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Varia

L’empire des rivalités. Exercice du pouvoir et redistribution des ressources dans les Philippines coloniales (1695-1717)

The uncertain empire. Political power and redistribution of wealth in the colonial Philippines (1695-1717).
Pierre Mettra
p. 61-87

Résumés

Quelle était la réalité politique et sociale du pouvoir impérial dans les Philippines espagnoles ? Cet article suit le gouvernement par intérim de Joseph de Torralba, de 1715 à 1717, et montre les changements dans la formation de cliques manillaises lancées dans une âpre course à la captation des richesses. Une anthropologie historique des hommes de pouvoir de l’archipel à l’orée du XVIIIe siècle permet de considérer les amitiés qu’ils nouent et les rivalités qu’ils entretiennent. L’analyse dévoile les rouages culturels d’une société espagnole de la redistribution, dans un contexte d’intense concurrence politique et économique. La corruption des administrateurs apparaît ainsi moins comme une déviance que comme un indice de l’écart entre normes officielles et normes pratiques, dans lequel se fabriquent quotidiennement les appartenances sociales.

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Texte intégral

Introduction

1La littérature scientifique portant sur les Philippines espagnoles est riche d’études sur le fonctionnement politique de la colonie. Des travaux centrés sur une institution de gouvernement en particulier (Cunnigham 1919) à ceux dédiés à la question de l’installation et la conservation de l’autorité royale sur ces lointains territoires (Gaudin 2013), en passant par les recherches sur le monde administratif et politique de l’archipel (Huetz de Lemps 2006) ou les organes locaux de gouvernement (Huetz de Lemps 1997), on dispose d’importantes ressources bibliographiques en la matière. Certaines publications s’intéressent plus minutieusement au quotidien de la « bureaucratie » de l’Espagne ultramarine (Bertrand 2000), mais pour les Philippines le sujet demeure peu exploré. L’anthropologie historique est tout à fait propice à une observation méticuleuse des interactions coloniales, dans la perspective, par exemple, de l’important travail de Paulina Machuca sur le vin de coco entre Mexique et Philippines (Machuca 2018).

  • 1 À propos de la notion de normes pratiques en anthropologie, voir notamment Olivier de Sardan 2010 e (...)

2Une approche anthropo-historique permet d’observer les rapports impériaux en-deçà des grandes tendances impliquant personnages institutionnels et grands groupes historiques (le roi, les administrateurs, le Conseil des Indes etc.). Envisager les mouvements sociaux et politiques de fond permet de mieux définir ce qu’est l’empire, mais ne fournit que peu d’informations sur la répétition quotidienne de son existence. En fait, prendre comme sujets d’étude des catégories officielles, et s’attacher à décrire des mouvements qui dépassent et englobent l’individu, permet de distinguer les normes sociales que les sources désignent explicitement, des « normes officielles » séparées de la pratique par un écart dont Jean-Pierre Olivier de Sardan, dans la perspective de l’anthropologie du développement, souligne l’ampleur : regarder les interactions quotidiennes permet ainsi de comprendre comment les acteurs composent avec ces règles, les respectant ou les ignorant selon les situations, fabriquant des « normes pratiques »1. Une approche qui caractérise aussi l’intérêt récent de l’historiographie sur les Philippines pour un « interactionnisme » colonial, représenté par les riches contributions à l’ouvrage Convivencia y conflicto en la frontiera oriental de la monarquía hispanica paru en 2021 (Manchado López [éd.] 2021, p. 10).

  • 2 « (…) the practical realization of the cultural categories in a specific historical context, as exp (...)
  • 3 Les traductions des citations en espagnol sont de l’auteur.

3Cet article s’intéresse aux trajectoires d’individus qui, entre 1695 et 1717, forment l’élite politique de Manille. On trouve au centre de ce groupe restreint un homme dont la carrière illustre les aspects principaux de la gouvernance espagnole aux Philippines, Joseph de Torralba. Examiner les alliances et les inimitiés déployées autour de cet ambitieux administrateur permet, pour reprendre les termes de M. Sahlins lorsqu’il présente sa vision d’une anthropo-histoire structuraliste, de décrire la « réalisation pratique des catégories culturelles dans un contexte historique spécifique, telle qu’elle s’exprime dans l’action intéressée des agents historiques, y compris la microsociologie de leur interaction. » (Sahlins 1985, p. VII)2. Les travaux sur les mandats des différents gouverneurs des Philippines espagnoles ne manquent pas, et ils étaient particulièrement en vogue des années 1960 au début des années 1980. José Ángel del Barrio Muñoz, dans une monographie plus récente sur le gouverneur Fernando Valdés Tamón, estime que l’approche biographique demeure pertinente (Barrio Muñoz, 2012). Pour une bonne compréhension des Philippines modernes, estime Muñoz, on ne peut ignorer l’étude « du personnage, conditionné par le contexte mais à la fois le transformant » (Barrios Muñoz 2012, p. 18)3. Le gouvernement de Torralba n’a pas encore été spécifiquement traité, peut-être à cause de sa courte durée (seulement un peu plus de deux ans, de février 1715 à juillet 1717). Cet article n’a cependant pas pour but de passer en revue les dossiers traités par Torralba alors qu’il était gouverneur, mais d’analyser, sur une période restreinte, les modalités de l’exercice du pouvoir dans la colonie.

  • 4 Weber, 1992 [1922]. On pourrait être tenté de voir dans les considérations de M. Weber sur cette qu (...)
  • 5 En anthropologie notamment, on distingue l’émique (ou émic), l’expression de visions du monde par l (...)

4Cette approche est anthropo-historique non pas du point de vue de la méthode, mais par le regard qu’elle porte sur les événements sociaux. Max Weber a fort justement remarqué que toute recherche est tributaire d’axiomes dont on doit se méfier mais qui forment la substance de notre problématisation scientifique. Pour le penseur allemand, une analyse en sciences sociales est structurée par la vision du monde de son auteur, suivant des « étalons de valeur »4. C’est notamment en fonction de ces valeurs, mais aussi du fait d’intérêts, d’idées et de perceptions qu’un scientifique construit son analyse. L’orientation d’une recherche dépend de ce qu’on met en avant selon ses intérêts, eux-mêmes nés d’une conjonction d’expériences personnelles, culturelles, sociales etc. Parmi ces éléments idiosyncratiques qui influent sur l’agencement des idées, l’appartenance disciplinaire joue un rôle non négligeable, et un même thème serait abordé en histoire et en anthropologie avec des preuves, des concepts et des objectifs différents. Cet article est en partie une étude de microhistoire sociale qui prend les acteurs pour en décrire les rôles historiques et analyser l’interaction quotidienne de participants à un jeu politique ; il est aussi un essai d’anthropologie qui cherche à caractériser l’ensemble social en fonction de normes dites « émiques »5, c’est-à-dire à évaluer ce que les rapports sociaux disent de la constitution des hiérarchies sociales et de la fabrication des normes culturelles. La spécificité de l’anthropologie ne réside pas dans sa capacité à décrire des interactions au niveau individuel, mais à les rapporter à un cadre culturel, ne décrivant les normes officielles que pour souligner la prégnance des normes pratiques et donner un aperçu des modes de reproduction d’un ensemble symbolique. Le questionnement anthropologique de cet article est ainsi de comprendre les dynamiques culturelles à l’œuvre dans l’exercice du pouvoir dans les Philippines modernes, de décrire une petite partie d’un système symbolique dans lequel les individus déploient leurs actions, afin de rendre intelligible une situation coloniale de prédation et de concurrence omniprésentes. La démonstration est ainsi étayée par des concepts classiques de l’anthropologie, la pluralité des normes et la redistribution des richesses, qui permettent d’avancer des hypothèses inédites sur la période.

  • 6 Une encomienda était un espace juridique et économique, circonscrit à un territoire, soustrait à la (...)

5Les personnes évoquées dans cet article appartiennent donc aux institutions de gouvernement des Philippines. Celles-ci étaient fondées sur un principe d’équilibre des pouvoirs, une répartition de l’autorité entre le gouverneur-général (gobernador y capitán general de Filipinas), l’Audience royale (real Audiencia) de Manille et l’archevêque de la même ville. Le gouverneur, figure centrale de cette administration, était choisi par le roi dans une liste établie par le Conseil des Indes (Consejo de Indias) qui siégeait à Madrid. Son mandat était théoriquement de huit ans renouvelables, mais en pratique les durées étaient variables. Chef militaire des troupes espagnoles dans l’archipel (secondé par le maestre de campo ou mestre-de-camp), il avait en principe autorité dans tous les domaines de l’administration et devait veiller au bon déroulement des affaires judiciaires et à la bonne gestion du trésor. Dans toutes les affaires impliquant le droit, il était assisté par un conseiller (asesor), qui disposait ainsi d’une forte influence sur les affaires de la colonie. Enfin, le gouverneur était le président en titre de l’Audience royale. Celle-ci, composée de trois magistrats (oidores, parfois oydores ou auditeurs), s’impliquait de nombreuses manières dans tous les domaines du gouvernment même si cela était théoriquement interdit par les lois des Indes. L’évolution du système politique encouragea cet entrelacement complexe des autorités, source de tensions constantes au gouvernement. Le gouverneur se concertait, par le moyen d’acuerdos (des réunions en petit comité) avec les membres de l’Audiencia à propos des sujets importants en matière législative ou fiscale. Cet acuerdo, qui représentait le rôle de conseil attribué à l’Audience à sa création, devint un organe clef du gouvernement : il passait des ordonnances et votait des lois sur tous les sujets de la vie dans l’archipel, de la gestion des encomiendas6 aux questions de commerce, en passant par l’agriculture ou la régulation des combats de coqs. La force acquise par l’acuerdo permettait aux auditeurs de s’opposer régulièrement aux projets du gouverneur. L’archevêque de Manille, enfin, exerçait également une forme de contrôle sur les actions du gouverneur et des auditeurs, et les siècles de présence espagnole aux Philippines sont émaillés d’affrontements et d’alliances impliquant les trois piliers du gouvernement de l’archipel.

  • 7 Resistencia de Fernando Manuel Bustamante : motín Tlaxcala, Tlaxcala, août 1692, AGI, Patronato, 22 (...)

6L’instabilité des relations et un climat fortement agonistique régnaient dans les sphères du pouvoir. Cette incertitude sociale et politique n’était pas propre aux Philippines. La Nouvelle-Espagne se remettait alors de la révolte des Pueblos du Nouveau-Mexique qui avait fait vaciller un temps (de 1680 à 1696) la domination coloniale, et qu’accompagnait un profond mouvement de résistance culturelle (Liebmann et Preucel 2007). Les inquiétudes liées à ce soulèvement parvenaient jusqu’à l’archipel, qui reçut des vétérans des affrontements mexicains. Le gouverneur Fernando Bustillo de Bustamante, arrivé en 1717, avait ainsi été gouverneur de Tlaxcala où il avait échappé de peu à la mort au moment de la prise de la ville par les insurgés7. La péninsule ibérique commençait elle aussi le siècle dans l’agitation. La Guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) achevée, venait la question du remaniement institutionnel exigé par les décrets de Nueva Planta (1707 à 1716) dont l’application favorisait les partisans de Philippe et réduisait au silence ses anciens opposants. Cette réorganisation politique eut un effet indirect mais réel sur le contexte philippin, avec notamment la nomination de fidèles du Bourbon aux postes ultramarins, dont Fernando Bustillo de Bustamante. Plus généralement, l’influence de la Guerre de Succession sur les lointaines Philippines a été plus forte qu’on ne pourrait le penser. José Ángel del Barrio Muñoz a montré que si les répercussions de la lutte entre les partisans des Habsbourg et ceux des Bourbons ne se sont manifestées que discrètement sur ce « front secondaire » que constituait l’archipel, celui-ci n’en était pas moins une composante de l’empire soumise aux effets des agitations de la métropole (Barrio Muñoz 2016). C’est néanmoins dans le contexte de l’archipel qu’il faut chercher les raisons principales de l’instabilité politique et sociale de Manille au tournant du XVIIIe siècle. Dans ce cœur urbain de la puissance espagnole, l’apparente solidité du pouvoir cachait mal les luttes ininterrompues. En théorie, la gouvernance se réalisait dans un équilibre des institutions et des rôles. Dans les faits, on voit l’incertitude, le quotidien minuscule qui oblitère les normes officielles et les grands récits, un ordre sans cesse bouleversé.

7Il faut enfin évoquer la nature particulière des sources employées. Il s’agit de lettres échangées entre les administrateurs aux Philippines (gouverneurs, auditeurs et officiers royaux), le roi et le Conseil des Indes à Madrid, conservées à l’Archivo General de Indias à Séville. Les extraits de correspondance cités dans cet article manifestent une rhétorique de zèle parfait et de désintéressement personnel au profit du roi. Leurs auteurs cherchent entre autres à justifier leurs actions, à dénoncer celles de leurs ennemis ou à obtenir une décision royale en leur faveur. On ne peut présumer de la bonne ou de la mauvaise foi des personnes qui écrivent, mais il est certain qu’entre la réalité des situations et leur narration subsiste un écart qu’il est parfois difficile d’évaluer avec précision, surtout lorsque les individus écrivent pour convaincre et obtenir des avantages substantiels. L’analyse doit donc être prudente.

L’archipel des disputes. Le Manille espagnol du début du XVIIIe siècle

Des carrières politiques semées d’embûches

  • 8 Recopilación de las Leyes de los Reynos de las Indias, Madrid, 1681, Livre ii, Titre xv.

8En février 1715, la mort du comte de Lizárraga, Martín Ursúa y Arizmendi, passé du gouvernement du Yucatán à celui de l’archipel en 1709, laissait la Capitanía General de Filipinas sans gouverneur. Comme prévu par les lois8, l’oidor (« auditeur ») le plus expérimenté de l’audience de Manille, Joseph de Torralba y Salinas, en prit la fonction par intérim, le temps qu’arrive le successeur officiel au poste.

  • 9 Peticiones de José de Torralba para pasar a servir la plaza de oidor, avril 1696, AGI, 24, Filipina (...)
  • 10 Le procureur (fiscal) intervenait dans les procédures judiciaires impliquant le trésor royal et le (...)
  • 11 Depuis 1614, ce rôle de protecteur des Sangleyes (les Chinois installés aux Philippines) revenait e (...)
  • 12 Petición de José de Torralba de posesión de su plaza de oidor, 1698, AGI, Filipinas, 163, N.61, F°1 (...)
  • 13 Il ne prit toutefois jamais possession de sa charge puisqu’il perdit la vie dans le naufrage du nav (...)
  • 14 Carta de Fausto Cruzat sobre muerte de Juan de Espinosa, Manille, 1er juillet 1701, AGI, 24, Filipi (...)

9Né à Guadalajara au Mexique vers la fin des années 1660, Torralba avait commencé sa carrière d’officier royal en 1692 au poste de procureur de l’audience archiépiscopale d’Alcalá de Henares, près de Madrid. En mars 1696, le Conseil des Indes lui accorda une futura d’auditeur à Manille, c’est-à-dire une place qu’il devait occuper dès la première vacance à l’Audience9. Dans l’attente de la confirmation de sa nomination, il bénéficiait de la moitié de son salaire d’auditeur en occupant brièvement, fin 1696, le poste d’alcalde de corte en Nouvelle-Espagne. Arrivé aux Philippines en 1697, il ne lui fut pas immédiatement permis de prendre ses fonctions, mais il obtint la charge de procureur de l’Audience10, à laquelle s’ajouta celle de protector de Sangleyes11, fonctions qu’il fut contraint de quitter par la suite. Torralba semble avoir eu quelque impatience à voir se réaliser sa nomination. Au début de l’année 1701, il écrivit au roi pour lui demander d’acter la nomination de l’auditeur en poste Gerónimo Barredo de Valdés à la fonction d’alcalde de corte au Nouveau-Mexique, afin de libérer une place à l’Audience. Barredo avait en quelque sorte suivi un chemin inverse à celui de Torralba ; ayant obtenu une futura d’alcalde au Mexique, en attendant il avait été nommé procureur puis auditeur à Manille. En 1701, s’il avait bien rappelé au roi son envie de partir pour Acapulco, il n’était peut-être pas pressé de quitter l’archipel. Il avait déjà retardé son départ « en prétendant vouloir instruire les ministres qui arrivaient pour le nouveau gouvernement de cette Audience », écrivait Torralba qui ajoutait « étant pour cela suffisant le temps d’une année, il y en a quatre qu’il demeure pour cette raison » 12. Finalement, Barredo ne partit qu’en 170413 et c’est la mort de l’auditeur Juan de Espinosa y Riva de Neira qui permit à Joseph de Torralba de commencer à exercer à sa place en juin 170114.

10Lorsqu’il prit, quatorze ans plus tard, le gouvernement provisoire de la colonie, Torralba dut gérer des problèmes hérités des années passées qui sont des exemples de la versatilité des relations entre membres de la communauté espagnole des Philippines.

  • 15 Dos copias de la posesión y juramento de la plaza de oidor de José Antonio Pavón, Manille, 5 juin 1 (...)
  • 16 Joaquín Martínez de Zuñiga, Historia de las Islas Philipinas, 1803, p. 411-412.
  • 17 Un « vezino » (vecino) d’une ville était un individu libre possédant une maison dans la municipalit (...)
  • 18 Endaya était alors en sagrado (en asile ecclésiastique), c’est-à-dire réfugié dans une institution (...)
  • 19 Joaquín Martínez de Zuñiga, Historia de las Islas Philipinas, 1803, p. 414. L’archevêque Camacho av (...)
  • 20 Consulta del Consejo de Indias haciendo extenso examen de las actuaciones de Carlos Tournon, Madrid (...)

11Joseph de Torralba se pencha immédiatement sur le cas de l’auditeur José Antonio Pabón, qui avait accédé à ce poste en 1697 ou 169815, puis suspendu de ses fonctions en 1710 en raison de son implication dans une affaire regardée par le roi comme une grave contravention à son autorité. Les missionnaires de Chine et d’Inde avaient, au début du XVIIIe siècle, lancé un débat sur la possibilité d’accepter des nouveaux convertis qu’ils continuent à effectuer des cérémonies locales. La question portait en particulier sur les rites chinois (notamment le culte confucianiste des ancêtres) que les jésuites, à la suite du prêtre Matteo Ricci, toléraient en espérant les christianiser, tandis que d’autres missionnaires les considéraient comme une forme d’idolâtrie. Dans la Querelle des rites, la papauté se positionna contre toute transformation locale de la religion chrétienne et condamna officiellement les arrangements des jésuites à partir de 1704. Cette même année, le légat du pape Clément XI, Charles de Tournon, chargé d’imposer l’autorité de Rome en la matière, fit halte à Manille dans son voyage vers la Chine. Il fut accueilli à bras ouverts par le gouverneur Domingo de Zabalburu y Balenchana de Echevarri, par l’Audience (dont Pabón était l’auditeur le plus anciennement en poste) et (dans un premier temps) par l’archevêque de Manille, Diego de Camacho. Selon le prêtre augustin et historien Joaquín Martínez de Zuñiga, le légat entra à Manille sous une salve honorifique d’artillerie et fut dispensé de fournir les documents légaux que devaient communiquer tous les nouveaux venus, les autres papiers qu’il présenta ayant été jugés suffisants par le gouvernement16. Des vecinos17 importants se mirent également à disposition de Tournon, comme le puissant Bernardo de Endaya qui aurait dépensé 20 000 pesos pour offrir au légat un hébergement de qualité18. Celui-ci bouscula un certain nombre de choses durant les deux années qu’il passa à Manille, établissant un séminaire, démettant l’archevêque Camacho de ses fonctions, empêchant le départ de missionnaires en route vers la Chine ou encore réhabilitant des individus inculpés pour divers motifs. Zuñiga note que nul ne contestait l’autorité de Tournon, à l’exception de l’archevêque et des ordres réguliers auxquels il ordonna de se soumettre à la visite diocésaine et qui refusèrent19. Le roi et le Conseil des Indes furent atterrés en apprenant les circonstances de cette visite. Les membres du gouvernement des Philippines avaient agi sans considérer les « lois et la pratique, [établies] pour que ne soient pas introduits dans ces provinces des envoyés romains qui puissent créer contrariétés et préjudice à la tranquillité de celles-ci et à la souveraineté » du roi20. Pire encore, ils n’avaient pas jugé utile d’écrire pour demander ce qu’il convenait de faire à l’arrivée du légat. Le gouverneur, l’archevêque et les auditeurs écopèrent chacun d’une forte amende, et il fut décidé que Zabalburu, Camacho et l’auditeur le plus expérimenté de l’audience, José Antonio Pabón, seraient immédiatement démis de leurs postes.

  • 21 Memorial de Antonio Delgado, poderhabiente de José [Antonio] Pavón, solicitando se remita la determ (...)

12En juin 1710 Pabón adressa au roi, par l’intermédiaire d’un fondé de pouvoir, une supplique demandant sa réhabilitation. Son attitude vis-à-vis de Tournon, précisait la lettre, n’était pas le fruit d’une mauvaise intention mais celui d’une erreur de jugement21 ; mais l’affaire était encore trop fraîche, et le roi, suivant l’avis du Conseil des Indes, repoussa sèchement la demande. D’autres suppliques parvinrent au Conseil et Pabón obtint finalement de Philippe V par un décret de 1713 que lui fussent rendus son office et les traitements qui auraient dus lui être versés et dont il avait été privé par sa suspension.

  • 22 Somme estimée par un décompte de 1716 des prélèvements de dix pour cent effectués sur les traitemen (...)

13Informé de cette décision, Torralba refusa tout net de la faire appliquer, jugeant, selon le chroniqueur Juan de la Concepción, que le coût en était trop élevé pour la colonie (Concepción 1790, p. 189). Torralba prétendait ainsi, à en croire le chroniqueur, protéger le roi des abus d’un monde dont ce dernier ne percevait pas pleinement les rouages pécuniers et politiques : comment le monarque, autrement, aurait-il pu demander que soit à la fois tout fait pour orienter les maigres ressources de l’île vers les projets urgents du gouvernement, et rendu à un auditeur spolié la fortune de presque dix fois son traitement annuel de 3 308 pesos et six tomínes22 ?

  • 23 La Real Hacienda était le trésor royal, c’est-à-dire l’ensemble des biens, sommes et droits fiscaux (...)

14Pourtant, expliquer la vindicte de Torralba par le seul le souci de préserver la real hacienda23 ne peut que s’avérer insatisfaisant, surtout lorsque l’on sait que le gouverneur par intérim se servait alors largement dans les caisses de la colonie. Le refus de la part du gouverneur intérimaire d’appliquer l’édit royal de réhabilitation s’explique par des particularités relationnelles dont il n’est pas toujours simple de retrouver la trace.

Une gouvernance à couteaux tirés

  • 24 Le terme « Galion » désigne les navires qui faisaient une fois par an (parfois deux) le trajet entr (...)
  • 25 L’almojarifazgo était une taxe prélevée dans les ports espagnols sur les importations et les export (...)
  • 26 Carta de Torralba y Pavón quejándose de Zabalburu, Manille, 20 février 1703, AGI, Filipinas, 164, N (...)

15Avant l’arrivée en 1701 de Domingo de Zabalburu au gouvernement-général de l’archipel, un réseau d’alliances s’était formé autour du gouverneur Cruzat y Góngora et de son favori, Tomás de Endaya. Ce dernier, grâce à l’appui de Cruzat, était devenu l’un des vecinos les plus importants de Manille, se faisant au passage quelques ennemis. Il avait bâti notamment une fortune par le commerce du Galion24 en s’alliant avec Francisco de Atienza Ibañez, autre personnage éminent de la ville à cette période (Alva 2021, p. 84). L’influence d’Endaya décrut avec la prise de fonctions de Zabalburu, qui s’appliqua à contrecarrer systématiquement ses projets (Alva 2021, p. 72). Dans une lettre de février 1703, Torralba et Pabòn se plaignirent au roi des agissements du successeur de Cruzat au gouvernement-général des Philippines. Les deux auditeurs lui reprochaient de salir la mémoire de son prédécesseur, qu’il accusait de diverses malversations, et de harceler Endaya sans cesse, en le faisant par exemple s’acquitter d’une taxe d’almojarifazgo25 anormalement exorbitante. Torralba et Pabòn précisaient que Zabalburu était épaulé par son valido (« favori ») Francisco de Gueruela et par un certain Mateo Lopez Perea, homme « non […] moins séditieux et ennemi de Don Fausto et Don Tomás de Endaya »26.

  • 27 Le juicio de residencia, ou residencia, était une enquête portant sur toutes les actions d’un fonct (...)
  • 28 Alva, p.90.

16Endaya pouvait compter sur Torralba et Pabón pour l’aider à se défendre des attaques de Zabalburu. Le témoignage de Pabón dans le cadre de la residencia27 de Cruzat contribua à libérer Tomás de Endaya de charges qui pesaient sur lui28, et les deux auditeurs intervenaient systématiquement en sa faveur dans les affaires le concernant qui se présentaient à l’Audience. Les institutions majeures du gouvernement des Philippines étaient donc le théâtre d’une opposition entre deux « camps » (bandos) ; l’un organisé autour du gouverneur Zabalburu, l’autre réunissant notamment Endaya, Atienza Ibañez et les auditeurs Torralba et Pabón.

  • 29 Carta de Jose de Torralba sobre malicia de Francisco de Gueruela, Manille, 13 juin 1702, Filipinas, (...)
  • 30 Carta de Domingo de Zabalburu sobre los procedimientos de José Antonio Pavón y Francisco Gueruela, (...)

17Il est intéressant de noter que le favoritisme de Zabalburu pour Gueruela n’a pas été, à ma connaissance, exprimé par les principaux intéressés, ce sont leurs adversaires communs qui l’ont dénoncé29. D’ailleurs, dans les trois premières années de son mandat, Domingo de Zabalburu, ne semble pas avoir été particulièrement bienveillant à l’égard de Francisco de Gueruela. En 1704, le gouverneur infligea à Pabòn comme à Gueruela une amende de 1 000 pesos pour leur implication, qu’il considérait être un défi à son autorité, dans deux affaires différentes. Zabalburu connaissait leur inimitié, et supposait qu’ils n’empiétaient ensemble sur ses prérogatives que pour lui causer du tort30. L’union des deux hommes avaient en effet de quoi intriguer dans l’une des affaires, qui concernait précisément le frère de Tomás de Endaya, Bernardo. Le gouverneur reprochait à ce dernier, général du galion San Francisco Xavier, d’avoir discrètement vendu à son propre profit, en 1697, une des pièces de bois embarquées sur le navire pour d’éventuelles réparations, propriété du Trésor Royal. Zabalburu avait appris la chose et décidé d’imposer le recouvrement du revenu de la vente, soit 1 800 pesos, au général Endaya. Il avait alors rencontré les résistances de Pabón et Gueruela dans la validation de l’édit. Dans une lettre à propos de l’événement adressée au roi en juin 1704, Zabalburu écrivait :

  • 31 Carta de Domingo de Zabalburu dando cuenta de haber usurpado a la real Hacienda el general Bernardo (...)

Les deux auditeurs D.n Joseph Antonio Pabón, et D.n Francisco Gueruela sont ami intime le premier et grand ennemi le second des parents et exécuteurs testamentaires dudit général, à présent défunt, et [le général Endaya ayant fait appel à l’Audience] les deux auditeurs susnommés s’unirent, étant en désaccord et étant ennemis déclarés, seulement pour s’opposer à mes actions […] ils ont examiné les décrets dans la Sala [à l’Audience], alors qu’il est des plus certains que cette Audience, en vertu de ses ordonnances, ne peut entendre en première instance les causes civiles de ce type31.

18Le sentiment de Zabalburu paraît légitime : quelle raison Francisco de Gueruela pouvait-il avoir de se ranger soudainement du côté de ses adversaires ? Peut-être les auditeurs s’accordaient-ils tout simplement sur la légitimité d’une ingérence de l’Audience dans l’affaire ; Gueruela aurait-il plutôt tenté de tendre la main au bando d’Endaya ? Selon Joseph de Torralba, il y avait des raisons personnelles à la mésentente entre les deux camps ; en 1702, il écrivait au roi que Gueruela cherchait à lui faire du tort par rancune :

  • 32 Carta de Jose de Torralba sobre malicia de Francisco de Gueruela, Manille, 13 juin 1702, AGI, Filip (...)

L’intérêt de l’auditeur Gueruela était d’abord de venger ses querelles avec Don Fausto [Cruzat y Góngora] et avec le mestre-de-camp Don Thomas de Endaya, parce que jamais [ce dernier] ne consentit à ses idées vaniteuses et déplacées […] [et qu’il] ne voulut pas lui [Gueruela] donner en mariage sa nièce Doña Maria de Endaya fille du général Don Bernardino de Endaia [sic] son frère.32

  • 33 On remarque au passage que Torralba précise que c’est Tomás qui refusa de donner la main de sa nièc (...)

19Gueruela aurait pu saisir l’occasion de rendre service à Bernardo, dans l’espoir d’améliorer ses relations avec une famille puissante qu’il avait espéré intégrer. Les stratégies matrimoniales étaient en effet des éléments cruciaux dans la consolidation des carrières et des influences (Manchado Lopez 2021). La nièce de Tomás de Endaya33 était affiliée par sa mère à une autre grande famille de Manille, les Rayo Doria. S’apparenter en une seule union à ces deux réseaux apparaissait certainement comme une perspective profitable à Gueruela.

  • 34 Carta de Domingo de Zabalburu, gobernador de Filipinas, dando cuenta de la porfía entre Francisco G (...)

20Les sources ne donnent aucune certitude quant à l’alliance provisoire de Gueruela avec Pabón. Elles sont sans équivoque, en revanche, sur la relation toujours conflictuelle entre Gueruela et Torralba. Celle-ci s’envenime au point de nécessiter l’intervention du Conseil des Indes, qui les rappelle à l’ordre. En effet, en 1702 les deux auditeurs étaient passés de « paroles emportées [descompuestas] » à des « démonstrations des moins décentes [ne convenant pas] à la fonction »34.

21Peu de temps auparavant, probablement en 1702, Torralba avait été désigné comme procureur pour instruire l’accusation portée par une cédule royale à l’encontre de Diego de Vargas, chargé des relations commerciales entre le Mexique et Manille, qui aurait profité de sa position aux dépens de la ville. L’instruction découvrit des irrégularités et confirma la culpabilité de l’accusé. Les amis de ce dernier ne l’entendaient cependant pas ainsi : Torralba fut sommé de le faire libérer et réhabiliter, ce qu’il refusa. Conséquemment, Gueruela, proche de Vargas, obtint la récusation de Torralba afin de faire nommer un nouveau procureur. Pour édifier le dossier de récusation, Gueruela sollicita des témoins qui étaient tous, écrivait Torralba, de ses ennemis ; ce Juan Lobo de Vara, par exemple,

  • 35 AGI/26//Filipinas, 163, N.85, Fos 2r° et 2v°.

…homme inconnu qui […] est un homme de laides coutumes et mon ennemi, du fait que je n’ai pas désiré lui accorder la grâce que le gouverneur le prenne comme procureur, épargnant ainsi au Trésor Royal ce salaire : je ne désirais pas qu’un métier si honnête échût à un individu de si mauvaise réputation35.

22La complainte de Torralba revient cependant rapidement à la question centrale de l’intérêt pécunier, puisque l’auteur de la lettre y suggère que le Gueruela manigance dans le but de s’enrichir au détriment du trésor royal ; une accusation des plus classiques, certes, mais en l’occurrence Torralba laisse apparaître l’intimité d’individus qui vivent dans un espace restreint, constamment soumis à la rumeur :

  • 36 Ibidem.

L’opulence de la maison de l’auditeur Gueruela se distingue de celle de la mienne en ce qu’en la sienne dès que la nuit tombe, et pour toute la durée de la nuit, ses chambres sont emplies de flambeaux. On joue […] aux cartes. Dans ma maison, Sire, il brûle à peine une lueur sur un pauvre chandelier de bronze, et il ne s’y trouve pour toute assemblée que cinq fils très petits, le plus grand n’ayant pas encore atteint six ans […] j’ai seulement de grandes craintes face aux menaces de l’auditeur Gueruela, je suis un pauvre procureur récusé36.

23À en croire les ennemis de Gueruela, celui-ci s’allia étroitement avec Domingo de Zabalburu. Dans ses opérations contre Endaya, et peut-être pour satisfaire son nouvel obligé, le gouverneur s’en prit également à Joseph de Torralba.

  • 37 Carta de José de Torralba, oidor fiscal de la Audiencia de Manila, dando cuenta con testimonio de h (...)

24En 1702, il ôte à ce dernier la charge de protector de Sangleyes en s’appuyant sur une cédule royale du 25 novembre 1695 stipulant que les procureurs des Philippines ne pouvaient plus assurer cette charge, afin d’éviter les abus de pouvoir. Cette mesure avait été prise à l’instigation des Dominicains qui administraient un hospital de Sangleyes, l’hôpital San Gabriel. Cette institution recevait de l’argent d’une caxa de comunidad alimentée notamment par des taxes payées par les habitants du Parián, le quartier de résidence obligatoire des Chinois de la ville. Torralba estimait que les frères n’avaient réclamé cette mesure que pour favoriser leurs intérêts, et dénonçait en particulier les manœuvres d’un provincial justement dévoué à Gueruela37.

  • 38 Testimonio de los autos hechos por la petición de José de Torralba de que se le exonere del cargo d (...)
  • 39 Carta de Domingo de Zabalburu, gobernador de Filipinas, dando cuenta de haber presentado escrito Jo (...)
  • 40 Carta de José de Torralba dando cuenta de cómo Domingo de Zabalburu le quitó el servicio de la plaz (...)
  • 41 Ibidem.

25En février 1703, Zabalburu communiqua au Conseil des Indes un édit qu’il avait proclamé et qui démettait cette fois Torralba de ses fonctions de procureur de l’Audience38. Le texte stipulait que cette mesure avait été prise à la demande de Torralba, soucieux de préserver sa santé fragilisée. Les commentaires du Conseil indiquent que Zabalburu envisageait visiblement de nommer à sa place Francisco de Gueruela, « ce qui aurait poussé l’auditeur Torralba à demander à servir à nouveau à la place de procureur […] tentative qu’il [Torralba] abandonna ensuite »39. Torralba fournit une interprétation différente de l’événement. Dans une lettre de juin 1703, il écrivait que le gouverneur l’avait arbitrairement privé de sa fonction, ce qu’il n’aurait appris qu’après la promulgation de l’édit40. Finalement, c’est Juan de Sicilia, un fidèle de Zabalburu venu avec lui aux Philippines41, qui obtient le poste de procureur de l’Audience.

26Les textes donnent probablement une version censurée d’affrontements qui, on le devine, pouvaient être parfois intenses. Dans une lettre de 1703, les auditeurs relataient avec amertume l’emportement de Zabalburu dont ils avaient été la cible,

  • 42 Carta de los ministros togados de la Audiencia de Manila: José Antonio Pavón y José de Torralba que (...)

« [v]otre gouverneur, éructant des paroles indécentes de discrédit et de mépris envers vos magistrats [les auditeurs], sans autre motif que celui de ne pas consentir à la majorité de ses projets, les plongea dans un profond désarroi,42 ».

27Arrivé au pouvoir par intérim, Joseph Torralba se montra pourtant inflexible avec son ancien allié Antonio Pabón en refusant de faire appliquer sa réhabilitation. L’élément déterminant ici semble être de nature politique. En effet, si Torralba était considéré comme le doyen de l’Audience, titre qui lui permettait de prendre les rênes du gouvernement, c’est précisément parce que Pabón avait été démis de ses fonctions : réhabilité, avec quatre années d’ancienneté de plus que Torralba, il devenait automatiquement le gouverneur par intérim. Les anciens arrangements étaient devenus caducs. Pour conserver sa position dominante, Torralba devait maintenir Pabón en disgrâce.

  • 43 Dans l’Eglise catholique, le terme « visite canonique » (visitación) désigne le contrôle effectué p (...)
  • 44 À ce propos, voir Cunningham 1917.

28Lorsqu’il commença son mandat de gouverneur par intérim, Torralba, en plus du « problème Pabón », dut s’impliquer dans des querelles qui agitaient le monde ecclésiastique de l’archipel. L’arrivée de l’évêque Camacho en 1697 avait marqué le début d’une période de tensions non seulement avec les membres du gouvernement insulaire, mais aussi avec les ordres religieux. La volonté de Camacho d’imposer une visitación43 ecclésiastique aux ordres réguliers suscitait leur hostilité. Cette question de la visite épiscopale était un problème récurrent. Aux Philippines, les réguliers occupaient une grande partie des charges paroissiales, censément réservées à des prêtres séculiers (du fait d’un nombre peu élevé de curés disponibles, mais aussi de manœuvres de la part des réguliers pour accaparer ces charges). Il avait été décidé au concile de Trente (1542) que dans ces cas spéciaux les prélats ordinaires avaient autorité ; autrement dit, toute cure était soumise au contrôle de son diocèse, quel que soit le statut sacerdotal du prêtre en ayant la charge. Les clercs des ordres conventuels n’appréciaient guère d’avoir à rendre des comptes à la fois à leur provincial (dans le cadre de leur vie communautaire) et aux évêques. Les frictions étaient d’autant plus vives qu’à partir de Philippe IV, en raison du principe du patronage royal (patronato real) qui concédait à l’administration royale une autorité étendue sur les missions aux Indes, les gouverneurs étaient chargés de soutenir les évêques dans l’imposition des visites épiscopales aux paroisses tenues par des réguliers. Ceux-ci en concevaient l’impression d’une double ingérence dans leurs affaires. Lorsqu’en 1699 Camacho s’appuya sur le gouvernement royal pour tenter de faire passer la pratique en force, les réguliers menacèrent d’abandonner leurs cures et de quitter immédiatement l’archipel. Craignant une carence subite de religieux dans la colonie, le gouverneur et les auditeurs poussèrent Camacho à céder44.

  • 45 Juan de la Concepción, Historia General de las Philipinas, 1790, p. 196.
  • 46 Idem, p. 201.

29En 1715, des missionnaires Récollets Déchaux fraîchement débarqués de Castille se plaignirent de n’avoir obtenu que de piètres offices, les meilleurs ayant été brigués par Aragonais, Catalans ou Valenciens ; n’obtenant pas satisfaction, ils décidèrent de créer leur propre chapitre, en élurent le provincial et s’installèrent dans le couvent de Bagumbayan45 (à l’emplacement de l’actuel parc Rizal de Manille). Le gouverneur Martín Ursúa y Arizmendi, comte de Lizárraga, parvint à arbitrer la situation et au tout début de l’année 1715 il existait, à côté de l’organisation officielle des Récollets aux Philippines, un couvent indépendant toléré par la maison générale. Torralba ne fut pas aussi conciliant. Il finit par déloger les missionnaires rebelles à coups de canons, dont les boulets rasant les tuiles du couvent rendirent les religieux prompts à coopérer46. On leur promit qu’ils ne seraient pas plus inquiétés, à condition qu’ils réintègrent docilement leur ordre. Cette action coup-de-poing n’était pas sans ouvrir au gouverneur par intérim d’intéressantes possibilités politiques. Il accusa plusieurs détenteurs de charges publiques d’avoir encouragé et excité les récollets rebelles, dont Gregorio Manuel de Villa Barreda, seul auditeur qui demeurait encore en poste depuis sa promotion et la déchéance de Pabón. Torralba s’appliqua à intercepter du mieux qu’il put les suppliques que Villa tentait de faire parvenir au Conseil des Indes, et le força à se réfugier hors de la ville. Villa écarté, Torralba était parvenu à se ménager un gouvernement libéré du contrôle de l’Audience. À son arrivée en 1717, le nouveau gouverneur en titre Fernando de Bustillo Bustamante y Rueda constatait ainsi que Joseph de Torralba et le procureur Antonio Casa Alvarado demeuraient les seuls officiants de la Real Audiencia,

  • 47 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, (...)

parce que les deux autres, à savoir les licenziados [détenteurs d’une licence universitaire] Don Antonio Pabón et Don Gregorio Manuel de Villa, sont hors de la ville, le premier, m’a-t-on dit, en une église, et le second en exil surveillé, du fait d’affaires instruites contre l’un et l’autre par ledit don Joseph de Torralba47.

Malversations banales : pillage des ressources et normes sociales de la redistribution

Les normes pratiques de l’exercice du pouvoir local

30Cet échiquier de factions et d’alliances ne peut que laisser songeur : comment pouvait alors fonctionner la colonie ? L’équilibre se trouvait peut‑être justement dans le dynamisme de la lutte d’intérêts divers. Dès 1581, les plaintes affluaient à propos d’administrateurs que la chose publique intéressait bien moins que les possibilités d’en tirer une fortune (Cunningham 1919, chap. II). En ce premier XVIIIsiècle qui nous intéresse, on nage dans les accusations, souvent fondées, d’abus de pouvoir et de détournements caractérisés. Le phénomène n’est pas limité à l’archipel, et touche de la même manière les audiences américaines (Calvo 1993). L’aspect marginal, déviant, de ces comportements a été largement souligné par les travaux qui observent de semblables affaires. Dans le cas des Philippines, je propose de concevoir qu’en deçà de ces normes officielles, les normes pratiques de la course au gain jouaient à plein régime, et formaient une base aux sociabilités quotidiennes. Alexandre Coello de la Rosa note, dans le cas des îles Mariannes entre 1700 et 1730, que « la corruption n’était pas l’exception mais la norme du système politique et de gouvernance, partagé par les monarques d’Ancien Régime et l’administration coloniale de la périphérie » (Coello de la Rosa 2014, p. 41). La société espagnole de Manille était certainement, au XVIIIe siècle, fondée en grande partie sur ce principe agonistique. L’emploi systématique de son influence et de sa position sociale ou institutionnelle pour favoriser ses intérêts et ceux de ses alliés n’était pas une simple déviance, mais la règle d’un jeu tacitement intégré par l’ensemble de la communauté. Le fait que ces pratiques et représentations locales aient été en contradiction récurrente avec les cadres officiels de la bonne gouvernance ne constitue pas un paradoxe, mais invite à considérer cet écart qui constitue l’espace où se déploient les normes pratiques qui construisent le groupe au quotidien.

31Considérer les choses sous cet angle implique qu’une classification morale des administrateurs coloniaux n’offre aucune clef de compréhension à l’historien. Rien ne nous dit que les acteurs, commettant des actes qu’ils savent certes être de l’ordre de l’interdit formel, estiment ne pas remplir par ailleurs leur devoir envers la communauté. Un gouverneur-général distribuant des encomiendas à ses amis et profitant d’une taxe royale pour gagner quelque argent se considérait-il pour autant comme un mauvais serviteur de la couronne ? Il nous est impossible de l’affirmer. La reconnaissance incontestée de la légitimité politique du roi s’accordait très bien à des pratiques locales de déviation du trésor. Plus spécifiquement, on attendait de la monarchie qu’elle joue un rôle d’arbitre, validant ou invalidant la domination d’une faction.

32Cependant, il était des cas où, l’éloignement géographique aidant, même l’arbitrage venu de la péninsule était remis en cause. Le Conseil des Indes et le monarque étaient bien obligés de composer avec cette discrète désobéissance. Les Conseillers, eux-mêmes le plus souvent vétérans de l’administration coloniale, connaissaient sans doute de près les réalités locales, ces normes pratiques de l’exercice du pouvoir outre-mer. Diverses stratégies et moyens de pression étaient à leur disposition pour asseoir l’autorité péninsulaire sur les Indes : residencias, contrôle des carrières, légitimité à statuer en dernier recours sur les affaires judiciaires ultramarines, patronato real ; malgré cela, aux Philippines, la force des sociabilités locales rendait compliqué un contrôle efficace de la part de la couronne, qui plus d’une fois chercha à s’appuyer sur les concurrences pour imposer son autorité, s’adressant par exemple au prélats manillais pour amoindrir le pouvoir des gouverneurs-généraux.

33Josep María Delgado a souligné combien cette ambiguïté des relations était une caractéristique centrale et pérenne de la gouvernance espagnole des colonies (Delgado 2008). Aux Philippines, il s’agissait d’un aspect essentiel des relations entre individus. On pourrait parler d’une genèse culturelle du fameux obedezco pero no cumplo (« j’obéis mais je n’accomplis pas »). On observe dans l’archipel une normalisation de la prédation des ressources et cette course concurrentielle au bénéfice de l’individu ou de la clique définissaient les règles d’interaction entre tous les individus du territoire philippin.

  • 48 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, (...)
  • 49 Ibidem.

34L’intérim de Joseph de Torralba se termina à la toute fin du mois de juillet de 1717, avec l’arrivée de Fernando Manuel Bustamante Bustillo y Rueda, le nouveau gouverneur en titre. À peine arrivé, celui-ci fit faire l’audit des comptes de la colonie. Consternation : il manquait près de 700 000 pesos à la caisse, somme énorme. Bustamante ordonna l’arrêt immédiat de son prédécesseur intérimaire, Torralba, qu’on soupçonnait lourdement de vouloir s’enfuir ; celui-ci avait en effet déjà envoyé « son fils aîné par mer au royaume de Castille avec de grosses quantités [de biens] »48, en plus d’autres ressources chargées sur le galion Santo Cristo de Burgos, et on avait intercepté son épouse accompagnée de ses autres fils tentant de quitter l’archipel sur le galion Nostra Señora de Begoña, également chargés d’objets précieux49. En plus de Torralba, le nouveau gouverneur fit arrêter un certain nombre d’officiers royaux (oficiales reales), c’est-à-dire de détenteurs de charges liées à la gestion du trésor. Certains des chefs d’accusation émis à l’issue de l’enquête peignent à grands traits les principales techniques par lesquelles un gouverneur pouvait profiter de sa position pour s’enrichir, et dévoilent la mécanique des normes de concurrence et d’alliance du Manille moderne.

  • 50 Idem, fo 18r°.
  • 51 Le quartier réservé aux Chinois était aussi appelé alcaicería, voir ci-dessus la note 10.
  • 52 Les alguaciles étaient chargés de veiller au maintien de l’ordre public et s’occupaient aussi de di (...)
  • 53 Idem, fo 26v°.
  • 54 Huetz de Lemps, 2006. Ces événements nous éclairent aussi sur les enjeux de la privation du rôle de (...)

35On relève par exemple l’existence d’une lucrative et interlope activité de jeu d’argent, dont pas un tomín ne fut versé au trésor royal, dans le Parián. Cette activité était organisée par un groupe de détenteurs de charges publiques, seuls individus à qui d’ailleurs elle profitait. Deux ou trois mois après la prise en main du gouvernorat par Torralba, de nouveaux tenanciers chinois de tripots (gariteros) organisaient chaque soir, dans le Parián, des jeux d’argent : palillos (jeu de mikado), cartes, pasadiez (jeu de dés), « Sun Juan » (peut-être une graphie espagnole du jeu chinois Shengguan Tu), etc50. Les responsables de ces veillées versaient notoirement 1 000 pesos mensuels à un certain Ambrosio Venegas, escrivano publico de l’alcayseria chinoise51, qui se chargeait de garantir la tranquillité de l’activité. En effet, il était non moins connu de tous que Venegas versait une bonne partie de cette somme à Joseph de Torralba, dont il était un protégé, se servant au passage. Il n’était pas le seul à profiter de l’opportunité : l’alguacil mayor du Parián et un alcalde52 du quartier voisin de Tondo touchaient chacun 50 pesos chaque mois en échange de leur coopération et leur tenientes (lieutenants chargés du maintien de l’ordre public) recevaient, dans le cadre d’un accord semblable, dix pesos mensuels. Venegas opérait la distribution des parts chez lui53. Les organisateurs des soirées clandestines ne purent maintenir plus de huit à neuf mois leur opération, qui périclita inéluctablement du fait des ponctions massives imposées par Venegas, lequel les fit emprisonner dès que leur ruine fut achevée. L’affaire illustre un mode courant de gouvernance des Philippines coloniales : usage personnel du pouvoir, répartition des richesses au sein d’une clique, taxation illégale au détriment du trésor royal et exploitation des non-Espagnols54.

Un équilibre de la redistribution

  • 55 Le cavan et une unité de mesure propre aux Philippines, comparable à la fanègue, et qui représentai (...)
  • 56 Terme générique désignant un bateau à fond plat, à voiles ou à rames.
  • 57 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, (...)
  • 58 Carta de José de Torralba sobre prisión de oficiales reales. Manille, 24 juin 1716, AGI, Filipinas, (...)

36Le principal délit imputé aux accusés demeure cependant celui d’avoir dilapidé la real hacienda, tout particulièrement par une impéritie coupable dans le recouvrement des dettes au trésor. En avril 1715, alors que Joseph de Torralba s’installait tout juste au gouvernement, il fit dresser, comme le voulait l’usage, une liste complète des créances au trésor royal. Les affaires de ce type relevant du tribunal de la real hacienda représentaient à elles seules un total cumulé de 223 033 pesos et quatre granos, auquel il fallait ajouter les 5 412 cavanes55 de riz dûs aux entrepôts royaux par divers individus et un sampan56 appartenant au roi qui avait été perdu en mer par l’incompétence de son capitaine57. Les dates auxquelles avaient été enregistrées ces dettes couvrent une amplitude de presque trente années, allant de 1688 à 1714, et on constate que la gestion difficile des recouvrements n’est pas propre à la seule administration Torralba ; mais ce dernier avait permis la négligence fiscale des oficiales reales avec un enthousiasme suspect. Cela pourrait paraître des plus singulier quand on sait que deux années avant sa propre incarcération, Torralba avait fait arrêter les trois officiers du trésor royal aux Philippines pour des irrégularités comptables ; fin août 1715, ayant nommé un certain Juan Joseph de Saracíbar au poste important de contador (contrôleur des comptes), il demandait à ce dernier de procéder à un contrôle des ressources de la colonie. La disparition apparente des caisses de 1 558 pesos et huit granos l’amena à faire emprisonner les oficiales reales, et à confier la gestion de la real hacienda à José Hermoso et Joseph Antonio Monroy58. Ce dernier, un fidèle de Torralba, fut arrêté en même temps que lui en 1717.

37La liste des débiteurs de la Real Hacienda, dressée par le oficiales reales nommés par Torralba, contient des noms familiers, appartenant à d’importants vecinos de Manille (membres des familles Endaya ou Tagle par exemple) ou à des employés de l’administration royale, et même de ces officiers royaux chargés, précisément, de veiller à l’intégrité du trésor. On note ainsi la présence d’Antonio de Monroy. Dans l’exigu du Manille colonial, une tolérance accrue dans le remboursement des dettes est un puissant levier de pouvoir. La stratégie de Torralba dévoile un monde politique très concurrentiel, sur lequel il triomphait alors en remplaçant les hommes aux postes-clefs par ses propres relations ; cela dit, la domination de sa clique trouvait sa légitimité dans une répartition plus générale des ressources exploitées (dans le cas qui nous occupe, principalement les fonds du trésor royal). La présence espagnole aux Philippines se manifestait dans cette instabilité chronique, entre luttes sans merci pour le pouvoir et redistribution des biens permettant le statu quo avec les élites.

  • 59 Les alcaldes del crimen étaient des fonctionnaires des Audiences, au rang inférieur à celui des aud (...)
  • 60 Extrait du compte-rendu de l’acuerdo inséré dans Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torr (...)
  • 61 Idem, fo 174r° et 174v°. Le terme contadurìa (ou real contadurìa) désigne l’ensemble des oficiales (...)
  • 62 Idem, fo 177v°.

38Les projets de Torralba et de ses alliés ne furent pas sans rencontrer des oppositions, qu’ils essayèrent de réprimer autant que possible. Ils parvinrent ainsi à écarter purement et simplement le procureur de l’Audience, Antonio de Casa Alvarado. Lorsqu’il quitta la fonction d’alcalde del crimen59 de l’Audience de Mexico en 1693, la residencia d’Alvarado le qualifia de magistrat (« juez ») intègre et dévoué au service de son monarque. Il entra en fonction à Manille en 1707. Alvarado ne s’entendit visiblement pas avec Torralba lorsque celui-ci prit le gouvernement de l’archipel en main. Début juin 1716, ce dernier présidait un acuerdo extraordinaire portant sur le meilleur parti à prendre pour assurer le renflouement des caisses royales. Alvarado, malade, n’était pas présent. Le conseil jugea unanimement que le retard dans le recouvrement des dettes à la real hacienda venait essentiellement de la défection régulière d’Alvarado à son poste, du fait de ses « graves et habituelles afflictions »60 prouvées par le témoignage d’un médecin. Les soucis de santé d’Alvarado semblent avoir fourni une belle occasion de se délester d’un opposant gênant, et l’acuerdo proposa finalement de démettre le procureur de ses fonctions, sans préjudice de traitement, pour le remplacer par Antonio de Monroy, officier royal de la contadurìa61 et fidèle allié de Joseph de Torralba. Alvarado s’indigna, écrivit au gouvernement qu’il n’avait pris aucun retard dans son travail, malgré la « fluccion » qui lui avait fait garder le lit « comme cela arrive généralement à tous les gens de lettres qui vont aux îles du fait de l’ardeur du climat, comme c’est bien connu »62. Il protesta et suggéra que la raison des défaillances fiscales était à chercher du côté des officiers de la Real Hacienda, et demanda que la cause soit soumise au roi et au Conseil des Indes. Torralba fit tout ce qu’il pût pour que cela n’arrive pas, et début juillet 1716 Monroy était officiellement nommé en remplacement d’Alvarado, assurant une double fonction (d’officier du trésor et de procureur de l’Audience) fort problématique du point de vue du fonctionnement des institutions.

Un clientélisme souple

39Joseph de Torralba comptait sur un entourage fidèle dans ses projets : Antonio Monroy, José Hermoso et Juan de Saracíbar à la Real Hacienda¸ de petits détenteurs de charge royale, comme Ambrosio Venegas et ses complices dans l’exploitation de tripots du quartier chinois, et des hommes de main chargés des basses besognes.

  • 63 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, (...)
  • 64 Duplicados de carta Gaspar de la Torre sobre arribada de galeón Nuestra Señora de Begoña, 16 juin 1 (...)
  • 65 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, (...)
  • 66 Le nipa ou palmier d’eau (nypa fruticans) est une plante utilisée aux Philippines pour l’édificatio (...)
  • 67 Duplicados de carta Gaspar de la Torre sobre arribada de galeón Nuestra Señora de Begoña, 16 juin 1 (...)

40Tel était certainement le contremaître Antonio Chávez, lié à Torralba dans une affaire illustrant la manière dont ces réseaux pouvaient être organisés autour d’une action commune. Le procureur Alvarado, après l’arrivée de Fernando de Bustamante, instruisit une affaire contre plusieurs personnes considérées comme possiblement responsables d’un ancrage forcé du galion deux ans auparavant. La Nuestra Señora de Begoña avait en effet, en 1715, dû renoncer au voyage vers Acapulco après un départ trop tardif, comme cela arrivait parfois. Ce faux départ coûta cher à la couronne en entretien de la carène, en salaires des marins et en fournitures diverses du navire. Alvarado, chargé des poursuites, exagéra certainement le compte final en estimant qu’il s’élevait à 300 000 pesos de perte63 : quelques années plus tard, le marquis de Torrecampo, Toribio José Miguel de Cossío y Campa (gouverneur des Philippines de 1721 à 1729), reprenait l’affaire contre les individus accusés d’être responsables de cet amarrage forcé pour la somme bien moindre d’environ 39 000 pesos64. En 1717, Alvarado et Bustamante soupçonnaient fortement Torralba d’avoir sciemment retardé le départ du galion dans l’espoir de repousser l’arrivée de son éventuel successeur, « afin que soit allongé le temps de son gouvernement »65. Etaient accusés de complicité le general de la nao (c’est-à-dire le capitaine du vaisseau) Joachín Francisco Xavier de Ursúa, comte de Lizárraga (et fils du gouverneur défunt Martín Ursúa y Arizmendi), les premier, second et troisième pilotes du même navire et le contremaître Chávez. L’impression d’une malversation est d’autant plus persistante que les édits liés au départ de la Nuestra Señora de Begoña qui pouvaient servir à l’enquête (ordres du gouvernement, journaux de bords, rapports des pilotes…) avaient été perdus dans de singulières circonstances. Le contremaître Chávez avait loué une casilla (« cahute ») de nipa66 entre les quartiers de San Sebastián et de Tondo, à bonne distance de l’intramuros espagnol. Il y avait, racontait-il, laissé un soir les documents qui lui avaient été confiés ; comble de malchance, la bicoque avait brûlé le lendemain, de même que les papiers qu’elle abritait. Le récit de Chávez, émaillé de bizarreries (la location d’un logement hors de la communauté espagnole, la possession d’édits importants par un contremaître, un concours de circonstances funeste autant que surprenant), ne convainquit personne. On acquit la certitude, partagée par plusieurs gouverneurs successifs67, que Joseph de Torralba avait des torts dans le faux départ du galion.

  • 68 Carta de Sebastián de Foronda, provincial de la Orden de San Agustín de Filipinas, representando lo (...)
  • 69 Carta de Cristóbal de Jesús, comisario visitador de la Orden de San Francisco de Filipinas, Manille (...)

41Les réseaux constitués dans ces affaires demeuraient solides tant qu’il était de l’intérêt de tous leurs membres de rester unis. Le climat très concurrentiel qui régnait à Manille impliquait de brusques revirements d’alliance. Proche du gouverneur Ursúa y Arizmendi, Joseph de Torralba bénéficiait apparemment, dans ses plans concernant le galion Nuestra Señora de Begoña, de la complicité du fils de ce dernier, Joachín, qu’il avait lui-même promu capitaine du vaisseau68 ; mais quelques temps après, il le fit jeter en prison, l’accusant d’avoir tendu une embuscade mortelle à un de ses amis, un certain Francisco de Cervantes. Des proches d’Ursúa se réfugièrent en asile ecclésiastique69 ; les inculpés protestèrent, dénonçant un coup monté, et bénéficièrent du soutien des provinciaux franciscains, jésuites et augustins qui écrivirent au roi des suppliques en leur faveur.

  • 70 Carta de Francisco [de la Cuesta], arzobispo de Manila, gobernador de Filipinas, nº 30, 30 juillet (...)
  • 71 Le factor était chargé de la gestion des entrepôts royaux, de l’entretien de leur contenu (en parti (...)
  • 72 Carta de Torrecampo sobre nombramiento de factor interino, 26 juin 1722, AGI, Filipinas, 139, N.2.
  • 73 Nombramiento de tesorero a Antonio José de Monroy, 10 décembre 1725, AGI, Filipinas, 349, L7.
  • 74 Consulta sobre las arbitrariedades de Fernando Manuel Bustillo de Bustamante, 18 mars 1720, AGI/26/ (...)

42Du fait de l’instabilité des relations dans les sphères du pouvoir, il était difficile de prévoir qui allait tirer le plus d’avantages de la constitution d’un bando. En 1720, lorsque l’archevêque Francisco de la Cuesta fut chargé du gouvernement par intérim des Philippines, suite à la mort violente de Fernando de Bustamante, il procéda à une série de réhabilitations. Pabón et Villa furent rendus à leurs charges ; Juan de Saracíbar et Antonio Monroy furent relaxés en 1720, et réintégrés au rang des oficiales reales70, le second négligeant le poste de factor interino71 en 172272 mais acceptant celui non moins avantageux de trésorier titulaire de la Real Hacienda en 172573. Si ses anciens compagnons purent continuer leurs carrières, Joseph de Torralba ne jouit pas de la même clémence. En mars 1720, le Conseil des Indes confirmait sa culpabilité, le démettait de ses fonctions, lui imposait une amende initiale de 20 000 pesos et soumettait son désir de quitter l’archipel pour gagner la péninsule au dépôt d’une caution exorbitante de 50 000 pesos74 ; l’ancien auditeur ne put jamais s’en acquitter et il mourut dans l’indigence à Cavite.

Conclusion

43La répartition des pouvoirs politiques dans l’archipel, pensée comme un équilibre entre les autorités du gouverneur, de l’Audience et de l’archevêque, créait bel et bien une forme de surveillance réciproque entre les personnages clefs de l’administration du gouvernement en fonction de leurs charges, dont ils défendaient les prérogatives tout en cherchant à les élargir. Dans les faits la concurrence dans l’exercice du pouvoir impliquait des bandos composites, réunissant des individus théoriquement censés se contrôler mutuellement ou, au contraire, antagonisant les membres d’une même institution.

44Dans le Manille du XVIIIsiècle, alliances et inimitiés étaient résolument à équation variable. Dans les relations sociales entre membres de la communauté espagnole des Philippines comme dans celles avec le pouvoir péninsulaire, l’incertitude régnait. Cependant, un ensemble de normes pratiques, régulièrement en contradiction avec les normes officielles, assurait un relatif équilibre des forces. La juste mesure entre concurrence farouche et répartition des richesses permettait la conservation de la domination politique avec l’aval des élites coloniales ; mais le consensus était sans cesse renégociable, et les querelles constantes entre cliques impliquait une longévité toute relative des gouvernants, comme l’illustre la déchéance de Joseph de Torralba.

45La présence espagnole à Manille était caractérisée par une prédation inscrite socialement qui s’effectuait sur les caisses royales et, avec une grande violence, sur les autres membres de la société coloniale. Moins que le résultat de comportements marginaux, il s’agissait bien plutôt de la base sociale et culturelle de la vie quotidienne aux Philippines. Celle-ci était construite sur la concurrence farouche entre des cliques lancées dans une course aux richesses, sanctionnée par une autorité royale obligée de composer avec l’indépendance d’administrateurs éloignés de la péninsule. Il serait intéressant d’étendre cette analyse à d’autres espaces que celui du gouvernement général, en évaluant la situation dans les provinces, par exemple, ou encore en envisageant les interactions entre différents groupes constitués de l’archipel (sangleyes, métis, Philippins, femmes espagnoles etc.). Un tel travail permettrait sans doute d’affiner la compréhension de la fabrique du monde colonial au plus près de ce que font les individus, en-deçà des grandes tendances institutionnelles.

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Bibliographie

Sources primaires

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Carta de Domingo de Zabalburu sobre los procedimientos de José Antonio Pavón y Francisco Gueruela, oidores de la Audiencia de Manila, advocándose causas pendientes, una, sobre que fuese restituida cierta cantidad que defraudó Bernardo de Hendaya y otra sobre la provisión de gobernador interino de las Marianas, remitiendo testimonio, Manille, 23 juin 1704, AGI, Filipinas, 165, N.10.

Carta de Domingo de Zabalburu, gobernador de Filipinas, dando cuenta de la porfía entre Francisco Gueruela y José de Torralba, oidores de la Audiencia de Manila. Manille, 20 mai 1702, AGI, Filipinas, 125, N.18.

Carta de Domingo de Zabalburu, gobernador de Filipinas, dando cuenta de haber presentado escrito José de Torralba, oidor más moderno de la Audiencia de Manila, pidiendo que se le exonerase de ser fiscal por diferentes achaques que tenía y habiéndosele aceptado, se opone asentando estar bueno, Manille, 25 mai 1702, AGI, Filipinas, 125, N.21.

Carta de Fausto Cruzat sobre muerte de Juan de Espinosa, Manille, 1er juillet 1701, AGI, 24, Filipinas, 124, N.16.

Carta de Francisco [de la Cuesta], arzobispo de Manila, gobernador de Filipinas, nº 30, 30 juillet 1718, AGI, Filipinas, 170, N.4.

Carta de José de Torralba dando cuenta de cómo Domingo de Zabalburu le quitó el servicio de la plaza de fiscal como oidor menos antiguo, poniendo en su lugar a Juan de Sicilia, Manille, 15 juin 1703, AGI, Filipinas, 164, N.20.

Carta de José de Torralba dando cuenta de haber recibido la cédula en que se aprueba su venida a la plaza de oidor de la Audiencia de Manila, Manille, 25 juin 1703, AGI, 23, Filipinas, 164, N.25.

Carta de Jose de Torralba sobre malicia de Francisco de Gueruela, Manille, 13 juin 1702, Filipinas, 163, N.85.

Carta de José de Torralba sobre valimiento de salarios, 23 juin 1716, AGI, Filipinas, 131, N.7.

Carta de José de Torralba, oidor fiscal de la Audiencia de Manila, dando cuenta con testimonio de haberle despojado el gobernador del cargo de protector de los sangleyes sin haberle querido oir en justicia con pretexto de la cédula de 27 de noviembre de 1697 ganada con siniestros informes por el procurador de la religión de Santo Domingo, Manille, 12 juin 1702, AGI, Filipinas, 163, N.83.

Carta de los ministros togados de la Audiencia de Manila: José Antonio Pavón y José de Torralba quejándose de las actuaciones de Domingo de Zabalburu que acusa con encono a Fausto Cruzat y Góngora y Tomás de Hendaya, apoyándose en sus operaciones en Francisco Gueruela y Tomás López Perea. También es notoria su competencia con el arzobispo de Manila, el agravioso reparto de encomiendas y remate de regimientos que ha hecho y el entorpecimiento de la justicia, Manille, 20 février 1703, AGI, Filipinas, 164, N.21.

Carta de Sebastián de Foronda, provincial de la Orden de San Agustín de Filipinas, representando los malos procedimientos de José de Torralba, Bacolor, 8 décembre 1716.

Carta de Torralba y Pavón quejándose de Zabalburu, Manille, 20 février 1703, AGI, Filipinas, 164, N.21.

Carta de Torrecampo sobre nombramiento de factor interino, 26 juin 1722, AGI, Filipinas, 139, N.2.

Consulta del Consejo de Indias haciendo extenso examen de las actuaciones de Carlos Tournon, Madrid, 24 février 1710, AGI, Filipinas, 94, N.36.

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Memorial de Antonio Delgado, poderhabiente de José [Antonio] Pavón, solicitando se remita la determinación de la causa sustanciada contra éste al Consejo o se le declare libre de cualquier multa o pena, Madrid, 1710, AGI, Filipinas, 94, N.36.

Memorial de José de Leticia en nombre de José Madrazo y Escalera pidiendo que se inhiba a Domingo de Zabalburu y a Francisco Gueruela de todas las causas militares y ordinarias que le oquen a él o su familia, Madrid, 6 novembre 1703, Filipinas, 193, N.48.

Nombramiento de tesorero a Antonio José de Monroy, 10 décembre 1725, AGI, v, 349, L7.

Petición de José de Torralba de posesión de su plaza de oidor, 1698, AGI, Filipinas, 163, N.61.

Peticiones de José de Torralba para pasar a servir la plaza de oidor, avril 1696, AGI, 24, Filipinas, 26, R.5, N.21.

Recopilación de las Leyes de los Reynos de las Indias, Madrid, 1681.

Resistencia de Fernando Manuel Bustamante : motín Tlaxcala, Tlaxcala, août 1692, AGI, Patronato, 226, N.2, R.2.

Testimonio de los autos hechos por la petición de José de Torralba de que se le exonere del cargo de fiscal. Manila, 2 de junio de 1702, Manille, 2 juin 1702, AGI, Filipinas, 125, N.21.

Sources secondaires

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Notes

1 À propos de la notion de normes pratiques en anthropologie, voir notamment Olivier de Sardan 2010 et 2021.

2 « (…) the practical realization of the cultural categories in a specific historical context, as expressed in the interested action of the historic agents, including the microsociology of their interaction. »

3 Les traductions des citations en espagnol sont de l’auteur.

4 Weber, 1992 [1922]. On pourrait être tenté de voir dans les considérations de M. Weber sur cette question du « rapport aux valeurs » un très fort relativisme, mais il faut se méfier de la confusion entre « rapport aux valeurs » et « jugement de valeur », que Weber lui-même différencie.

5 En anthropologie notamment, on distingue l’émique (ou émic), l’expression de visions du monde par les acteurs d’un terrain, et l’étique (ou étic), la retranscription de ces visions par l’anthropologue.

6 Une encomienda était un espace juridique et économique, circonscrit à un territoire, soustrait à la couronne et confié à un individu qui profitait du travail des habitants de ce territoire et devait veiller à leur évangélisation. Cet encomendero recevait donc des tributs des habitants de son encomienda, qu’il devait collecter lui-même. Pour plus de précisions sur l’encomienda aux Philippines, voir Hidalgo Nuchera, 1995. Le système des encomiendas était au cœur d’une implacable exploitation des Philippins, ce que certains contemporains Espagnols (notamment des religieux) ont dénoncé (voir par exemple R. Bertrand, 2011).

7 Resistencia de Fernando Manuel Bustamante : motín Tlaxcala, Tlaxcala, août 1692, AGI, Patronato, 226, N.2, R.2.

8 Recopilación de las Leyes de los Reynos de las Indias, Madrid, 1681, Livre ii, Titre xv.

9 Peticiones de José de Torralba para pasar a servir la plaza de oidor, avril 1696, AGI, 24, Filipinas, 26, R.5, N.21.

10 Le procureur (fiscal) intervenait dans les procédures judiciaires impliquant le trésor royal et le recouvrement d’argent pour le gouvernement, qui devaient toujours être traitées en priorité à l’Audience. Il était chargé d’instruire ces affaires et de défendre les intérêts de l’Audience et du roi.

11 Depuis 1614, ce rôle de protecteur des Sangleyes (les Chinois installés aux Philippines) revenait en droit au procureur de l’Audience. Il conseillait et supervisait l’alcalde du quartier réservé aux Chinois non chrétiens (le Parián) qui devait le consulter avant de prendre des décisions importantes. Comme c’est dans ce quartier réservé aux Sangleyes que résidaient les marchands originaires de Chine, on l’appelait également alcaicería, c’est-à-dire marché de la soie.

12 Petición de José de Torralba de posesión de su plaza de oidor, 1698, AGI, Filipinas, 163, N.61, F°1v°.

13 Il ne prit toutefois jamais possession de sa charge puisqu’il perdit la vie dans le naufrage du navire qui l’emmenait en Nouvelle-Espagne.

14 Carta de Fausto Cruzat sobre muerte de Juan de Espinosa, Manille, 1er juillet 1701, AGI, 24, Filipinas, 124, N.16 ; Carta de José de Torralba dando cuenta de haber recibido la cédula en que se aprueba su venida a la plaza de oidor de la Audiencia de Manila, Manille, 25 juin 1703, AGI, 23, Filipinas, 164, N.25.

15 Dos copias de la posesión y juramento de la plaza de oidor de José Antonio Pavón, Manille, 5 juin 1698, AGI, Filipinas, 273, N.28.

16 Joaquín Martínez de Zuñiga, Historia de las Islas Philipinas, 1803, p. 411-412.

17 Un « vezino » (vecino) d’une ville était un individu libre possédant une maison dans la municipalité et bénéficiant d’un statut social suffisamment élevé pour prétendre à participer aux affaires de la cité.

18 Endaya était alors en sagrado (en asile ecclésiastique), c’est-à-dire réfugié dans une institution religieuse dont les pouvoirs temporels avaient interdiction de le sortir par la force. Il put quitter l’église débarrassé des poursuites qui l’avaient poussé à s’y abriter grâce à l’influence de Tournon.

19 Joaquín Martínez de Zuñiga, Historia de las Islas Philipinas, 1803, p. 414. L’archevêque Camacho avait lui aussi essayé d’imposer cette visite, et rencontré les mêmes résistances opiniâtres devant lesquelles il avait été forcé de reculer. Je reviendrai brièvement sur ce problème pérenne de la visite épiscopale dans les Philippines modernes.

20 Consulta del Consejo de Indias haciendo extenso examen de las actuaciones de Carlos Tournon, Madrid, 24 février 1710, AGI, Filipinas, 94, N.36.

21 Memorial de Antonio Delgado, poderhabiente de José [Antonio] Pavón, solicitando se remita la determinación de la causa sustanciada contra éste al Consejo o se le declare libre de cualquier multa o pena, Madrid, 1710, AGI, Filipinas, 94, N.36.

22 Somme estimée par un décompte de 1716 des prélèvements de dix pour cent effectués sur les traitements des officiers royaux, Carta de José de Torralba sobre valimiento de salarios, 23 juin 1716, AGI, Filipinas, 131, N.7, Fo 9v°.

23 La Real Hacienda était le trésor royal, c’est-à-dire l’ensemble des biens, sommes et droits fiscaux appartenant à l’institution royale.

24 Le terme « Galion » désigne les navires qui faisaient une fois par an (parfois deux) le trajet entre Manille et Acapulco, chargés de marchandises asiatiques à destination du Nouveau-Mexique et de l’Espagne. Ce commerce était extrêmement profitable, et quiconque pouvait y prendre part ou le contrôler avaient des chances de s’enrichir. Voir notamment Huetz de Lemps, 1998.

25 L’almojarifazgo était une taxe prélevée dans les ports espagnols sur les importations et les exportations. Aux Philippines, plusieurs lois en ont changé le calcul au fil du temps, et à la période qui nous occupe elle était de 15 % sur tous les biens (sauf le vin, taxé à hauteur de 20 %) en provenance d’Espagne et du Nouveau-Mexique (5 % payés au départ, 10 % payés à l’arrivée dans l’archipel), de 10 % sur tous les biens envoyés vers ces territoires, de 6 % sur tous les biens en provenance de Chine et de 3 % sur les biens échangés avec d’autres espaces.

26 Carta de Torralba y Pavón quejándose de Zabalburu, Manille, 20 février 1703, AGI, Filipinas, 164, N.21, Fo 3v°.

27 Le juicio de residencia, ou residencia, était une enquête portant sur toutes les actions d’un fonctionnaire royal, durant laquelle la personne chargée de l’évaluation recueillait témoignages et rapports de gouvernement. Il s’agissait d’un outil majeur de contrôle politique de la royauté auquel les gouverneurs des Philippines étaient soumis à la fin de leur mandat. Cette enquête était très sévèrement menée par leurs successeurs et décrite comme une rude épreuve. Les documents réunis au moment de ces residencias sont des sources précieuses pour l’histoire philippine.

28 Alva, p.90.

29 Carta de Jose de Torralba sobre malicia de Francisco de Gueruela, Manille, 13 juin 1702, Filipinas, 163, N.85 ; Memorial de José de Leticia en nombre de José Madrazo y Escalera pidiendo que se inhiba a Domingo de Zabalburu y a Francisco Gueruela de todas las causas militares y ordinarias que le oquen a él o su familia, Madrid, 6 novembre 1703, Filipinas, 193, N.48 ; Memorial de José de Leticia en nombre de Tomás de Hendaya pidiendo que se inhiba a Domingo de Zabalburu y a Francisco Gueruela de todas las causas militares y ordinarias que le incumben, Madrid, 6 novembre 1703, Filipinas, 193, N.48.

30 Carta de Domingo de Zabalburu sobre los procedimientos de José Antonio Pavón y Francisco Gueruela, oidores de la Audiencia de Manila, advocándose causas pendientes, una, sobre que fuese restituida cierta cantidad que defraudó Bernardo de Hendaya y otra sobre la provisión de gobernador interino de las Marianas, remitiendo testimonio, Manille, 23 juin 1704, AGI, Filipinas,165,N.10.

31 Carta de Domingo de Zabalburu dando cuenta de haber usurpado a la real Hacienda el general Bernardo de Hendaya 1.800 pesos de una posaverga que vendio en Acapulco del galén San Francisco Javier, de la solicitud de su recaudación y de lo que precedió con los oidores sobre ese punto con testimonio, Manille, 20 juin 1704, AGI, Filipinas, 165, N.10, Fo 2r°.

32 Carta de Jose de Torralba sobre malicia de Francisco de Gueruela, Manille, 13 juin 1702, AGI, Filipinas, 163, N.85, Fo 3r°.

33 On remarque au passage que Torralba précise que c’est Tomás qui refusa de donner la main de sa nièce à Gueruela, et pas Bernardo qui était le père de la dame. Ce détail suggère la dominance de Tomás au sein de sa famille et de sa clique.

34 Carta de Domingo de Zabalburu, gobernador de Filipinas, dando cuenta de la porfía entre Francisco Gueruela y José de Torralba, oidores de la Audiencia de Manila. Manille, 20 mai 1702, AGI, Filipinas, 125, N.18, fo 1r°.

35 AGI/26//Filipinas, 163, N.85, Fos 2r° et 2v°.

36 Ibidem.

37 Carta de José de Torralba, oidor fiscal de la Audiencia de Manila, dando cuenta con testimonio de haberle despojado el gobernador del cargo de protector de los sangleyes sin haberle querido oir en justicia con pretexto de la cédula de 27 de noviembre de 1697 ganada con siniestros informes por el procurador de la religión de Santo Domingo, Manille, 12 juin 1702, AGI, Filipinas, 163, N.83.

38 Testimonio de los autos hechos por la petición de José de Torralba de que se le exonere del cargo de fiscal. Manila, 2 de junio de 1702, Manille, 2 juin 1702, AGI, Filipinas, 125, N.21.

39 Carta de Domingo de Zabalburu, gobernador de Filipinas, dando cuenta de haber presentado escrito José de Torralba, oidor más moderno de la Audiencia de Manila, pidiendo que se le exonerase de ser fiscal por diferentes achaques que tenía y habiéndosele aceptado, se opone asentando estar bueno, Manille, 25 mai 1702, AGI, Filipinas, 125, N.21, Fo 2r°.

40 Carta de José de Torralba dando cuenta de cómo Domingo de Zabalburu le quitó el servicio de la plaza de fiscal como oidor menos antiguo, poniendo en su lugar a Juan de Sicilia, Manille, 15 juin 1703, AGI, Filipinas, 164, N.20.

41 Ibidem.

42 Carta de los ministros togados de la Audiencia de Manila: José Antonio Pavón y José de Torralba quejándose de las actuaciones de Domingo de Zabalburu que acusa con encono a Fausto Cruzat y Góngora y Tomás de Hendaya, apoyándose en sus operaciones en Francisco Gueruela y Tomás López Perea. También es notoria su competencia con el arzobispo de Manila, el agravioso reparto de encomiendas y remate de regimientos que ha hecho y el entorpecimiento de la justicia, Manille, 20 février 1703, AGI, Filipinas, 164, N.21, Fo 6v°.

43 Dans l’Eglise catholique, le terme « visite canonique » (visitación) désigne le contrôle effectué par un prélat dans une institution religieuse. La visite doit permettre de vérifier la conformité des pratiques aux principes catholiques édictés par la papauté.

44 À ce propos, voir Cunningham 1917.

45 Juan de la Concepción, Historia General de las Philipinas, 1790, p. 196.

46 Idem, p. 201.

47 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, N. 15, fo3 r° (ma traduction).

48 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, N. 15, fo 203v°.

49 Ibidem.

50 Idem, fo 18r°.

51 Le quartier réservé aux Chinois était aussi appelé alcaicería, voir ci-dessus la note 10.

52 Les alguaciles étaient chargés de veiller au maintien de l’ordre public et s’occupaient aussi de diverses tâches liées à la gestion des quartiers auquel ils étaient assignés ; les alcaldes étaient des officiers de justice de première instance dans les municipalités dont ils présidaient l’administration dans certains cas. Deux alcaldes étaient assignés au parián chinois.

53 Idem, fo 26v°.

54 Huetz de Lemps, 2006. Ces événements nous éclairent aussi sur les enjeux de la privation du rôle de protector de sangleyes aux procureurs de l’Audience, et la réaction de Torralba à cette mesure évoquée plus haut dans le texte.

55 Le cavan et une unité de mesure propre aux Philippines, comparable à la fanègue, et qui représentait alors 60 à 75 litres de riz. Voir Gómez Jara 2021, p. 643.

56 Terme générique désignant un bateau à fond plat, à voiles ou à rames.

57 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, N. 15.

58 Carta de José de Torralba sobre prisión de oficiales reales. Manille, 24 juin 1716, AGI, Filipinas, 131, N.10.

59 Les alcaldes del crimen étaient des fonctionnaires des Audiences, au rang inférieur à celui des auditeurs, chargé d’entendre les causes judiciaires et qualifiés pour juger les affaires criminelles.

60 Extrait du compte-rendu de l’acuerdo inséré dans Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, N.15 (trad. de l’espagnol par l’auteur du présent article).

61 Idem, fo 174r° et 174v°. Le terme contadurìa (ou real contadurìa) désigne l’ensemble des oficiales reales¸ c’est-à-dire les fonctionnaires royaux chargés de la comptabilité et de la fiscalité royale.

62 Idem, fo 177v°.

63 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, N.15, fo 193r°.

64 Duplicados de carta Gaspar de la Torre sobre arribada de galeón Nuestra Señora de Begoña, 16 juin 1740, AGI, Filipinas, 445, N.6.

65 Carta de Bustillo sobre hacienda y prisión de Torralba, Manille, 18 août 1717, AGI, Filipinas, 131, N.15, fo 14v°.

66 Le nipa ou palmier d’eau (nypa fruticans) est une plante utilisée aux Philippines pour l’édification de petits bâtiments résidentiels.

67 Duplicados de carta Gaspar de la Torre sobre arribada de galeón Nuestra Señora de Begoña, 16 juin 1740, AGI, Filipinas, 445, N.6.

68 Carta de Sebastián de Foronda, provincial de la Orden de San Agustín de Filipinas, representando los malos procedimientos de José de Torralba, Bacolor, 8 décembre 1716, fo 2r°.

69 Carta de Cristóbal de Jesús, comisario visitador de la Orden de San Francisco de Filipinas, Manille, 30 novembre 1716, AGI, Filipinas, 297, N.20.

70 Carta de Francisco [de la Cuesta], arzobispo de Manila, gobernador de Filipinas, nº 30, 30 juillet 1718, AGI, Filipinas, 170, N.4, fo 3r°.

71 Le factor était chargé de la gestion des entrepôts royaux, de l’entretien de leur contenu (en particulier les armes et des munitions) et de la vente des marchandises au profit du roi. Il veillait aussi à l’approvisionnement du galion. Dans le cas présenté ici, il s’agissait d’un poste par intérim (interino).

72 Carta de Torrecampo sobre nombramiento de factor interino, 26 juin 1722, AGI, Filipinas, 139, N.2.

73 Nombramiento de tesorero a Antonio José de Monroy, 10 décembre 1725, AGI, Filipinas, 349, L7.

74 Consulta sobre las arbitrariedades de Fernando Manuel Bustillo de Bustamante, 18 mars 1720, AGI/26//Filipinas, 94, N.102, fos 39r° et 39v°.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Mettra, « L’empire des rivalités. Exercice du pouvoir et redistribution des ressources dans les Philippines coloniales (1695-1717) »Archipel, 106 | 2023, 61-87.

Référence électronique

Pierre Mettra, « L’empire des rivalités. Exercice du pouvoir et redistribution des ressources dans les Philippines coloniales (1695-1717) »Archipel [En ligne], 106 | 2023, mis en ligne le 01 juillet 2024, consulté le 12 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/archipel/3579 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11wu6

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Auteur

Pierre Mettra

Docteur en anthropologie sociale et historique, Centre Norbert Elias (UMR 8562) – Marseille/Avignon, Pierre.mettra@hotmail.fr

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