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Dossier

Suzanne Comhaire-Sylvain et l’étude des contes haïtiens : enquête, classification et analyses

Suzanne Comhaire-Sylvain and the Study of Haitian Folktales: Survey, Classification and Analysis
Ethson Otilien

Résumés

Cet article examine les méthodes d’enquête, de classification et d’analyses utilisées par Suzanne Comhaire-Sylvain (SCS) dans Les Contes haïtiens. Ire [sic] et IIe partie (1937), Le Roman de Bouqui (1940), et Creole Tales from Haiti, publié en 2 volumes (1937 et 1938) dans The Journal of American Folklore. L’objectif est de comprendre la pertinence de ces méthodes et d’évaluer la contribution éventuelle de la chercheuse à l’ethnographie haïtienne et à l’étude des contes. L’examen de ces trois ouvrages nous permet de constater que SCS, au-delà des réserves que l’on peut avoir sur la mémorisation comme méthode de collecte, a mené ses enquêtes avec clairvoyance et objectivité, même face aux contraintes des avancées techniques et scientifiques de son époque, des ressources limitées et des questions ou obstacles épistémologiques qu’elles pouvaient soulever. Nous observons une cohérence dans sa démarche, marquée par un souci d’évolution constante, même si celle-ci mérite d’être affinée. Si l’analyse des motifs et des incidents dans une perspective comparatiste est une condition nécessaire pour identifier l’origine d’un conte, il est légitime de se demander si elle est suffisante pour examiner les influences impliquées dans le processus d’« assimilation » ou de création des contes.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Georges Sylvain (1866–1925) était un écrivain, poète, avocat et diplomate haïtien, militant contre (...)
  • 2 Mariée en 1936 à Jean Comhaire (1913–1994), Suzanne Sylvain (1898–1975) adopte également le nom de (...)
  • 3 « L’université de Paris (également connue comme nouvelle université de Paris) fut recréée en 1896 c (...)

1Issue d’une famille d’intellectuels par son père1, Suzanne Comhaire-Sylvain2 (SCS) s’est intéressée dès son enfance aux contes populaires, au point de mener des recherches spécialisées dans ce domaine. Dans la première partie des Contes haïtiens (1937), sa thèse de doctorat présentée à la Faculté des Lettres de l’Université de Paris3, elle dévoile partiellement ses méthodes de collecte des contes, soulignant entendre se démarquer de celles des folkloristes : « Je ne me suis jamais servi des méthodes chères aux folkloristes (dictée, phonographe, etc.), cependant je crois que les versions telles que je les présente offrent tout de même un certain intérêt scientifique » (1937a : Ire partie, v). Elle procède en demandant à ses informateurs de raconter les contes plusieurs fois, afin de les apprendre par cœur avant de noter dans un cahier les « principaux incidents », les « phrases typiques » ainsi que la « musique de la partie chantée ».

  • 4 Titre complet : Les Contes haïtiens. 1re et IIe partie. Maman d’leau / Conjoint animal ou démon dég (...)

2Cependant, une lecture attentive des Contes haïtiens. Ire [sic] et IIe partie4 (1937), du Roman de Bouqui (1940), et de « Creole Tales from Haiti », texte publié en deux volumes (1937b et 1938) dans The Journal of American Folklore, nous laisse supposer que ses méthodes de collecte sont plurielles. Nous entendons par méthodes un ensemble d’opérations permettant au chercheur d’arriver à un résultat précis. Lenclud parle de « procédures mises en œuvre pour constituer des documentations » dans le domaine des sciences humaines, ou encore d’un « corps d’opérations techniques codifiables » (1986 : 144). Ces opérations sont soumises, si nous pouvons nous permettre un détournement de propos, « aux éléments constitutifs de son projet scientifique » (Ibid.) En effet, chaque collection de contes se présente d’une manière différente et semble répondre à des objectifs variés : l’étude, la classification et la comparaison avec d’autres pour établir leur origine et leur portée, ainsi que la collecte dans un but de diffusion.

3Dans les deux parties des Contes haïtiens, qui seront notre principal sujet d’étude ici, SCS ne présente que la version française des contes, tandis que l’inventaire proposé dans The Journal of American Folklore est en deux langues, créole et anglais, sans fournir d’informations sur la méthode de collecte des données. Il en va de même pour Le Roman de Bouqui, présenté en français avec quelques rares expressions ou passages en créole. L’intérêt de cette étude est de décrire l’ensemble des démarches techniques employées par SCS sur le terrain pour recueillir des contes, en tant qu’expérience personnelle aboutissant à un travail d’objectivation. Nous chercherons à évaluer la cohérence et la rigueur scientifique de ces démarches. Cela nous amènera à discuter des enjeux et des défis liés à la transcription des contes haïtiens, en mettant en lumière les méthodes et les pratiques de SCS. Nous tenterons également de répondre à la question suivante : dans quelle mesure peut-on valoriser ce travail aujourd’hui, en en soulignant les apports, malgré ses limites ?

  • 5 Voir la référence à la page LX des Contes haïtiens Ire partie.

4Dans un premier temps, nous examinerons les travaux des premiers ethnologues-folkloristes principalement d’Europe, où SCS a effectué ses études universitaires, ainsi que ceux menés en Haïti, son pays d’origine. Cela nous permettra de mieux comprendre et situer son approche, ainsi que de discerner et tenter d’expliquer ses influences. Ensuite, nous nous pencherons sur les éléments constitutifs de ses méthodes de collecte, les sources de ses données primaires, ainsi que sur leur pertinence, leur validité et leur intérêt. Nous examinerons également sa démarche de classification, inspirée de l’index d’Aarne-Thompson intitulé The types of Folk tales5 de 1928, à travers laquelle nous pouvons observer l’importance particulière accordée aux contes types, aux motifs et aux incidents en tant que concepts fondamentaux.

1. Les sources et les méthodes d’enquête de Comhaire-Sylvain : intérêt, validité et pertinence

1.1. Pour situer SCS à travers les méthodes utilisées en folklore, ethnologie et anthropologie

5Dans cette sous-section, nous avons choisi de passer en revue brièvement certains travaux d’auteurs et leurs méthodes ayant façonné l’histoire du folklore et de l’ethnologie. En effet, bien que SCS ne prétende se rattacher à aucun courant spécifique, sa thèse inclut une « liste des ouvrages consultés » (1937a : XXVII-LXIII). Cet examen permettra de la situer par rapport à ce qui a été fait avant elle et de mieux comprendre ses contributions à sa discipline.

  • 6 Avant eux, le Français Charles Perrault avait collecté des contes, mais dans une tout autre perspec (...)
  • 7 Kinder und Hausmärchen [Contes de l’enfance et du foyer], publié entre 1812 et 1815.

6Du xixe jusqu’au début du xxe siècle, les ethnographes, les anthropologues et les folkloristes européens et étatsuniens recueillaient des informations sur les « savoirs populaires » (les coutumes, les mœurs, les contes, les langues…) ou décrivaient leurs propres cultures et celles d’autres sociétés, chacun selon sa méthode, parfois en s’inspirant les uns des autres ou en utilisant des guides d’enquête, des questionnaires élaborés par des institutions (Société des observateurs de l’Homme, British Association for the Advancement of Science et le [Royal] Anthropological Institute [Notes and Queries], Société Ethnologique de Paris, revue Mélusine) ou par des individus comme Joseph-Marie Degerando (voir Copans et Jamin 1994). En Allemagne, les frères Grimm6 (Jacob [1785-1863] et Wilhem [1786-1859]) ont été les premiers à collecter et proposer une collection de contes populaires, les Kinder – und Hausmärchen7 dans une perspective de préservation des coutumes du peuple. Inspirés par les missionnaires, administrateurs coloniaux, explorateurs ou voyageurs des xvie, xviie et xviiie siècles, ils ont rassemblé ces récits en prenant des notes dans des carnets, en mémorisant ce qui était crucial et en notant ce qu’ils ne pouvaient retenir. Dans leur préface, en évoquant une fermière qui récite, les auteurs décrivent leur approche de collecte de manière concise :

  • 8 S.d. = sans date.
  • 9 La date de la publication exacte de cette version de l’ouvrage n’est pas dans le livre. Le texte es (...)

Elle racontait de manière réfléchie, sûre et extrêmement vivante, prenant un réel plaisir à le faire, d’abord complètement librement, puis, si on le souhaitait, plus lentement, permettant ainsi à ceux qui le souhaitaient de prendre des notes. De cette façon, certaines choses ont été retranscrites littéralement et leur véracité ne saurait être contestée. Ceux qui croient fermement en la légèreté des altérations de la tradition, la négligence dans la conservation et donc l’impossibilité de longévité en tant que règle, auraient dû entendre à quel point elle restait fidèle à la narration et à quel point elle était vigilante quant à sa véracité ; elle ne changeait jamais rien dans le contenu lors d’une répétition et corrigeait une erreur dès qu’elle s’en rendait compte, en plein récit. (Grimm s.d.8, vi-vii)9

7Dans Auguste Stoeber. Sa vie et ses œuvres, Henri Ehrismann écrit à propos de Auguste Stoeber (1808-1884), cet ethnographe qui a parcouru l’Alsace :

Lorsqu’il arrivait à un endroit habité, il s’arrêtait pour recueillir avant tout, de la bouche même des habitants, les légendes du pays, les proverbes et les dictons populaires, les chansons et les rimes de la rue. Il notait les particularités du langage, les tours de phrase et les expressions qui le frappaient (1887 : 17).

8François-Marie Luzel (1821-1895) collectait ses Contes populaires de Basse-Bretagne « sous la dictée des conteurs » (Luzel, 1887), tandis que Paul Sébillot (1843-1918) laissait « la parole aux paysans et aux marins » (1881 : I). Beaucoup des pièces orales de l’ouvrage de ce dernier étaient notées lors des « assemblées » ou des « réunions du soir ». Lorsque la discipline a commencé à s’institutionnaliser, certaines revues et certains chercheurs ont mis en place des questionnaires pour guider les expéditions scientifiques ou les enquêtes locales, marquant ainsi le début de séjours longs sur le terrain. Sébillot passait plusieurs mois, voire des années, sur le terrain aux côtés de populations de paysans ou de marins… Il a élaboré un questionnaire comme méthode de collecte des données, inspiré de la revue Mélusine (11 volumes entre 1877 et 1912) dirigée par Eugène Rolland et Henri Gaidoz. En 1880, dans le souci d’inspirer d’autres générations de folkloristes, Sébillot publie un Essai de questionnaire pour servir à recueillir les traditions, les coutumes et les légendes populaires, notant ses « matériaux » et « documents » qu’il traitera par la suite (Sébillot, 1880 : 1).

  • 10 Italique de l’auteur.

9Arnold Van Gennep (1873-1957), folkloriste et ethnologue français aux origines allemandes, a consacré sa vie à la recherche dans le domaine du folklore français en dehors des cadres institutionnels. Dans son ouvrage Le Folklore. Croyances et coutumes populaires françaises, il expose sa vision des productions populaires et sa méthode d’investigation : « Le folklore utilise en premier lieu la méthode d’observation10 […] puisque j’ai dit déjà qu’il [le folklore] s’occupe de faits vivants et actuels » (1924 : 20). Or, en tant que domaine qui concerne des « faits vivants et actuels », l’étude du folklore ne peut être accessible que par la méthode de l’observation directe, souligne-t-il.

  • 11 Publié en anglais en 1922, traduit en français en 1963.

10Quant à l’anthropologue polonais naturalisé anglais, Bronisław Malinowski (1884-1942), il a instauré la méthode de terrain intensive, sans avoir recours à des intermédiaires, privilégiant l’observation participante (Malinowski, 1922 [1932])11. De son ouvrage Coral Gardens and Their Magic (2 volumes, 1935), on peut retenir son analyse des formules magiques, mais aussi et surtout la place qu’il accorde à la langue dans le travail ethnographique, ainsi que les contextes et situations dans lesquels l’enquête est menée. Pour chaque formule magique rapportée, il mettra en exergue le « Sociological and Ritual Context », le « Dogmatic Context », le « Mode of Recitation » (1935 : 299). Son travail a inspiré de nombreux autres chercheurs, notamment ceux qui se concentrent sur les discours vivants, au point que de nombreux jeunes Européens sont allés se former à l’anthropologie sociale à la London School of Economics entre 1922 et 1940, où il enseignait (Weber, 2015 : 207). Malinowski entendit parler de SCS, il « l’invita à se joindre à son séminaire tout en lui procurant un poste d’assistante de recherche à l’Université de Londres » (Salmon, 1998 [1984] : 51). Bien qu’elle ait suivi son séminaire, elle ne fait pas référence à ses travaux dans sa thèse. Cela signifie-t-il que ces méthodes ne convenaient pas à ses recherches, car elle souhaitait se concentrer uniquement sur l’aspect textuel ou philologique, sans prendre en compte les facteurs qui entourent et conditionnent la production des paroles vivantes, en se focalisant exclusivement sur les paroles elles-mêmes ? À ce stade de l’analyse, nous ne pouvons rien affirmer avec certitude.

11À contre-courant, les approches combinant anthropologie et linguistique visant à étudier « les faits de langage comme pratiques sociales, à observer et à interpréter en contexte » ont été initiées vers les années 1950 et 1960 aussi bien en Europe qu’aux États-Unis (Bornand et Leguy, 2013 : 8). Ces approches, dont Malinowski est présenté comme le précurseur, ont été suivies par les premières expériences d’étude des contes « en performance », lesquelles prenaient en considération non seulement les circonstances de la narration, la fonction des instances en présence et leur effet, le cadre social ainsi que l’expression linguistique. Ce qui a entraîné une évolution au niveau des méthodes historiques de collecte du folklore et de l’ethnographie, comprenant la notation de mémoire, la dictée, la réécriture, la sténographie et l’utilisation du phonographe (Thibeault et al., 2020).

  • 12 Price-Mars, cité par Carlo A. Célius, reconnaît une origine plus ancienne à ce qui allait devenir l (...)

12Haïti compte parmi les pays qui ont initié des études anthropologique et ethnographique dès le xixe siècle12, en particulier grâce aux travaux d’Anténor Firmin (1885) et de Duverneau Trouillot (1885). Cette tradition s’est également étendue au xxe siècle avec des figures telles que Jean Price-Mars (1928) et Justin Chrysostome Dorsainvil (1975 [1931]), pour ne citer qu’eux. Malgré cet héritage, aucun manuel n’a été produit pour la collecte du folklore ni pour les données à visée ethnologique ou anthropologique. Mais tous ces travaux ont été le fruit d’initiatives individuelles et donc épisodiques, ils visaient à redorer l’image du pays à l’extérieur. Ces disciplines se sont institutionnalisées avec la création de l’Institut d’Ethnologie par Price-Mars en 1941 (devenu Faculté d’Ethnologie en 1958) et du Bureau d’Ethnologie fondé par Jacques Roumain le 31 octobre de la même année (qui deviendra le Bureau National d’Ethnologie en 1984 sous la présidence de Jean-Claude Duvalier).

1.2. Suzanne Comhaire-Sylvain : collecte, transcription, traduction et méthodes

  • 13 Voir Le créole haïtien : morphologie et syntaxe (1936).
  • 14 Sans nom de famille dans Les Montagnards de Kenscoff (1984).
  • 15 Pareillement.
  • 16 Contrairement à ce que certains affirment, SCS n’a jamais mentionné que Marcel Mauss avait été son (...)

13SCS a été initiée aux études folkloriques et linguistiques à l’École Pratiques des Hautes Études et à la Faculté des Lettres à la Sorbonne par notamment Lilias Homburger, qu’elle appelle sa « chère maîtresse »13, Jean-Leroy14, Martineche15 ou encore Marcel Mauss16, qui a joué un rôle dans sa formation, en plus de sa formation en anthropologie reçue lors du séminaire de Malinowski en 1935 au London School of Economics. De plus, les nombreuses références à des revues et périodiques, ainsi qu’à des manuels ethnographiques dans la liste bibliographique de sa thèse, notamment la Revue des Traditions Populaires (1886-1917), la Revue d’Ethnographie et des Traditions Populaires (1921– …), The Folk Lore Record (1878-1882), et The Folk Lore Journal (1883-1889), ont très certainement aiguisé sa manière d’aborder le matériel ethnographique.

14En effet, Le Roman de Bouqui, publié en 1940, atteste de la méthode hybride pratiquée par l’autrice pour la collecte des contes : apprentissage par cœur, notation de mémoire, transcription et traduction (réécriture ?) en français des passages fixes. Les cinquante contes rassemblés dans cette collection « jusqu’aux moindres détails », puisés « chez nos paysans, […] font partie de notre folklore traditionnel, de la littérature orale de notre peuple » (1940 : I). Présentés en français avec des traces orales du créole, ils mettent en scène le personnage de Bouqui et son compère Malice, deux personnages inséparables de contes traditionnels haïtiens inspirés pour la plupart de contes africains, notamment de « l’Afrique occidentale et bantoue » (Ibid.). Pour identifier l’origine de ces contes, SCS utilise comme critère la « combinaison (…) de thèmes et de motifs », que nous développerons plus loin dans l’article.

15Présenté de manière grossière et rude avec une apparente bonhomie, Bouqui a du mal à verbaliser ses pensées et à s’exprimer correctement. Nous le découvrons dans « Le bain de Bouqui » où il veut prendre congé de sa grand-mère en disant : « “Che'te laisse grand’mère. Che vais' surveiller la boutique. Tu m’appelleras quand tu voudras chortir n’est-che pas ?” » (Ibid. : 4). Dans cette réplique, nous observons Bouqui, dont la bêtise renforce les idées reçues véhiculées dans l’inconscient collectif, a du mal à prononcer correctement le son [ᴣ] qu’il confond avec le [ʃ] et [s] avec le son [ʃ]. Les onomatopées créoles donnent certes un côté authentique et vivant au récit : « “Bou-ou.ou:oun ! “Bou-ou-ou-oun ! », mais elles donnent aussi un indice sur l’inaptitude de ce personnage à exprimer une pensée réfléchie et abstraite sur le réel (Ibid. : 5).

16La collection des cinquante aventures de Bouqui et Malice est présentée en français. Pourquoi le choix du français ici alors que la langue dans laquelle les paysans s’expriment est le créole ? SCS devait certainement être très consciente de l’importance de la langue maternelle pour une communauté, car dès 1901, son père, Georges Sylvain (1866-1925), l’avait exprimé dans son recueil de fables Cric Crac ! en reconnaissant que pour « élever le peuple à la conception de l’idéal artistique, affiner son esprit, le moraliser en l’éveillant au sentiment du beau, il faut commencer par lui parler sa langue » (1901 : 7). G. Sylvain poursuit en affirmant que « [l]e français pour la plupart d’entre nous n’est qu’une langue d’école, presque une langue d’apparat » (Ibid.). De plus, SCS avait une connaissance très fine de la linguistique en raison de sa formation, acquise à l’École Pratique des Hautes Études, comme en témoigne son étude sur le créole, publiée en 1936, intitulée Le créole haïtien : morphologie et syntaxe. L’absence d’informations de SCS sur cet aspect de sa recherche nous oblige à supposer des réponses en nous basant sur notre connaissance du terrain et le matériel verbal présenté dans cet ouvrage (ses Contes haïtiens). Nous pouvons également confronter nos intuitions avec les informations disponibles dans l’introduction de ses Contes haïtiens.

  • 17 Dans l’appendice III de la version révisée après la soutenance de sa thèse, elle écrit : « Les deux (...)
  • 18 L’article « Contes haïtiens » de Suzanne Sylvain a été publié dans la Revue de Folklore français et (...)

17Pour avoir une première piste de réponse, il est essentiel de s’interroger sur l’objectif de la publication et le lectorat visé. En réalité, le public cible du recueil de cinquante contes est constitué de lettrés francophones, qu’ils soient haïtiens ou étrangers, et non de paysans créolophones non lettrés qui connaissent déjà les contes dans leur langue. Par ailleurs, dans les deux volumes de Creole Tales from Haiti (1937 et 1938), les récits sont présentés dans deux langues : d’abord, le créole, puis l’anglais. Le fait d’avoir utilisé la langue d’origine à côté de l’anglais (langue de la revue) semble être une exigence de la revue et montre que la chercheuse a le souci de présenter les contes dans leur authenticité. Toutefois, les indications sur la façon de collecter les données manquent dans les deux volumes. Peut-être serait-il utile de se référer à la politique de la revue en matière de collecte pour mieux comprendre. Par ailleurs, les contes présentés dans la thèse, Les Contes haïtiens, ont été rédigés en français, afin de correspondre à la langue officielle de l’Université de Paris ainsi que celle utilisée par les membres du jury. Cependant, une question se pose : est-ce qu’à cette époque, on ne soutenait pas déjà des thèses en présentant des textes de corpus dans les langues d’origine ? Il semble étrange qu’elle n’ait pas pris soin de présenter les textes originaux (en créole) des contes dans sa thèse. D’ailleurs, elle mentionne le souhait de Mauss de voir les contes publiés en créole (lettre du 27 décembre 1937). On notera aussi qu’elle écrit dans la table des matières de sa thèse, « conclusion des deux premiers volumes »17 (Ibid. : 260), en faisant référence aux deux parties qui ont fait l’objet de sa thèse. Cela sous-entend qu’il existe une ou plusieurs autres parties de Contes haïtiens18qui ont fait l’objet de publications distinctes.

18Dans Les Contes haïtiens, SCS dit éviter les méthodes de la dictée et de l’enregistrement au phonographe, mais ne précise pas pourquoi. A-t-elle des raisons pratiques ou épistémologiques profondes qui justifieraient ce choix ? En réalité, la technique de la dictée consiste à demander au conteur de dire son texte soit mot à mot, soit phrase par phrase, de répéter encore et encore pour s’assurer de la conformité du conte transcrit par rapport au conte oral. Elle permet de transcrire les paroles tout en s’assurant d’une certaine fidélité. Fidélité ? Certes, il y a fidélité aux mots ou à certaines parties, et ce, dans la limite de l’efficacité de la mémoire du conteur ou de l’enquêteur. Le conteur cherchera toujours à ne pas déformer le conte en changeant la structure, les parties fixes, le thème ou les sous-thèmes, mais il est libre de choisir certains mots qui constituent les parties libres du conte. L’autrice reconnaît elle-même que « le style variera donc suivant le conteur » (Comhaire-Sylvain, 1937a : XIV, Ire partie).

19Cette méthode de dictée peut déformer le conte, car le conteur, à force de ralentissement, peut finir par perdre le fil de son récit, le modifier quelque peu ou le transformer en un tout autre. Ou du moins, le conteur peut choisir de donner une version simplifiée du conte pour éviter de se perdre dans le labyrinthe narratif de son récit, surtout lorsque l’interaction avec un public de connaisseurs et/ou d'amateurs n’est pas au rendez-vous. L’enquêteur, de son côté, peut être perturbé par l’ennui. À cet effet, l’ethnologue française Geneviève Calame-Griaule souligne l’importance des détails dans les contes : « Rien dans les contes n’est gratuit et tous les détails culturels mentionnés au cours du récit ont, en dehors de leur sens apparent fourni par le rôle qu’ils jouent dans l’“histoire”, un sens symbolique qui contribue à donner, pour celui qui sait le décoder, le sens caché du conte » (cité dans Wälti, 2013 : 10). En réalité, la méthode de la dictée pose le problème du ralentissement du débit, du rythme et de la cadence du récit et à ce rythme, la mise en scène prendrait difficilement forme et sens. La poéticité du récit peut aussi être impactée tout comme les effets de surprise, des sauts dans l’intrigue, des virevoltes, etc. La dictée déforme donc le conte. La transcription (directe) est en effet une méthode qui ne permet pas non plus de recouvrir la totalité des informations lors d’une enquête, il y a perte de l’environnement, du contexte, de la voix ou de la prosodie, des gestes et de la physionomie de l’auditoire. Elle ramène donc le conte, pour reprendre l’expression de Nicole Belmont à sa « nudité expressive de l’oralité » (2007 : 4).

20Au début du xxe siècle, des chercheurs commencent à utiliser le phonographe pour enregistrer la musique populaire. Sans surprise, des chercheurs d’autres disciplines vont tirer parti de cette avancée technologique pour améliorer leurs enquêtes. Comme le signale une entrée de la BNF/Gallica : « […] il s’agit, grâce au phonographe, d’enregistrer, d’étudier et de conserver des témoignages oraux de la langue parlée […] »19. Cette technologie a permis de mettre en œuvre les « Archives de la parole » en France20. Le linguiste et philologue Ferdinand Brunot a beaucoup utilisé l’enquête phonographique à partir de 1911 au cours de ses collectes sonores. En effet, le phonographe revêtait d’énormes potentialités vu qu’il permettait l’enregistrement des paroles, ainsi que les caractéristiques de la voix. De ce fait, il se révèle mieux adapté que la dictée puisqu’il donne accès aux paramètres paralinguistiques. Malinowski lui-même a utilisé le phonographe pour son enquête chez les Trobriandais de 1914 à 1920 (1922 [1932]). Par conséquent, nous ne savons pas pourquoi exactement SCS affirme s’en démarquer puisqu’à cette époque-là, c’était une vraie révolution pour le domaine. D’autant plus que le couple Comhaire (Jean et Suzanne) sollicitera, en 1942, des enregistrements des cérémonies vodou, des danses et des contes réalisés en Haïti en 1936 et 1937 par Alan Lomax pour le compte de la Library of Congress21. Il est probable que SCS n’ait pas eu accès à ce matériel d’enregistrement en raison de son coût élevé au moment de son enquête. Aussi l’appareil devait-il n’être utilisé que par quelques rares laboratoires d’université et de recherche.

  • 22 Italique de l’autrice.

21Nous supposons que les premiers folkloristes rencontraient des difficultés techniques, en particulier avec la dictée, difficultés qui auraient incité SCS à essayer d’élaborer d’autres méthodes pour obtenir des résultats plus probants. Dans Les Contes haïtiens, elle a commencé par raconter d’où est venu son intérêt pour les contes qui est d’ordre personnel. Ceci l’orientera et l’amènera à entreprendre l’étude des contes en tant que chercheuse. Petite, elle était confrontée à de graves problèmes de santé à l’origine d’une inappétence. Alors que sa bonne lui racontait des contes, sa gouvernante en profitait pour lui faire ingurgiter de petites cuillerées de bouillie. Gamine de quatre ans, elle prenait plaisir à se faire « tirer22 des contes par les bonnes, les cochers, les marchands ambulants, les paysans » (Comhaire-Sylvain, 1937a : V, Ire partie). Plus grande, elle apprenait quasi par cœur les versions de contes qu’elle aimait. Elle en parle en ces termes : « […] je me faisais réciter le conte autant de fois qu’il était nécessaire pour le savoir à peu près par cœur, notant sur un cahier les principaux incidents et les phrases typiques, sur un autre la musique de la partie chantée que je jouais ensuite sur le piano en présence du conteur et modifiais jusqu’à obtenir sa pleine approbation » (Ibid.). Ici, SCS se contente de reprendre les procédés de collecte déjà utilisés par les traditions folkloriques, qui étaient basés sur la mémorisation et la prise de notes.

22Au début d’une enquête, SCS choisit la population visée et procède généralement à un pré-test en écoutant d’abord les contes qu’elle veut transcrire une première fois. Ensuite, elle demande aux personnes de raconter les contes plusieurs fois pour qu’elle puisse les retenir, notant au passage les « principaux incidents », les « phrases typiques », aussi bien que la « musique » dans le cas des épisodes chantés. Agissant en tant qu’actrice ou participante active de sa propre culture, elle utilise la mémorisation comme technique pour retenir les informations qu’elle transcrira par la suite dans ses carnets de notes. Le fait de noter aussi « la musique de la partie chantée » montre avec quel intérêt l’ethnologue se saisit de son travail. Les parties chantées sont des parties fixes dont toute modification peut par conséquent altérer la suite du conte, c’est-à-dire, son intrigue, son dénouement et son sens. Certaines parties chantées, qui ont certainement des propriétés expressives, peuvent être des propos incantatoires, des sortilèges ou des exhortations visant à provoquer des actions telles que l’apparition ou la disparition de quelque chose. Une simple modification du contenu ou d’une formule peut entraîner des sanctions négatives contre le personnage ayant commis une erreur ou pris une telle liberté23. La sanction peut prendre la forme de la dérision ou d’autres formes de moqueries. Il en va de même pour la musique ou la mélodie, ce qui pourrait définitivement changer la forme, l’orientation et la symbolique du conte. Noter la musique ne constitue pas seulement pour SCS un enjeu esthétique, mais aussi un facteur consubstantiel à certaines narrations et à la production de sens. Selon Claude Dauphin, ethnomusicologue haïtien, le chant participe à la dramatisation du conte en « emblématisant les propriétés immanentes de la musique et mettant en scène les procédés de sa propre exécution. »24 Plus encore, la musique peut servir de code qui donne accès ou pas à des pouvoirs.

  • 25 Vallée de Marbial.

23Maîtrisant la langue de ses informateurs et ayant accès à ce fonds patrimonial dès son plus jeune âge, SCS ne devait pas avoir de grandes difficultés pour transcrire ses souvenirs. D’autant plus qu’elle notait, dans ses carnets, les parties invariables et les phrases typiques qui composaient les contes. Nous n’écartons pas les possibilités de variations des contes transcrits. Mais celles-ci restent très probablement mineures par rapport aux originaux. À moins d’une volonté chez la chercheuse de falsifier ou modifier ses données, ce qui serait difficile à démontrer. SCS demeure très soucieuse des détails et très précautionneuse. Dans Qui mange avec une femme, publié plus tard, elle déclare : « je me suis fait raconter les histoires avant leur transcription et j’ai pu constater à ma grande surprise qu’aucun détail n’était omis » (1973 : II). Dans Jetons nos couteaux, elle affirme : « Ils [les contes] ont été sténographiés comme ceux de Martial25 [sic.] et relus aux conteurs après transcription, pour faire des corrections éventuelles » (1974 : V). Toutes ces précautions montrent la rigueur de la chercheuse dans ses enquêtes.

  • 26 Charles A. Ferguson (1959) aborde la diglossie – « diglossia », en anglais – en décrivant comment, (...)
  • 27 « 1983 : La Constitution du 24 août accorde au créole le statut de “langue co-nationale” avec le fr (...)

24Qu’en est-il de la langue choisie ? Nous avons déjà commencé à expliquer cette décision de SCS. En Haïti, il y a une situation dite « diglossique »26 où, historiquement deux langues, le créole et le français, se vivent de manières différentes. Le français est utilisé à l’école, dans l’administration et par certaines familles des classes les plus aisées et instruites, tandis que le créole est parlé un peu partout dans toutes les activités quotidiennes et est aujourd’hui encore généralement la langue unique de la population non scolarisée. Cette langue qui n’avait aucun statut constitutionnel, non encore standardisée et n’ayant pas une orthographe proprement définie à l’époque de SCS, tout au moins officiellement, n’était pas valorisée contrairement au français27. Habitant pour la plupart des zones rurales, les conteurs recrutés par SCS étaient strictement créolophones. Or, dans sa famille, le français était la langue la plus utilisée. C’est très probablement la raison pour laquelle elle faisait ses premières transcriptions pour son besoin et/ou son plaisir personnel en français avec quelques passages en créole. « […] La partie libre du conte a été partiellement rédigée en français, je transcrivais en créole les parties fixes et les phrases dont la traduction ne me venait pas immédiatement à l’esprit » (Comhaire-Sylvain, 1937a : V, VI, Ire partie). Dans une publication précédente, « Contes haïtiens », elle explique clairement la raison de ce choix, qui est également valable ici : « J’avais, d’abord, pensé à les transcrire en créole, exactement comme je les ai entendus chez nous, mais le champ d’action du créole est forcément restreint et je voudrais parler en faveur de mon petit pays partout où il est inconnu ou méconnu » (1933 : 104).

25Certains passages créoles n’étaient pas traduits sur le champ, mais après coup pour qu’ils soient plus conformes aux idées de départ. À cette époque, elle notait seulement les versions des contes qu’elle préférait. En revanche, dans la période où elle faisait sa thèse de doctorat, elle « ne [s]e cantonn [ait] plus à noter la version qu’[elle] préfèr[ait] en dédaignant ses humbles variantes et [elle] tâch[ait] d’avoir des spécimens fidèles du langage paysan en inscrivant à la volée les parties libres du conte qu’il [était] impossible d’apprendre mot à mot vu qu’elles se renouvellent à chaque audition » (Ibid. : VI). On peut observer des variations, des différences au niveau de ses opérations dans le travail de collecte de SCS qui se situe à « diverses périodes », dit-elle. De plus, elle voulait se montrer plus rigoureuse en notant le conte dans la langue de son conteur (Comhaire-Sylvain, 1938). Toutefois, rédiger « à la volée » les parties variables nous paraît un peu risqué, même si ce sont des parties qui sont certes susceptibles de changer en fonction du conteur, sa mémoire, son humeur du moment, de sa zone géographique, etc. Mais les détails et les motifs des contes se révèlent très importants plus particulièrement lorsqu’on fait des études comparatives ou généalogiques comme c’est le cas de SCS.

  • 28 Traduction de Comhaire Sylvain : « le conte est fini ! » (Ibid.). Une autre formule très connue peu (...)

26Lors de ses enquêtes de terrain, elle a eu la perspicacité de mettre un public face au conteur, afin que l’ambiance (quasi)naturelle pour tirer des contes soit assurée. Dans la mesure où le public demeure un facteur clé, gage de conformité à la tradition, stimulant qui, par ses questions, ses rires, sa complicité, influe sur l’évolution et l’aboutissement du récit, le résultat était très certainement authentique. Dès l’ouverture d’un conte, le conteur lance un Cric ?, auquel l’assemblée répond par un Crac ! (surtout pour les contes-récits). Une autre formulette est Tim Tim ? à laquelle l’assemblée répond : Bwa Sèch ! (surtout pour les contes-devinettes). Les formulettes peuvent être plus longues selon l’endroit. Par exemple : « Conteur. – Cric ? / Public. – Crac ! Maitt contt chauffé contt, tiré contt / Conteur. – Si yo pa té gain soutirè yo pa t a gain vòlè » (Ibid. : XV). Le conte peut finir par une formule qui s’adresse au public pour lui indiquer que le conte s’achève : « Contt-la fini »28 (Ibid.). Somme toute, sans le public, il n’y a pas d’interaction, et sans interaction, le conte serait fade, car en général on ne raconte pas pour soi ; on raconte pour les autres et pour donner du sens. Voici ce que dit à ce propos SCS :

« […] je pense conserver l’habitude de fournir un public à mes conteurs, public de paysans, de domestiques et d’enfants de la maison, comme autrefois » (Ibid.). Pour elle, le public ainsi que sa composition fait partie du processus de narration et influence le conte en train de s’énoncer, de se raconter. « Le même individu lorsqu’il n’est pas soutenu par son public, par sa mimique, perd le fil de ses idées, supprime certains incidents, en ajoute quelquefois d’étrangers, son débit devient monotone, son style terne et incolore ; il s’ennuie et il vous ennuie » (Ibid. : VI).

  • 29 « Malinowski qui, en 1923 (…), crée l’expression context of situation, emploie souvent context, soi (...)
  • 30 Italique de l’autrice.

27Bien que SCS, dans sa démarche en tant qu’ethnologue-folkloriste, ait montré qu’elle avait compris très tôt que le conte est une activité qui ne peut s’actualiser qu’en interagissant avec un public (avec un public même reconstitué), dans sa vision, cette nécessité du public ne va pas plus loin qu’un simple instrument pour la conformité du texte transcrit au conte oral. À l’instar de beaucoup de chercheurs en folklore de son époque, l’expression « context of situation »29 introduite par Malinowski n’a pas encore d’effets sur sa recherche. Elle, qui a été étudiante de Malinowski, ne s’intéressera pas à ces dimensions qui sont consubstantielles au conte, notamment ceux qui les énoncent, les conteurs-énonciateurs ainsi que leur mode de relation avec leur public, ou encore les conditions dans lesquelles chaque conte peut être donné. Cette tâche incombera à la génération d’ethnologues, anthropologues, linguistes suivante, deux à trois décennies plus tard, notamment à Geneviève Calame-Griaule (1970 : 22-47), Ruth Finnegan (1970) et Richard Bauman (1986). Il s’agit d’étudier le conte en situation de performance, c’est-à-dire en replaçant « les textes dans leurs contextes socio-culturels et linguistiques » (Baumgardt et Bornand, 2009 : 1). Ceci implique l’étude des interactions entre les différents éléments constitutifs de la performance qui sont : l’énonciateur, l’auditoire, l’espace et le temps (Ibid.). Ces propos font écho aux observations de Calame-Griaule qui met en avant l’intégration inévitable de la « littérature orale » dans son contexte en ces termes : « (…) tout texte de littérature orale constitue un message transmis par un agent à l’intérieur d’un certain contexte culturel et social par l’intermédiaire d’une certaine langue, et il doit pour être reçu s’adresser à un auditoire en possession du double code linguistique et culturel » (1977 : 23)30.

28Le moment le plus favorable pour raconter est le soir, et selon qu’il s’agisse de paysans, de domestiques, de personnes instruites, cultivées ou même aisées, chaque soirée varie. Ainsi, d’après nos observations, le critère d’âge et de catégorie sociale influence sur le langage : un public de jeunes permet ou autorise un vocabulaire plus relâché, alors que dans une assemblée où nous avons la présence de personnes âgées et d’enfants, le langage a tendance à être plus contrôlé. Aussi l’expression langagière dépend-elle du public, ce qui peut amener le conteur à fournir davantage d’explications pour contextualiser son récit sans pour autant le noyer dans une série de digressions interminables. Dans son enquête de terrain pour ses recherches doctorales, SCS conserve la technique de mémorisation qu’elle utilisait autrefois pour collecter les contes pour son plaisir personnel. « Je pense aussi continuer à apprendre les contes au lieu de me les faire dicter […] », dit-elle (Ibid.).

29À ce propos, Veronica Brunetto affirme : « À l’égard de la thèse de doctorat de Suzanne Comhaire-Sylvain […] la folkloriste apprend par cœur les contes, ce qui est une méthode discutable, car, si d’un côté elle devient une conteuse, de l’autre son apprentissage n’est pas exempt de modifications intellectuelles, dues à son milieu social/culturel » (2017 : 104). Le problème de fidélité se pose-t-il ainsi pour un observateur endogène ? Surtout lorsqu’il s’agit de contes que la chercheuse, en tant que membre de sa culture, comme tout jeune Haïtien, avait écoutés et répétés dès son plus jeune âge, tous les soirs ou presque, dans différentes versions. Membre du corps social dans lequel elle mène l’enquête et locutrice de la langue créole, elle maîtrise parfaitement les références culturelles, le code et les normes d’actualisation du conte. Dans ce contexte, faudrait-il analyser sa méthode comme s’il s’agissait d’un observateur externe, c’est-à-dire, l’ethnographe classique venant d’une culture ou d’un espace autre, qui essaie de collecter des contes ? Nous remarquons que lorsqu’elle n’est pas dans son contexte culturel, elle agit autrement. Pour preuve, auprès d’un public d’écoliers de Kinshasa, elle affirme : « Dans la plupart des cas, la transcription a été directe. » (Comhaire-Sylvain, 1973 : II) Nous observons avec intérêt qu’elle a délaissé la mémorisation au profit de la prise de notes directe et immédiate.

30Sara Del Rossi souligne un travail de « ré-écriture » qui met en lumière « la collaboration de l’ethnologue et de l’écrivain, à travers l’analyse de la représentation des personnages du cycle le plus célèbre d’Haïti » (2014 : 3, 4). Serait-il possible que Le Roman de Bouqui ne soit pas simplement une traduction, mais plutôt une « réécriture » ou plutôt une « ré-écriture » ? Cela dépend du sens que l’on attribue au terme « ré-écriture ». Est-ce « littérariser », pour reprendre un terme de Van Gennep (1924 : 11) ? N’oublions pas que nous parlons de contes oraux dont la structure particulière est influencée par leur canal de transmission : la voix, le bouche-à-oreille, l’oralité avec ses contextes spécifiques ainsi que la proximité avec l’auditoire. À l’écrit, un certain nombre d’éléments paralinguistiques et extralinguistiques, comme la prosodie et la gestuelle, disparaissent. Par conséquent, ce médium impose ses propres exigences, pouvant entraîner des modifications pour faciliter la compréhension. Dans ce sens, on peut parler de transposition, d’adaptation face aux contraintes induites par un changement de médium. Par ailleurs, si l’on entend « ré-écriture », ou « réécriture de l’oral » au sens de recomposition, restructuration ou reconstruction, ou encore de littérarisation, cette position paraît plus abusive ou plus incertaine. De plus, SCS a toujours insisté sur sa volonté de collecter les contes avec minutie, en restant fidèle à ses sources. Cette approche est d’autant plus importante que chaque membre d’une communauté culturelle peut posséder une version légèrement différente d’un même conte, en s’appuyant sur un canevas commun. D’après notre expérience, on peut rencontrer autant de versions que de narrations, ce qui témoigne de la vitalité du conte, qui s’actualise à chaque performance ou lieu de performance. Jamais un conte n’est raconté de la même manière, si bien que SCS elle-même a dû mémoriser intégralement ou partiellement ses divers contes. Si la méthode de mémorisation ne change rien à la valeur (validité) ni à la pertinence de ses collections, les contes ainsi collectés sont donc dignes d’un grand intérêt. Ils témoignent de son apport à la diffusion du patrimoine oral et à la connaissance de la culture haïtienne.

31SCS travaille à la fois dans une perspective folklorique, visant à préserver un patrimoine culturel (les contes haïtiens), et à le diffuser pour le faire connaître à l’étranger par un public lambda, d’où la publication en Belgique (Contes haïtiens). Elle souhaitait les rendre accessibles à la lecture, et le lectorat francophone étranger auquel elle s’adressait n’avait ni le besoin ni la capacité réelle d’évaluer la fidélité des contes originaux, mais plutôt de lire leur traduction. En outre, le public auquel semble s’adresser le Roman de Bouqui est un public de non-spécialistes, tandis que les deux volumes publiés par l’American Folklore s’adressent à un public de chercheurs et de spécialistes qui certainement pourront consulter ou utiliser les versions créoles pour leurs analyses personnelles ou académiques. Cela répond très certainement à la politique de la revue. Ce qui explique que ces textes sont présentés dans la langue des conteurs avec leur traduction en anglais. Cela est en même temps signe d’une grande exigence intellectuelle. De plus, dans cet ouvrage « Creole Tales from Haiti », les contes chantés sont accompagnés d’une partition musicale, ce qui donne au spécialiste un autre angle d’analyse et d’interprétation.

  • 31 Nous avons jugé opportun d’ajouter un commentaire de Carlo A. Célius, qui s’est montré préoccupé pa (...)

32Dans les trois ouvrages, aucune information n’est fournie sur le mode de recrutement des participants aux enquêtes. Cependant, SCS laisse transparaître une inquiétude quant au paiement des « informants par conte récité », qu’elle considère comme un risque de changements factices et de « variantes ». D’après SCS, « [l]e paysan fractionnera les récits plus ou moins longs et altèrera plusieurs fois le même conte afin d’essayer de faire passer ses productions pour des variantes » (1937a : VI, Ire partie). Pour justifier ses propos, elle raconte une anecdote où une étrangère qui voulait avoir des contes inédits a engagé un soi-disant conteur « remarquable » (Ibid.). Cette étrangère l’a payé au conte et, finalement, elle s’est retrouvée avec des contes informes. De plus, ce prétendu conteur « remarquable » a pris la liberté de raconter des histoires en plein jour, ce qui remet en question la crédibilité des récits et de l’individu lui-même. En Haïti, il est strictement interdit de raconter des contes pendant la journée, car ces récits sont traditionnellement associés au mystère de la nuit. Selon la croyance populaire, toute personne osant transgresser cette règle risquerait de perdre un être cher.31

33Enfin, SCS conseille sur le meilleur moyen de collecter des contes :

L’idéal, quand on dispose de suffisamment d’argent, est d’organiser des veillées qui réunissent un certain nombre de conteurs. On entend ce qu’il y a de mieux dans le répertoire, on a une idée générale des thèmes à la disposition des paysans et on demande aux meilleurs d’entre eux de vous répéter toutes les histoires entendues » (Ibid : VII).

34En Haïti, les veillées mortuaires sont les meilleures occasions pour recueillir les contes. Dans ces circonstances, des conteurs arrivent de toute part et s’efforcent d’offrir ce qu’il y a de mieux dans leur répertoire. Beaucoup de familles, selon leurs moyens, invitent des conteurs professionnels. D’autres cadres naturels peuvent être l’occasion d’entendre des contes : les réunions informelles de famille, d’amis le soir après dîner. Les veillées de contes sont organisées dans le but de s’amuser et de tirer des contes comme dans une joute verbale. En cette occasion, on découvre le talent et le répertoire des conteurs qui se différencient mal du public puisque chacun dans le public est également conteur à son tour (à des niveaux différents) et peut sortir quelque chose de son répertoire. Ainsi, une certaine asymétrie entre les conteurs s’impose, mais la pratique du conte en elle-même est une activité de co-construction. Pour SCS, le plus important n’est pas de collecter des récits coûte que coûte, mais de le faire en tenant compte de l’« intégrité » de la « transmission ».

2. Méthode (index) de classification (typologie) et analyses chez Comhaire-Sylvain

2.1. Index et classification des contes

35Au tout début du xxe siècle, alors que la recherche sur le folklore bat son plein dans la plupart des pays européens, le folkloriste finlandais Antti Aarne s’est vu confier par l’association internationale « Folklore Fellows » (Société des chercheurs en folklore) l’élaboration d’un catalogue pour pallier les difficultés auxquelles le chercheur en littérature populaire comparative est confronté lors de la collecte de matériel (Aarne, 1910). En 1910, Aarne et son équipe ont publié Verzeichnis Der Märchentypen (Index des Types de Contes) basé sur les collections de manuscrits finlandais, les collections danoises de S. Grundtvig et les célèbres Contes de l’enfance et du foyer des frères Grimm. En 1928, le folkloriste étatsunien Stith Thompson a repris le travail d’Aarne en le traduisant, le modifiant et l’enrichissant. Il publiera une version augmentée en 1961, un index qui sera ensuite révisé par Hans-Jörg Uther en 2004 et sera connu sous le nom de classification Aarne-Thompson-Uther ou ATU. C’est la version de 1928, parue sous le titre de The Type of Folk Tales. A Classification and Bibliography by A. A. (Verzeichnis der Märchentypen F. F. Com. 3). Translated and Enlarged by Stith Thompson, et basée sur les notions de « contes-type » et « motif » qu’utilisera SCS pour les besoins de sa thèse.

  • 32 Par manque d’accès à la version de 1928, nous avons décidé de travailler avec celle de 1961. Nous e (...)
  • 33 Voici ce que nous pouvons trouver comme définition de motif sur le site de la bibliothèque de l’Uni (...)

36Dans le « Outline of the classification of tales » de l’édition 196132, cinq groupes ou « types » de contes sont identifiés : « I. Animal Tales », « II. Ordinary Folk-Tales », « III. Jokes And Anecdotes », « IV. Formula Tales », « V. Unclassified Tales ». Dans chaque groupe ou typologie, il y a des sous-groupes, par exemple dans le groupe (I), nous retrouvons « Wild Animals » (indexé, 1-99), « Wild Animals and Domestic Animals » (indexé : 100- 149)… ; dans le groupe (II), nous avons « A. Tales of Magic » (indexé : 300-749)… – ce sous-groupe est lui-même divisé en autres sous-groupes (« Supernatural Adversaries », indexé : 300-399)… ; « B. Religious Tales » (indexé : 750-849)… Ce mode de classification ou d’indexation est un procédé théorique basé sur les sujets et les motifs des contes. À défaut de définir ce qu’ils appellent « motifs »33, ils en donnent des exemples : « K341.2 Thief shams death and steals. K371.1 Trickster throws fish off the wagon. K1026 Dupe imitates trickster’s theft and is caught » (1961, 21). Dans la préface de l’édition de 1961, Thompson explique l’objectif de l’ouvrage : « the motif-index attempts a theoretical classification of motifs covering the whole world. Sometimes, indeed, these are equivalent to types, since many tales consist of only a single motif. But the approach of the two works is entirely different » (Ibid., np). Un peu plus haut, il précise la raison pour laquelle il utilise le terme « type » qui contraste avec le terme « motif » : « “Type” has been used instead, so as to contrast with “motif”. » (Ibid., np). Les contes (et leurs variantes) sont catégorisés en cinq types qui englobent les contes européens et d’autres issus de cultures différentes, comme la culture indienne : les contes d’animaux, les anecdotes, les contes à formules… Selon Thompson, l’index présente des limites importantes, comme en témoignent ses propos : « The present index is merely a practical listing of tales for a certain area, so that collectors and scholars can have a common base of reference » (Ibid. : np).

37Vladimir Propp a formulé plusieurs critiques à l’égard du modèle d’Aarne-Thompson, dont voici l’une des plus symptomatiques : « Nous voyons bien qu’il n’existe pas de critères absolument objectifs pour établir une division entre deux sujets [types]. Là où un chercheur voit un nouveau sujet, un autre voit une variante, et inversement » (Propp, 1965, 1970 : 18). Par ailleurs, Propp admet les qualités de l’index d’Aarne malgré les reproches qui lui sont adressés : « […] son index est utile comme ouvrage de référence, et en tant que tel, il a une grande importance pratique » (Ibid. : 19). De plus, l’index d’Aarne met en évidence aussi « la division en genres, espèces et sous-espèces », qui « n’avait pas été étudiée avant lui » (Ibid.).

38Pour ses Contes haïtiens, SCS s’est fortement inspirée de la classification appelée « classification d’Aarne-Thompson ». Elle fait le tri parmi les groupes et les sous-groupes établis par Aarne-Thompson et en ressort un modèle de six types pour classer les contes haïtiens : a) contes étiologiques, b) anecdotes, c) contes d’animaux, d) contes-nouvelles, e) contes à merveilleux chrétien, f) contes à merveilleux païen (Comhaire-Sylvain, 1937a : XVII-XVIII, Ire partie). Quoique d’utilité pratique, nous pouvons adresser les mêmes reproches que ceux faits par Propp à Wundt, Veselovski, Aarne… au modèle de SCS sous forme d’interrogations. Le classement est-il fait d’après l’intrigue ? Le personnage principal (le héros) ? Les motifs ? Le sujet ? La nature de l’action ? Quel est le principe qui régit la division des contes ? Ce principe est-il pertinent ? Est-il systématique ? Est-il fonctionnel ? De plus, nous remarquons qu’elle n’utilise pas le modèle exact qu’elle a érigé pour sa thèse ni exactement celui d’Aarne-Thompson dans les deux volumes de « Creole Tales from Haiti », mais a préféré faire deux pas de côté en empruntant d’autres sous-catégories tirées d’Aarne-Thompson. Dans la catégorie des contes à personnages humains, elle différencie les contes à éléments surnaturels « with supernatural element » et ceux sans éléments surnaturels « Without supernatural element » (Comhaire-Sylvain, 1937b : 207-295 ; 1938 : 219-346). Elle identifie ensuite, « Tales of Men and Supernatural Beings » et « Tales of Animal or Devil Spouse ». Nous pouvons nous interroger sur ce nouveau choix. Est-ce parce qu’elle s’est rendu compte que son modèle de départ marchait moins avec les nouveaux récits qu’elle a récoltés ? Ou bien a-t-elle pris conscience de la volatilité ou du manque de rigueur de ce modèle ? Ce travail d’adaptation nous rappelle les index des chercheurs tels que May Augusta Klipple, Erastus Ojo Arewa, Kenneth Wendell Clarke, Winifred Lambrecht, Rüdiger Schott (Leguy 2005). Ces travaux ont démontré la complexité de la classification des contes africains à partir du catalogue d’Aarne-Thompson, ce qui a justifié le besoin d’entreprendre des adaptations pour leurs corpus.

39Dans Les Contes haïtiens, Ire partie, nous trouvons un « index des principaux motifs » tout comme dans la IIe partie (1937 : 77–80 ; 248–256). Ces pages présentent les « motifs principaux » des contes étudiés avec un numéro d’indexation. Ces numéros se distinguent très fortement de ceux utilisés dans la classification internationale d’AT (Aarne-Thompson). Est-ce que cela veut dire que dans la version de la thèse qu’elle a soutenue, elle a mis en place son propre index, qui n’est pas publié dans la version en notre possession ? Si oui, sur quelle base cet index a-t-il été établi ? Le seul moyen de le savoir serait d’avoir accès à la version de la thèse déposée à la bibliothèque de la Faculté des lettres de l’Université de Paris où elle a étudié. Après des recherches assidues dans diverses bibliothèques en France, nous avons découvert la version, nous semble-t-il, la plus ancienne de la thèse à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Avec regret, ce document n’est pas accompagné de notes explicatives de ces numéros utilisés par l’autrice. SCS ne précise pas la base sur laquelle est établie la numérotation de l’index qu’elle présente. Les critères sur lesquels ce système est construit ne sont pas définis. Cependant, cet index répartit les motifs en fonction de son étagement dans l’ossature ou la structure du conte de l’« introduction » aux « épreuves », « des donateurs » aux « êtres secourables », des « récompenses et punitions » et enfin les motifs « divers » qui peuvent se retrouver dans diverses catégories (Ire partie). Cet étagement sous-tend que les motifs obéissent à un ordonnancement et ne sont pas soumis à un ordre fortuit. Cela dit, on ne peut pas, de manière rigoureuse, faire une conclusion définitive sur l’index-motif de SCS, car il nous manque des informations pertinentes sur lesquelles appuyer notre réflexion.

2.2. Contes et analyses de SCS

40Dans le cadre de ses recherches doctorales, SCS s’est inscrite dans une tradition d’étude historico-géographique des contes initiée par plusieurs chercheurs avant elle, dont le folkloriste étatsunien Stith Thompson, qui a soutenu une thèse de doctorat à l’université Harvard sous le titre European Borrowings and Parallels in North American Indian Tales (Emprunts européens et parallèles dans les contes des Indiens d’Amérique du Nord) en 1914. C’est une tradition où les chercheurs se concentraient surtout sur l’objet « texte » en se basant « sur le modèle d’analyse de la méthode historico-géographique qui s’intéresse à la question des origines et de la diffusion d’un récit (texte) par la comparaison de ses motifs, variantes et versions à travers divers pays de langue commune » pour reprendre les termes de Martine Roberge (2021 : 37). Pour cette étude, SCS a consulté plusieurs dizaines de recueils de contes provenant d’Afrique, d’Amérique et d’Europe, parmi lesquels Folklore of the Antilles, French and English. Part I. (Elsie Parsons, 1933), Negro Folk tales of the Coast Salish (Thelma Adamson, 1934), Contes populaires de la Norvège, de la Finlande, et de la Bourgogne (Eugène Beauvois, 1862), African Folk tales (1930), Contes populaires du Soudan Egyptien (Artin Pacha, S. E. Yacoub, 1909). Elle compare les « incidents » des contes collectés en Haïti lors de ses enquêtes avec ceux trouvés dans ces recueils, mettant en évidence leur similitude et le nombre d’incidents en commun.

  • 34 Italique de l’auteur.
  • 35 Elle ne prend pas le temps de définir ce qu’elle entend par « incident », ni de préciser sa différe (...)

41Par ailleurs, Vladimir Propp, qui a étudié une centaine de contes merveilleux russes, publie, en 1928, Morphologie du Conte, un livre resté inconnu aux langues occidentales pendant plusieurs décennies et traduit en anglais en 1958 et en français en 1965. Toutefois, le Cercle linguistique de Prague, connu sous le nom de « l’école formaliste », dont Jakobson fut l’un des membres, a largement contribué à populariser le modèle fonctionnel de Propp bien avant ces traductions (Lévi-Strauss, 1960). Ainsi, Propp a servi de modèle d’analyse dans beaucoup de pays, notamment en Occident (Adam 1966, 5). Pour Propp, « [l]es fonctions [au nombre de 31] sont les parties constitutives fondamentales du conte »34 (Propp, 1970 : 31). Parallèlement, SCS a opté pour l’analyse des contes en « incidents »35.

  • 36 Italique de l’auteur.

42Dans Les Contes haïtiens, Ire partie, elle divise le conte « Maman d’leau » en « seize incidents » : « A. Une mère a deux filles, elle aime l’aînée jolie, mais mal élevée et maltraite la cadette, Citée, qui est laide et passe pour une sotte ». Le deuxième incident : « B. Citée laisse tomber une cuillère au fond du puits tandis qu’elle lave l’argenterie »… Et les deux derniers incidents : « O. La sœur aînée veut recommencer l’aventure, mais sa conduite est exactement l’opposé de celle de sa sœur » et « P. Son premier œuf contient des couleuvres et des crapauds, son deuxième en se brisant met le feu derrière elle et la poule qu’elle avait emporté [sic] en sus des œufs devient un démon qui s’empare d’elle » (Comhaire-Sylvain, 1937a : 71-72). Ces incidents constituent le socle de son étude et analyse comparative. Elle s’en sert comme des éléments fondamentaux, des parties constitutives des contes à la manière de Propp qui, lui, met en avant les fonctions. Pour Propp, étant donné que le conte attribue souvent les mêmes actions à des personnages différents, il est possible d’étudier les contes « à partir des fonctions des personnages »36 (1970 : 29). Dans sa recherche de l’origine immédiate et l’extension de ce conte, elle le compare à ceux avec qui il partage plus ou moins un certain nombre d’incidents. D’après les parallèles de SCS, « Maman d’leau » se présente sous trois formes sur le continent américain. Dans sa forme (I) « récompense : objets à briser générateurs de richesses », forme (II) « récompense : richesses qui s’échappent de la bouche », forme (III) « récompense quelconque » (1937a : 7, 13, 16, Ire partie). Après avoir rassemblé, décomposé en incidents et comparé un certain nombre de contes tirés un peu partout sur les continents d’Afrique, d’Amérique et d’Europe occidentale, elle soutient :

  • 37 Italique de l’autrice.

Dans la première qui est la plus rapprochée de la version haïtienne, la récompense consiste en objets à briser (trois œufs dans la majorité des cas). Dans la seconde, la récompense consiste en un ou plusieurs dons, l’un d’entre eux étant constitué par des objets s’échappant de la bouche de l’héroïne. Dans la troisième, la récompense est une baguette magique ou une grâce quelconque »37 (Ibid. : 7).

43D’après la chercheuse, la forme (I) existe dans beaucoup de pays du continent américain, mais est « inexistante » chez les Amérindiens, tandis que la forme (II) existe chez les Indiens de la Haute Thompson, Muskhogean ou la forme (III) existe chez les Zuñi, Indiens Visayan. Chez les Européens, la forme (I) est « inexistante », alors que les formes (II) et (III) existent en Catalogne, au Portugal, en France… Chez les Africains, les trois formes existent et sont réparties dans divers territoires et cultures. Tenant compte de ce constat, SCS avance : « Nous avons vu que le conte n’existait sous cette forme [I] ni chez les Européens, ni chez les Amérindiens. Le conte africain qui s’en rapproche le plus est le conte bambara de la page 34 : “La fille modeste et les phénomènes”, il comporte sept incidents communs et quatre équivalents […] » (Ibid. : 72). Ce qui lui permet de conclure : « Il est à peu près sûr, vu sa grande diffusion en Afrique, que le conte a été introduit en Haïti sous différentes versions qui se sont amalgamées. L’une de ces versions était probablement bambara » (Ibid.).

44Par ailleurs, elle pose ceci sans en faire la démonstration : « Les incidents du conte haïtien qui ne sont ni présents ni remplacés par des équivalents dans le conte bambara proviennent de la fusion de deux autres contes avec la version primitive. Le premier est le conte français du Nivernais, “La veillée dans le puits” qui appartient à la deuxième forme de notre thème. Il comporte quatre incidents qui se retrouvent plus ou moins altérés […] » (Ibid. : 25, 73) Cela signifie bien que pour elle, il y a en quelque sorte une version « première », pure… ce qui est tout de même aussi une conception un peu « dépassée » même à son époque… Comment peut-on prouver cette assertion ? Comment cette fusion s’est-elle opérée ? Le choix pertinent des incidents par les conteurs ? Cette hypothèse n’est-elle pas pour le moins hasardeuse ? En tout cas, cette affirmation reste à prouver comme bien d’autres, car elle laisse surtout entendre une conception très « figée » des contes, comme si chaque société avait son « texte » ou son « modèle ». Or, la situation est plus complexe. Les histoires circulent et varient en fonction des circonstances, de la « performance ». De plus, un conte peut disparaître dans un espace tout en étant encore présent dans un autre. Ce sont les communautés qui décident quels contes seront préservés et transmis aux générations suivantes, en fonction de l’évolution des mœurs, des coutumes et des mentalités. L’analyse par comparaison d’incidents nous paraît insuffisante, même si elle peut constituer une base. On peut ajouter comme méthodes d’analyse l’ethnogéographie et l’ethnohistoire, pour étudier la distribution des contes et de leurs variantes en fonction de la distribution des groupes ethniques des captifs africains devenus esclaves dans l’espace géographique de Saint-Domingue. Ce travail pourrait donc se faire en utilisant les archives historiques croisées à des enquêtes ethnographiques, comme l’a fait SCS pour son ouvrage Les montagnards de Kenscoff. Une société Kongo au-delà des mers (1984). De plus, même si les contes ne se fossilisent pas à l’instar des êtres vivants, ils peuvent cependant laisser des traces insoupçonnées dans le langage, ce qui réclamerait une archéologie des contes, une tâche extrêmement difficile étant donné les outils dont nous disposons actuellement. Si l’on élargit le périmètre de travail de SCS à l’Europe de l’Est ou à des pays d’Asie, on pourrait s’étonner de trouver des ressemblances entre les contes haïtiens et ceux de ces régions. Par conséquent, remonter aux origines des contes simplement en comparant leurs incidents s’avère une entreprise extrêmement délicate et difficile, c’est pourquoi il convient de faire preuve de prudence dans les affirmations.

  • 38 Italique de l’autrice.

45Dans Les Contes haïtiens, IIe partie, SCS s’efforce de trouver l’origine immédiate et l’extension d’une dizaine de contes dont l’intrigue implique qu’un jeune homme ou une jeune femme épouse un animal ou un démon sous la forme, respectivement, d’un jeune homme ou d’une jeune fille. Elle répartit ce type de conte en trois « thèmes » et deux « formes » pour le premier : (I) « l’époux surnaturel a l’intention de dévorer la conjointe » – a) « la femme s’enfuit quand elle découvre la nature et les projets de son mari », b) « la victime ne découvre la nature de son conjoint qu’au moment où celui-ci l’attaque »  ; (II) « l’époux surnaturel n’a pas de mauvaises intentions à l’égard de son conjoint, il s’enfuit dès que sa vraie nature est découverte » ; (III) « l’époux surnaturel a des intentions bienveillantes à l’égard de son conjoint qui est au courant de sa véritable nature. Il s’enfuit lorsque le tabou auquel était lié le bonheur du couple est brisé »38 (1937a : 5, IIe partie). Elle présente d’abord son corpus de contes, qui sont censés représenter les trois « thèmes » (plus les deux « formes » du « thème » [I]). Elle procède de la même manière que dans la première partie de son analyse en identifiant les incidents, elle entame ensuite la comparaison de ces contes à ceux qui leur sont semblables sur les trois continents (Afrique, Amérique, Europe occidentale). En ce qui concerne le « thème » (I), « forme » (I), elle affirme : « Ce type se rencontre régulièrement dans les Antilles. On le voit aussi sur le continent là où l’importation africaine a été plus considérable » (Ibid., 45). Lorsqu’elle considère le « thème » (I), « forme » (II), elle soutient ceci : « Cette forme, plus rare que la précédente, se rencontre dans les Antilles. Certains incidents haïtiens de cette forme ne paraissent pas dans les autres versions américaines » (Ibid., 61). À la fin de ses analyses, SCS tire une conclusion pour chacun des onze contes qu’elle a étudiés et comparés. Voici son point de vue final sur « Maman d’leau » :

Maman d’leau a eu pour champ de diffusion en Amérique, les Antilles, la Guyane française et la Louisiane ; en Afrique, toute la partie occidentale avec extension au Nord jusqu’en Algérie et au Sud jusqu’en Angola. La version haïtienne provient de la cristallisation en une forme unique de diverses versions africaines dont l’une devait être bambara et une autre [,] haoussa. À cette forme est venu se greffer un conte français du Nivernais appartenant à un type européen du même thème (Ibid. : 242).

  • 39 Mots de SCS mis sous forme substantive par nous.

46Le questionnement que nous avons émis un peu plus haut sur une éventuelle fusion (greffe, amalgame)39 de contes vaut aussi sans aucun doute pour cette assertion. Mais ici, SCS met en évidence la capacité créatrice et les nouvelles réalités auxquelles les « esclaves » emmenés sur la terre de Saint-Domingue devaient faire face. Ce qu’elle souligne fort bien dans le Roman de Bouqui : « Il n’y a jamais transmission intégrale de folklore d’un pays à un autre. Un peuple ne retient d’un autre que ce qui lui plaît, qui correspond à ses tendances intimes. Dès le début, nous trouvons donc quelque chose d’haïtien : le choix des thèmes et des motifs (…) » (Comhaire-Sylvain, 1940 : III). En effet, ces esclaves ou leurs successeurs, les Haïtiens, ont su réinventer l’héritage spirituel que leur ont légué leurs ancêtres africains, amérindiens et européens. Tout comme ils ont recréé le vodou en fonction de leur besoin, des contraintes ambiantes, des contextes géographique, social, politique et religieux de leur nouvel espace de vie, les contes ont suivi cette même transformation qu’accorde la « poïesis ». Cette transformation a suivi un processus que SCS appelle « l’assimilation » « suivant le génie de la race qui a reçu le greffon. » (Ibid.).

Conclusion

47La folkloriste et ethnologue de la culture haïtienne qu’était SCS a réalisé, par l’observation directe sur le terrain, un travail important de collecte des contes haïtiens en présentant plusieurs recueils de ce patrimoine oral sous forme écrite. Son projet scientifique, dit-elle, l’a poussée à se distinguer des folkloristes qui l’ont précédée, évitant les méthodes de dictée et d’enquête phonographique. Pour ce faire, elle a plutôt utilisé une autre technique traditionnelle, la mémorisation, qui a toujours été employée par les conteurs, les folkloristes ainsi que par les ethnographes, tout en notant des passages importants. Elle était bien consciente de l’importance de certaines données primaires nécessaires pour éviter de biaiser l’enquête, telles que la reconstitution d’un public pour le conteur qui pourrait donner un aspect naturel au cadre de son enquête. Malgré cette conscience, nous n’avons que de rares informations sur les conditions réelles de l’enquête ainsi que sur les informateurs. Les paroles dites dans un temps, dans un espace, par une certaine personne et dans des circonstances précises auront plus d’effets que celles dites par une personne qui n’est pas légitime et dans des conditions inappropriées.

48Nous pouvons donc conclure que, malgré les contributions de SCS en tant que folkloriste ayant collecté, classifié et analysé les contes haïtiens, son travail d’ethnographie dans les trois ouvrages examinés, qui aurait pu permettre de mieux connaître et comprendre les facteurs conditionnant l’activité de racontage, demeure limité. Les informations concernant le temps (date et durée) et le lieu (sauf mention de certaines villes et arrondissements) de l’enquête ne sont pas précisées, tout comme leur trajectoire, le rôle des réseaux (famille, contacts, informateurs) dans la collecte, les éventuels pôles de collecte, alors que ces facteurs déterminent la ou les versions recueillies ; de plus, son rôle sur le terrain (problème de sa présence [comme élément perturbateur] en tant qu’enquêtrice et personne de classe sociale différente) n’est pas clairement défini, ce qui rend difficile le travail de reconstitution de l’enquête.

49On peut comprendre le fait que SCS ait eu recours aux traductions pratiques pour rendre son travail plus accessible, tout en soulignant que la traduction ne remplace pas la langue authentique dans laquelle les données ont été produites. La langue d’origine peut fournir des informations significatives, inattendues pour la recherche et l’analyse. Cependant, les données issues de ces enquêtes méritent d’être considérées pour ce qu’elles sont, à savoir des faits entourés de leurs contextes historique, culturel, géographique, social et scientifique. Il apparaît que le travail de SCS est pris dans une contradiction majeure entre la volonté de préserver l’intégrité des contes haïtiens – le texte – et l’objectif de les rendre plus accessibles.

50Du Roman de Bouqui en passant par Les Contes haïtiens. Ire et IIe partie jusqu’à Creole Tales from Haiti, l’analyse des méthodes d’enquête des trois ouvrages nous a permis de comprendre et de suivre l’ethnologue en évolution constante. Pour sa classification et son analyse, elle s’est inspirée de l’index d’Aarne-Thompson, qu’elle a adapté à chaque occasion pour élaborer une méthode de classification et d’analyse plus ou moins efficace en fonction de son corpus. Son index de classification est certes pratique, mais il est sujet à questionnement. Par exemple, comment traiter un objet qui pourrait relever de deux ou plusieurs thématiques ?

51La thèse de SCS vise à situer les faits oraux dans leurs contextes historico-géographiques et à établir leur filiation à partir de l’analyse et de la comparaison des « incidents ». En effet, l’analyse comparative des « incidents » et des « motifs » est très pertinente pour démontrer les ressemblances et les éléments communs entre les contes, mais elle ne suffit pas à elle seule pour en établir l’origine et l’extension. Nous avons proposé des méthodes qui auraient pu compléter ce travail de SCS. Les approches ethnogéographiques et ethnohistoriques, grâce aux documents d’archives et aux enquêtes ethnographiques, auraient pu montrer la distribution des groupes ethniques dans l’espace géographique de Saint-Domingue.

52Pour nous, aujourd’hui, valoriser le travail de SCS signifie l’enseigner en prenant en compte à la fois ses forces et ses faiblesses : minutie, créativité, imagination, curiosité, passion, intelligence, cohérence, objectivité, esprit d’observation, mais aussi faiblesse d’analyse et d’interprétation. En dehors des travaux examinés, nous avons lu des descriptions ethnographiques de la chercheuse (« Contes haïtiens » [1933], Montagnards de Kenscoff [1984]…) qui témoignent d’une bonne acuité, d’un esprit d’observation et d’une grande précision. En Haïti, SCS ne fait pas école ; elle est même très peu citée parmi les références des travaux d’ethnologie ou d’anthropologie. Ses écrits sont rarement mentionnés, contrairement à ceux de sa contemporaine cubaine Lydia Cabrera (1899-1991), dont les travaux, notamment sur les origines africaines des cultures caribéennes, se croisent avec les siens. Les linguistes la citent principalement lorsqu’il s’agit d’aborder la question de l’origine des créoles, car contrairement à Jules Faine, qui croit que le créole haïtien est une langue romane, SCS, à la suite de Justin Chrysostome Dorsainvil (1975 [1931]), s’est orientée vers les langues africaines.

53Cette contribution a mis en lumière les méthodes et les pratiques ethnographiques de SCS à partir de sa collecte et son analyse des contes au début de sa carrière comme ethnologue-folkloriste. Espérons que les chercheurs consacreront davantage d’attention à ses travaux qui sont d’une richesse inestimable.

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Notes

1 Georges Sylvain (1866–1925) était un écrivain, poète, avocat et diplomate haïtien, militant contre l’occupation étatsunienne d’Haïti (1915-1934). Son frère cadet, Benito Sylvain (1868–1915), était journaliste, diplomate, avocat (docteur à la Faculté de droit de l’Université de Paris), et membre fondateur du panafricanisme.

2 Mariée en 1936 à Jean Comhaire (1913–1994), Suzanne Sylvain (1898–1975) adopte également le nom de son époux. « En 1934, il [Jean Comhaire] invite Suzanne Sylvain, première Haïtienne à avoir obtenu le doctorat ès lettres à l’Université de Paris, à venir donner plusieurs conférences à Bruxelles. Deux ans plus tard, après avoir été proclamé docteur en droit de l’ULB, il épouse Suzanne Sylvain » (Salmon, 2003 : 57).

3 « L’université de Paris (également connue comme nouvelle université de Paris) fut recréée en 1896 comme regroupement de la faculté des sciences, de la faculté des lettres, de la faculté de droit, de la faculté de médecine, de la faculté de théologie protestante et de l’École supérieure de pharmacie. Elle fut dissoute fin 1970 pour laisser place à treize universités indépendantes ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_de_Paris_(1896-1970) (consulté le 27 février 2024).

4 Titre complet : Les Contes haïtiens. 1re et IIe partie. Maman d’leau / Conjoint animal ou démon déguisé. Origine immédiate et extension en Amérique, Afrique et Europe occidentale.

5 Voir la référence à la page LX des Contes haïtiens Ire partie.

6 Avant eux, le Français Charles Perrault avait collecté des contes, mais dans une tout autre perspective. Voici ce que dit Arnold Van Gennep des travaux des frères Grimm : « loin de littérariser les textes recueillis, ils [les frères Grimm] les ont publiés avec toutes leurs particularités phonétiques et grammaticales ; quand on leur a récité des contes en patois, ils ont écrit ce patois exactement tel qu’ils l’entendaient » (1924 : 11).

7 Kinder und Hausmärchen [Contes de l’enfance et du foyer], publié entre 1812 et 1815.

8 S.d. = sans date.

9 La date de la publication exacte de cette version de l’ouvrage n’est pas dans le livre. Le texte est traduit de l’allemand en français à partir de ChatGPT.

10 Italique de l’auteur.

11 Publié en anglais en 1922, traduit en français en 1963.

12 Price-Mars, cité par Carlo A. Célius, reconnaît une origine plus ancienne à ce qui allait devenir l’ethnographie haïtienne. Il identifie en Moreau de St-Méry, l’auteur de la Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle de Saint-Domingue, la « figure dominante de » (expression de Célius) « l’ethnographie de la communauté dominguoise transformée en communauté haïtienne » (dans Célius, 2005 [2008] : 2).

13 Voir Le créole haïtien : morphologie et syntaxe (1936).

14 Sans nom de famille dans Les Montagnards de Kenscoff (1984).

15 Pareillement.

16 Contrairement à ce que certains affirment, SCS n’a jamais mentionné que Marcel Mauss avait été son directeur de thèse ou de mémoire (Chloé Maurel, voir lien plus bas). En revanche, elle a eu des correspondances avec lui, comme en témoignent les lettres échangées entre eux, conservées aux Archives de la Bibliothèque du Collège de France, datant de 1936-1937. Dans une lettre du 4 juillet 1936, SCS informe Mauss que Mlle Homburger, probablement sa directrice de thèse, lui a mentionné son intérêt pour son travail. Dans une autre lettre, datée du 19 octobre 1936, SCS lui demande de lui faire part de ses observations et corrections à propos de sa thèse, Les Contes haïtiens. En outre, dans l’appendice III de la version de sa thèse révisée après soutenance, elle indique simplement que Mauss faisait partie de son jury, aux côtés de Maurice Gaudefroy-Demombynes (1862-1957), professeur à l’Inalco et arabisant français. Cependant, comme Mauss a enseigné à l’École Pratique des Hautes Études, il est à près certain que SCS fut l’une de ses étudiantes (Debaene, s.d. : 357-358). https://academiccommons.columbia.edu/doi/10.7916/D8891576 (consulté le 22 août 2024). https://africultures.com/les-soeurs-sylvain-femmes-afro-descendantes-dhaiti-intellectuelles-pionnieres/#prettyPhoto (consulté le 22 août 2024). Références des archives : Comhaire-Sylvain, Suzanne, 1936-1937. Nombre d’éléments : 5 feuillets. Ancienne cote IMEC : MAS 2.72. No carton: 12. 57 CDF 58-21. Comhaire-Sylvain, Suzanne, 1937. Nombre d’éléments : 2 feuillets. Ancienne cote IMEC : MAS 18 – MAS21.36. No carton: 20. 57 CDF 103-27.

17 Dans l’appendice III de la version révisée après la soutenance de sa thèse, elle écrit : « Les deux premiers volumes des Contes Haïtiens ont fait l’objet de ma thèse de doctorat en Sorbonne ». Voir l’appendice I aussi.

18 L’article « Contes haïtiens » de Suzanne Sylvain a été publié dans la Revue de Folklore français et de Folklore colonial, tome IV, janvier-février 1933, pp. 97-111. Par ailleurs, dans une lettre à Mauss, datée du 19 octobre 1936, elle lui fait savoir : « J’ai partagé la thèse en deux volumes par raison économique (…). L’étude complète sur les contes comprendra probablement six volumes en tout (…) ».

19 https://gallica.bnf.fr/html/und/enregistrements-sonores/archives-de-la-parole-ferdinand-brunot-1911-1914?mode=desktop (consulté le 10 septembre 2022)

20 Idem

21 Archives disponibles à l’Université de Stanford.
« These discs are copies of field recordings from an expedition in Haiti conducted by Alan Lomax, his fiancee Elizabeth Lyttleton Harold, and his assistant Revolie Polinice for the Library of Congress in 1936 and 1937. These copies, all of which are from 1937, were of specific titles requested by Comhaire-Sylvain in 1942, and were duplicated on fragile glass-core discs (due to war-time rationing of aluminum, which is what the original recordings were recorded on). » https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/c8k074wr/dsc/#aspace_ref22_h5q (consulté le 17 mars 2024).

22 Italique de l’autrice.

23 Nous avons l’exemple de cette chanson dans « Ti pye zoranj » : « ti pye zoranj pouse, pouse ti pye zoranj, bèlmè pa manman, ti pye zoranj ». Après que l’enfant s’est mis à chanter, l’oranger s’est mis à grandir d’un seul coup et à donner des oranges. Une autre version de ce conte est disponible sur https://www.une-saison-en-guyane.com/article/conte/conte-dhaiti-ti-fi-kay-bel-me-la-petite-fille-la-belle-mere-loranger/. Voir aussi le conte Tezen : https://www.dadychery.org/2011/02/24/tezin-nan-dlo/ (version anglaise). (Consulté le 3 décembre 2022). Il peut s’agir d’une chanson magique qui permet une transformation (Voir Comhaire-Sylvain, 1937, 183, IIe partie).

24 https://takamtikou.bnf.fr/dossiers/le-conte-chante-d-haiti-et-sa-transmission-trois-lecons-d-esthetique-en-contexte-d-oralite (consulté le 3 décembre 2022).

25 Vallée de Marbial.

26 Charles A. Ferguson (1959) aborde la diglossie – « diglossia », en anglais – en décrivant comment, dans de nombreuses communautés linguistiques, certains locuteurs utilisent deux ou plusieurs variétés d’une même langue dans différentes situations. Il prend comme exemples l’Arabe, le Grec… avec une variété haute et une variété basse. Pour Haïti, il mentionne le français comme variété haute et le créole comme variété basse. Cependant, ces langues sont distinctes l'une de l'autre malgré leur lien de filiation : le créole ne peut être considéré comme une variété du français. Ainsi, il semble y avoir une certaine confusion dans l’article de Ferguson. (Voir aussi la section « La diglossie dans Gouverneurs de la rosée : termes de couleur et conflit de langues » dans l’ouvrage La Littérature haïtienne. Identité • langue • réalité de Maximilien Laroche (1981).

27 « 1983 : La Constitution du 24 août accorde au créole le statut de “langue co-nationale” avec le français, qui continue d’être la langue officielle. » « 1987 : La constitution de mars rend co-officiels le français et le créole. » https://www.sorosoro.org/le-creole-haitien/ (consulté le 1er novembre 2022).

28 Traduction de Comhaire Sylvain : « le conte est fini ! » (Ibid.). Une autre formule très connue peut aussi être utilisée : « Je passais par là quand j’ai été témoin de ces événements et me suis empressé de venir vous les raconter ». Ou encore en créole : « se pase m t ap pase yo ban m on ti kout pye m vin tonbe la a, epi m rankonte nou ti istwa sa a » – « Je ne faisais que passer quand on m’a donné un coup de pied et je viens vous raconter cette petite histoire ».

29 « Malinowski qui, en 1923 (…), crée l’expression context of situation, emploie souvent context, soit dans le sens de “contexte endo-linguistique”, soit dans celui de “contexte exo-linguistique” ». (Joly, 2011 : 108). Italique de l’auteur.

30 Italique de l’autrice.

31 Nous avons jugé opportun d’ajouter un commentaire de Carlo A. Célius, qui s’est montré préoccupé par ce raisonnement. Il se demande : « Dans le cadre de recherches, de sollicitation par un chercheur, une chercheuse, est-ce que la transgression n’est pas courante ? Dans un tel cas de figure, faut-il convoquer la croyance ? Ne serait-on pas dans un cas de “superficialité” comme dans celui de la reconstitution du public ? »

32 Par manque d’accès à la version de 1928, nous avons décidé de travailler avec celle de 1961. Nous espérons que les différences éventuelles entre les deux versions n’auront pas d’incidence sur notre travail.

33 Voici ce que nous pouvons trouver comme définition de motif sur le site de la bibliothèque de l’Université Harvard, qui fait allusion à l’index d’Aarne-Thompson : « A motif is the smallest definite element of a tale ». Quant au type de conte, il y est défini comme suit « A Tale type (or tale-type) is a recurring, self-sufficient plot or group of motifs ». Plus haut, il affirme à propos du conte : « Tales are composed of elements called “motifs,” which are combined in any number of ways to create a plot. Many tales have the same patterns of motifs. These patterns are called “tale-types.” Identifying the building-blocks and patterns of narratives is helpful in studying, comparing, and analyzing them. » https://guides.library.harvard.edu/c.php?g=1153484&p=8420499 (consulté le 2 mars 2024). Propp, citant Alexander Nikolayevich Veselolovski, affirme : « Un motif peut se rapporter à plusieurs sujets différents » (1970 : 21).

34 Italique de l’auteur.

35 Elle ne prend pas le temps de définir ce qu’elle entend par « incident », ni de préciser sa différence avec le terme « motif », ce qui peut prêter à confusion. D’après notre compréhension, il ne s’agit que de séquences narratives. Cependant, aucune précision n’est donnée sur la nature d’un incident, par exemple. On peut légitimement se demander ce qu’il y a dans cette séquence narrative qu’est l’incident, où il se termine, et quelle est son opérationnalité. C’est un débat auquel nous ne pouvons apporter de réponse.

36 Italique de l’auteur.

37 Italique de l’autrice.

38 Italique de l’autrice.

39 Mots de SCS mis sous forme substantive par nous.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Ethson Otilien, « Suzanne Comhaire-Sylvain et l’étude des contes haïtiens : enquête, classification et analyses », Archipélies [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 01 décembre 2024, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archipelies/2093 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12wk6

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Auteur

Ethson Otilien

Membre du LangSÉ et du Lacito-CNRS (UMR 7107), stagiaire de recherche à l'Université Laval
ethson.otilien[at]sorbonne-nouvelle.fr

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