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AccueilNumérosHors-Série N°3Chapitre 7

Chapitre 7

L’identité balinaise à l’épreuve du tourisme
Michel Picard
p. 219-246

Texte intégral

1Si la consécration touristique de Bali remonte à l’époque coloniale, durant la présidence de Sukarno le tourisme y est demeuré fort limité, l’état rudimentaire des infrastructures et le délabrement de l’économie, ainsi que l’agitation politique endémique et l’orientation xénophobe du régime ayant tendance à dissuader les visiteurs (Vickers 2011). Ce n’est qu’après le changement de régime et l’ouverture d’un aéroport international dans l’île en 1969 que Bali allait redevenir une destination touristique recherchée. Dans le cadre du premier plan quinquennal, lancé cette année-là, le gouvernement indonésien décidait d’ouvrir le pays au tourisme international dans le but de redresser la balance nationale des paiements. Quand bien même le développement du tourisme international en Indonésie répondait pour l’essentiel à des objectifs économiques, il ne faudrait pas pour autant sous-estimer les finalités politiques de l’opération. Le Président Suharto avait en effet grand besoin de faire oublier les massacres qui l’avaient porté au pouvoir s’il voulait conforter la légitimité de l’Ordre nouveau. À cet égard, le parallèle est frappant entre la situation du gouvernement indonésien et celle du gouvernement colonial quelque soixante ans plus tôt : dans les deux cas, la promotion du tourisme s’est avérée un moyen opportun de restaurer une respectabilité écornée par la violence qui avait accouché du nouveau régime (Lewis et Lewis 2009).

2Déjà auréolée d’une image prestigieuse à l’étranger, l’île de Bali fut choisie pour devenir la « vitrine » de l’Indonésie, le pôle de son développement touristique. À cette fin, le gouvernement commandait un « Plan directeur pour le développement du tourisme à Bali » à des consultants étrangers, français en l’occurrence, qui remettaient leurs conclusions en 1971 (SCETO 1971). Révisé en 1974 par la Banque mondiale, ce plan prévoyait de concentrer le gros des touristes à Nusa Dua, dans un complexe balnéaire proche de l’aéroport, tout en leur permettant d’avoir accès aux principaux sites touristiques de l’intérieur par la mise en place d’un réseau d’itinéraires d’excursion (IBRD/IDA 1974). Dans le même temps, les stations balnéaires de Sanur et de Kuta ont commencé à se développer, en dehors de toute planification.

3Si donc du temps de l’occupation néerlandaise l’ouverture de Bali au tourisme fut impulsée et contrôlée par les autorités coloniales et les firmes commerciales étrangères, depuis l’indépendance de l’Indonésie la relance du tourisme international à Bali est due à l’initiative du gouvernement central, conseillé en cela par des experts étrangers. C’est dire que les Balinais n’ont guère davantage été consultés à présent que leur île est devenue une province de l’Indonésie qu’à l’époque où elle était encore une possession des Indes néerlandaises. La décision de faire de Bali la « vitrine touristique » de l’Indonésie leur a été imposée, tout comme l’avait été en son temps celle de conserver leur île en l’état de « musée vivant ».

Le « tourisme culturel » (Pariwisata Budaya)

  • 1 Je dois préciser que lorsque je parle ici des « autorités balinaises », je ne me limite pas au pers (...)

4Placées devant un fait accompli, les autorités balinaises 1 ont accusé le Plan SCETO d’être un plan pour le développement du tourisme à Bali et non un plan pour le développement de Bali par le tourisme. Renversant la perspective des consultants étrangers, les Balinais ont affirmé que le tourisme devait être pour Bali et non Bali pour le tourisme (Pariwisata untuk Bali, bukan Bali untuk pariwisata). Et ils ont décidé de mettre à profit le renom de leur île à l’étranger – tout comme l’importance économique du tourisme pour les caisses de l’État – pour affirmer leur identité culturelle et renforcer leur position au sein de la nation indonésienne.

5En octobre 1971, le gouverneur convoquait un « Séminaire sur le tourisme culturel à Bali » (Seminar Pariwisata Budaya Daerah Bali), placé sous l’égide conjointe des instances touristiques, religieuses, culturelles et universitaires de la province (Projek 1971a). Les actes du séminaire présentaient d’emblée le tourisme comme un « défi » (tantangan) : « Comment développer le tourisme sans endommager la culture balinaise ? » (Bagaimana mengembangkan pariwisata tanpa merusak kebudayaan Bali ?). D’un côté, les participants reconnaissaient que les traditions artistiques et cérémonielles qui ont assuré la notoriété de Bali constituaient sa principale attraction aux yeux des touristes, faisant ainsi de leur culture la plus précieuse « ressource » (sumber) pour le développement économique de la province. Mais de l’autre, ils percevaient l’invasion de leur île par des hordes d’étrangers comme une menace de « pollution culturelle » (polusi kebudayaan). Pour éviter ce dénouement fatal, ils ont préconisé un « tourisme culturel » (Pariwisata Budaya), avec pour mission de mettre à profit l’identité culturelle de Bali pour y attirer les touristes, tout en utilisant les revenus du tourisme pour préserver et promouvoir la culture balinaise. En présentant ainsi l’identité balinaise comme étant fondée sur la culture et celle-ci comme étant tout à la fois nécessaire au tourisme et menacée par lui, les autorités balinaises ont pu prétendre parler au nom de Bali dans son entier, conçu comme un ensemble homogène et solidaire confronté à une menace exogène.

6À la différence des consultants étrangers, soucieux d’isoler autant que faire se peut les touristes des Balinais, les tenants du tourisme culturel ont ainsi été amenés à lier le sort de leur culture à celui du tourisme, en ce sens qu’ils ne se sont pas contentés de proposer à leurs visiteurs des attractions factices mises en scène à leur intention mais qu’ils les ont conviés à participer à d’authentiques représentations culturelles – les festivités coutumières et les cérémonies religieuses, qui fournissent l’occasion de ces spectacles somptueux qui ont fait la réputation de Bali.

7Cela étant, le tourisme culturel n’était pas seulement une réponse aux attentes des touristes en quête de représentations culturelles exotiques, mais également un moyen de protéger l’intégrité culturelle des Balinais. Les autorités ont donc eu à décider jusqu’à quel point la culture balinaise pouvait être mise au service du tourisme, en édictant des directives permettant aux Balinais de savoir ce qu’ils étaient autorisés à vendre aux touristes et ce qu’ils ne devaient en aucun cas commercialiser. Faute en effet de distinguer ce qui relève du tourisme et ce qui ressortit à la culture – faute de dissocier ce qu’ils font pour eux-mêmes de ce qu’ils font pour leurs visiteurs –, les Balinais encouraient le risque de ne plus pouvoir faire la différence entre leurs propres valeurs et celles propagées par les touristes. Si tel était le cas, la culture balinaise deviendrait une « culture touristique » (budaya pariwisata) – par quoi était dénoncée une confusion entre les valeurs de la culture et celles du tourisme.

  • 2 Comme l’énonce très justement Edward Bruner, il s’agit là d’une distinction qui ne fait pas sens po (...)

8Ce souci de discrimination axiologique n’était jamais aussi pressant que face à ce qui était perçu comme une menace de « profanation ». À cet égard, la question la plus âprement débattue a été la représentation de danses rituelles à l’intention des touristes. C’est que les fameuses danses qui ont tant fait pour la célébrité de Bali ne sont pas seulement un spectacle apprécié des touristes comme des Balinais, mais elles constituent également un rite indispensable à la plupart des cérémonies religieuses : fêtes de temple, rites de passage, funérailles, exorcismes, etc. (De Zoete et Spies 1938, Bandem et deBoer 1995, Dibia et Ballinger 2004). Les danses exécutées dans le cadre d’une cérémonie sont à la fois un acte de dévotion personnelle pour les danseurs (ngayah) et une obligation communautaire pour les membres de la congrégation responsable de son organisation. En ce sens, il ne s’agit pas seulement d’un spectacle à contempler mais également, et d’une manière difficilement dissociable, d’un rite à exécuter. Tant que leurs danses étaient réservées à leur usage propre, la question ne se posait pas pour les Balinais de savoir où finissait le rite et où commençait le spectacle 2. La venue des touristes, en les confrontant à la situation inédite d’avoir à interpréter leur culture devant un public étranger, devait les contraindre à tracer une ligne de démarcation entre ce qui appartient à la « religion » (agama) et ce qui revient à l’« art » (seni). Mais ces deux dimensions se sont avérées difficiles à différencier, comme en témoigne l’incapacité des Balinais à discriminer les « danses sacrées » et les « danses profanes ».

9En mars 1971, les autorités religieuses et culturelles de la province avaient organisé un « Séminaire sur les danses sacrées et profanes » (Seminar Seni Sakral dan Provan Bidang Tari), dans l’intention de décider quelles danses pouvaient être détachées de leur contexte rituel pour être présentées aux touristes (Projek 1971b). La tâche s’est révélée délicate, à en juger par l’embarras des lettrés requis de dissocier les « danses sacrées » (tari sakral) des « danses profanes » (tari provan), qui se sont avoués incapables de distinguer le sacré du profane en matière de danse. Et pour cause, la langue balinaise ne dispose pas davantage que l’indonésienne de la terminologie qui permettrait à ses locuteurs de penser l’opposition conceptuelle entre ces deux termes. De sorte que les organisateurs ont dû recourir à des néologismes dérivés du latin, via le néerlandais, pour la formulation même de la question à traiter. Cet emprunt sémantique devait semer la confusion parmi les participants au séminaire. Au lieu de concevoir le problème qu’ils étaient censés résoudre comme un effort de discrimination entre deux domaines jusqu’alors indifférenciés, certains d’entre eux en sont venus à parler des « danses sacrées et profanes » (tari sakral dan provan) comme d’une seule et unique catégorie, cumulant ainsi sur les mêmes danses les attributs du sacré et du profane, manifestement confondus à leurs yeux (Picard 1990a).

10Tel est le « défi » que le tourisme a lancé aux Balinais. Non seulement ils ont été mis en demeure de trancher dans le vif de leur culture, d’opérer une coupure inédite, de tracer une « frontière » (batas) là où ils ne connaissaient qu’un continuum, mais davantage encore ils étaient sommés de penser dans une terminologie d’emprunt, qui ne faisait visiblement aucun sens pour eux. Dans leur perplexité, ils n’ont vu alors d’autre issue que d’appeler à la rescousse les mots de leurs anciens colonisateurs. Si bien qu’ils en ont été réduits à chercher dans le recours à une pensée étrangère les concepts censés leur permettre de soustraire leurs valeurs culturelles les plus inaliénables aux menaces qu’ils décelaient dans la présence des touristes étrangers sur leur territoire.

11On peut voir un effet de la perplexité des autorités balinaises dans le fait qu’au lieu de dissocier nettement le sacré du profane le séminaire a débouché sur une nomenclature distinguant trois catégories de danses – une nomenclature, qui plus est, que ses auteurs ont jugé nécessaire d’accompagner d’une glose en anglais, supposée plus explicite : (1) Seni tari wali (« sacred, religious dances »), indissociables des cérémonies auxquelles elles participent (pelaksana upacara) ; (2) Seni tari bebali (« ceremonial dances »), exécutées en accompagnement de cérémonies (pengiring upacara) ; (3) Seni tari balih-balihan (« secular dances »), représentées sans lien aucun avec une cérémonie. En 1973, un décret du gouverneur de Bali ratifiait officiellement les conclusions du séminaire en proscrivant les représentations de danses wali à l’intention des touristes, ceux-ci restant toutefois autorisés à assister à ces danses lorsqu’elles sont présentées dans le cadre des cérémonies pour lesquelles leur exécution est requise. Cependant, par delà même l’incapacité avérée des autorités provinciales à faire appliquer la nouvelle réglementation, le décret butait sur le caractère ambigu des danses relevant de la catégorie bebali : tout en n’interdisant pas expressément leur commercialisation il réservait en principe leur présentation aux contextes cérémoniels traditionnels. L’indécision des autorités en la matière ne faisait que refléter la tension non résolue entre deux visions divergentes de la danse parmi les Balinais. Pour les uns, il s’agit d’une tradition vivante qui encourt le risque d’être dégradée en étant livrée à la consommation des touristes. Pour les autres au contraire, le patrimoine culturel balinais ne doit pas seulement être sauvegardé, mais il doit être également « excavé » (digali), « cultivé » (dibina) et « développé » (dikembangkan) (LISTIBIYA 1973 : 5-6), dans le but de stimuler le tourisme tout en renforçant d’autant l’identité culturelle balinaise.

  • 3 Un exemple analogue est fourni par la manière dont le Parisada a réagi à l’interdiction des combats (...)

12Faute de disposer de l’appareil conceptuel requis pour traiter la question en termes de sacré et de profane, le directeur du Bureau régional du ministère des Religions, I Gusti Agung Gede Putra, a tenté de la transposer sur un terrain plus familier, en l’occurrence celui occupé par les catégories agama et adat. Ce qui ne faisait à vrai dire que déplacer le problème, car si cette fois les mots pour le penser étaient disponibles, leurs champs sémantiques se recouvrent largement. Tout en reconnaissant par conséquent la difficulté à différencier ce qui relève de la tradition de ce qui revient à la religion, notre auteur a cherché à se tirer d’embarras en séparant de l’adat tout ce qui devrait selon lui revenir à l’agama. Cette partie de l’adat, il l’a qualifiée de « tradition religieuse » (adat keagamaan), afin de la distinguer de ce qu’il considérait comme relevant des « us et coutumes » (adat kebiasaan). Ce faisant, il a procédé à un nouveau découpage sémantique où l’agama, augmentée de l’adat keagamaan, était dissociée de l’adat, catégorie devenue résiduelle puisqu’il ne lui restait plus désormais que ce qui relève de l’adat kebiasaan (Putra 1971) 3.

13Pourquoi est-il si important aux yeux des autorités balinaises de séparer le « sacré » du « profane » ? Dans la mesure où ils ont perçu le tourisme comme le déferlement d’une vague dévastatrice venant se briser sur les rivages de leur île, les Balinais se sont efforcés de dresser des barrières protectrices contre l’invasion étrangère, afin de mettre leurs valeurs les plus « sacrées » hors d’atteinte des risques de « profanation » propagés par les touristes. Cette assise ferme sur laquelle ils se tiennent pour confronter leurs assaillants, c’est leur religion, conçue comme le « fondement » (sendi) de leur identité culturelle. Et une fois circonscrit le noyau dur de ce qui constitue l’agama – qui définit désormais la sphère du sacré –, ce qui n’en relève pas – à savoir ce qui appartient au domaine de l’adat – devient disponible pour des usages profanes.

  • 4 Pour accentuée qu’elle soit par la touristification de la culture balinaise, cette évolution de l’a (...)

14Le résultat de cette refonte conceptuelle est que l’adat comme expression d’un ordre du monde à la fois cosmique et social se trouve relativisé et sécularisé en étant dépouillé de ses composantes religieuses. Cette désacralisation de l’adat – outre qu’elle soulève des problèmes épistémologiques inextricables – ne va pas sans susciter des résistances parmi les Balinais. Toujours est-il que l’adat une fois sécularisé, les manifestations qui relèvent de son domaine peuvent être alors soit rejetées – pour le cas où elles n’auraient pas l’heur de plaire aux autorités ou aux touristes –, soit à l’inverse converties en attractions touristiques, regagnant ainsi en qualités esthétiques ce qu’elles ont perdu en prérogatives religieuses, et devenant par là-même de l’« art » (seni) 4.

Tourisme culturel et culture touristique

15L’appréhension des Balinais face à l’invasion des touristes était partagée par la plupart des observateurs étrangers, qui se demandaient à l’unisson si la culture balinaise allait pouvoir survivre à l’impact du tourisme. Cette question a reçu des réponses d’autant plus tranchées qu’elles étaient volontiers passionnelles. Tandis que certains accusaient le tourisme de corrompre la culture balinaise en la bradant comme une vulgaire marchandise, d’autres affirmaient au contraire que les Balinais étaient parfaitement capables de préserver leur patrimoine culturel des atteintes qu’une exploitation touristique inconsidérée risquerait de lui faire subir. Mais le problème n’était pas tant dans la réponse que dans la question elle-même.

16À en croire une rumeur de plus en plus insistante, Bali c’est fini, enfin presque... en tout cas ça n’est plus ce que c’était. Les authentiques traditions balinaises seraient falsifiées en vue de les conformer aux attentes des touristes, tandis que les cérémonies religieuses seraient converties en spectacles commerciaux. Bref, les Balinais se seraient laissés corrompre par l’appât du gain et tout dans l’île serait désormais à vendre – le tourisme aurait raison de la culture, inexorablement. Ainsi, un article paru en 1981 dans une revue de voyages s’ouvrait sur ces mots : « Bali perd son âme. L’île merveilleuse et luxuriante aux 10 000 temples et aux mille fêtes est polluée. Elle est atteinte d’une maladie pernicieuse : le mercantilisme. Et le virus fautif s’appelle le tourisme international » (Froment 1981 : 75).

17À quoi certains observateurs, se voulant mieux informés, ont beau jeu de répliquer que ce discours alarmiste ne date pas d’hier. Comme on l’a vu en effet, l’île de Bali n’était pas plus tôt découverte par une avant-garde de voyageurs dans les années 1920, que déjà les récits de voyage alertaient leurs lecteurs sur l’imminence de sa déchéance inéluctable. C’est ainsi qu’aux yeux de chaque nouvelle génération de visiteurs, Bali semble retarder l’échéance du sursis qui lui fut autrefois accordé par des fées bienveillantes. Si bien qu’à force d’être proféré, le discours alarmiste non seulement a fini par s’émousser, mais encore et surtout il aboutit à conférer une certaine immunisation à la culture balinaise. Car dans la mesure où l’appréhension de sa destruction prochaine perdure de nos jours, au point que la prédiction de la chute à venir soit sans cesse différée, elle fait place à la conviction que les Balinais en ont vu bien d’autres au cours de leur histoire, et par conséquent que leur culture est plus résistante qu’on pourrait être tenté de le croire au vu d’une observation hâtive des changements intervenus dans l’île depuis que les premiers touristes ont débarqué sur ses rivages. La citation suivante suffira à titre d’exemple de cette conviction : « Has the tidal wave of tourism sweeping over the East Indies washed away the idyllic culture that enchanted earlier visitors ? With its hamburger joints, discotheques and Kentucky Fried Chicken outlets, has Bali succumbed to the gritty homogenization of the modern world ? The short – and definitive – answer is : By no means ! Beset by invaders for milleniums, the Balinese are responding to the latest incursion, as they have to past incursions, by becoming even more like themselves. The fabric of Balinese society is too strong and too flexible to be rent by easy money » (Elegant 1987 : 9).

18Le fait est que les craintes initialement suscitées à Bali par l’ouverture de l’île au tourisme dans les années 1970 paraissent s’être estompées au cours des années 1980. Naguère accusé d’être un vecteur de « pollution culturelle » (polusi kebudayaan), le tourisme y était désormais célébré comme un facteur de « renaissance culturelle » (renaissance kultural) : l’argent des touristes aurait stimulé l’intérêt des Balinais pour leurs traditions culturelles, tandis que l’admiration témoignée par leurs visiteurs aurait renforcé le sens de leur identité et la fierté qu’ils en retirent. Si bien qu’en devenant le mécène de la culture balinaise, le tourisme aurait contribué à la préserver et même à la régénérer, dans la mesure où il en faisait une source de profit et de prestige pour les Balinais (McKean 1973).

19Cet argument est devenu parole d’autorité à Bali après avoir été soutenu par Ida Bagus Mantra, le nouveau gouverneur de la province, nommé en 1978 par Suharto en remplacement du colonel javanais imposé aux Balinais onze ans plus tôt pour reprendre leur île en mains après les troubles sanglants qui avaient marqué l’avènement de l’Ordre nouveau. Pour les Balinais, inquiets de l’influence javanaise grandissante sur leur territoire, la nomination d’un gouverneur balinais a été perçue comme un signe de légitimation de l’identité balinaise de la part du gouvernement central. L’inquiétude perceptible jusqu’alors s’est muée en sérénité, l’attitude défensive des autorités balinaises s’est faite triomphaliste.

  • 5 Un slogan promotionnel que l’on peut rendre par « Pur, Sûr, Éternel, Beau ».

20Si donc on se fie aux déclarations du gouverneur, on pourrait croire que, passée une période d’ajustement initial au cours de laquelle l’irruption d’étrangers dans l’île avait pu inspirer des craintes légitimes, le tourisme culturel se serait acquitté de sa mission avec succès. Mais il faut bien comprendre que pour qu’il soit possible de parler de « renaissance culturelle », il a fallu que la « culture balinaise » change de référent. Lorsque le tourisme était accusé de « pollution culturelle », ce qui était en jeu était la désacralisation des temples et la profanation des cérémonies religieuses, la monétarisation des rapports sociaux et l’affaiblissement des liens communautaires, ou encore le relâchement des normes morales et la montée du mercantilisme. Dès lors que l’on parlait de « renaissance culturelle », l’enjeu concernait ce qui était susceptible d’être montré et vendu aux touristes. De processus vécu, la culture balinaise était désormais conçue comme un produit à promouvoir. C’est dans cette perspective qu’a été créée l’image idéalisée de « BALI » (Bersih, Aman, Lestari, Indah) 5.

21Face à un tel constat, on est tenté de conclure à une capitulation des autorités balinaises, qui auraient fini par sacrifier leur souci de préservation culturelle sur l’autel de la promotion touristique. De fait, davantage qu’un combat pour la défense de la culture balinaise, le discours du tourisme culturel exprimait la réaction d’élites balinaises qui voyaient leur position sociale menacée par l’intrusion du capital allogène investi dans le tourisme. De sorte que le débat sur le tourisme et la culture dissimulait en fait une compétition entre la bourgeoisie balinaise et ses concurrents indonésiens. Pour les investisseurs de Jakarta et leurs compradors locaux, la culture balinaise pouvait être exploitée à tout prix, de façon à renforcer leur domination économique. Tandis que la bourgeoisie balinaise s’efforçait d’en limiter la commercialisation afin de contrôler le développement de l’île conformément à ses intérêts. Il est clair que les Balinais n’ont pas longtemps fait le poids face à leurs compétiteurs. Et à mesure que la situation leur échappait, plus la référence au tourisme culturel se faisait incantatoire et plus la « culture » prenait d’importance comme marqueur identitaire (Couteau 2002, 2003).

22Cela étant, il faut bien voir que le revirement d’attitude à l’égard du tourisme n’est pas uniquement le signe d’une défaite de la bourgeoisie balinaise, car il est également l’aboutissement d’une logique mise en œuvre dès la conception même du tourisme culturel. Le problème qu’était chargé de résoudre cette formule était de concilier les intérêts de la culture et ceux du tourisme, initialement perçus comme antagonistes. La solution a consisté à dénier la réalité de cette opposition en permutant les attributs respectivement afférents à la culture et au tourisme de manière à rendre possible le passage d’un terme à l’autre. Ce passage s’est traduit par un dédoublement de la conception que les Balinais se font de leur culture, selon qu’elle est ou non appréhendée en rapport avec le tourisme.

23Dans le discours du tourisme culturel, la « culture balinaise » (kebudayaan Bali) est présentée comme le « marqueur identitaire » (ciri khas) de Bali. En ce sens, leur culture constitue pour les Balinais un « patrimoine » (warisan) hérité de leurs ancêtres qu’ils doivent sauvegarder précieusement. Depuis la venue des touristes, cependant, la culture balinaise n’est plus la propriété exclusive des seuls Balinais. En tant que principale attraction de l’île, elle représente désormais l’« image de marque » (citra) de Bali. De sorte que, du fait de l’appréciation des touristes, leur culture est devenue pour les Balinais un « capital » (modal) qu’ils peuvent exploiter et faire fructifier.

  • 6 Cette analyse a été poursuivie plus avant par Mark Hobart : « Bali’s “culture” is the product of su (...)

24Contrairement à ce qu’énonce le discours du tourisme culturel cependant, ce n’est qu’à partir du moment où ils ont commencé à valoriser leur culture comme un capital à exploiter que les Balinais en sont venus à la considérer comme un patrimoine à préserver. De sorte que ce que les autorités balinaises célébrent comme une « renaissance culturelle » n’est que le résultat de ce qu’elles dénonçaient naguère sous le nom de « culture touristique ». En devenant l’image de marque de Bali – ce qui fait la singularité de son produit touristique –, la « culture » est devenue le marqueur identitaire des Balinais – ce par quoi ils se définissent et en quoi ils se reconnaissent (Picard 1990b, 1995) 6. Il me semble que l’on peut parler de « culture touristique » dès lors que les Balinais en arrivent à confondre ces deux usages de leur culture, lorsque ce par quoi les identifient les touristes devient ce à quoi ils s’identifient, au point qu’ils finissent par prendre l’image de marque de leur produit touristique pour marqueur identitaire de leurs productions culturelles.

25J’en veux pour confirmation une polémique qui agita l’opinion balinaise à la fin des années 1980, suite à la publication dans le principal quotidien de l’île – le Bali Post – d’un article intitulé « Les Balinais sont en train de perdre leur balinité » (Orang Bali Semakin Kehilangan Kebaliannya) (Sujana 1988). L’auteur déclarait à ses compatriotes que, grisés par le regard admiratif des touristes, ils ne se rendaient pas compte que l’authenticité de l’identité culturelle balinaise était gravement compromise. Un sondage fut réalisé à cette occasion, d’où il ressortait que si 40 % des personnes interrogées attribuaient à l’influence des touristes une érosion de la balinité, il y en avait 60 % pour penser au contraire que la venue en nombres toujours croissants des touristes était la meilleure preuve de l’authenticité culturelle de Bali. Telle est l’épreuve identitaire à laquelle sont soumis les Balinais : appelés à préserver et à promouvoir leur culture en référence au regard que porte sur eux le monde extérieur, ils en sont venus à quêter dans le regard des touristes la reconnaissance de leur identité culturelle.

Touristification et indonésianisation

26Les implications du tourisme sont redoublées par la politique de l’État indonésien, qui fait de la culture balinaise une ressource sollicitée pour contribuer à la fois au développement du tourisme international en Indonésie et à la construction de la culture nationale indonésienne. En guise de renaissance culturelle ce à quoi l’on assiste c’est à un processus conjoint de touristification et d’indonésianisation de la culture balinaise.

27Dans le prolongement du mouvement initié par Sukarno avec le passage de la Démocratie constitutionnelle à la Démocratie dirigée, Suharto a entrepris d’édifier une « culture nationale » (kebudayaan nasional) à partir des traditions culturelles régionales. Plutôt que de nier la force de l’ethnicité comme lieu d’identification en cherchant à éradiquer ses manifestations, l’Ordre nouveau s’est efforcé de circonvenir les identités ethniques afin de les faire contribuer à la construction de la culture nationale. Il s’agissait en l’occurrence de célébrer la diversité culturelle tout en conjurant la force centrifuge des identités ethniques (Foulcher 1990, Jones 2013).

28Il faut préciser toutefois que seuls les principaux groupes ethniques indonésiens, ceux dont les réalisations attestent d’un haut degré de « civilisation » (peradaban), étaient jugés dignes d’être pris en considération. Les minorités ethniques, perçues comme étant emprisonnées dans l’horizon étriqué de leur adat, n’étaient pas considérées comme des cultures distinctes et spécifiques, mais se trouvaient regroupées dans la catégorie résiduelle des suku terasing (« tribus isolées »). C’est que l’acception du terme indonésien que l’on traduit habituellement par « culture » (kebudayaan) est à la fois normative et évolutionniste, en ce qu’elle réfère au processus par lequel les groupes ethniques de l’Archipel sont censés acquérir les qualités jugées nécessaires pour instaurer l’ordre et la civilisation conformes à l’idéal d’une nation indonésienne en gestation. C’est en vain que l’on y chercherait l’idée d’une spécificité culturelle propre à chaque groupe ethnique et a fortiori celle d’un relativisme culturel (Pelras 1977 : 64-66). En ce sens, kebudayaan et agama sont tous deux pareillement des marques de civilisation, que les groupes ethniques indonésiens sont sommés d’acquérir pour se voir décerner un brevet de citoyenneté. Si bien que dans la définition de la culture nationale, quelques cultures supérieures – aux premiers rangs desquelles figurent les cultures javanaise et balinaise – se distinguent des cultures inférieures, qui sont en conséquence exclues de toute participation à la construction de la culture indonésienne.

  • 7 Le syntagme figé seni budaya renvoie à une acception de la culture réduite aux seuls aspects pouvan (...)

29Si donc l’expression des identités ethniques paraissait avoir droit de cité dans l’Indonésie de Suharto, c’est uniquement dans la mesure où elle demeurait cantonnée aux manifestations culturelles – et encore, les formes d’expression culturelle autorisées étaient strictement contrôlées par l’État. C’est ainsi que les aspects visuels et décoratifs des cultures ethniques – la musique et la danse, le costume, l’artisanat, l’architecture – ont bénéficié d’une intense promotion officielle : c’est ce que l’on appelle en indonésien les « arts culturels » (seni budaya) 7. Il s’agit en l’occurrence d’une vision folklorisée des cultures ethniques, à l’usage d’un double public : tout d’abord les Indonésiens eux-mêmes, censés agréer une version expurgée de ce qu’on leur propose comme « patrimoine culturel » (warisan budaya) national ; ensuite, les visiteurs étrangers, incités à venir admirer les fameux « objets touristiques » (obyek wisata) de l’Indonésie.

  • 8 « Regional diversity is valued, honoured, even apotheosized, but only as long as it remains at the (...)

30Cette promotion des cultures ethniques ne prend donc aucunement en considération certains aspects plus fondamentaux d’une culture – tels que la langue, le système de parenté, l’organisation sociale, les pratiques rituelles, les règles juridiques, les activités économiques, etc 8. Tout au contraire, le projet de « développement national » (pembangunan nasional) mis en oeuvre par Suharto s’est traduit par la déstructuration des relations socio-politiques traditionnelles, la destruction de l’environnement et la dépréciation du savoir local (Dove 1988). À cet égard, l’Ordre nouveau n’a pas procédé autrement que l’avait fait auparavant l’administration coloniale pour empêcher que les groupes ethniques accèdent à la représentation politique : en culturalisant l’expression de leur identité (Geertz 1990 : 79).

31Mais ce n’est pas tout, car à la vérité on n’a pas affaire ici à ce qui apparaît comme une version strictement contrôlée et édulcorée des cultures ethniques de l’Indonésie, mais bien plutôt à ce que les officiels indonésiens qualifient de « cultures régionales » (kebudayaan daerah). Ce qui se joue à travers la référence aux cultures régionales, dans le cadre de la politique d’intégration nationale, c’est un mouvement simultané d’homogénéisation à l’intérieur de chaque province et de différenciation entre les provinces. L’État indonésien s’est appliqué à créer dans chacune de ses provinces une identité provinciale singulière et distinctive, fondée sur une notion de culture réduite aux « arts culturels », aux dépens des diverses cultures ethniques encloses à l’intérieur de leurs frontières. Ces identités provinciales ont été activement promues par les gouvernements régionaux pour être présentées à l’appréciation de la nation, tandis qu’elles étaient renvoyées aux populations qu’elles étaient censées représenter en vue de recueillir leur adhésion. Et elles étaient exhibées dans les programmes culturels diffusés par la télévision, ainsi que dans les musées régionaux ouverts dans les capitales de province (Taylor 1994, Rath 1997) – et d’une manière encore plus éloquente dans le « Parc de la belle Indonésie en miniature » (Taman Mini Indonesia Indah), inauguré dans les faubourgs de Jakarta en 1975. Chaque province de l’Indonésie s’y trouve figurée par une « maison traditionnelle » (rumah adat), dans laquelle ont lieu des expositions de « costumes traditionnels » (pakaian adat), ainsi que des démonstrations de « danses traditionnelles » (tarian adat) (Pemberton 1994b, Acciaioli 1996, Errington 1997, Hitchcock 1998).

  • 9 Cette entreprise normative de sélection entre les éléments culturels appelés à contribuer à la cult (...)

32C’est ainsi que dans la représentation agréée de la nation indonésienne, l’adat est devenu une catégorie administrative. L’objet de fixation identitaire s’est déplacé de l’ethnie vers la province : il y a eu substitution d’une identité culturelle provinciale aux identités culturelles ethniques. Cela étant, pas plus que tous les groupes ethniques d’une province ne sont mis à contribution pour l’élaboration de la culture régionale correspondante, tous les éléments constitutifs d’une culture régionale ne sont pas appelés à contribuer à la culture nationale – seuls sont jugés dignes d’être élus les « sommets culturels » (puncak kebudayaan) de chaque culture régionale (Soebadio 1985), une conception des relations entre cultures régionales et culture nationale initialement formulée par Ki Hadjar Dewantara (1950). De sorte que la procédure de sélection est à double détente : d’une part, seuls certains groupes ethniques sont jugés représentatifs de la nation indonésienne et à ce titre leur culture est destinée à devenir une culture régionale ; d’autre part, seuls certains éléments de cette culture sont considérés significatifs de la culture régionale afférente et à ce titre ils sont appelés à entrer dans la composition de la culture nationale indonésienne 9.

33En bref, je dirai que de même que la « culture » (au sens de seni budaya) est utilisée comme un moyen de désamorcer des problèmes politiques potentiels, les risques inhérents à la mobilisation ethnique sont neutralisés par la médiation de la « région » (en fait, la province). Derrière les phénomènes manifestes de folklorisation de la culture se profile un mouvement plus discret, mais non moins crucial, de provincialisation de l’ethnicité.

  • 10 Ici le tourisme culturel se confond avec la « diplomatie culturelle » (Diplomasi Kebudayaan), un mo (...)

34Si cette politique culturelle est appliquée à des titres divers dans la plupart des provinces, Bali occupe à cet égard une position privilégiée – en tant que vitrine touristique du pays, ses productions artistiques symbolisent non pas tant l’île de Bali dans ses spécificités que l’Indonésie dans son entier et sont par conséquent censées promouvoir le prestige de la culture indonésienne à l’étranger 10. Pour que ceci s’avère possible, cependant, il aura fallu au préalable que la culture balinaise soit dépouillée de sa singularité anthropologique, afin de devenir commensurable – c’est-à-dire simultanément comparable et différente – à la fois aux autres cultures régionales de l’Indonésie et aux destinations touristiques avec lesquelles elle se trouve en concurrence. La touristification de Bali et son indonésianisation combinent leurs implications pour classer la culture balinaise dans une série où elle n’est plus qu’un élément parmi d’autres (Picard 1993, 1997).

  • 11 Le Conservatoire de musique (Konservatori Karawitan, KOKAR), a été créé en 1960, à l’initiative d’a (...)
  • 12 L’Académie indonésienne de danse (Akademi Seni Tari Indonesia, ASTI), a été fondée en 1967 et placé (...)
  • 13 Le Conseil consultatif et promotionnel pour la culture régionale de la province de Bali (Majelis Pe (...)
  • 14 Le Centre culturel (Werdi Budaya), a été inauguré en 1976 par le ministre de l’Éducation et de la C (...)
  • 15 On remarque que les opérateurs touristiques ont précisément besoin de ce que leur fournit le minist (...)

35À partir des années 1960, conformément aux instructions du ministère de l’Éducation et de la Culture, plusieurs organismes ont été institués à Denpasar par le gouvernement provincial pour enseigner, préserver et promouvoir les traditions artistiques balinaises – et plus particulièrement les arts du spectacle : le Conservatoire de musique (KOKAR-SMKI) 11, l’Académie de danse (ASTI-STSI-ISI) 12, le Conseil pour la culture balinaise (LISTIBIYA) 13, et le Centre culturel (Werdi Budaya) 14. À bien des égards ces institutions ont repris à leur compte le rôle de patronage précédemment dévolu aux cours princières : création de styles et établissement de normes d’exécution, formation de danseurs et de musiciens, organisation et financement de spectacles. À cette différence près qu’à l’inverse des princes, toujours soucieux de maintenir un style distinctif propre à les différencier de leurs voisins, l’appareil d’État indonésien, à travers ses branches régionales, oeuvre délibérément à la décontextualisation, à l’uniformisation et à la normalisation des arts balinais, ce qui aboutit à couper les manifestations artistiques des sources d’où elles tirent leur sens et leur pouvoir d’évocation (Ramstedt 1992, Lindsay 1995, Yampolsky 1995, Hough 2000) 15.

36L’exemple le plus probant de cette indonésianisation est certainement le Festival des Arts de Bali (Pesta Kesenian Bali), qui fut l’une des premières initiatives prises par le gouverneur Mantra (Noszlopy 2002). Lancée en 1979 au Centre culturel de Denpasar – une autre création du même Mantra, à l’époque où il était directeur général de la Culture –, cette manifestation annuelle est tenue par les autorités provinciales pour la meilleure preuve de la renaissance culturelle de Bali (Pangdjaja 1991). Quand bien même il fut initialement présenté comme un moyen de développer le tourisme culturel, le Festival des Arts n’a jamais été vraiment promu sur le marché touristique et il est rapidement devenu un évènement proprement balinais. Largement couvert par les médias régionaux et nationaux, ce festival est une gigantesque représentation culturelle à l’échelle de la province, où se donne à voir, de façon à la fois magnifiée et sublimée, la « culture balinaise » dans sa version officielle. En 1986, il a été légalisé par un décret régional et il a même reçu l’année suivante la caution du Président Suharto, venu en personne présider son inauguration. Depuis lors, plusieurs provinces ont à leur tour pris l’habitude d’organiser leur propre Festival des Arts, conçu sur le modèle du précédent créé par les Balinais.

37C’est ainsi que chaque année une sélection des « arts culturels » de Bali est arrachée à son contexte originel pour être recomposée en une image officiellement agréée, destinée à la consommation des Balinais urbanisés et indonésianisés qui fournissent le gros du public assistant au Festival des Arts. Seuls en effet les membres les plus mobiles de la société balinaise, ceux qui sont déjà coupés de leurs racines rurales, peuvent se reconnaître dans cette image destinée à représenter la culture balinaise sur la scène nationale. Mais dans la mesure où cette version autorisée de l’identité balinaise, élaborée à Denpasar, est diffusée dans les villages – notamment par l’intermédiaire des programmes culturels de la télévision indonésienne –, elle finit par être reconnue comme sienne par la population rurale de l’île (Picard 1996b).

Le développement du tourisme et ses problèmes à la fin de l’Ordre nouveau

  • 16 Entre 1970 et 1980, les entrées annuelles de visiteurs étrangers passaient d’à peine 10 000 à quelq (...)
  • 17 Ida Bagus Oka s’est vu affublé du pseudonyme « Ida Bagus OK » pour sa propension à avaliser tous le (...)

38Si Bali est devenue une destination touristique internationale au début des années 1970, ce n’est que vers la fin des années 1980 que le développement du tourisme est passé à la vitesse supérieure, en raison des initiatives prises par le gouvernement indonésien dans le cadre d’un programme de relance des exportations, après que la chute de prix des produits pétroliers ait réduit dangereusement les recettes en devises du pays 16. Les principales chaînes hôtelières internationales se sont implantées dans l’île, en association avec des conglomérats indonésiens généralement liés à la famille Suharto. À partir de 1988, le nouveau gouverneur de Bali, Ida Bagus Oka (1988-1998), a délibérément remisé les tentatives de régulation de son prédécesseur en ouvrant largement Bali aux investissements allogènes et en créant 15 « zones touristiques » (kawasan wisata) – devenues 21 en 1993, couvrant un quart de la superficie totale de l’île 17. Les projets d’aménagement touristique ont accru les besoins en main-d’oeuvre bon marché et provoqué un afflux de migrants indonésiens originaires des îles voisines de Java, Madura et Lombok. Ces travailleurs acceptent en effet des salaires inférieurs à ceux des Balinais et de surcroît ils n’ont pas, contrairement à ces derniers, la mauvaise habitude de s’absenter inopinément pour participer à de perpétuelles cérémonies.

39Il est incontestable que le tourisme a été le principal moteur de la croissance économique spectaculaire qu’à connue Bali, dont le revenu moyen par habitant est devenu l’un des plus élevés d’Indonésie. À la fin de l’Ordre nouveau, avec les activités qu’il a engendrées, comme l’artisanat, la confection et les petites industries familiales, le tourisme contribuait pour les deux tiers au produit domestique brut de la province tout en absorbant plus de la moitié de la main-d’œuvre employée. Mais ce résultat enviable a un prix. D’abord une certaine marginalisation des Balinais, qui se sont vus progressivement expropriés de la conduite de leur économie et dépossédés de leurs terres par les investisseurs indonésiens et étrangers. Ensuite une distribution très inégale des revenus du tourisme, tant au sein de la population qu’entre les différents départements. C’est ainsi que le sud de l’île, où se trouvent la capitale, l’aéroport et les principales stations balnéaires, reçoit une part disproportionnée de la manne touristique.

40Dès le début des années 1990, des leaders d’opinion balinais se sont mobilisés contre le pillage des ressources naturelles et culturelles de leur île (Suasta et Connor 1999). Ils ont notamment protesté contre de grands projets d’aménagement touristique pilotés par l’élite du pouvoir à Jakarta en partenariat avec des investisseurs étrangers (Aditjondro 1995) – le Garuda Wisnu Kencana sur la péninsule de Bukit, le Bali Nirwana Resort à Tanah Lot, le Bali Turtle Island Development sur l’île de Serangan, le Bali Pecatu Indah Resort sur la côte ouest de Bukit et l’exploitation de la plage de Padanggalak, pour ne nommer que les plus marquants. Toute forme d’opposition politique étant interdite par le gouvernement, ces projets ont été contestés en raison des dommages qu’ils infligeaient à l’environnement – quand ce n’était pas au nom de l’intégrité culturelle ou religieuse de Bali (Warren 1998).

41Le fait est qu’en raison d’une pression démographique excessive, encore aggravée par l’absence de planification et de contrôle, la spéculation et la corruption se sont généralisées. L’environnement s’est dégradé à mesure que l’urbanisation sauvage bétonnait les rizières et les plages. L’érosion du littoral est devenue préoccupante et l’eau potable est venue à manquer. Sa pollution s’aggrave, tout comme celle de l’air, tandis que les ordures s’accumulent dans des décharges saturées, quand elles n’obstruent pas les rivières. Les infrastructures sont notoirement inadéquates et les principaux axes routiers sont de plus en plus encombrés. Peut-être plus grave encore est la conversion de la terre en marchandise. Son aliénation suscite des tensions au sein des familles, bouleverse les structures communautaires et dépossède les Balinais de leur propriété foncière ancestrale, qui est le fondement de leur mode de vie séculaire et de leur culture traditionnelle (MacRae 2003).

La Reformasi

42La crise financière asiatique de 1997 a débouché en Indonésie sur une crise politique, qui a abouti à la démission du Président Suharto en mai 1998. La fin de l’Ordre nouveau a débloqué le jeu politique et libéré les forces centrifuges dans les régions, en ouvrant une ère de réformes (Reformasi), caractérisée par un processus de décentralisation et une réaffirmation des identités culturelles, ethniques et religieuses, sur fond de crise économique et sociale (Ardika et Darma Putra 2004, Davidson et Henley 2007). On a assisté à un double mouvement de sens contraire : d’un côté, une résurgence de traditions locales, avec un rabattement de l’agama sur l’adat, et de l’autre, un processus inverse détachant l’agama de l’adat, avec la poussée de courants réformateurs dénonçant les variantes religieuses locales comme hétérodoxes.

43Grâce au tourisme, Bali a été moins affectée par la crise que d’autres régions, dans la mesure où son insertion dans les réseaux internationaux a rendu l’économie de l’île moins dépendante des subsides de l’État (Vickers 2003). En outre, la dévaluation de la rupiah indonésienne a stimulé le tourisme et les exportations balinaises (Connor et Vickers 2003 ; Hitchcock et Darma Putra 2007, chap. 8). Mais la crise a encore accentué les écarts de revenus entre les Balinais qui ont accès à l’argent des touristes et ceux qui n’en bénéficient guère.

  • 18 Durant la campagne pour les élections législatives de juin 1999, les premières depuis la fin de l’O (...)

44Par ailleurs, Bali est restée dans une large mesure à l’écart des conflits politiques, ethniques et religieux qui se sont multipliés dans l’Archipel. Les Balinais ont tendance à créditer leur pacifisme et leur tolérance pour cet enviable résultat. En réalité, la raison en est surtout que les enjeux financiers liés au tourisme ont incité les politiciens, les militaires et les entrepreneurs concernés à protéger Bali des troubles affectant les régions voisines 18. Cela dit, Bali a connu son lot de perturbations et de violences – des conflits fonciers et statutaires pour l’essentiel, euphémisés en termes de « cas coutumiers » (kasus adat) dans les médias balinais (Warren 2000) –, mais les autorités ont pris soin de les étouffer dans l’œuf et d’éviter qu’elles ne s’ébruitent, de peur d’inquiéter les touristes. Par ailleurs, les symptômes d’anomie ne laissent pas d’alarmer les autorités, avec une prolifération inquiétante de crimes, de viols, de suicides et d’usage de drogues dures.

  • 19 Il faut encore mentionner l’importante communauté cosmopolite d’expatriés qui poursuivent l’idylle (...)

45La prospérité procurée par le tourisme a encore accru la venue à Bali de migrants indonésiens en quête d’emploi. Cette arrivée massive de prolétaires et de petits commerçants – musulmans pour la plupart – a suscité une crispation identitaire des Balinais et semé les germes d’une discrimination ethnique et religieuse dans l’île, dont la population est devenue de plus en plus hétérogène. C’est ainsi que le développement du tourisme a considérablement modifié la stratification sociale à Bali, avec l’apparition de populations allogènes aux deux extrémités de l’échelle sociale – d’un côté, une grande bourgeoisie d’affaires indonésienne et ses associés étrangers, qui contrôlent l’industrie touristique et s’en approprient la plupart des bénéfices, et de l’autre, la majorité du prolétariat employé dans les chantiers de construction et le secteur informel 19. De sorte que, tout en continuant d’être régie par la stratification traditionnelle des wangsa et des soroh, la société balinaise est devenue désormais une société de classes. Néanmoins, les tensions entre classes sociales ne sont pas formulées comme telles mais en termes simultanément ethniques et religieux. Car l’intrusion d’allochtones a suscité une exacerbation mimétique du sentiment identitaire des populations en présence – hindous indigènes versus musulmans allogènes (Couteau 2002, Hauser-Schäublin et Harnish 2014).

46Il est difficile d’obtenir des informations fiables sur l’ampleur des flux migratoires à Bali. Les données fournies par le Bureau régional du ministère des Religions renseignent sur la composition religieuse de la population dans la province. Selon cette source, la proportion de musulmans serait demeurée constante ces dernières années, aux alentours de 6 % pour l’ensemble de l’île et de 15 % pour la municipalité de Denpasar. Il y a lieu de penser que ces chiffres sont nettement sous-évalués, si l’on se fie aux résultats du recensement de 2000, qui fait état de 10 % de musulmans (et de 87 % d’hindous) à Bali et de 25 % de musulmans (et de 67 % d’hindous) à Denpasar. Selon le dernier recensement, en 2010, les hindous ne représentaient plus que 83,5 % de la population de Bali et les musulmans 13,6 % (27 % à Denpasar). Quel que soit le bienfondé de ces chiffres, il est clair que les Balinais hindous se perçoivent comme étant sur le déclin et même en passe de devenir une minorité à Denpasar. Et nombre d’entre eux accusent le ministère des Religions d’affaiblir délibérément leur position. À juste titre d’ailleurs, si l’on en juge par le fait que ses subventions aux provinces sont allouées en fonction de la proportion nationale des fidèles de chacune des religions reconnues. De sorte qu’à Bali les musulmans reçoivent neuf fois plus de subventions que les hindous. La même proportion vaut pour les enseignants chargés de l’instruction religieuse dans les écoles balinaises. Par ailleurs, il est de notoriété publique que depuis les années 1990 le ministère a augmenté ses allocations de fonds pour la construction de mosquées et autres lieux de prière islamiques à Bali, où ils se sont multipliés.

47Si l’on en croit le portrait tracé par un groupe d’intellectuels balinais, la présence de ces populations allogènes a provoqué chez leurs compatriotes « […] a feeling of insecurity which manifests itself in the growing readiness to use their own culture defensively against the ethnical and religiously others » (Ramseyer 2001 : 11). S’il n’est guère d’exemple de mesures de rétorsion à l’encontre de la bourgeoisie indonésienne ou des investisseurs étrangers, en revanche de nombreux indices témoignent de la xénophobie grandissante des Balinais à l’encontre des travailleurs immigrés (pendatang). Pour n’en donner qu’un exemple, il est de notoriété publique que des milices effectuent périodiquement des rafles et harcèlent les immigrés dont les papiers ne sont pas en règle. Les médias balinais ont tendance à attribuer à la présence des pendatang les problèmes sociaux qui se multiplient dans l’île – criminalité, prostitution, trafic de drogues, etc. Et il arrive de temps à autre que certains d’entre eux, accusés de vols ou d’autres crimes, soient tués sur place (Santikarma 2001).

  • 20 L’apparition des pecalang a été présentée comme le retour opportun à une tradition villageoise ance (...)

48Le fait est que l’affaiblissement de l’appareil d’État et son incapacité à garantir l’ordre public ont suscité l’apparition à Bali – comme ailleurs en Indonésie – de milices (pecalang), qui sont censées protéger les communautés villageoises contre les dangers qui les menacent 20. Le rôle de ces milices est devenu officiel en 2001, lorsque le gouverneur de Bali, I Dewa Made Beratha (1998-2008), a promulgué un décret sur le « village coutumier » (Peraturan Daerah Propinsi Bali n° 3 Tahun 2001 tentang Desa Pakraman), révisé en 2003, qui donne aux pecalang des pouvoirs de police en matière d’adat et d’agama, leur permettant de contrôler la présence des immigrés sur leur territoire.

49Ce décret a été rendu possible par les lois sur l’Autonomie régionale (UU 22/1999 & 25/1999 tentang Otonomi Daerah), promulguées en mai 1999 par le Président Habibie et ratifiées en janvier 2001, qui attribuent aux régions une certaine autonomie de gestion. La loi 22/1999 a abrogé la loi sur l’Administration villageoise de 1979 (UU 5/1979 tentang Pemerintahan Desa), qui avait imposé une administration uniforme pour toutes les communes d’Indonésie en enlevant aux villages la juridiction de leurs propres affaires (Warren 1990). Ce qui a eu pour conséquence de saper l’autorité du village coutumier en restreignant le champ de compétence de l’adat, en dépit du fait que l’existence des institutions coutumières est formellement reconnue par la loi indonésienne, qui garantit leur indépendance de principe à l’égard des instances administratives (Surpha 1986 ; Warren 1993, chap. 9).

50Avec cette réforme de l’administration villageoise, l’Ordre nouveau est allé nettement plus loin que le gouvernement colonial dans la mainmise de l’État sur la société, en marginalisant encore davantage l’adat, qui est devenu une réalité résiduelle. Ce traitement de l’adat témoigne de l’attitude ambivalente de l’administration indonésienne à son égard. D’un côté en effet, l’adat est reconnu comme un héritage distinctif, authentiquement indonésien, et à ce titre il doit être conservé par une nation qui s’est libérée du joug colonial ; mais d’un autre côté, les coutumes sont perçues comme une survivance archaïque indigne d’un pays moderne et dont l’hétérogénéité et le particularisme s’avèrent préjudiciables à la vocation normalisatrice de l’appareil d’État. Dès lors, l’adat n’est plus une forme de pratique communautaire vivante, mais il devient instrumentalisé à des fins politiques. Les glissements de la terminologie en vigueur à Bali sont significatifs de cette érosion de l’adat. Avant l’occupation coloniale, le village balinais était le desa, sans plus de spécification. Pour le distinguer du « village administratif » (desa dinas) instauré par les Néerlandais, il est devenu le « village coutumier » (desa adat). Enfin, avec la loi de 1979, le « village » (desa) est devenu une unité administrative indonésienne, et les attributions du desa adat ont été définies négativement comme ce qui n’est pas du ressort explicite de l’autorité administrative du desa.

51Les autorités balinaises ne sont pas restées inactives face à l’empiètement de l’administration indonésienne sur le domaine coutumier. En 1979, le gouverneur Mantra instituait le Conseil pour le développement des institutions coutumières (Majelis Pembina Lembaga Adat, MPLA), qui a entrepris de formaliser le statut du « droit coutumier » (hukum adat) et de mettre par écrit la codification des réglementations villageoises (awig-awig) (Dherana 1982, MPLA 1990). Par la suite, Mantra édictait en 1986 un règlement conférant un statut légal au desa adat, en le définissant comme une communauté régie par un même droit coutumier. Tout en renforçant la position légale de l’adat, ces diverses initiatives ont eu pour conséquence de le couper de ses sources locales pour le faire passer sous la coupe de l’autorité administrative (Schulte Nordholt 1991 ; Warren 1993, chap. 11). C’est dire que tout comme l’administration centrale, les autorités balinaises font montre d’une attitude ambivalente à l’égard de l’adat. Si en effet l’adat est au coeur de l’identité balinaise et constitue comme tel un patrimoine à sauvegarder, il n’en reste pas moins stigmatisé pour le primordialisme et l’ethno-centrisme qui le caractérisent.

  • 21 En mars 1999, des délégués balinais avaient participé à Jakarta à la fondation de l’Alliance des co (...)
  • 22 À la différence du mot adat, qui pâtit d’une connotation à la fois islamique et coloniale, le terme (...)

52Les lois sur l’autonomie régionale ont ouvert la voie d’une révision des relations entre adat et dinas, en procurant aux Balinais la possibilité de restaurer les prérogatives traditionnelles de leur desa adat, qui avaient été indûment confisquées par l’État 21. Tel était l’objectif du décret de 2001 sur le village coutumier, qui lui restitue la responsabilité de « gérer ses propres affaires » (berhak mengurus rumah tangganya sendiri) en tant qu’il constitue une « communauté de droit coutumier » (kesatuan masyarakat hukum adat) (Surpha 2002 ; Warren 2007 ; Ramstedt 2009, 2012 ; Hauser-Schäublin 2011, 2013). Et dans le but de conférer au village coutumier nouvellement rétabli dans ses droits une saveur plus spécifiquement balinaise, son nom a été modifié – le desa adat est devenu le desa pakraman 22. Le décret instituant le desa pakraman le définit comme une « communauté religieuse hindoue » (masyarakat umat Hindu), caractérisée par la présence sur son territoire des trois temples du village (kahyangan tiga). L’autorité est conférée à l’assemblée villageoise (paruman desa), placée sous l’égide du Conseil suprême des villages coutumiers (Majelis Utama Desa Pakraman, MUDP), qui a la haute main sur les questions relatives à l’adat dans les 1535 desa pakraman de Bali, en coopération avec le gouverneur.

  • 23 On retrouve ici la terminologie des Tri Hita Karana, dont les traditionalistes se sont emparés pour (...)

53Ce décret, qui conçoit le desa pakraman comme une unité socialement et religieusement homogène, en fait l’« ultime bastion de la culture balinaise » (benteng terakhir pertahanan kebudayaan Bali), en lui assignant notamment pour mission de contrôler et de limiter l’établissement d’immigrés indonésiens sur son territoire. Sa promulgation a suscité nombre de controverses, qui témoignent des difficultés éprouvées par les Balinais confrontés à l’hétérogénéité croissante de leur société. Tandis que certains réprouvent la discrimination exercée par l’adat à l’encontre des populations immigrées, d’autres font valoir qu’il est plus contraignant pour les Balinais que pour les pendatang. Ceux-ci ne sont en effet soumis qu’aux obligations territoriales (palemahan) et sociales (pawongan) attachées à la résidence dans un village, tandis que les Balinais doivent remplir également leurs obligations religieuses (parhyangan) à l’égard des dieux considérés comme les propriétaires légitimes du desa, obligations nettement plus exigeantes en termes de temps tout comme d’argent 23. Plus généralement, alors que les hindous modernistes aspirent à universaliser la religion en la soustrayant à l’emprise de la tradition, le décret sur le desa pakraman rattache explicitement l’agama Hindu à l’adat Bali en faisant obligation aux Balinais hindous de se soumettre aux réglementations coutumières locales. Par ailleurs, les problèmes d’articulation entre village coutumier et village administratif n’ont pas été résolus par ce décret, qui ne mentionne même pas le desa dinas, dont certains leaders d’opinion balinais avaient réclamé l’abolition pure et simple dans le but d’en revenir à la situation censée prévaloir avant les interférences de l’administration coloniale.

54Cela étant, l’autonomie régionale ne devait pas seulement permettre de restaurer le village coutumier et de contrôler la venue de migrants dans l’île, car les autorités balinaises espéraient pouvoir mettre à profit les nouvelles lois pour maîtriser le développement du tourisme et s’approprier une plus large part de ses revenus. Mais il s’est avéré que l’autonomie était déférée non pas aux provinces, mais aux départements (kabupaten) et aux municipalités (kota). De crainte qu’un réel transfert d’autorité aux provinces n’incite certaines d’entre elles à se séparer de Jakarta, il ne leur était concédé qu’un vague rôle de médiation entre les départements. La situation était d’autant plus confuse concernant le tourisme qu’il n’était pas même mentionné parmi les secteurs d’activité régis par les lois sur l’autonomie régionale.

55Dès que ces lois ont été promulguées, les autorités provinciales ont réagi en réclamant pour Bali une « autonomie spéciale » (otonomi khusus), dévolue à la province dans son entier plutôt qu’aux départements qui la composent. Elles ont pour ce faire mis l’accent sur les intérêts distinctifs de la société balinaise tout en cherchant à réduire la diversité en son sein. L’argumentaire qu’elles ont élaboré à l’appui de leur demande est double (Picard 2005).

56Il est souligné tout d’abord que Bali est une petite île et que ses ressources naturelles sont limitées. En ce sens, il s’agit d’une unité géographique, qui se trouve être la principale destination touristique de l’Indonésie et qui doit donc être gérée de façon holistique. Mais, d’un point de vue administratif, Bali est divisée en huit départements et une municipalité. Seuls les départements de Badung et Gianyar, ainsi que la municipalité de Denpasar, tirent un revenu adéquat du tourisme. Avec une autonomie attribuée aux départements, la distribution inégale des revenus du tourisme n’allait pas manquer d’inciter chaque département à surenchérir pour attirer les investissements et multiplier les attractions touristiques sur leur territoire. Ce qui ne pourrait qu’accentuer les déséquilibres régionaux, aggraver les tensions entre départements et endommager encore davantage l’environnement.

  • 24 « Bali adalah satu kesatuan agama, adat dan budaya [...] Bila Bali memang sudah menjadi daerah khus (...)

57Plus intéressant est le fait que les leaders d’opinion balinais ont réclamé un statut d’autonomie spéciale pour Bali en référence à leur « balinité » (Kebalian). C’est ainsi qu’on pouvait lire en 1999 dans la presse balinaise des déclarations de ce genre : « Bali est une unité de religion, de tradition et de culture [...] Lorsque Bali aura acquis le statut d’autonomie spéciale, la province possédera les pleins droits pour se gouverner elle-même. Y compris celui de manifester sa balinité » 24. Et les Balinais de souligner que si Aceh a pu obtenir une autonomie spéciale au nom de l’islam, Bali devrait obtenir le même statut au nom de l’hindouisme. Comme l’écrit à ce sujet l’activiste balinais Degung Santikarma : « “Bali” is imagined to be an entity with clear boundaries which exists in a certain space (the island of Bali), is inherently linked to a certain language (Balinese), a certain way of life (adat Bali or Balinese custom), and a certain religion (Balinese Hinduism). All Balinese are, by extension, thought to share this culture and to be willing participants in the project of caring for it » (Santikarma 2001 : 31).

58Malgré un intense lobbying des députés balinais à Jakarta, la demande d’autonomie spéciale pour Bali n’a pas été accordée, bloquée qu’elle était par le gouvernement indonésien et sabotée en sous-main par les administrations départementales, avides d’étendre leurs prérogatives au détriment de Denpasar. Depuis lors, la faiblesse des autorités provinciales est patente, non plus seulement vis-à-vis de Jakarta mais également vis-à-vis des départements, au point de susciter la crainte d’une désintégration de Bali. Les leaders d’opinion à Denpasar s’inquiètent de ce que chaque préfet (bupati) en vient à se prendre pour un « petit raja », renvoyant à la situation qui prévalait lorsque l’île était morcelée entre des royaumes belliqueux, avant que les troupes coloniales ne mettent un terme à leurs guerres fratricides en soumettant l’ensemble de l’île.

  • 25 Pour parer à cette menace, en 2004 le gouverneur a rendu obligatoire l’enseignement du balinais dan (...)

59La crainte d’une désintégration de Bali est d’autant plus forte que la fin de l’Ordre nouveau a stimulé la radicalisation de l’islam politique. Ce danger a suscité une prolifération de nouvelles organisations politiques et religieuses, ainsi qu’un foisonnement de publications qui témoignent du malaise identitaire des Balinais, inquiets de l’avenir de leur île et de sa place dans l’ensemble indonésien à l’ère de la Reformasi. Parmi ces publications, on relève un afflux de magazines et de journaux traitant de questions relatives à la « balinité ». Certains sont rédigés en balinais (Kulkul, Buratwangi, Canang Sari…), une initiative assez inédite, qui révèle que la langue vernaculaire est perçue comme étant menacée de disparition au profit de l’indonésien et de l’anglais 25. Mais même les publications en indonésien, telles que Bali Aga ou Sarad, visent un lectorat strictement balinais, enclin à se replier sur ses particularismes.

  • 26 Nommée vice-présidente, Megawati a fini par remplacer Wahid, destitué en 2001 en raison de sa santé (...)

60La pression islamique a pris un tour aigu en octobre 1998, à la suite des remarques provocatrices d’un ministre du Président Habibie, A.M. Sjaefuddin. Celui-ci avait déclaré dans un quotidien islamique que Megawati Sukarnoputri, la fille de Sukarno, candidate favorite des Balinais aux élections de 1999, n’était pas digne de concourir pour la présidence car elle n’était pas musulmane mais hindoue. Il faisait allusion au fait que Megawati – dont la grand-mère maternelle était balinaise – avait coutume de prier dans les temples lors de ses visites à Bali. Cette insulte à leur identité religieuse a suscité une protestation vigoureuse des Balinais et entraîné des manifestations massives dans l’île. Un comité d’activistes hindous s’est formé, qui menaçait de se battre pour l’indépendance de Bali (Bali Merdeka) tant que Sjaefuddin n’aurait pas présenté sa démission. La tension a fini par retomber, en dépit du fait que le ministre soit resté à son poste. Mais l’atmosphère s’est à nouveau enflammée en octobre 1999, lorsque Megawati a dû céder la présidence de la République à Abdurrahman Wahid 26. L’échec de leur candidate a déclenché des émeutes à Bali, qui ont visé tout particulièrement les immigrés musulmans. Depuis lors, si l’idée de l’indépendance de Bali a perdu de son actualité, en revanche le projet ethno-nationaliste de « Bali pour les Balinais » a fait son chemin (Vickers 2002 ; Couteau 2002, 2003).

L’attentat de Kuta

61C’est donc dans le contexte d’une situation déjà tendue que les Balinais ont été frappés par un attentat terroriste le 12 octobre 2002. Une bombe a explosé un samedi soir dans un café à la mode de la station balnéaire de Kuta, suivie quelques secondes plus tard par l’explosion d’un véhicule garé devant une boite de nuit voisine. On a dénombré plus de 200 morts – des touristes pour la plupart, mais aussi des Indonésiens – et des centaines de blessés, sans compter d’importants dégâts matériels.

62La première réaction des Balinais a été un sentiment de colère à l’encontre des coupables de cette agression. Puis est venu le temps de l’introspection (mulat sarira) et l’expression d’un certain sentiment de culpabilité. Assurément les Balinais avaient dû négliger leurs obligations religieuses pour encourir ainsi le courroux de leurs dieux. Dans leur course effrénée aux dollars des touristes, ils avaient laissé se répandre des pratiques que la morale et la religion réprouvent – drogue, prostitution, pédophilie –, particulièrement en évidence à Kuta. Il est troublant de constater que ce jugement n’est pas si différent du mépris exprimé par les auteurs de l’attentat à l’encontre du comportement jugé immoral des touristes à Bali. Témoin la réaction d’une célèbre médium et psychiatre balinaise, Luh Ketut Suryani, qui attribuait à l’influence pernicieuse des touristes la pollution de son île par ces vices foncièrement étrangers aux Balinais. Elle a notamment déclaré : « La destruction est arrivée parce que les Balinais ont oublié leur balinité » (Kehancuran terjadi karena orang Bali telah melupakan Kebalian mereka) (Sarad n° 32, novembre 2002 : 24).

63Dans leur ensemble, les Balinais ont réagi à l’attentat de la façon qui leur était la plus familière, en redoublant de ferveur religieuse. Dès le lendemain, des rites et des prières collectives étaient organisés, tant par des associations privées que par le gouvernement provincial. Ces manifestations de ferveur religieuse ont culminé le 15 novembre, en présence des télévisions du monde entier, avec une cérémonie grandiose (Pamarisuddha Karipubhaya), destinée à purifier le site du carnage de toute trace de pollution (leteh) et à restaurer l’ordre cosmique mis à mal par la dévastation en libérant les âmes des défunts de leurs attaches terrestres. Avec cette cérémonie de purification, les Balinais sont parvenus à exorciser le traumatisme de l’attentat en l’intégrant dans leurs propres cadres de référence. À leurs yeux, si l’on veut pouvoir résoudre les problèmes dans leurs conséquences matérielles (sekala), il faut d’abord les traiter dans leurs dimensions spirituelles (niskala). Pour les Balinais, en effet, le rite est un véritable travail (karya) sur le monde, d’où s’ensuivent nécessairement des résultats tangibles (Couteau 2003).

64Pour autant, si cette cérémonie avait apaisé les Balinais et pacifié leurs dieux, elle n’avait guère résolu les problèmes engendrés par l’attentat, à savoir la ruine d’une économie fondée sur le tourisme et la grave crise sociale qui en est résultée. Dans les jours qui ont suivi l’événement des milliers de touristes ont fui Bali et durant de longs mois l’activité touristique a tourné au ralenti. Mais l’attentat n’a pas seulement ruiné l’économie balinaise, il a aussi convaincu les Balinais qu’ils devaient se défendre contre les dangers qui les menaçaient. Le sentiment d’insécurité causé par la précarité de leur situation a aiguisé le sens de leur identité en tant que minorité ethnique et religieuse au sein de l’État-nation indonésien.

  • 27 « Yang paling penting dilakukan orang Bali sekarang ini adalah mengisolasi Pulau Bali […] dari hing (...)

65Leur riposte initale fut de vouloir se couper de l’Indonésie. C’est ainsi qu’un influent intellectuel hindou, Putu Setia, le fondateur du Forum des intellectuels hindous d’Indonésie (Forum Cendekiawan Hindu Indonesia), reflétait l’état d’esprit de ses compatriotres en écrivant dans l’hebdomadaire indonésien Tempo quelques jours après l’attentat : « Le plus important pour les Balinais est d’isoler l’île de Bali […] du tumulte et des obscénités de la politique indonésienne »27.

66Dans ces conditions, on aurait pu craindre une explosion de vengeances de la part de Balinais contre les musulmans établis dans leur île, dès lors qu’il s’est avéré que les auteurs de l’attentat se réclamaient de l’islam. Le fait qu’il n’en ait rien été, à de rares exceptions près, est à mettre au compte d’une série de facteurs. Tout d’abord, même s’il y avait des Balinais parmi les victimes indonésiennes, aucun n’était originaire de Kuta. Et surtout, les édifices religieux alentour n’ont pas été endommagés. Si bien que les Balinais de Kuta n’ont pas vraiment perçu l’attentat comme étant dirigé contre eux mais contre les touristes étrangers. En outre, non seulement il y avait de nombreux musulmans parmi les victimes, mais l’un des premiers groupes de volontaires arrivés sur les lieux pour secourir les blessés était une association d’entraide musulmane. Enfin, les principales organisations musulmanes indonésiennes ont été unanimes à condamner l’attentat (Couteau 2003).

  • 28 Fort de ce succès, Made Mangku Pastika deviendra gouverneur de Bali lors des premières élections po (...)

67Dès le lendemain de l’évènement, des leaders religieux de toutes confessions, réunis dans le bureau du gouverneur avec des fonctionnaires et des policiers, ont lancé un appel à la population, en adjurant les Balinais de ne pas chercher à se venger et de préserver l’unité de l’île. De leur côté, les médias balinais, visiblement soucieux d’éviter les conflits intercommunautaires, ont manifesté une certaine réserve. Et dans les semaines qui ont suivi, des veillées de prières et des cérémonies écumémiques ont permis d’épancher les émotions et de renforcer les liens entre les différentes communautés. Il faut souligner en outre la surprenante efficacité de la police indonésienne, dirigée par un Balinais (I Made Mangku Pastika) 28 et assistée par des experts internationaux. Le fait que la plupart des coupables aient pu être arrêtés en un temps record a certainement contribué à apaiser les tensions. Enfin, et c’est sans doute le facteur déterminant, la plupart des Balinais étaient bien conscients que le moindre conflit ne pourrait qu’aggraver la situation, en dissuadant pour de bon les touristes de revenir à Bali. Ceci surtout à un moment où Bali était le centre d’attention des médias internationaux (Anggraeni 2003). Cela dit, des mesures discriminatoires ont été prises à l’encontre des populations immigrées. Les autorités provinciales ont réservé l’accès de Bali aux migrants indonésiens pouvant faire la preuve d’un emploi et d’un revenu sur place et leur ont imposé un permis de séjour coûteux. Cependant, après quelques mois la vigilance des autorités d’immigration s’est visiblement relâchée.

68Entretemps, diverses mesures d’assistance ont été prises pour venir en aide aux Balinais et redresser leur économie. Ainsi un « Bali Tourism Recovery Committee » a été formé à Jakarta par des représentants du gouvernement et des milieux d’affaires, qui ont concocté le slogan « Bali For The World ». Ils sont venus à Bali avec de gros moyens mais une médiocre connaissance des problèmes qui se posaient sur place. Des vedettes des médias et du monde du spectacle ont organisé diverses manifestations promotionnelles dans l’île. Toutes ces manifestations ont surtout irrité les intellectuels balinais, qui ont accusé leurs promoteurs de chercher à se faire de la publicité au lieu d’aider réellement les Balinais. Et ils ont fortement objecté au slogan « Bali For The World », qu’ils ont interprété comme une incitation à brader Bali aux touristes. Pour eux, le slogan approprié aurait dû être « The World For Bali » (Wedakarna 2002, Darma Putra 2004a : 217-220).

69Par ailleurs, un certain nombre d’observateurs balinais ont estimé que l’effondrement de l’industrie touristique était une opportunité bienvenue pour réévaluer le développement de l’île et réviser ses priorités. Ils ont préconisé de mettre en oeuvre un tourisme respectueux de l’environnement et qui profite vraiment aux Balinais. Ils ont également plaidé en faveur d’un développement économique plus équilibré, faisant une large place à l’agriculture et à l’artisanat plutôt que de dépendre trop exclusivement du tourisme. Mais leur plaidoyer est resté lettre morte.

  • 29 Après un effondrement brutal, le tourisme a repris de plus belle à partir de 2004, jusqu’à ce que B (...)

70En octobre 2003, un rapport était publié par la Banque mondiale, le PNUD et l’US Aid, pour faire le point sur la situation de l’économie balinaise un an après l’attentat (UNDP/World Bank 2003). Le rapport a établi que la crise économique qui affectait Bali était plus sévère et plus durable qu’on l’avait cru au départ. Les revenus avaient diminué de 40 %, tandis que 30 % des Balinais avaient perdu leur emploi. La plupart d’entre eux étaient retournés dans leur village d’origine, où ils sont devenus dépendants de leur famille. Certains ont tenté de revenir au travail de la terre, ce qui s’est avéré très difficile pour ceux qui avaient connu la facilité d’un emploi dans le tourisme. D’autant que les parcelles cultivables sont généralement trop réduites pour pouvoir accueillir de la main d’oeuvre supplémentaire. Surtout, le rapport déplorait que la crise n’ait pas débouché sur une réévaluation des priorités économiques de Bali. Les appels à promouvoir un tourisme durable et équitable avaient été vite oubliés. L’objectif du plan de relance mis en oeuvre par le gouvernement était de faire revenir le plus grand nombre possible de touristes 29. À l’inverse, le rapport préconisait de développer l’artisanat et l’agriculture, pour éviter que l’économie balinaise ne soit totalement dépendante du tourisme.

71Au moment où les experts internationaux se penchaient sur la crise économique et sociale de Bali et sur les moyens d’en sortir, un groupe de leaders d’opinion balinais étaient en train de formuler leurs propres vues sur la façon dont les Balinais devaient faire face à la crise.

« Bali debout » (Ajeg Bali)

  • 30 Ajeg est un mot balinais difficile à rendre en français, qui combine l’idée de résistance et de dét (...)
  • 31 ABG Satria Naradha est le fils de Ketut Nadha, le fondateur du quotidien Suara Indonesia en 1948, q (...)

72Le 1er août 2003, le Bali Post, le principal quotidien balinais, organisait dans un grand hôtel de l’île une conférence intitulée « Stratégie pour remettre Bali debout » (« Strategi Menuju Ajeg Bali »30. Les actes de cette conférence ont ensuite fait l’objet d’une édition spéciale du Bali Post pour célébrer le 55e anniversaire de sa fondation. Et en janvier 2004, ils ont été publiés dans un livre sous la direction du rédacteur en chef et propriétaire du Bali Post, ABG Satria Naradha 31, accompagnés d’une série d’essais par d’éminents intellectuels balinais (Satria Naradha 2004, Putra 2004b).

73Aux dires de Satria Naradha, la « stratégie » Ajeg Bali a pour objectif de défendre et de préserver l’identité, la culture et l’environnement de Bali. Le problème est que les Balinais ont oublié leur balinité (Kebalian), « qui est fondée sur la religion, la tradition et la culture » (berdasarkan agama, adat dan budaya). La situation critique de Bali n’est pas due seulement à l’attentat, mais également au fait que les Balinais ont perdu le contrôle de leur île, qui est surchargée de constructions, envahie par les immigrés, exploitée par les investisseurs étrangers, colonisée par Jakarta et menacée par l’islam. Aujourd’hui, Bali est au bord de la destruction (kehancuran) et les Balinais sont en train de devenir des étrangers sur leur propre terre (orang Bali merasa terasing di tanahnya sendiri). Bref, Bali doit être sauvée (Bali harus diselamatkan). Dans cette situation critique, Ajeg Bali a pour objectif de « préserver la culture balinaise, afin que Bali ne perde pas sa balinité » (melestarikan kebudayaan Bali agar Bali tidak kehilangan identitas Kebaliannya).

  • 32 C’est ainsi par exemple que lors de l’élection présidentielle de 2004, on pouvait lire sur des bann (...)

74Même s’il paraît difficile aux Balinais de s’accorder sur l’acception et sur les implications de la stratégie Ajeg Bali, il est manifeste que ce nouveau slogan s’est rapidement avéré incontournable, et on l’a retrouvé immanquablement dans tout discours traitant de Bali et de son devenir. On le rencontre non seulement dans les articles du Bali Post et les émissions de radio et de télévision du groupe de Satria Naradha, mais également dans des colloques, des évènements publics et des réunions électorales 32.

75Il est clair que Satria Naradha avait des visées politiques en lançant sa campagne Ajeg Bali. Il était motivé non seulement par la situation critique de Bali après l’attentat, mais également par sa fragmentation politique exacerbée par l’autonomie régionale. Dans le but de renforcer l’unité balinaise, il a invité les membres influents de l’élite politique indonésienne à signer des inscriptions sur plaque de marbre (prasasti) avalisant la stratégie Ajeg Bali : « Dans un esprit d’union et d’unité nous remettons Bali debout » (Dengan Semangat Persatuan dan Kesatuan Mari Kita Ajegkan Bali). Il a ainsi obtenu les signatures du président de la République, de ministres indonésiens, du gouverneur de Bali et des préfets balinais. Ce faisant, il reprenait à son compte une ancienne pratique royale, qui avait été annexée par Suharto pour commémorer les évènements officiels. Ces plaques sont à présent scellées sur la façade du quartier général du groupe Bali Post, un édifice de proportions staliniennes construit à grands frais dans la banlieue de Denpasar.

76Le 16 août 2005, Satria Naradha fondait l’« Institut d’études stratégiques pour remettre Bali debout » (Lembaga Kajian Strategis Ajeg Bali), dans le but de solliciter les contributions des intellectuels balinais désireux d’oeuvrer au redressement de Bali. Le nouvel institut fut inauguré le 8 octobre 2005, quelques jours après le second attentat islamiste, lors d’un séminaire intitulé « Défis et opportunités de Bali debout à l’ère globale » (Tantangan dan Peluang Ajeg Bali dalam Era Global).

77À première vue, Ajeg Bali apparaît comme une simple continuation des discours de la balinité et du tourisme culturel sous une nouvelle mouture (Allen et Palermo 2005). Et de fait, le mot balinais ajeg dénote l’idée de constance et de permanence, tout comme le mot lestari en indonésien, ce qui rapproche le slogan Ajeg Bali du mot d’ordre de « préservation culturelle » (pelestarian budaya), qui faisait florès du temps de l’Ordre nouveau.

  • 33 Il est significatif que dans le discours du tourisme culturel l’île de Bali était volontiers décrit (...)

78Mais à l’examen Ajeg Bali diffère à plusieurs égards des précédentes affirmations identitaires balinaises. Tout d’abord, depuis l’attentat les Balinais sont sur la défensive. Ils se perçoivent comme une citadelle assiégée de toutes parts – la mondialisation, le tourisme, Jakarta, les immigrés, l’islam, le terrorisme, etc. Cette agression a exacerbé le sentiment de leur vulnérabilité en tant que minorité ethnique et religieuse au sein de l’État-nation indonésien. De fait, les Balinais n’ont pas seulement été frappés au portefeuille, mais ils se sont sentis insultés dans leur honneur, sinon même dans leur virilité 33. L’attentat a avivé chez eux un sentiment très fort qu’on appelle en balinais jengah, qui est un mélange d’humiliation et de colère. D’où le caractère à la fois défensif et belliqueux de leur nouvelle posture identitaire, nettement plus exclusive que la formulation de la balinité en termes de Kebalian. Alors que le discours de Kebalian se voulait essentiellement descriptif, celui d’Ajeg Bali se veut performatif.

79Par ailleurs, Ajeg Bali est beaucoup plus controversé que les slogans qui l’ont précédé. Car même si la formule du tourisme culturel ne s’est pas avérée à la hauteur des attentes de ses initiateurs, le discours idéologique qu’elle a inspiré est toujours approuvé par la plupart des Balinais. La preuve en est que lorsque le développement du tourisme s’est vu contesté dans les années 1990, c’était précisément au nom du tourisme culturel. Tandis que la campagne Ajeg Bali, en dépit de l’intention déclarée de Satria Naradha enjoignant aux Balinais de resserrer leurs rangs face aux dangers qui les menacent de l’extérieur, a suscité scepticisme et critiques dans l’île (Allen et Palermo 2005).

  • 34 En Indonésie, les problèmes sociaux ont tendance à être abordés comme des problèmes moraux. De là u (...)

80Pour un certain nombre d’observateurs, Ajeg Bali n’est jamais qu’un slogan parmi d’autres, une sorte de mantra auquel les leaders d’opinion balinais sont censés déférer 34. Qui plus est, la formule est suffisamment vague pour se prêter à des interprétations divergentes. Pour certains, il s’agit d’une affirmation d’identité ethnique et culturelle ; pour d’autres, c’est un filtre destiné à sélectionner parmi les influences étrangères celles qui sont conformes aux valeurs balinaises ; pour d’autres encore, c’est l’espoir que Bali redevienne un lieu sûr et prospère avec le retour des touristes ; sans oublier l’objectif de contrôler la venue des migrants indonésiens dans l’île. Quoi qu’il en soit, il est possible de distinguer deux dimensions dans la réaction ethno-centriste dont témoigne le mouvement Ajeg Bali – une composante primordialiste devant l’envahissement de leur île par des non-Balinais, mais également une composante instrumentaliste en vue de résister à la concurrence économique des immigrés (Putra 2004a : 227, Ari Dwipayana 2005 : 10, Schulte Nordholt 2007 : 60).

  • 35 À ce sujet, les promoteurs d’Ajeg Bali ne manquent jamais d’énoncer le dicton : « Les Balinais vend (...)

81Les sceptiques font remarquer que l’intention affichée de protéger la culture balinaise n’a débouché sur aucune mesure tangible. Le fait est qu’en dehors d’un certain nombre de séminaires – dont l’un intitulé précisément « Ajeg Bali, entre le slogan et la mise en oeuvre » (Ajeg Bali, antara Slogan dan Implementasi) –, la soit-disant « stratégie » a peu de résultats à son actif. Outre des compétitions entre les enfants des écoles et des prix attribués à des instituteurs méritants, la principale mesure pratique a été le lancement en 2005 d’une coopérative (Koperasi Krama Bali), destinée à renforcer la position économique des Balinais en leur accordant des crédits à taux réduit. Grâce à ces crédits, on espère que les Balinais ne seront plus tentés de vendre leurs terres aux étrangers 35.

  • 36 Un dossier du magazine Sarad a été consacré à un débat sur Ajeg Bali, qui a réuni notamment Ketut S (...)

82Pour ce qui des critiques, elles proviennent de deux bords opposés, ce qui montre bien l’ambivalence d’Ajeg Bali. Les intellectuels progressistes reprochent à ses promoteurs de chercher à figer la société balinaise en préservant des coutumes et des valeurs périmées, dans le but de conforter les privilèges des élites traditionnelles, qui ont été mis à mal par les réformes de ces dernières années 36. Ils y voient un retour à la politique coloniale de balinisation, qu’ils dénoncent comme une tentative de faire de Bali un « musée vivant », à seule fin de séduire les touristes. Ils rappellent que la politique de Baliseering était rejetée par le mouvement progressiste Surya Kanta, dont les inspirateurs voulaient préparer leurs compatriotes aux bienfaits du progrès. Et ils soulignent qu’en prônant la stabilité sociale et le conservatisme culturel, Ajeg Bali cherche à étouffer les voix dissidentes, en accusant ses opposants de troubler l’image paradisiaque de Bali diffusée par la promotion touristique.

83Selon ces critiques, le problème auquel sont confrontés les Balinais n’est pas une question de préservation – comme si Bali était d’ores et déjà « debout » et devait être maintenue en l’état. Il s’agit au contraire de transformer les Balinais, afin qu’ils soient mieux armés pour répondre au défis posés par la mondialisation. Au lieu de se plaindre des travailleurs immigrés et des investisseurs étrangers, qui s’emparent de l’industrie touristique et s’approprient ses revenus, les Balinais doivent acquérir les compétences professionnelles qui leur font défaut, de façon à pouvoir rivaliser avec leurs concurrents. Faute de quoi, ils seront marginalisés et deviendront effectivement des étrangers dans leur île.

84En outre, ces mêmes critiques dénoncent la vision idéalisée de Bali comme une société harmonieuse et solidaire menacée du dehors, vision qui est non seulement illusoire mais néfaste. Ils y voient une idéologie xénophobe, qui flatte un primordialisme ethnique en érigeant des barrières entre Balinais et non-Balinais, tout en attisant un fondamentalisme hindou en réponse aux pressions islamiques. Cette posture protectionniste est illusoire, car le danger pour les Balinais ne provient pas du dehors mais bien de l’intérieur même de leur société. Témoin les troubles sociaux opposant des Balinais à d’autres Balinais – plutôt qu’aux immigrés –, qui ont connu une augmentation spectaculaire depuis la fin de l’Ordre nouveau. C’est ainsi que le magazine Sarad a recensé en 2003 près d’une centaine de conflits violents entre Balinais depuis 1997, la plupart en rapport avec des litiges de droit coutumier, d’autres entre partis politiques ou entre bandes de jeunes (Sarad n° 44, décembre 2003).

  • 37 On y trouve des interventions de Putu Setia, Ketut Wiana et Made Titib. Cf. également Titib (2005).

85Alors que les intellectuels progressistes associent Ajeg Bali à la montée d’un fondamentalisme hindou, les réformateurs religieux pour leur part accusent ses initiateurs de promouvoir une identité culturelle et ethnique au détriment de l’hindouisme. C’est dans cette perspective que le magazine hindou Raditya consacrait en décembre 2004 un dossier à la question : « Ajeg Bali ou Ajeg Hindu » (Raditya n° 89, décembre 2004) 37. Selon son rédacteur en chef, Putu Setia, si l’objectif est de préserver et de promouvoir la culture balinaise, alors les Balinais musulmans et chrétiens sont tout aussi concernés que les Balinais hindous. Et si tel est le cas, Bali est condamnée à connaître le sort de Java après la chute de Majapahit sous la pression de l’islam, lorsque les Javanais ont conservé leur culture tout en abandonnant leur religion. Si en revanche l’objectif est de freiner la venue d’immigrants musulmans et de limiter la construction de mosquées dans l’île, le mot d’ordre à promouvoir doit être Ajeg Hindu. Tant que l’hindouisme sera « debout » à Bali, la culture balinaise sera « debout » elle aussi (sepanjang agama Hindu masih ajeg di Bali maka kebudayaan Bali akan tetap ajeg), car la culture balinaise prend sa source dans l’hindouisme (kebudayaan Bali bersumber dari agama Hindu). Bref, pour les fondamentalistes hindous, c’est la religion et non la culture ou la tradition qui est l’ultime garant de l’identité balinaise.

86Les critiques contradictoires suscitées par le slogan Ajeg Bali attestent la désintégration de la balinité, tiraillée qu’elle est entre adat et agama, entre appartenance ethnique et affiliation religieuse. Tandis que les intellectuels progressistes s’efforcent d’adapter leur société aux défis d’un monde globalisé, les fondamentalistes hindous s’affairent à inventer une religion universelle conforme à leur vision idéalisée de l’Inde védique. Pendant ce temps, la plupart des Balinais sont enclins à chercher refuge dans l’idéal mythifié de leur communauté villageoise. Dans la mesure où ce qui distingue les Balinais comme une minorité religieuse n’est plus leur propriété exclusive, et alors que leur identité religieuse est controversée, on conçoit qu’en réponse à une agression venue du dehors ils se réfugient dans ce qui leur appartient en propre, leur identité ethnique – à savoir, non pas l’agama Hindu, mais l’adat Bali.

La poldérisation de la baie de Benoa

87Comme tous les slogans, avec le temps Ajeg Bali a fini par épuiser son pouvoir d’attraction et un nouveau cri de ralliement est venu prendre sa place : Bali Tolak Reklamasi Teluk Benoa (« Bali refuse la poldérisation de la baie de Benoa »), en réponse non plus à un attentat islamiste cette fois mais à une agression d’une autre nature, un gigantesque projet d’aménagement touristique à la pointe sud de l’île.

88En juillet 2013, les Balinais apprenaient par la presse que quatre investisseurs étaient en concurrence sur un projet de développement dans la baie de Benoa, comprenant un parc d’attractions de type Disneyland, des hôtels, des villas, des appartements, des bureaux, des centres commerciaux et même un circuit de Formule 1. Interpellé par un député de l’assemblée législative provinciale (DPRD Bali) au sujet de ce projet, le gouverneur de Bali, Made Mangku Pastika, affirmait contre toute évidence n’en être pas informé, tout en faisant valoir que la poldérisation de la baie permettrait d’éviter de bétonner plus avant les rizières.

  • 38 SK 2138/02-C/HK/2012 tentang Izin dan Hak Pemanfaatan, Pengembangan dan Pengelolaan Wilayah Peraira (...)

89Peu après ces dénégations en haut lieu, le Bali Post révélait à ses lecteurs que le gouverneur avait en fait signé le 26 décembre 2012 un décret autorisant l’entreprise PT Tirta Wahana Bali Internasional (TWBI) – une société basée à Jakarta et dirigée par un homme d’affaires influent, Tomy Winata, propriétaire du puissant conglomérat Artha Graha – à développer 838 hectares sur la baie de Benoa (soit plus de la moitié de sa superficie), avec une concession de trente années et la possibilité d’une prolongation de vingt ans 38. Cette autorisation se basait sur une étude de faisabilité réalisée par le Centre d’études de l’environnement de l’Université Udayana, certifiant que la poldérisation ne porterait pas atteinte à l’écosystème de la baie. Interrogés par les journalistes, les universitaires concernés ont alors déclaré que leur étude n’était pas terminée et que ses résultats n’étaient donc pas encore disponibles.

  • 39 Sur les 130 000 chambres d’hôtel recensées à Bali, quelque 90 000 sont réparties entre Denpasar et (...)

90Très rapidement, les principaux acteurs de l’industrie touristique balinaise, les milieux intellectuels et les activistes de diverses ONG ont manifesté leurs appréhensions à l’égard du projet, ne manquant pas de souligner l’excédent d’équipements touristiques dans le sud de l’île 39 et signalant qu’un moratoire y avait d’ailleurs été imposé pour cette raison – quand bien même les préfets de Badung et Gianyar, ainsi que le maire de Denpasar, n’en avaient tenu aucun compte. Selon les opposants, outre les risques d’inondation et les dégâts irrémédiables causés à l’écosystème marin et à la mangrove bordant la baie de Benoa, son développement touristique ne ferait qu’aggraver la pénurie d’approvisionnement en eau et en électricité, ainsi que la pollution et les embouteillages endémiques. Ils rappelaient la catastrophe écologique de l’île de Serangan, voisine de Benoa, dont le développement, jamais achevé, avait été imposé par deux des fils de Suharto, Tommy et Bambang, dans les années 1990. Et ils relevaient que la baie de Benoa était classée « zone de conservation » (kawasan konservasi) par un décret présidentiel datant de 2011, de sorte que le décret du gouverneur était illégal et qu’il devait être révoqué.

  • 40 Il faut également signaler que les partisans du projet, nettement moins nombreux que les opposants, (...)
  • 41 SK 1727/01-B/HK/2013 tentang Izin Studi Kelayakan Rencana Pemanfaatan, Pengembangan dan Pengelolaan (...)

91Le mois suivant, les opposants au projet se sont regroupés dans un forum intitulé ForBALI – un acronyme pour Forum Rakyat Bali Tolak Reklamasi Teluk Benoa (Forum du peuple balinais opposé à la poldérisation de la baie de Benoa) –, rassemblant des ONG environnementalistes ainsi que des leaders d’opinion, des chefs de village, des politiciens, des journalistes, des juristes, des universitaires, des étudiants et des artistes, sous la houlette du très médiatique Wayan Gendo Suardana, avocat de formation et ancien dirigeant de la section balinaise de WALHI (Wahana Lingkungan Hidup Indonesia), la plus importante organisation environnementale indonésienne, affiliée à Friends of the Earth International 40. Confronté à l’étendue et à la détermination de l’opposition, le gouverneur annonçait peu après qu’il révoquait le permis octroyé à TWBI. Mais dans la foulée il accordait le 16 août 2013 à cette même société l’autorisation de réaliser une étude prévisionnelle sur la poldérisation de la baie de Benoa 41.

92En septembre, le recteur de l’Université Udayana déclarait finalement que le projet de développement présenté par TWBI était « techniquement impraticable, environnementalement dommageable, socio-culturellement préjudiciable et économiquement non viable » (Bali Post, 3 septembre 2013). Néanmoins, le 30 mai 2014, peu avant la fin de son mandat, le Président Susilo Bambang Yudhoyono publiait un décret présidentiel (Peraturan Presiden No. 51/2014) révoquant le statut de réserve naturelle de la baie de Benoa, qui devenait dès lors pleinement aménageable (kawasan budidaya).

93Rasséréné par ce revirement en sa faveur, Tomy Winata promouvait de plus belle son méga-projet (mega proyek) touristico-immobilier en parlant non plus de reklamasi mais désormais de revitalisasi, une revitalisation de l’écosystème dont il soulignait la dégradation déjà fort avancée. Dans sa version actualisée, l’aménagement consiste à créer une douzaine d’îlots artificiels couvrant une superficie de 700 hectares. Il s’articule autour de l’autoroute à péage surplombant la baie de Benoa (Jalan Tol Bali Mandara), reliant l’aéroport, la station touristique de Nusa Dua et le port de Benoa, inaugurée en 2013 et qui apparaît rétrospectivement comme le premier jalon du développement projeté par TWBI.

  • 42 En juillet 2016, le Président Widodo annonçait qu’il ferait connaître sa décision à l’issue de l’ét (...)

94Dans les mois qui ont suivi ce retournement de situation, les opposants de ForBALI ont organisé des manifestations, des marches, des débats et des concerts pour protester contre l’autorisation accordée à TWBI de développer la baie de Benoa, tandis que des requêtes juridiques étaient effectuées pour tenter de bloquer le projet par des recours légaux. Dès l’élection du nouveau président, Joko Widodo, en octobre 2014, il lui était demandé d’exhaucer les voeux de la population balinaise en révoquant le décret pris par son prédécesseur. Les mouvements de protestation allaient se dérouler de façon intermittente, en mobilisant toujours davantage de participants et surtout en impliquant une quarantaine de villages environnants, pour devenir de plus en plus fréquents et massifs à partir du printemps 2016, dans l’attente d’une nouvelle évaluation des répercussions environnementales du projet (AMDAL) et dans l’espoir de peser sur la décision finale du président 42. Entretemps, le sujet était devenu si sensible qu’un débat sur la poldérisation de Benoa prévu dans le cadre du Ubud Readers & Writers Festival en octobre 2015 était censuré par la police et que Wayan Gendo Suardana y était interdit de parole.

95Il est intéressant de comparer l’opposition au développement de la baie de Benoa à ce qui fut la première manifestation de refus d’un projet d’aménagement touristique à Bali, la protestation contre la construction du complexe hôtelier Bali Nirwana Resort à proximité du temple de Tanah Lot en 1993. À l’époque, les opposants étaient principalement des universitaires, des étudiants et des activistes hindous, appuyés par le Bali Post, et leur rejet du projet se prévalait du caractère religieux du site. Ce premier mouvement de résistance a échoué, réprimé par la police et étouffé par le gouvernement, mais il a marqué un tournant dans l’attitude des Balinais à l’égard du développement touristique dans leur île.

96Vingt ans plus tard, l’opposition était initialement motivée par les dommages environnementaux et les préjudices socio-économiques, mais elle a rapidement fait place à un sentiment d’exaspération, sinon même de désespoir, de la part d’une frange de plus en plus large de l’opinion publique balinaise, confrontée à ce qu’elle perçoit comme son expropriation forcée. Au point que certains opposants sont allés jusqu’à menacer de se livrer à un « combat à mort » (puputan), à l’instar de leurs glorieux ancêtres, si le projet était par malheur mis à exécution, présentant ainsi leur combat comme la résistance à une nouvelle forme de colonisation impulsée par des investisseurs de la capitale bénéficiant de la complicité du gouvernement.

97Surtout, le retentissement du mouvement de protestation est aujourd’hui nettement plus important, tant à Bali même qu’à l’étranger. C’est ainsi qu’on peut voir à de nombreux carrefours de l’île d’immenses panneaux artistiquement décorés porteurs du slogan Bali Tolak Reklamasi Berkedok Revitalisasi Teluk Benoa / Batalkan Perpres 51/2014 (« Non à l’accaparement sous couvert de revitalisation de la baie de Benoa / Abrogez le décret présidentiel 51/2014 »), dus à l’activiste balinais Alit Ambara. Par ailleurs, l’usage intensif des réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook, Instagram et YouTube, relayés par des sympathisants des causes sociales et environnementales du monde entier, a permis de toucher un public élargi, en sollicitant des soutiens à l’extérieur de Bali : une pétition en ligne a circulé sur Change.org, un film documentaire intitulé Bali versus Mass Development est diffusé sur YouTube, et la presse nationale et étrangère s’est largement fait l’écho de l’affaire.

  • 43 C’est notamment le cas de l’un des partisans les plus déterminés du projet, I Ketut Wiana, responsa (...)
  • 44 Keputusan Pesamuhan Sabha Pandita Parisada Hindu Dharma Indonesia tentang Kawasan Suci Teluk Benoa.

98Jusqu’alors, le Parisada s’était tenu dans une prudente expectative, en dépit de la pression des opposants pour qu’il fasse connaître officiellement sa position sur ce qu’ils considèrent comme une agression contre l’identité religieuse des Balinais. Le problème était que ses dirigeants, tant les pandita que les walaka, étaient divisés sur la décision à adopter vis-à-vis du projet de développement. Sans compter que des insinuations laissaient entendre que le Parisada aurait bénéficié de largesses de la part de TWBI, ce qui expliquerait sa réserve43. Finalement, le 9 avril 2016 – et non sans que les partisans du projet aient tenté d’imposer leur propre « décret » (keputusan) –, en se fondant sur le Bhisama Kesucian Pura de 1994, le Parisada décrétait que la baie de Benoa est sacrée (kawasan suci) 44 et doit en conséquence être préservée, ce qui implique qu’elle ne saurait être livrée à un usage commercial (Lanus 2016). Reste à savoir si cette prise de position décidée non sans difficultés par le Parisada aura davantage d’effet que son infructueux précédent.

99Toujours est-il que les divergences au sein de la direction du Parisada n’étaient pas nouvelles. Comme on l’a vu, elles avaient commencé à se manifester au grand jour dans les années 1990 et devaient prendre une tournure dramatique avec la fin de l’Ordre nouveau.

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Notes

1 Je dois préciser que lorsque je parle ici des « autorités balinaises », je ne me limite pas au personnel régional de l’appareil d’État indonésien, mais j’inclus les prescripteurs d’opinion, à savoir ceux d’entre les Balinais autorisés à parler au nom de leurs compatriotes et qui sont donc en position de s’approprier le discours légitime sur Bali.

2 Comme l’énonce très justement Edward Bruner, il s’agit là d’une distinction qui ne fait pas sens pour les Balinais : « If a Balinese troupe performs a dance drama in a temple, we call it religion; if in a concert hall in London, we call it art; if in a beach hotel, we call it tourism. But the distinction between religion, art and tourism are western categories, not Balinese realities » (Bruner 1995 : 238).

3 Un exemple analogue est fourni par la manière dont le Parisada a réagi à l’interdiction des combats de coqs (tajen) par le gouvernement indonésien en 1981, dans le cadre d’une campagne nationale visant à mettre fin aux jeux d’argent. Refusant de renoncer au tajen, les Balinais se virent contraints de discriminer ce qui devait être conservé en tant que sacrifice sanglant aux forces chthoniennes (tabuh rah) – et constituant à ce titre une nécessité rituelle – et ce dont il convenait de se débarrasser en tant que simple prétexte à des jeux d’argent (judi). À cette fin, ils formulèrent le problème dans les termes d’une distinction entre ce qui appartient à l’agama et ce qui relève de l’adat, définie comme une opposition entre « ce qui est issu de la raison » et « ce qui relève de l’usage » (Picard 1983).

4 Pour accentuée qu’elle soit par la touristification de la culture balinaise, cette évolution de l’acception de l’adat n’est pas propre à Bali, comme en témoignent les recherches menées par Rodgers (1979) et Kipp (1993) chez les Batak de Sumatra, ainsi que par Volkman (1984) et Acciaioli (1985) chez les Toraja de Célèbes. Kipp et Rodgers (1987) ont publié une sélection d’études fort intéressantes sur les rapports entre adat et agama dans diverses sociétés indonésiennes.

5 Un slogan promotionnel que l’on peut rendre par « Pur, Sûr, Éternel, Beau ».

6 Cette analyse a été poursuivie plus avant par Mark Hobart : « Bali’s “culture” is the product of such brilliant advertising that Balinese, let alone others, often imagine it as historical actuality rather than as successful branding » (Hobart 2015 : 13).

7 Le syntagme figé seni budaya renvoie à une acception de la culture réduite aux seuls aspects pouvant faire l’objet d’une représentation et donner lieu à une appréciation esthétique. Avec cette conception restreinte de la culture comme art, on est loin de la conception holiste prévalant dans Bhāwanāgara, où la culture englobait agama, adat et seni.

8 « Regional diversity is valued, honoured, even apotheosized, but only as long as it remains at the level of display, not belief, performance, not enactment » (Acciaioli 1985 : 161). Cf. également Zurbuchen 1990, Hooker 1993, Kipp 1993, Rodgers 1993, Pemberton 1994a, Schefold 1998.

9 Cette entreprise normative de sélection entre les éléments culturels appelés à contribuer à la culture nationale et ceux qui n’en sont pas jugés dignes est du même ordre que celle qui a consisté à dissocier au sein des croyances et des pratiques des divers groupes ethniques indonésiens ce qui appartient à l’agama de ce qui relève de l’adat.

10 Ici le tourisme culturel se confond avec la « diplomatie culturelle » (Diplomasi Kebudayaan), un mot d’ordre lancé par le ministre des Affaires étrangères en 1983 afin de valoriser l’image culturelle de l’Indonésie. Compte tenu de sa prestigieuse réputation touristique, la province de Bali est tout particulièrement mise à contribution. C’est ainsi que les troupes de musiciens et danseurs balinais envoyées en tournée à l’étranger – qualifiées désormais de « missions artistiques » (misi kesenian) – sont chargées tout à la fois de promouvoir la culture indonésienne dans le monde et de développer le tourisme à destination de l’Indonésie.

11 Le Conservatoire de musique (Konservatori Karawitan, KOKAR), a été créé en 1960, à l’initiative d’artistes balinais. En 1979, il devint l’École secondaire indonésienne de musique (Sekolah Menengah Karawitan Indonesia, SMKI), pour être placé sous la juridiction du ministère de l’Éducation et de la Culture.

12 L’Académie indonésienne de danse (Akademi Seni Tari Indonesia, ASTI), a été fondée en 1967 et placée sous la juridiction du ministère de l’Éducation et de la Culture en 1969. Elle est devenue en 1988 l’École supérieure indonésienne des arts (Sekolah Tinggi Seni Indonesia, STSI), et en 2003 elle a fusionné avec le Programme d’études des arts plastiques et du design de l’Université Udayana pour former l’Institut indonésien des arts (Institut Seni Indonesia, ISI).

13 Le Conseil consultatif et promotionnel pour la culture régionale de la province de Bali (Majelis Pertimbangan dan Pembinaan Kebudayaan Daerah Propinsi Bali, LISTIBIYA), a été institué en 1966 à l’initiative d’un groupe de hauts fonctionnaires, d’artistes et d’universitaires, dans le but de préserver et promouvoir les traditions artistiques balinaises (LISTIBIYA 1973).

14 Le Centre culturel (Werdi Budaya), a été inauguré en 1976 par le ministre de l’Éducation et de la Culture dans le but de promouvoir les arts balinais.

15 On remarque que les opérateurs touristiques ont précisément besoin de ce que leur fournit le ministère de l’Éducation et de la Culture – dont ils partagent la vision de la culture comme art –, à savoir des représentations écourtées, édulcorées et décontextualisées.

16 Entre 1970 et 1980, les entrées annuelles de visiteurs étrangers passaient d’à peine 10 000 à quelque 300 000, pour atteindre le million en 1990 et près de 2 millions en 1997, lorsque la croissance de la fréquentation touristique de l’île commençait à ralentir en raison de la crise financière asiatique et du bouleversement politique qui s’ensuivit en Indonésie. Durant la même période, la capacité hôtelière augmentait de moins de 500 chambres à plus de 30 000. À vrai dire, on ne connaît pas le nombre de touristes visitant Bali chaque année. Les seules données précises concernent les entrées de visiteurs étrangers par l’aéroport international de Bali, qui sont enregistrées par les services d’immigration de la province. Ces données ne prennent pas en considération les touristes arrivant à Bali sur des vols intérieurs, ni ceux abordant par le ferry de Java ou sur un navire de croisière. Par ailleurs, les entrées de touristes domestiques ont connu à partir des années 1990 une augmentation rapide, au point qu’ils sont devenus plus nombreux que les touristes étrangers. Quant au parc hôtelier, outre qu’il est généralement sous-estimé, il faut encore lui ajouter les nombreuses villas bâties par des étrangers, dont la plupart ne sont pas déclarées.

17 Ida Bagus Oka s’est vu affublé du pseudonyme « Ida Bagus OK » pour sa propension à avaliser tous les projets de développement initiés par les affidés de la famille Suharto. Après le changement de régime, il sera condamné pour corruption et fera un bref séjour en prison.

18 Durant la campagne pour les élections législatives de juin 1999, les premières depuis la fin de l’Ordre nouveau, on pouvait voir le long des routes des panneaux portant des slogans tels que : « Bali est sûre : les touristes viennent » (Bali aman : Turis datang).

19 Il faut encore mentionner l’importante communauté cosmopolite d’expatriés qui poursuivent l’idylle romantique initiée par les Occidentaux installés à Bali dans les années 1930, qu’ils soient employés dans l’industrie touristique ou dirigent des manufactures de vêtements, de bijoux ou d’artisanat, ou plus récemment qu’ils s’aménagent une retraite confortable au soleil. Ils ont été rejoints par nombre d’Indonésiens fortunés, qui se font construire de luxueuses villas dans le sud de l’île.

20 L’apparition des pecalang a été présentée comme le retour opportun à une tradition villageoise ancestrale, alors qu’il s’agissait à l’époque précoloniale d’une garde palatiale mobilisée principalement dans le cadre des conflits entre royaumes et non d’une milice villageoise (Santikarma 2003a).

21 En mars 1999, des délégués balinais avaient participé à Jakarta à la fondation de l’Alliance des communautés coutumières de l’Archipel (Aliansi Masyarakat Adat Nusantara, AMAN), dont l’objectif était d’obtenir la reconnaissance officielle de toutes les traditions locales d’Indonésie (Acciaioli 2007).

22 À la différence du mot adat, qui pâtit d’une connotation à la fois islamique et coloniale, le terme pakraman tire sa légitimité d’anciennes inscriptions balinaises. Dérivé de la base d’origine sanskrite krama (« coutume »), il réfère à l’appartenance collective à un desa.

23 On retrouve ici la terminologie des Tri Hita Karana, dont les traditionalistes se sont emparés pour en faire le fondement idéologique du desa pakraman (Ramstedt 2014).

24 « Bali adalah satu kesatuan agama, adat dan budaya [...] Bila Bali memang sudah menjadi daerah khusus, dengan sendirinya Bali mempunyai hak penuh mengatur daerahnya sendiri. Termasuk dalam menonjolkan Kebaliannya » (Bali Post, 14 septembre 1999).

25 Pour parer à cette menace, en 2004 le gouverneur a rendu obligatoire l’enseignement du balinais dans les écoles secondaires et non plus seulement, comme précédemment, dans les écoles primaires.

26 Nommée vice-présidente, Megawati a fini par remplacer Wahid, destitué en 2001 en raison de sa santé défaillante tout autant que de ses errements politiques. Susilo Bambang Yudhoyono lui succédera en 2004, lors des premières élections présidentielles au suffrage universel direct. Après renouvellement de son mandat, ce dernier sera remplacé par Joko Widodo en 2014.

27 « Yang paling penting dilakukan orang Bali sekarang ini adalah mengisolasi Pulau Bali […] dari hingar-bingar dan carut-marut politik Indonesia » (in Setia 2002 : VII).

28 Fort de ce succès, Made Mangku Pastika deviendra gouverneur de Bali lors des premières élections pour ce poste en 2008, auquel il sera réélu en 2013.

29 Après un effondrement brutal, le tourisme a repris de plus belle à partir de 2004, jusqu’à ce que Bali soit frappée à nouveau par un attentat islamiste, le 1er octobre 2005. S’il n’y a pas eu cette fois de mouvement de panique, le tourisme a nettement décliné, pour repartir avec une vigueur renouvelée dès 2007 avec une croissance annuelle moyenne de 15%. Mais le marché s’est modifié au profit d’un tourisme principalement asiatique et domestique. Les entrées directes de visiteurs étrangers ont atteint les 4 millions en 2015. À ceux-ci, il faut ajouter les touristes étrangers arrivés à Bali sur des vols domestiques ou entrés par les ports de Gilimanuk, Padangbai et Benoa, qui dépassent le million, ainsi que les touristes indonésiens, dont le nombre est estimé à plus de 7 millions. Ce qui aboutit à un nombre total de visiteurs qui a dépassé les 12 millions en 2015. Pour faire face à cet afflux, l’aéroport a été agrandi en 2014 et il peut désormais accueillir 25 millions de passagers par an. Tout ceci pour une île de 6 500 km2 qui compte déjà 4,3 millions d’habitants, dont quelque 30 000 résidents étrangers. Avec un parc hôtelier d’environ 130 000 chambres, auxquelles viennent s’ajouter plusieurs milliers de villas, la capacité de charge touristique de Bali est largement dépassée – elle avait été estimée par les auteurs du Plan SCETO à 24 000 chambres. Sur ces questions, on peut se référer à l’étude de Christine Cabasset (2016).

30 Ajeg est un mot balinais difficile à rendre en français, qui combine l’idée de résistance et de détermination à une image de droiture et d’érection, correspondant assez bien à l’expression « droit dans ses bottes ». Le slogan Ajeg Bali fut initialement formulé en mai 2002, lorsque le Bali Post a lancé sa propre station de télévision, Bali TV, avec pour mission de « remettre Bali debout » (mewudjudkan Ajeg Bali). Et l’un des programmes réguliers de Bali TV est intitulé Ajeg Bali. Mais ce n’est qu’après l’attentat de Kuta que ce slogan a fini par s’imposer.

31 ABG Satria Naradha est le fils de Ketut Nadha, le fondateur du quotidien Suara Indonesia en 1948, qui après avoir changé plusieurs fois d’intitulé est devenu en 1972 le Bali Post. Il a pris la direction du journal en 1993 et lui a donné une orientation plus combative, en soulignant la nécessité de « défendre l’identité balinaise » (menjaga identitas Bali) et de « préserver la culture balinaise » (melestarikan kebudayaan Bali). Depuis la chute de Suharto, le Bali Post est devenu le principal vecteur des revendications balinaises. Si le journal est lu surtout dans la classe moyenne urbanisée, son influence sur l’opinion publique balinaise est considérable. Au fil des ans, Satria Naradha a bâti un empire médiatique, qui regroupe une station de télévision (Bali TV), plusieurs stations de radio, et une série de journaux et de magazines.

32 C’est ainsi par exemple que lors de l’élection présidentielle de 2004, on pouvait lire sur des bannières : « Remettez Bali debout. Choisissez une présidente avec du sang balinais. Megawati Sukarnoputri » (Wujudkan Ajeg Bali - Pilih Presiden Berdarah Bali - Megawati Soekarnoputri). Pour bien faire passer le message, les mots Berdarah Bali (« être de sang balinais ») étaient tracés en rouge vif.

33 Il est significatif que dans le discours du tourisme culturel l’île de Bali était volontiers décrite sous les traits d’une jolie fille dont la vertu était menacée par les visiteurs qui s’en disputent les faveurs, tandis que le mouvement Ajeg Bali en donne une représentation nettement plus virile et aggressive (Santikarma 2003c).

34 En Indonésie, les problèmes sociaux ont tendance à être abordés comme des problèmes moraux. De là une certaine propension aux approches normatives, exprimées par l’usage récurrent d’injonctions et de voeux pieux, tels que « il faut » (harus, mesti), « il est nécessaire » (perlu), « il est souhaitable » (hendaknya), « espérons » (harap, moga-moga, mudah-mudahan), « gardez-vous bien de » (jangan), etc. D’où également un penchant pour les maximes incantatoires, qui paraissent acquérir une vie propre, comme si la situation était sous contrôle une fois qu’elle a été nommée. Si bien que d’un slogan à l’autre, il est difficile d’échapper à une certaine impression de déjà-vu.

35 À ce sujet, les promoteurs d’Ajeg Bali ne manquent jamais d’énoncer le dicton : « Les Balinais vendent des terres pour acheter du saté, tandis que les immigrés vendent du saté pour acheter des terres » (Krama Bali jual tanah untuk beli sate, warga pendatang jual sate untuk beli tanah).

36 Un dossier du magazine Sarad a été consacré à un débat sur Ajeg Bali, qui a réuni notamment Ketut Sumarta, Made Kembar Kerepun, Gusti Ngurah Bagus, Nyoman Wijaya et AA. GN. Ari Dwipayana (Sarad n°43, novembre 2003). Cf. également Santikarma (2003b, 2003c), Suryawan (2004), Wijaya (2004) et Ari Dwipayana (2005).

37 On y trouve des interventions de Putu Setia, Ketut Wiana et Made Titib. Cf. également Titib (2005).

38 SK 2138/02-C/HK/2012 tentang Izin dan Hak Pemanfaatan, Pengembangan dan Pengelolaan Wilayah Perairan Teluk Benoa.

39 Sur les 130 000 chambres d’hôtel recensées à Bali, quelque 90 000 sont réparties entre Denpasar et les préfectures de Badung et Gianyar.

40 Il faut également signaler que les partisans du projet, nettement moins nombreux que les opposants, se sont eux aussi regroupés pour former le Forum Bali Harmoni.

41 SK 1727/01-B/HK/2013 tentang Izin Studi Kelayakan Rencana Pemanfaatan, Pengembangan dan Pengelolaan Wilayah Perairan Teluk Benoa.

42 En juillet 2016, le Président Widodo annonçait qu’il ferait connaître sa décision à l’issue de l’étude d’impact de la poldérisation, sans préciser combien de temps ladite étude pourrait durer.

43 C’est notamment le cas de l’un des partisans les plus déterminés du projet, I Ketut Wiana, responsable des questions de religion et du dialogue interconfessionnel au sein de son Comité exécutif, accusé d’être le « conseiller spirituel » (penasihat spiritual) de Tomy Winata. Le Parisada n’était d’ailleurs pas la seule instance soupçonnée en la matière, si l’on en juge par la démarche de l’organisation Bali Corruption Watch, qui en mai 2016 demandait formellement à la Commission indonésienne pour l’élimination de la corruption (Komisi Pemberantasan Korupsi, KPK) d’enquêter sur les allégations accusant le gouverneur de Bali d’avoir accepté un pot-de-vin pour approuver le projet de TWBI.

44 Keputusan Pesamuhan Sabha Pandita Parisada Hindu Dharma Indonesia tentang Kawasan Suci Teluk Benoa.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Picard, « Chapitre 7 », Archipel, Hors-Série N°3 | 2024, 219-246.

Référence électronique

Michel Picard, « Chapitre 7 », Archipel [En ligne], Hors-Série N°3 | 2024, mis en ligne le 30 mars 2023, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archipel/3846 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12li8

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Auteur

Michel Picard

Centre Asie du Sud-Est

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