Navigation – Plan du site

AccueilNuméros17DossierValeurs sémantiques de quelques a...

Dossier

Valeurs sémantiques de quelques auxiliaires de modalité en créole haïtien1

Semantic Values of Some Modal Auxiliaries in Haitian Creole
Moles Paul

Résumés

Cet article propose une revisitation des valeurs sémantiques de certaines expressions de modalité en créole haïtien, qui ont fait l’objet de recherches menées d’abord par Sylvain (1936) et ensuite, d’autres chercheurs (Magloire-Holly, 1982 ; Fattier, 2003 ; DeGraff, 2007 ; Glaude, 2009, 2012 ; Valdman, 2015). En partant des limites des réflexions contenues dans ces travaux concernant le sens des modaux dwe, ka, mèt et vle, nous avons montré qu’ils peuvent avoir d’autres valeurs sémantiques qui n’ont pas été signalées dans ces études en étudiant ces auxiliaires dans d’autres contextes linguistiques. En plus de la valeur déontique et épistémique de dwe, celui-ci peut également exprimer la modalité aléthique. Ka peut exprimer non seulement la capacité et la possibilité, mais il peut aussi avoir un sens sporadique. Nous nous sommes également intéressés aux modaux genlè et gendwa, qui n’avaient pas encore été décrits de manière systématique dans la littérature linguistique. Notre étude a montré qu’ils peuvent avoir une valeur épistémique.

Haut de page

Texte intégral

Introduction

  • 1 Il s’agit de reprendre dans cet article quelques éléments de réflexion qui existent déjà dans notre (...)
  • 2 Voir Paul (2021).

1La modalité fait référence à la manière dont un locuteur présente un énoncé, à son implication dans ce qu’il affirme. Le Querler (1996) la définit ainsi : « la modalité est l’expression d’une attitude à l’égard d’un contenu propositionnel ». Dans les langues en général, il existe diverses manières d’exprimer la modalité. Elle peut s’exprimer par les modaux (1), le temps, l’aspect et le mode, notion qu’il conviendra de distinguer de la modalité. Elle peut aussi s’exprimer par les catégories grammaticales (non, verbe, adjectif, adverbe)2. Par exemple, Paul (2017) montre qu’en créole haïtien (CH), l’expression tèt chaje est un marqueur de subjectivité et permet donc d’exprimer la modalité dans cette langue (2).

2Dans (1), le modal ka peut exprimer la possibilité. Cela permet de voir l’attitude du locuteur par rapport à ce qu’il dit, il n’est pas certain que Jean va venir aujourd’hui.

  • 3 Liste des abréviations utilisées dans les gloses : DET : déterminant ; 1 SG : première personne du (...)

(1)

Jan

ka

vini

jodi

a.

Jean

pouvoir/modal

venir

aujourd’hui

DET3

‘Jean peut venir/Il est possible que Jean vienne aujourd’hui.’

(2)

Jan

yon

prezantasyon

tèt

chaje

yè.

(Paul, 2017)

Jean

faire

DET

présentation

TÈT

CHAJE

hier

‘Jean a fait une présentation extraordinaire hier.’

3Dans (2), le locuteur exprime son appréciation pour la présentation de Jean. On est dans la modalité puisqu’on peut voir son point de vue sur ce qu’il affirme.

  • 4 Par linguistique haïtienne, Paul et al. (2022) entend l’ensemble des études linguistiques réalisées (...)

4Il existe plusieurs travaux de recherche portant sur la modalité en CH, en particulier sur les morphèmes TMA (McCrindle, 1999 ; Lainy, 2010 ; Damoiseau, 2012 ; Glaude, 2012) et les modaux (Sylvain, 1936 ; Magloire-Holly, 1982 ; Fattier, 2003 ; DeGraff, 2007 ; Glaude, 2009, 2012 ; Valdman, 2015). En général, ils s’intéressent au statut des modaux, à leurs différentes valeurs sémantiques et à leur comportement syntaxique. La linguiste Sylvain est l’un des pionniers de ces recherches. Sylvain (1936), à côté d’autres phénomènes abordés, montre le fonctionnement des modaux dwe, ka, mèt, vle et pou mais les modaux gen pou, genlè et gendwa sont absents dans son étude. Les réflexions qu’elle a présentées sur ces modaux méritent d’être revues, actualisées et complétées par rapport aux avancées qui existent sur ces modaux dans la linguistique haïtienne aujourd’hui. 4

5En partant de ses réflexions et d’autres réflexions qui existent dans la littérature sur les modaux, nous allons nous intéresser dans cette présente recherche à l’étude des modaux dwe, ka, mèt, vle et gen pou en nous inspirant des nouvelles propositions de Paul (2021) et de Paul (à paraître) sur les modaux genlè et gendwa.

6En termes de méthodologie, nous utilisons le même corpus de Paul (2021) et nous prenons des données venant d’une étude empirique auprès de 85 locuteurs natifs du CH en vue d’étudier le fonctionnement des modaux (Paul, à paraître). À partir de différents contextes, nous décrirons les divers effets de sens des modaux. Nous construirons des paires minimales en vue de voir dans les différents contextes présentés les modaux qui seront acceptables et ceux qui ne le seront pas. Cela nous permettra de mieux faire ressortir leur fonctionnement sémantique en CH.

7Dans un premier temps, nous présentons quelques éléments théoriques sur la modalité, nous étudierons par la suite les valeurs sémantiques des modaux dwe, ka, mèt, vle, gen pou, genlè et gendwa.

1. Quelques éléments théoriques sur la modalité5

  • 5 Les éléments théoriques présentés ici sont repris de Paul (2021).
  • 6 Sur ce point, voir Vion (2016)

8Le concept de « modalité » est très vaste. Il recouvre plusieurs phénomènes. En effet, Picavez (2009) le qualifie de ‘catégorie hétérogène’. Vion (2016) parle de " notion complexe à géométrie variable". Cette difficulté est liée d’abord selon nous au fait qu’il existe de nombreuses approches logico-philosophiques et linguistiques abordant la modalité à partir de conceptions très différentes6 et elle réside aussi dans le fait qu’il existe d’autres notions servant à parler du même phénomène dont il convient de distinguer clairement la modalité. Par exemple les concepts de ‘modalisation’ et de ‘modalisateur’.

  • 7 Pour de plus amples détails sur le carré logique d’Aristote et ses implications, voir Le Querler (1 (...)

9Du point de vue logico-philosophique, les premiers travaux sur la modalité remontent à Aristote. L’approche d’Aristote est très restreinte. Il distingue quatre modalités : le nécessaire, le possible, l’impossible et le contingent. Ces modalités font partie de son carré logique7.

10Le Querler (1996) est d’avis qu’en linguistique, il existe une conception très restreinte, une conception médiane et une conception large de la modalité. La conception restreinte vient, selon elle, des travaux de la logique. L’auteure ne tient pas compte vraiment de la modalité. Elle mentionne Benveniste (1966) pour qui la modalité est liée seulement aux verbes modaux (aller, vouloir, désirer, devoir, pouvoir).

  • 8 Cité par Le Querler (1996).
  • 9 Cette définition paraît vaste et ne permet donc pas de faire la différence entre ce qui relève de l (...)

11Dans la conception large de la modalité, beaucoup d’éléments linguistiques et extralinguistiques sont considérés tels que : les catégories grammaticales, les verbes modaux, les adverbes et les adjectifs, les intonations, la mimique et la gestuelle. Dans cette perspective, la modalité fait référence aux attitudes du locuteur. Chez Bally (1932)8 par exemple, toute assertion est modale. Partant de la conception large de la modalité et reprenant certaines idées de Bally (1942), Gosselin (2005 : 39) propose une nouvelle manière de comprendre la modalité. Il la définit comme suit : « toute forme de validation/invalidation d’un contenu représenté. » Selon cette conception, toute proposition contient une dimension modale9.

12La conception médiane de la modalité se situe à l’intersection des deux autres. S’inscrivant dans cette conception, Le Querler (1996) propose une définition de la modalité qui est retenue par certains auteurs comme Day (2008) ou Picavez (2009), que nous reprenons ici. L’auteure affirme : « la modalité est l’expression d’une attitude à l’égard d’un contenu propositionnel », c’est-à-dire que la modalité fait référence à la manière dont un locuteur présente un énoncé, à son implication dans ce qu’il affirme. La définition proposée par Le Querler (1996) est vaste et ne permet pas de voir clairement ce qui relève de la modalité et ce qui ne relève pas de la modalité. Nous retenons quand même sa définition de la modalité parce qu’elle permet de mettre l’accent sur l’attitude et l’implication du locuteur par rapport à ce qu’il dit.

13Il convient de différencier le concept de ‘modalité’ du concept de ‘mode’ et de ‘modal’. Le concept de ‘mode’ fait référence à une catégorie morphosyntaxique du verbe. Il peut s’agir du mode subjonctif, impératif et indicatif. C’est l’un des procédés parmi d’autres (des modaux, des particules et des clitiques) dont les langues disposent pour exprimer la modalité (Haan 2006). Le concept de ‘mode’ ne correspond à aucune caractéristique propre au CH puisque les « verbes » de cette langue ne se conjuguent pas. En CH, le verbe est lié à la position syntaxique du lexème dans la phrase. Pour reprendre les propos de Hazaël-Massieux (2002 : 71-72) : « Le mot créole n’est généralement pas identifiable comme nom, verbe, adjectif ou adverbe en dehors de son contexte d’utilisation. Le verbe créole est caractérisé par la quasi-invariabilité du lexème verbal […] ».

14Les modaux sont des opérateurs permettant d’exprimer la nécessité et la possibilité (Mari 2015). Ils expriment des situations qui ne sont pas réelles. Lorsque la proposition p est vraie dans quelques mondes possibles, il s’agit de la possibilité ; lorsque p est vraie dans tous les mondes possibles, il s’agit de la nécessité.

15Les précisions nécessaires étant apportées sur le concept de ‘modalité’, abordons à présent les valeurs sémantiques des modaux en CH.

2. Les valeurs sémantiques des modaux en créole haïtien

16Dans cette section, nous partons des réflexions de Sylvain (1936) et d’autres chercheurs sur le sens des modaux dwe, ka, mèt, vle et d’un autre côté gen pou, genlè et gendwa qui n’ont pas été signalés chez Sylvain. Nous ferons par la suite d’autres propositions permettant de mieux comprendre le sémantisme de ces modaux en CH en nous inspirant de Paul (2021).

2.1. Le modal dwe

  • 10 Il convient de signaler que la forme oblije existe aussi en CH.

17Il convient de préciser qu’en CH, il existe deux morphèmes dwe : d’une part le modal dwe et d’autre part le verbe dwe (devoir quelque chose à quelqu’un). Valdman (2015) fait remarquer que les deux se différencient sémantiquement. Il compare le sens de l’auxiliaire dwe au verbe blije10 (obliger) en CH qui exprime le même sens général d’obligation (3). Pour corroborer sa thèse, il avance une autre raison phonologique à savoir que l’auxiliaire dwe, peut aussi être réalisé en do (4b) où il exprime une possibilité tandis que le verbe lexical dwe ne peut apparaître que sous cette forme (5a). Ainsi, (5b) n’est pas possible.

(3)

Papa

l

te

blije

l

ale

lekòl.

Papa

3SG

ANT

obliger

3SG

aller

école

‘ Son père l’a forcé à aller à l’école.’

(4)

a.

Jan

dwe

manje.

Jean

DWE

manger

‘Il est possible que Jean mange.’

b.

Jan

do

manje.

Jean

DO

manger

‘Il est possible que Jean mange.’

(5)

a.

Jan

dwe

Aniz

10

goud.

Jean

devoir

Anise

10

gourdes

‘Jean doit 10 gourdes à Anise.’

b.

#Jan

do

Aniz

10

goud.

Jean

DO

Anise

10

gourdes

18En CH, le modal dwe peut avoir une valeur déontique, c’est-à-dire qu’il peut exprimer l’obligation. C’est ce qui explique son acceptabilité en (6a), par contraste avec ka (6b) qui ne peut avoir cette valeur.

  • 11 Il n’existe pas de traduction pour les phrases qui ne marchent pas. Le # indique que la phrase est (...)

(6)

[Contexte : Hier, Jean n’a pas remis son devoir. Il a été puni. Pour qu’il soit accepté

dans la classe demain, obligation lui est faite d’apporter le devoir. Sinon, on ne l’acceptera pas.]

a.

Jan

dwe

remèt

deywa

a

demen

si

l

vle

antre

nan

klas.

Jean

devoir

remettre

devoir

DET

demain

si

3SG

vouloir

entrer

dans

classe

‘Jean doit remettre le devoir demain s’il veut entrer en classe.’

b.

#Jan

ka

remèt

deywa

a

demen

si

l

vle

antre

nan

klas.

Jean

pouvoir

remettre

devoir

DET

demain

si

3SG

vouloir

entrer

dans

classe11

19L’idée que dwe exprime l’obligation existe déjà chez Sylvain (1936). Dwe indiquerait selon l’auteure une obligation morale atténuée ou non ou une obligation logique. Pour illustrer son propos, elle donne l’exemple suivant :

  • 12 Les exemples sont des auteurs que l’on cite. Les gloses sont de nous.

(7)

Papa

dwe

sonje

pitit

li.

Papa

devoir

devoir

enfant

3SG12

‘Les pères doivent penser à leurs enfants.’

Source : Sylvain, 1936

(7) n’indique pas une obligation logique, mais une obligation morale.

20Le modal dwe peut avoir aussi une valeur épistémique en CH, c’est-à-dire qu’il exprime la probabilité (Sylvain, 1936). Dans (8), lorsque le locuteur ne sait pas vraiment si Jean est à l’école, dwe est acceptable, mais lorsqu’il a toutes les informations possibles, lorsqu’il a une connaissance certaine de la réalité, dwe n’est pas acceptable (9). La phrase voudrait dire qu’il est possible que Jean soit encore à l’école alors que la personne sait que Jean est encore à l’école à cette heure.

(8)

[Contexte : Jean n’est pas chez lui. Mais, puisque parfois il a l’habitude de rester à l’école à cette heure, son ami Paul suppose qu’il y est encore.]

Jan

dwe

lekòl

la

toujou.

Jean

devoir

école

DET

toujours

‘Jean doit être encore à l’école.’

  • 13 Le fait de gloser dwe en lettre majuscule indique que, dans ce contexte, il ne doit pas être interp (...)

(9)

[Contexte : Il est 5 heures. Jean n’est pas encore arrivé chez lui. Mais sa mère sait qu’il allait rester jusqu’à 6 heures à l’école aujourd’hui pour pouvoir faire du sport. Sa mère informe son ami qui demande où il se trouve en ce moment.]

#Jan

dwe

lekòl

la

toujou.

Jean

DWE13

école

DET

toujours

21Il y a un point qu’il convient de signaler ici. En CH, le morphème du passé te peut servir à lever l’ambiguïté qui existe dans le modal dwe entre la lecture déontique et la lecture épistémique. Lorsque dwe est précédé de te, il ne peut avoir que la lecture déontique. Te modifie dwe. Ainsi (10b) n’est pas acceptable dans ce contexte, alors que lorsqu’il est suivi par te, il n’a que la lecture épistémique. Te modifie le verbe qui le succède et non dwe. C’est ce qui fait que (10b) n’est pas possible dans ce contexte. Cette idée existe aussi dans Magloire-Holly (1982) et Glaude (2012).

(10)

[Contexte : Avant-hier, Jean n’a pas remis son devoir. Il a été puni. Pour pouvoir être accepté dans la classe, obligation lui avait été faite d’apporter le devoir.]

a.

Jan

te

dwe

remèt

devwa

a

pou

l

antre

nan

klas.

Jean

TE

devoir

remettre

devoir

DET

hier

pour

3SG

entrer

dans

classe

‘Jean devait remettre le devoir hier pour entrer en classe.’

b.

#Jan

dwe

te

remèt

devwa

a

demen

si

l

vle

antre

nan

klas.

Jean

devoir

TE

remettre

devoir

DET

demain

si

3SG

vouloir

entrer

dans

classe

‘Jean doit remettre le devoir demain s’il veut entrer en classe.’

  • 14 Cité par Hacquard (2006)
  • 15 Pour plus de détails, voir Hacquard (2006).

22Iatridou (1990)14 est d’avis qu’un modal ne peut pas être interprété au passé avec une interprétation épistémique. C’est ce qui pourrait expliquer la raison pour laquelle lorsque dwe est sous la portée de te, la lecture épistémique n’est pas possible. Même si Hacquard (2006) montre que dans certains contextes, et le modal épistémique et le modal déontique ne peuvent pas être sous la portée du passé. Ces lectures viennent du fait que la phrase est évaluée au moment de l’énonciation (speech time) et non au passé15.

  • 16 Cette valeur a été signalée par Paul (2021).

23Le modal dwe peut avoir une valeur aléthique en CH, c’est-à-dire qu’il peut exprimer la nécessité absolue16. Il se comporte ainsi comme devoir en français si on se réfère à Kronning (2001). Prenons les exemples suivants :

(11)

Si

w

voye

yon

wòch

an

lè,

li

dwe

tonbe.

Si

2SG

envoyer

une

pierre

en

l’air

3SG

devoir

tomber

‘Si tu envoies une pierre en l’air, elle doit tomber.’

(12)

Tout

moun

dwe

mouri

yon

jou.

Tout

monde

devoir

mourir

un

jour

‘Tout le monde doit mourir un jour.’

24Dans les exemples (11) et (12), le modal dwe a une valeur aléthique. Il n’exprime ni l’obligation ni la probabilité. Pour reprendre les mêmes tests linguistiques que Kronning (2001), il ne peut pas être repris anaphoriquement par le syntagme nominal (obligasyon sa a) (cette obligation) ni paraphrasé par les adverbes épistémiques comme petèt (peut-être). Ainsi, les phrases (13), (14), (15) et (16) sont difficilement acceptables en CH.

(13)

#Si

w

voye

yon

wòch

an

lè,

li

dwe

tonbe.

Obligasyon

sa a…

Si

2SG

envoyer

une

pierre

en

l’air

3SG

devoir

tomber

Obligation

DEM

‘Si tu envoies une pierre en l’air, elle doit tomber. Cette obligation…’

(14)

#Si

w

voye

yon

wòch

an

lè,

li

dwe

tonbe

petèt.

Si

2SG

envoyer

une

pierre

en

l’air

3SG

devoir

tomber

peut-être

‘Si tu envoies une pierre en l’air, elle doit tomber peut-être.’

(15)

Tout

moun

dwe

mouri

yon

jou.

Obligasyon

sa a…

Tout

monde

devoir

mourir

un

jour

Obligation

DEM

‘Tout le monde doit mourir un jour. Cette obligation…’

(16)

Tout

moun

dwe

mouri

yon

jou.

petèt.

Tout

monde

devoir

mourir

un

jour

peut-être

‘Tout le monde doit mourir un jour peut-être. ’

25En CH, on observe que le modal dwe, dans son interprétation épistémique n’est pas compatible avec l’interrogation partielle (17) (dwe ne peut pas exprimer le doute en [17]) et les subordonnées introduites par puiske (18) alors qu’il est compatible lorsqu’il a la valeur aléthique (19).

(17)

#Kilè

Pòl

dwe

travay ?

Quand

Paul

devoir

travailler

‘Quand est-ce que Paul doit travailler.’

(18)

#Pòl

pa

t

ka

vini

puiske

l

dwe

malad.

Paul

NEG

ANT

pouvoir

venir

puisque

3SG

devoir

malade

‘Paul n’a pas pu venir puisqu’il devait être malade.’

(19)

Kilè

tout

moun

dwe

mouri ?

Quand

tout

monde

devoir

mourir

‘Quand tout le monde doit mourir ?’

26On observe qu’en CH, dwe aléthique et dwe épistémique n’ont pas les mêmes propriétés discursives. Ainsi, l’enchainement discursif en (20) où il y a l’interprétation épistémique du modal est acceptable en CH alors que celui en (21) où on a dwe aléthique n’est pas acceptable.

(20)

Syèl

la

vin

klè,

tan

an

dwe

ap

amelyore.

Ciel

DET

venir

clair

temps

DET

devoir

AP

s’améliorer

‘Le ciel devient clair, le temps doit être en train de s’améliorer.’

(21)

#Syèl

la

vin

klè,

tan

an

dwe

amelyore.

Ciel

DET

venir

clair

temps

DET

devoir

s’améliorer

2.2. Le modal ka

27Le modal ka peut aussi se réaliser par kapab, kap, et kab. Il peut exprimer la capacité en CH (Sylvain 1936). (22) indique que Jean a la capacité de manger maintenant et (23) que Jean a la capacité de marcher maintenant.

(22)

[Contexte : Jean était malade. Il ne pouvait pas manger. Maintenant, il se rétablit. On observe qu’il peut manger facilement toute sa nourriture.]

Jan

ka

manje

kounya.

Jean

pouvoir

manger

maintenant

‘Jean peut manger maintenant.’

(23)

[Contexte : Jean s’est fracturé le genou. Il ne pouvait pas marcher normalement. Il a été à l’hôpital. Maintenant, il peut marcher normalement.]

Jan

ka

mache

kounya.

Jean

pouvoir

marcher

maintenant

‘Jean peut marcher maintenant.’

  • 17 Les lexèmes ‘foutu’ en français et ‘fouti’ en CH sont utilisés en contexte familier.

28Valdman (2015 : 235) relève l’existence du morphème fouti en CH qui peut aussi exprimer la capacité17. Mais contrairement à ka, fouti ne peut être utilisé qu’à la forme négative (25b).

(24)

a.

Yo

ka

l.

3SG

pouvoir

faire

3SG

‘Ils peuvent le faire.’

b.

#Yo

fouti

l.

3PL

FOUTI

faire

3SG

(25)

a.

Yo

pa

ka

l.

3SG

NEG

pouvoir

faire

3SG

‘Ils ne peuvent pas le faire.’

b.

Yo

pa

fouti

l.

3PL

NEG

FOUTI

faire

3SG

‘Ils n’ont pas la capacité de le faire./Ils ne sont pas foutus de le faire.’

29Ka peut avoir aussi une valeur épistémique (Sylvain, 1936). Ainsi, il est acceptable en (26) où le locuteur ne possède aucune connaissance sur le fait que Jean soit là ou pas alors qu’il ne l’est pas en (27) où il dispose de cette connaissance.

(26)

[Contexte : Le locuteur ne sait pas si Jean va venir. Il pense qu’il peut être là.]

Jan

ka

vini.

Jean

pouvoir

venir

‘Jean peut venir.’

(27)

[Contexte : le locuteur sait que Jean va venir.]

#Jan

ka

vini.

Jean

pouvoir

venir

30Tout comme il est montré pour le modal dwe, le morphème te peut servir aussi pour lever l’ambiguïté qui existe dans les lectures de capacité et de possibilité de ka dans certains cas. Lorsque ka est précédé de te, les deux lectures sont possibles (28a) et (29a). Mais lorsque ka est suivi de te, seule la lecture de possibilité est possible (28b) et (29b). Comme nous l’avons déjà indiqué pour le modal dwe, la lecture épistémique de ka résulte du fait que l’évaluation de la phrase se fait au moment de l’énonciation et non au passé. Par exemple, (29) peut s’interpréter ainsi dans la perspective de Haquard (2006), il est possible, sur la base de ce que je (le locuteur) sais (maintenant), que (à un moment du passé) Jean pût être là.

(28)

[Contexte : Jean pouvait marcher normalement lorsqu’il était enfant. Aujourd’hui, il est paralysé à cause d’un accident qu’il a eu. Sa mère parle à un ami et fait référence à cette situation passée.]

a.

Jan

te

ka

mache

l

te

piti.

Jean

TE

pouvoir

marcher

quand

3SG

TE

petit

‘Jean pouvait marcher quand il était petit.’

b.

#Jan

ka

te

mache

l

te

piti.

Jean

pouvoir

TE

marcher

quand

3SG

TE

petit

‘Jean pouvait marcher quand il était petit.’

(29)

a.

Jan

te

ka

vini.

Jean

TE

pouvoir

venir

‘Jean pouvait venir.’

b.

Jan

ka

te

vini.

Jean

pouvoir

TE

venir

‘Jean pouvait venir.’

31Le modal ka peut avoir d’autres effets de sens lorsqu’il est employé dans certains contextes bien précis. Si on reprend les réflexions de Le Querler (2011) sur le modal pouvoir en français, on peut soutenir l’idée que ka peut avoir les effets de sens suivants : la permission, l’effet de sens sporadique et la suggestion de faire.

32Ka peut être utilisé pour traduire l’idée de permission (Paul, 2021). C’est ce qu’on peut observer en (30) où il est acceptable.

(30)

[Contexte : Jean veut sortir. Il souhaite emprunter la voiture de son père. Ne voyant aucun inconvénient à cela, son père l’autorise à prendre la voiture.]

Ou

ka

pran

machin

nan.

2SG

pouvoir

prendre

voiture

DET

‘Tu peux prendre la voiture.’

33Ainsi, dans ce contexte bien particulier, (30) peut être paraphrasé par (31a) et non (31b) où il exprimerait plutôt l’idée de capacité.

(31)

a.

Ou

gen

otorizasyon

pou

w

pran

machin

nan.

2SG

avoir

autorisation

pour

2SG

prendre

voiture

DET

‘Tu as l’autorisation de prendre la voiture.’

b.

Ou

gen

kapasite

pou

w

pran

machin

nan.

2SG

possible

pour

2SG

prendre

voiture

DET

‘Tu as la capacité de prendre la voiture.’

34Ka peut avoir aussi l’effet de sens sporadique (Paul, 2021). Selon Le Querler (2001), cet effet de sens peut être paraphrasé par : il arrive parfois que…

(32)

[Contexte : On sait que les Haïtiens sont en général bons. Mais parfois, par rapport à certaines situations, ils n’agissent pas comme il se doit. Ils peuvent être méchants.]

Ayisyen

ka

mechan.

Haïtien

pouvoir

méchant

‘Les Haïtiens peuvent être méchants.’

35Dans ce contexte, (32) pourrait être paraphrasé par (33).

(33)

Pafwa

ayisyen

yo

konn

mechan.

Parfois

Haïtien

DET

pouvoir

méchant

‘Parfois les Haïtiens peuvent être méchants.’

36Ka peut aussi exprimer l’idée de suggestion en CH. Ainsi, il est acceptable en (34a), mais dwe ne l’est pas (34b).

(34)

[Contexte : Jean souhaite aller chez Martine. Mais il n’a aucune idée sur le jour qu’il peut aller chez elle. Martine lui suggère de venir chez elle demain s’il le souhaite.]

a.

Ou

ka

vin

demen

si

sa

enterese

w.

2SG

pouvoir

venir

demain

si

cela

intéresser

2SG

‘Vous pouvez venir demain si cela vous intéresse.’

b.

#Ou

dwe

vin

demen

si

sa

enterese

w.

2SG

devoir

venir

demain

si

cela

intéresser

2SG

‘Vous devez venir demain si cela vous intéresse.’

2.3. Le modal vle

37En CH, vle a une valeur volitive. Il exprime donc le souhait, la volonté et le désir (Sylvain, 1936). Ainsi, il est acceptable en (35) et en (36).

(35)

[Contexte : Paul ne travaille pas. Il souhaite trouver un travail pour qu’il puisse vivre décemment.]

Jan

vle

ale

lakay

li.

Jean

vouloir

aller

maison

3SG

‘Jean veut aller chez lui.’

(36)

[Contexte : Paul ne travaille pas. Il souhaite trouver un travail pour qu’il puisse vivre décemment.]

Pòl

vle

jwenn

yon

travay

Paul

vouloir

trouver

DET

travail

‘Paul veut trouver un travail.’

38En CH, vle peut exprimer aussi l’idée de suggestion ou d’invitation à faire quelque chose. C’est ce qui explique son acceptabilité en (37) et (38).

(37)

[Contexte : On invite Jean à prendre la parole.]

Ou

vle

kòmanse

pale ?

2SG

vouloir

commencer

parler

‘Vous voulez commencer à parler ?’

(38)

[Contexte : On invite Jean à s’asseoir.]

Ou

vle

chita ?

2SG

vouloir

asseoir

‘Vous voulez bien vous asseoir ?’

39Valdman (2015) croit que vle est le seul « auxiliaire modal » qui puisse apparaître tout seul en CH et qui ait le même sens que le verbe lexical qui lui correspond. Il donne l’exemple suivant :

(39)

Poukisa

ou

pa

vle ?

Pourquoi

2SG

NEG

vouloir

‘Pourquoi vous ne voulez pas ?’

40En (39), vle n’apparaît pas tout seul. Il s’agit plutôt d’une ellipse contextuelle. Le reste de la phrase n’est pas exprimé. Sinon, il n’y aurait pas de sens. On ne saurait pas de quoi on parle. Rien ne justifie non plus qu’il y aurait deux entrées lexicales pour vle : un auxiliaire modal et le verbe lexical.

2.4. Le modal mèt

41En CH, mèt peut exprimer l’idée de permission et d’autorisation (Sylvain 1936). Tout comme ka, il est acceptable en (40) et en (41). Selon Fattier (2013), le morphème mèt dériverait de la forme « être maître de + infinitif » du français.

(40)

[Contexte : la même chose que (30). Jean veut sortir. Il souhaite emprunter la voiture de son père. Ne voyant aucun inconvénient à cela, son père l’autorise à prendre la voiture.]

Ou

mèt/ka

pran

machin

nan.

2SG

pouvoir

prendre

voiture

DET

‘Tu peux prendre la voiture.’

(41)

[Contexte : Jean demande à sa mère s’il peut sortir ce soir avec ses amis. Sa mère n’a aucun problème avec cela et lui autorise de le faire.]

Ou

mèt/ka

sòti.

2SG

pouvoir

sortir

‘Tu peux sortir.’

42L’idée que mèt peut exprimer la permission se trouve aussi dans Sylvain (1936) et d’autres auteurs comme Valdman (2015). L’auteure note aussi que mèt peut exprimer la défiance dans certains contextes (42). En (42a) où le locuteur menace son interlocuteur, ce dernier, l’interlocuteur, relève le défi. Mèt est acceptable. Il est aussi acceptable en (42b) où un mari annonce à sa femme qu’il veut divorcer et la femme relève le défi et l’encourage presque à le faire.

  • 18 Traduction de l’anglais de Valdman (2015)

(42)

a.

A :

M

a

pale

manman

ou

pou

ou.

1SG

AVA

parler

maman

2SG

pour

2SG

‘Je dirai à ta mère toutes les mauvaises choses que tu as faites.’18

B :

Ou

mèt.

2SG

pouvoir

‘Allez-y/Faites-le !’

b.

A :

M

bouke

ak

ou.

M

ap

divòse.

1SG

fatiguer

avec

2SG

1SG

AP

divorcer

‘Je suis fatigué de vous. Je vais divorcer.’

B :

Ou

mèt.

2SG

pouvoir

‘Allez-y !’

Source : Valdman, 2015 : 235.

43Valdman (2015) questionne la grammaticalité de mèt dans (43). Pour lui, mèt ne peut pas avoir un sens de permission comme lorsqu’il a un emploi elliptique. Il présente en parallèle les exemples suivants pour montrer que mèt doit apparaître obligatoirement comme auxiliaire.

(43)

A :

Manman

èske

m

ka

jwe ?

Maman

est-ce que

1SG

pouvoir

jouer

‘Maman, puis-je jouer ? ’

B :

Ou

mèt

jwe.

2SG

pouvoir

jouer

‘Tu peux jouer.’

#Ou mèt.

44Il s’agit de deux lectures différentes de mèt qu’il faudrait différencier. Lorsque mèt exprime la défiance, il peut apparaître en position finale. Il se comporte ainsi comme une expression figée. Dans le sens de permission, il ne peut pas apparaître dans cette position.

45Le morphème mèt peut exprimer aussi l’idée de possibilité (éventualité) (Glaude, 2012 ; Paul, 2021). C’est une autre valeur que mèt partage avec ka dans certains contextes. En (44), même s’il est possible que la personne soit malade, on exige d’elle qu’elle aille à l’école. En (45), même s’il est possible qu’elle se trouve dans les mornes, on va venir la retrouver. Dans ces deux cas, mèt/ka sont acceptables. Dans (44) et (45), ka et mèt semblent avoir certaines nuances pour certains locuteurs.

(44)

Ou

mèt/ka

malad,

ou

pral

lekòl.

2SG

pouvoir

malade

2SG

PRAL

école

‘Vous pourriez être malade, vous irez à l’école.’

(45)

Ou

mèt/ka

nan

mòn,

m

ap

vini.

2SG

pouvoir

dans

mornes

1SG

AP

venir

‘Tu peux être dans les mornes, je viendrai.’

46Tout comme ka, mèt peut exprimer l’idée de suggestion. Ainsi, les deux modaux sont acceptables dans (46) où ils expriment la suggestion de faire.

(46)

[Contexte : Jean souhaite aller chez Martine. Mais il n’a aucune idée du jour où il peut aller chez elle. Martine lui suggère de venir chez elle demain s’il le souhaite.]

Ou

mèt/ka

vin

demen

si

sa

enterese

w.

2SG

pouvoir

venir

demain

si

cela

intéresser

2SG

‘Vous pouvez venir demain si cela vous intéresse.’

47Contrairement à ka, mèt ne peut pas exprimer la capacité (47) ni avoir l’effet de sens sporadique (48) (Paul, 2021).

(47)

[Contexte : Jean était malade. Il ne pouvait pas manger. Maintenant, il se rétablit. On observe qu’il peut manger facilement toute sa nourriture.]

Jan

#mèt/ka

manje

kounya.

Jean

pouvoir

manger

maintenant DET

‘Jean peut manger maintenant.’

(48)

[Contexte : On sait que les Haïtiens sont en général gentils. Mais parfois, par rapport à certaines situations, ils n’agissent pas comme il se doit. Ils peuvent être méchants.]

Ayisyen

#mèt/ka

mechan.

Haïtien

pouvoir

méchant

‘Les Haïtiens peuvent être méchants. ’

2.5. L’expression modale gen pou

48En CH, gen pou exprime la possibilité, c’est ce qui explique son acceptabilité en (49) et (50).

(49)

[Contexte : Jean souhaite aller voir ses parents qui vivent à l’étranger. Il est possible qu’il voyage la semaine prochaine pour aller leur rendre visite.]

Jan

gen

pou

l

vwayaje

lòt

semèn.

Jean

GEN

POU

3SG

voyager

autre

semaine

‘Jean projette de/doit voyager la semaine prochaine.’

(50)

[Contexte : Il est possible qu’Anise aille à l’école demain après avoir passé plusieurs semaines chez elle à cause de sa maladie.]

Aniz

gen

pou

l

ale

lekòl

demen.

Anise

GEN

POU

3SG

aller

école

demain

‘Anise projette de/doit aller à l’école demain.’

49Glaude (2012) indique que gen pou peut être ambigu en CH. Ainsi, dans (51a) et (51b), il peut avoir deux interprétations.

  • 19 Certains locuteurs n’acceptent pas cette interprétation sans le pronom ‘li’. Ils diraient plutôt ‘J (...)

(51)

a.

Jan

gen

pou

doktè.

Jean

GEN

POU

docteur

(I) ‘Jean projette de/doit être médecin.’ (Probabilité)

(II) ‘Jean en a pour les médecins.’ (Il a de l’argent pour les médecins)

b.

Jan

gen

pou

nèg

sa

a.

Jean

GEN

POU

homme

DEM

DET

(I) ‘Jean projette de/doit être cet homme.’ (probabilité)19

(II) ‘Jean en a pour cet homme.’

Source : Glaude, 2012 : 92.

50Lorsque gen pou a l’interprétation modale, aucun morphème ne peut s’insérer entre gen et pou, note Glaude (2012). Ainsi, (52) n’est pas acceptable en CH.

(52)

Jan

gen

lajan

pou

doktè.

Jean

GEN

argent

POU

docteur

51À côté de sa valeur évidentielle, qui a été décrite dans la littérature, et sa valeur déontique, gen pou peut utilisé pour parler de ce qu’on projette de faire. Il a une valeur future (Paul, 2021).

(53)

[Contexte : Jean compte voyager pour aller faire quelque chose aux États-Unis.]

a.

#Jan

genlè

ale

Etazini.

Jean

GENLÈ

aller

États-Unis

b.

#Jan

gendwa

ale

Etazini.

Jean

GENDWA

aller

États-Unis

c.

Jan

gen

pou

ale

Etazini.

Jan

GEN

POU

aller

États-Unis

‘Jean compte aller aux États-Unis/Jean ira aux États-Unis.’

3. Les modaux genlè et gendwa20

  • 20 Il s’agit de donner ici une idée d’une étude de Paul (à paraître) sur les modaux en CH.

52Ces modaux permettent d’exprimer la possibilité en CH. Mais il comporte chacun certaines nuances au niveau de leur sémantisme. Lorsque le locuteur utilise genlè, il s’appuie sur certains éléments d’informations. Il semble s’appuyer sur une source alors qu’avec gendwa, il ne s’appuie sur rien ou en tout cas, il semble n’avoir aucune source d’information.

(54)

[Contexte : J’entends un bruit sur le toit de ma maison. Il est possible qu’il pleuve.]

a.

Lapli

genlè

ap

tonbe.

Pluie

GENLÈ

AP

tomber

‘Il se pourrait qu’il pleuve.’

b.

Lapli

gendwa

ap

tonbe.

Pluie

GENDWA

AP

tomber

53Dans ce contexte, genlè a la même lecture que sanble, qui peut traduire cette même réalité. Gendwa ne semble pas approprié ici parce que pour faire cette affirmation, le locuteur s’appuie sur le bruit qu’il entend sur le toit de la maison. Gendwa pourrait convenir s’il n’y avait aucun élément d’information ou du moins s’il donnait uniquement son impression sur le fait qu’il puisse pleuvoir.

(55)

[Contexte : Tu entends qu’on frappe à la porte. Tu avais rendez-vous avec Jean. Tu penses que c’est lui qui frappe à la porte, il est arrivé.]

a.

Jan

genlè

vini.

Jean

GENLÈ

venir

‘Il se pourrait que Jean soit venu.’

b.

#Jan

gendwa

vini.

Jean

GENDWA

venir

54Encore une fois, dans ce contexte, c’est genlè qui est acceptable.

(56)

[Contexte : Un locuteur donne son impression sur la possibilité qu’il soit à la fête ou pas. Peut-être que Jean lui a dit qu’il allait venir à la fête.]

a.

Jan

genlè

nan

fèt

la.

Jean

GENLÈ

dans

fête

DET

b.

Jan

gendwa

nan

fèt

la.

Jean

GENDWA

dans

fête

DET

‘Il est possible que Jean soit à la fête.’

c.

Jan

gen pou

nan

fèt

la.

Jean

GEN POU

dans

fête

DET

55Gendwa convient mieux dans ce contexte.

Conclusion

56Dans cet article, notre objectif a été d’étudier les valeurs sémantiques de quelques auxiliaires de modalité en CH. Cette recherche rentre dans le cadre des travaux réalisés sur l’expression de la modalité dans les langues en général. Après avoir rappelé les différentes conceptions existant sur le concept de « modalité », nous en avons la conception restreinte que défend aussi Le Querler (1996). Selon la chercheure, la modalité est l’expression d’une attitude à l’égard d’un contenu propositionnel. Elle fait donc référence à la manière dont un locuteur s’implique dans son énoncé. Cette définition nous paraissait très appropriée dans cette présente recherche même si elle semblait trop vaste.

57Nous sommes partis des travaux de Sylvain (1936) et d’autres réflexions dans la littérature. Nous rappelons que Suzanne Comhaire Sylvain est la première linguiste haïtienne. Elle se retrouve dans le premier moment de la linguistique haïtienne (Paul, 2022 et al.). Elle défend une hypothèse assez intéressante sur l’origine du créole haïtien qui est selon elle : « du français coulé dans le moule de la syntaxe africaine, une langue ewe à vocabulaire français » (Sylvain, 1936 : 178).

58Nous avons montré les différentes valeurs sémantiques des modaux dwe, ka, mèt, vle, gen pou, genlè et gendwa. Par exemple, dwe peut non seulement avoir une valeur déontique et épistémique, il peut aussi exprimer la modalité aléthique. Le modal ka peut avoir l’effet de sens sporadique, à côté d’autres valeurs comme la capacité et la possibilité. Gendwa et genlè expriment le doute, mais lorsque le locuteur utilise genlè, il s’appuie quand même sur quelques éléments d’information alors que lorsqu’il utilise gendwa, il ne s’appuie sur rien ou presque.

59Cette recherche a permis de mettre l’emphase sur les valeurs sémantiques de ces modaux, mais ces modaux peuvent aussi avoir des valeurs pragmatiques qui méritent d’être étudiées et décrites. D’autres recherches devraient s’intéresser à les étudier. Cela permettrait de mieux comprendre le fonctionnement de ces modaux en CH.

Haut de page

Bibliographie

Damoiseau, Robert, Syntaxe créole comparée, Martinique, Guadeloupe, Guyane, Haïti, Paris, Karthala, 2012.

Day, Claudine, Modalité et modalisation dans la langue, Paris, L’Harmattan, 2008.

DeGraff, Michel, « Haitian Creole », Comparative Creole Syntax: Parallel Outlines of 18 Creole Grammars (J. Holm & P. Patrick Ed.), Londres, Battlebridge Publications (Westminster Creolistics Series7), 2007, pp. 101–126.

Fattier, Dominique, « Grammaticalisation en créole haïtien : morceaux choisis », 2003, https://www.creolica.net/fattier04.pdf.

Glaude, Herby, « Prépositions modales en haïtien », À propos d’Haïti, douzième colloque

Études Créoles (Robert Chaudenson Dir.), Paris, L’Harmattan, 2009, pp. 27–52.

Glaude, Herby, Aspects de la syntaxe de l’haïtien, Thèse de doctorat, Paris, Université Paris 8, 2012.

Gosselin, Laurent, Temporalité et modalité, Paris, De Boeck Supérieur, 2005.

Haan, Ferdinand (De), « Typological Approaches to Modality », The Expression of Modality (William Frawley Dir.), Berlin, Mouton de Gruyter, 2006, pp. 40–69.

Hacquard, Valentine, Aspects of Modality, Thèse de doctorat, Massachusetts, Massachusetts Institute of Technology, 2006.

Hazaël-Massieux, Marie-Christine, « Les créoles à base française : une introduction », Travaux Interdisciplinaires du Laboratoire Parole et Langage, n° 21, 2002, pp. 63–86.

Kronning, Hans, « Pour une tripartition des emplois du modal devoir », Les verbes modaux (P. Dendale & J. Van. Der. Auwera Dir.), Amsterdam-Altanta, Cahiers CHRONOS, 2001, pp. 67–84.

Lainy, Rochambeau, Temps et aspect dans la structure de l’énonciation rapportée, comparaison entre le français et le créole haïtien, Thèse de doctorat, Rouen, Université de Rouen, 2010.

Le Querler, Nicole, Typologie des modalités, Caen, Presses universitaires du Caen, 1996.

Magloire-Holly, Hélène, « Les Modaux : Auxiliaires ou Verbes », La Syntaxe de l’haïtien (C. Lefebvre, H. Magloire-Holly & N. Piou Eds.), Ann Arbor, Karoma, 1982, pp. 93–121.

Mari, Alda, Modalités et Temps, Bern, Peter Lang AG, 2015.

McCrindle, Karen-L., Temps, mode et aspect : les créoles des Caraïbes à base lexicale française, Thèse de doctorat, Toronto, University of Toronto, 1999.

Paul, Moles, « Les valeurs sémantiques et pragmatiques de l’expression “tèt chaje” en créole haïtien », Le créole haïtien, description et analyse (Renauld Govain Dir.), Paris, L’Harmattan, 2017.

Paul, Moles, Les modalités du futur en créole haïtien, Thèse de doctorat, Paris, Université de Paris 8, 2021.

Paul Moles et al., « Pou yon lengwistik ayisyen », In Renauld Govain (Dir.), Òtograf kreyòl: istwa, evolisyon, kesyònman. Fokis sou kreyòl ayisyen an. Rechèch Etid Kreyòl, n° 1, 2022, Éditions JEBCA.

Paul, Moles, « Les valeurs sémantiques et pragmatiques des modaux en créole haïtien », à paraître.

Picavez, Hugues, « La modalité, entre sémantique et pragmatique », Entre sens et signification ; constitution du sens : points de vue sur l’articulation sémantique-pragmatique (D. Verbeken Dir.), Paris, L’Harmattan, 2009, pp. 67–78.

Sylvain, Suzanne, Le créole haïtien. Morphologie et syntaxe, Port-au-Prince, Chez l’auteur, Wetteren, De Meester, 1936.

Valdman, Albert, Haitian Creole, structure, variation, status, origin, Sheffield, CT : equinox, 2015.

Vion, Robert, « Modalité, modalisateur et modalisation », L’énonciation aujourd’hui, un concept clé des sciences du langage (C.-B. Marion, L. Perrin & G. M. Tore Dir.), Limoges, Édition Lambert-Lucas, 2006, pp. 90–104.

Haut de page

Notes

1 Il s’agit de reprendre dans cet article quelques éléments de réflexion qui existent déjà dans notre thèse de doctorat que nous avons soutenue en 2021 à l’Université Paris 8. Nous nous inspirons également d’autres réflexions que nous avons faites jusque-là sur les modaux (Paul, à paraître).

2 Voir Paul (2021).

3 Liste des abréviations utilisées dans les gloses : DET : déterminant ; 1 SG : première personne du singulier ; 2 SG : deuxième personne du singulier ; 3 SG : troisième personne du singulier ; 3 PL : troisième personne du pluriel ; ANT : antériorité ; DEM : démonstratif ; NEG : négation.

4 Par linguistique haïtienne, Paul et al. (2022) entend l’ensemble des études linguistiques réalisées en Haïti ou ailleurs sur le CH et sur le lien existant entre le CH et d’autres langues.

5 Les éléments théoriques présentés ici sont repris de Paul (2021).

6 Sur ce point, voir Vion (2016)

7 Pour de plus amples détails sur le carré logique d’Aristote et ses implications, voir Le Querler (1996).

8 Cité par Le Querler (1996).

9 Cette définition paraît vaste et ne permet donc pas de faire la différence entre ce qui relève de la modalité et ce qui relève de l’évidentialité par exemple (tout ce qui a rapport aux sources de l’information véhiculée.)

10 Il convient de signaler que la forme oblije existe aussi en CH.

11 Il n’existe pas de traduction pour les phrases qui ne marchent pas. Le # indique que la phrase est asémantique.

12 Les exemples sont des auteurs que l’on cite. Les gloses sont de nous.

13 Le fait de gloser dwe en lettre majuscule indique que, dans ce contexte, il ne doit pas être interprété comme son équivalent français « devoir ».

14 Cité par Hacquard (2006)

15 Pour plus de détails, voir Hacquard (2006).

16 Cette valeur a été signalée par Paul (2021).

17 Les lexèmes ‘foutu’ en français et ‘fouti’ en CH sont utilisés en contexte familier.

18 Traduction de l’anglais de Valdman (2015)

19 Certains locuteurs n’acceptent pas cette interprétation sans le pronom ‘li’. Ils diraient plutôt ‘Jan gen pou li nèg sa a’.

20 Il s’agit de donner ici une idée d’une étude de Paul (à paraître) sur les modaux en CH.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Moles Paul, « Valeurs sémantiques de quelques auxiliaires de modalité en créole haïtien »Archipélies [En ligne], 17 | 2024, mis en ligne le 01 décembre 2024, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/archipelies/2176 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12wke

Haut de page

Auteur

Moles Paul

LangSÉ : Laboratoire Langue, Société, Éducation/GRESKA : Gwoup Rechèch sou Sans nan Kreyòl Ayisyen
paulmoles2[at]gmail.com

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search