissement de l’axe majeur qui assure la jonction le long de la direction tendancielle vers l’avant ou vers l’arrière [ill. 2].
2. Étalement, resserrement, glissement. D’après Retaillé, Walther, 2014.
D’après D. Retaillé, O. Walther, 2014.
24Il a pu sembler que l’occlusion de l’horizon permette d’encadrer la carte/calque et l’analyse qu’elle supporte, de fixer la bonne échelle et ses bornes, d’enfermer dans un même système de distances essentialisé en « espace » (équivalent de territoire), une grande variété de manières d’être et peut-être, plus encore, de faire « avec » cet « espace » comme « système de distances ». On voit le nombre d’écueils qu’il faudrait éviter pour penser au plus juste de la seule vérité première : la distance sépare, le mouvement permet, au choix, de l’augmenter jusqu’à l’infini (tracé de frontière), ou de la réduire à rien (production du lieu). Sans l’image du vide qui demande à être rempli, la projection dans la distance ne peut se réaliser que vers l’horizon, un horizon qui tourne en même temps que le regard qui y est porté le balaie. À l’horizontale, l’espace n’a pas cette qualité de l’aire. Et dans un contexte de faible densité jusqu’à la « discontiguïté », le mouvement seul le remplit. Ce mouvement peut être celui de l’exploration renouvelée ou de la confirmation d’une piste qui porte ses fruits. Avant d’arriver à la cartographie des traces et des sites matériels laissés par de lointains ancêtres ou par des nomades encore en circulation, dans ces deux cas, le mouvement qui a été ou est encore leur manière d’investir l’espace est masqué par la part du fixe : les sites. À ces sites, il faut donc tenter de redonner une place dans le mouvement qui est celle d’un croisement où se réalise une interaction, la circonstance qui permet que se dégage une « puissance capable de grouper et maintenir ensemble des êtres hétérogènes en cohabitation et corrélation réciproque » (Vidal de la Blache, 1921), la qualité de lieu. C’est comme étape plus ou moins durable que le croisement « écologique » devient lieu. C’est sur la base de la mobilité et non de la fixité des localisations arrêtées dans leurs qualités qu’il est possible d’envisager l’espace comme système de distances et liens de lieux sans prêter la raison sédentaire territorialisée et institutionnalisée à des sociétés qui n’en disposent pas. Et cela est vrai, semble-t-il, jusqu’à l’invention du plein en aire par l’usage de sa figure, son icône, sa carte. Jusqu’alors, la déambulation, l’essaimage des signes, et leur activation périodique furent nécessaires même si bien des « frontières » ont été tracées sans cartes : elles n’avaient pas alors la forme de la ligne (Madeline, 2013, 2014).
25Si le mouvement est premier au titre de la nécessité, avant d’en déterminer une direction et une puissance qui supposent un moyen arrêté d’évaluer, nous ne pouvons guère qu’en relever la forme en tant que telle : convergence, croisement avant une nouvelle divergence, convergence, croisement et ainsi de suite. Si le mouvement est constant ou poursuivi, la limite de l’espace ne peut être que l’horizon tournant qui est celle d’un espace horizontal de représentation. Celui qui a prévalu dans les sociétés sans cartes ; celui qui doit s’imposer dans notre recherche de raisons aux lieux dont les sites ne sont pas les causes. Un autre paradigme géographique se profile dont l’expression figurée reste à envisager à l’horizontale et en mouvement à partir de cette première esquisse qui reste elle aussi zénithale. Retenons du moins que le lieu est le résultat du mouvement et non son origine ; retenons qu’il n’est pas d’origine possible dans cet espace de représentation [ill. 3].
3. Figurer l’espace mobile.
D’après Retaillé et Walther, 2014.