- 1 Il s’agit de reprendre dans cet article quelques éléments de réflexion qui existent déjà dans notre (...)
- 2 Voir Paul (2021).
1La modalité fait référence à la manière dont un locuteur présente un énoncé, à son implication dans ce qu’il affirme. Le Querler (1996) la définit ainsi : « la modalité est l’expression d’une attitude à l’égard d’un contenu propositionnel ». Dans les langues en général, il existe diverses manières d’exprimer la modalité. Elle peut s’exprimer par les modaux (1), le temps, l’aspect et le mode, notion qu’il conviendra de distinguer de la modalité. Elle peut aussi s’exprimer par les catégories grammaticales (non, verbe, adjectif, adverbe)2. Par exemple, Paul (2017) montre qu’en créole haïtien (CH), l’expression tèt chaje est un marqueur de subjectivité et permet donc d’exprimer la modalité dans cette langue (2).
2Dans (1), le modal ka peut exprimer la possibilité. Cela permet de voir l’attitude du locuteur par rapport à ce qu’il dit, il n’est pas certain que Jean va venir aujourd’hui.
- 3 Liste des abréviations utilisées dans les gloses : DET : déterminant ; 1 SG : première personne du (...)
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(1)
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Jan
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ka
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vini
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jodi
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a.
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|
Jean
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pouvoir/modal
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venir
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aujourd’hui
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DET3
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‘Jean peut venir/Il est possible que Jean vienne aujourd’hui.’
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(2)
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Jan
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fè
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yon
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prezantasyon
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tèt
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chaje
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yè.
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(Paul, 2017)
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Jean
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faire
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DET
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présentation
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TÈT
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CHAJE
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hier
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‘Jean a fait une présentation extraordinaire hier.’
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3Dans (2), le locuteur exprime son appréciation pour la présentation de Jean. On est dans la modalité puisqu’on peut voir son point de vue sur ce qu’il affirme.
- 4 Par linguistique haïtienne, Paul et al. (2022) entend l’ensemble des études linguistiques réalisées (...)
4Il existe plusieurs travaux de recherche portant sur la modalité en CH, en particulier sur les morphèmes TMA (McCrindle, 1999 ; Lainy, 2010 ; Damoiseau, 2012 ; Glaude, 2012) et les modaux (Sylvain, 1936 ; Magloire-Holly, 1982 ; Fattier, 2003 ; DeGraff, 2007 ; Glaude, 2009, 2012 ; Valdman, 2015). En général, ils s’intéressent au statut des modaux, à leurs différentes valeurs sémantiques et à leur comportement syntaxique. La linguiste Sylvain est l’un des pionniers de ces recherches. Sylvain (1936), à côté d’autres phénomènes abordés, montre le fonctionnement des modaux dwe, ka, mèt, vle et pou mais les modaux gen pou, genlè et gendwa sont absents dans son étude. Les réflexions qu’elle a présentées sur ces modaux méritent d’être revues, actualisées et complétées par rapport aux avancées qui existent sur ces modaux dans la linguistique haïtienne aujourd’hui. 4
5En partant de ses réflexions et d’autres réflexions qui existent dans la littérature sur les modaux, nous allons nous intéresser dans cette présente recherche à l’étude des modaux dwe, ka, mèt, vle et gen pou en nous inspirant des nouvelles propositions de Paul (2021) et de Paul (à paraître) sur les modaux genlè et gendwa.
6En termes de méthodologie, nous utilisons le même corpus de Paul (2021) et nous prenons des données venant d’une étude empirique auprès de 85 locuteurs natifs du CH en vue d’étudier le fonctionnement des modaux (Paul, à paraître). À partir de différents contextes, nous décrirons les divers effets de sens des modaux. Nous construirons des paires minimales en vue de voir dans les différents contextes présentés les modaux qui seront acceptables et ceux qui ne le seront pas. Cela nous permettra de mieux faire ressortir leur fonctionnement sémantique en CH.
7Dans un premier temps, nous présentons quelques éléments théoriques sur la modalité, nous étudierons par la suite les valeurs sémantiques des modaux dwe, ka, mèt, vle, gen pou, genlè et gendwa.
- 5 Les éléments théoriques présentés ici sont repris de Paul (2021).
- 6 Sur ce point, voir Vion (2016)
8Le concept de « modalité » est très vaste. Il recouvre plusieurs phénomènes. En effet, Picavez (2009) le qualifie de ‘catégorie hétérogène’. Vion (2016) parle de " notion complexe à géométrie variable". Cette difficulté est liée d’abord selon nous au fait qu’il existe de nombreuses approches logico-philosophiques et linguistiques abordant la modalité à partir de conceptions très différentes6 et elle réside aussi dans le fait qu’il existe d’autres notions servant à parler du même phénomène dont il convient de distinguer clairement la modalité. Par exemple les concepts de ‘modalisation’ et de ‘modalisateur’.
- 7 Pour de plus amples détails sur le carré logique d’Aristote et ses implications, voir Le Querler (1 (...)
9Du point de vue logico-philosophique, les premiers travaux sur la modalité remontent à Aristote. L’approche d’Aristote est très restreinte. Il distingue quatre modalités : le nécessaire, le possible, l’impossible et le contingent. Ces modalités font partie de son carré logique7.
10Le Querler (1996) est d’avis qu’en linguistique, il existe une conception très restreinte, une conception médiane et une conception large de la modalité. La conception restreinte vient, selon elle, des travaux de la logique. L’auteure ne tient pas compte vraiment de la modalité. Elle mentionne Benveniste (1966) pour qui la modalité est liée seulement aux verbes modaux (aller, vouloir, désirer, devoir, pouvoir).
- 8 Cité par Le Querler (1996).
- 9 Cette définition paraît vaste et ne permet donc pas de faire la différence entre ce qui relève de l (...)
11Dans la conception large de la modalité, beaucoup d’éléments linguistiques et extralinguistiques sont considérés tels que : les catégories grammaticales, les verbes modaux, les adverbes et les adjectifs, les intonations, la mimique et la gestuelle. Dans cette perspective, la modalité fait référence aux attitudes du locuteur. Chez Bally (1932)8 par exemple, toute assertion est modale. Partant de la conception large de la modalité et reprenant certaines idées de Bally (1942), Gosselin (2005 : 39) propose une nouvelle manière de comprendre la modalité. Il la définit comme suit : « toute forme de validation/invalidation d’un contenu représenté. » Selon cette conception, toute proposition contient une dimension modale9.
12La conception médiane de la modalité se situe à l’intersection des deux autres. S’inscrivant dans cette conception, Le Querler (1996) propose une définition de la modalité qui est retenue par certains auteurs comme Day (2008) ou Picavez (2009), que nous reprenons ici. L’auteure affirme : « la modalité est l’expression d’une attitude à l’égard d’un contenu propositionnel », c’est-à-dire que la modalité fait référence à la manière dont un locuteur présente un énoncé, à son implication dans ce qu’il affirme. La définition proposée par Le Querler (1996) est vaste et ne permet pas de voir clairement ce qui relève de la modalité et ce qui ne relève pas de la modalité. Nous retenons quand même sa définition de la modalité parce qu’elle permet de mettre l’accent sur l’attitude et l’implication du locuteur par rapport à ce qu’il dit.
13Il convient de différencier le concept de ‘modalité’ du concept de ‘mode’ et de ‘modal’. Le concept de ‘mode’ fait référence à une catégorie morphosyntaxique du verbe. Il peut s’agir du mode subjonctif, impératif et indicatif. C’est l’un des procédés parmi d’autres (des modaux, des particules et des clitiques) dont les langues disposent pour exprimer la modalité (Haan 2006). Le concept de ‘mode’ ne correspond à aucune caractéristique propre au CH puisque les « verbes » de cette langue ne se conjuguent pas. En CH, le verbe est lié à la position syntaxique du lexème dans la phrase. Pour reprendre les propos de Hazaël-Massieux (2002 : 71-72) : « Le mot créole n’est généralement pas identifiable comme nom, verbe, adjectif ou adverbe en dehors de son contexte d’utilisation. Le verbe créole est caractérisé par la quasi-invariabilité du lexème verbal […] ».
14Les modaux sont des opérateurs permettant d’exprimer la nécessité et la possibilité (Mari 2015). Ils expriment des situations qui ne sont pas réelles. Lorsque la proposition p est vraie dans quelques mondes possibles, il s’agit de la possibilité ; lorsque p est vraie dans tous les mondes possibles, il s’agit de la nécessité.
15Les précisions nécessaires étant apportées sur le concept de ‘modalité’, abordons à présent les valeurs sémantiques des modaux en CH.
16Dans cette section, nous partons des réflexions de Sylvain (1936) et d’autres chercheurs sur le sens des modaux dwe, ka, mèt, vle et d’un autre côté gen pou, genlè et gendwa qui n’ont pas été signalés chez Sylvain. Nous ferons par la suite d’autres propositions permettant de mieux comprendre le sémantisme de ces modaux en CH en nous inspirant de Paul (2021).
- 10 Il convient de signaler que la forme oblije existe aussi en CH.
17Il convient de préciser qu’en CH, il existe deux morphèmes dwe : d’une part le modal dwe et d’autre part le verbe dwe (devoir quelque chose à quelqu’un). Valdman (2015) fait remarquer que les deux se différencient sémantiquement. Il compare le sens de l’auxiliaire dwe au verbe blije10 (obliger) en CH qui exprime le même sens général d’obligation (3). Pour corroborer sa thèse, il avance une autre raison phonologique à savoir que l’auxiliaire dwe, peut aussi être réalisé en do (4b) où il exprime une possibilité tandis que le verbe lexical dwe ne peut apparaître que sous cette forme (5a). Ainsi, (5b) n’est pas possible.
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(3)
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Papa
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l
|
te
|
blije
|
l
|
ale
|
lekòl.
|
|
Papa
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3SG
|
ANT
|
obliger
|
3SG
|
aller
|
école
|
|
‘ Son père l’a forcé à aller à l’école.’
|
|
(4)
|
a.
|
Jan
|
dwe
|
manje.
|
|
|
Jean
|
DWE
|
manger
|
|
|
‘Il est possible que Jean mange.’
|
|
b.
|
Jan
|
do
|
manje.
|
|
|
Jean
|
DO
|
manger
|
|
|
‘Il est possible que Jean mange.’
|
|
(5)
|
a.
|
Jan
|
dwe
|
Aniz
|
10
|
goud.
|
|
|
Jean
|
devoir
|
Anise
|
10
|
gourdes
|
|
|
‘Jean doit 10 gourdes à Anise.’
|
|
b.
|
#Jan
|
do
|
Aniz
|
10
|
goud.
|
|
|
Jean
|
DO
|
Anise
|
10
|
gourdes
|
18En CH, le modal dwe peut avoir une valeur déontique, c’est-à-dire qu’il peut exprimer l’obligation. C’est ce qui explique son acceptabilité en (6a), par contraste avec ka (6b) qui ne peut avoir cette valeur.
- 11 Il n’existe pas de traduction pour les phrases qui ne marchent pas. Le # indique que la phrase est (...)
|
(6)
|
[Contexte : Hier, Jean n’a pas remis son devoir. Il a été puni. Pour qu’il soit accepté
dans la classe demain, obligation lui est faite d’apporter le devoir. Sinon, on ne l’acceptera pas.]
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|
a.
|
Jan
|
dwe
|
remèt
|
deywa
|
a
|
demen
|
si
|
l
|
vle
|
antre
|
nan
|
klas.
|
|
|
Jean
|
devoir
|
remettre
|
devoir
|
DET
|
demain
|
si
|
3SG
|
vouloir
|
entrer
|
dans
|
classe
|
|
|
‘Jean doit remettre le devoir demain s’il veut entrer en classe.’
|
|
b.
|
#Jan
|
ka
|
remèt
|
deywa
|
a
|
demen
|
si
|
l
|
vle
|
antre
|
nan
|
klas.
|
|
|
Jean
|
pouvoir
|
remettre
|
devoir
|
DET
|
demain
|
si
|
3SG
|
vouloir
|
entrer
|
dans
|
classe11
|
19L’idée que dwe exprime l’obligation existe déjà chez Sylvain (1936). Dwe indiquerait selon l’auteure une obligation morale atténuée ou non ou une obligation logique. Pour illustrer son propos, elle donne l’exemple suivant :
- 12 Les exemples sont des auteurs que l’on cite. Les gloses sont de nous.
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(7)
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Papa
|
dwe
|
sonje
|
pitit
|
li.
|
|
Papa
|
devoir
|
devoir
|
enfant
|
3SG12
|
|
‘Les pères doivent penser à leurs enfants.’
|
Source : Sylvain, 1936
(7) n’indique pas une obligation logique, mais une obligation morale.
20Le modal dwe peut avoir aussi une valeur épistémique en CH, c’est-à-dire qu’il exprime la probabilité (Sylvain, 1936). Dans (8), lorsque le locuteur ne sait pas vraiment si Jean est à l’école, dwe est acceptable, mais lorsqu’il a toutes les informations possibles, lorsqu’il a une connaissance certaine de la réalité, dwe n’est pas acceptable (9). La phrase voudrait dire qu’il est possible que Jean soit encore à l’école alors que la personne sait que Jean est encore à l’école à cette heure.
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(8)
|
[Contexte : Jean n’est pas chez lui. Mais, puisque parfois il a l’habitude de rester à l’école à cette heure, son ami Paul suppose qu’il y est encore.]
|
|
Jan
|
dwe
|
lekòl
|
la
|
toujou.
|
|
Jean
|
devoir
|
école
|
DET
|
toujours
|
|
‘Jean doit être encore à l’école.’
|
- 13 Le fait de gloser dwe en lettre majuscule indique que, dans ce contexte, il ne doit pas être interp (...)
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(9)
|
[Contexte : Il est 5 heures. Jean n’est pas encore arrivé chez lui. Mais sa mère sait qu’il allait rester jusqu’à 6 heures à l’école aujourd’hui pour pouvoir faire du sport. Sa mère informe son ami qui demande où il se trouve en ce moment.]
|
|
#Jan
|
dwe
|
lekòl
|
la
|
toujou.
|
|
Jean
|
DWE13
|
école
|
DET
|
toujours
|
21Il y a un point qu’il convient de signaler ici. En CH, le morphème du passé te peut servir à lever l’ambiguïté qui existe dans le modal dwe entre la lecture déontique et la lecture épistémique. Lorsque dwe est précédé de te, il ne peut avoir que la lecture déontique. Te modifie dwe. Ainsi (10b) n’est pas acceptable dans ce contexte, alors que lorsqu’il est suivi par te, il n’a que la lecture épistémique. Te modifie le verbe qui le succède et non dwe. C’est ce qui fait que (10b) n’est pas possible dans ce contexte. Cette idée existe aussi dans Magloire-Holly (1982) et Glaude (2012).
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(10)
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[Contexte : Avant-hier, Jean n’a pas remis son devoir. Il a été puni. Pour pouvoir être accepté dans la classe, obligation lui avait été faite d’apporter le devoir.]
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|
a.
|
Jan
|
te
|
dwe
|
remèt
|
devwa
|
a
|
yè
|
pou
|
l
|
antre
|
nan
|
klas.
|
|
|
Jean
|
TE
|
devoir
|
remettre
|
devoir
|
DET
|
hier
|
pour
|
3SG
|
entrer
|
dans
|
classe
|
|
|
‘Jean devait remettre le devoir hier pour entrer en classe.’
|
|
b.
|
#Jan
|
dwe
|
te
|
remèt
|
devwa
|
a
|
demen
|
si
|
l
|
vle
|
antre
|
nan
|
klas.
|
|
|
Jean
|
devoir
|
TE
|
remettre
|
devoir
|
DET
|
demain
|
si
|
3SG
|
vouloir
|
entrer
|
dans
|
classe
|
|
|
‘Jean doit remettre le devoir demain s’il veut entrer en classe.’
|
- 14 Cité par Hacquard (2006)
- 15 Pour plus de détails, voir Hacquard (2006).
22Iatridou (1990)14 est d’avis qu’un modal ne peut pas être interprété au passé avec une interprétation épistémique. C’est ce qui pourrait expliquer la raison pour laquelle lorsque dwe est sous la portée de te, la lecture épistémique n’est pas possible. Même si Hacquard (2006) montre que dans certains contextes, et le modal épistémique et le modal déontique ne peuvent pas être sous la portée du passé. Ces lectures viennent du fait que la phrase est évaluée au moment de l’énonciation (speech time) et non au passé15.
- 16 Cette valeur a été signalée par Paul (2021).
23Le modal dwe peut avoir une valeur aléthique en CH, c’est-à-dire qu’il peut exprimer la nécessité absolue16. Il se comporte ainsi comme devoir en français si on se réfère à Kronning (2001). Prenons les exemples suivants :
|
(11)
|
Si
|
w
|
voye
|
yon
|
wòch
|
an
|
lè,
|
li
|
dwe
|
tonbe.
|
|
Si
|
2SG
|
envoyer
|
une
|
pierre
|
en
|
l’air
|
3SG
|
devoir
|
tomber
|
|
‘Si tu envoies une pierre en l’air, elle doit tomber.’
|
|
(12)
|
Tout
|
moun
|
dwe
|
mouri
|
yon
|
jou.
|
|
Tout
|
monde
|
devoir
|
mourir
|
un
|
jour
|
|
‘Tout le monde doit mourir un jour.’
|
24Dans les exemples (11) et (12), le modal dwe a une valeur aléthique. Il n’exprime ni l’obligation ni la probabilité. Pour reprendre les mêmes tests linguistiques que Kronning (2001), il ne peut pas être repris anaphoriquement par le syntagme nominal (obligasyon sa a) (cette obligation) ni paraphrasé par les adverbes épistémiques comme petèt (peut-être). Ainsi, les phrases (13), (14), (15) et (16) sont difficilement acceptables en CH.
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(13)
|
#Si
|
w
|
voye
|
yon
|
wòch
|
an
|
lè,
|
li
|
dwe
|
tonbe.
|
Obligasyon
|
sa a…
|
|
Si
|
2SG
|
envoyer
|
une
|
pierre
|
en
|
l’air
|
3SG
|
devoir
|
tomber
|
Obligation
|
DEM
|
|
‘Si tu envoies une pierre en l’air, elle doit tomber. Cette obligation…’
|
|
(14)
|
#Si
|
w
|
voye
|
yon
|
wòch
|
an
|
lè,
|
li
|
dwe
|
tonbe
|
petèt.
|
|
Si
|
2SG
|
envoyer
|
une
|
pierre
|
en
|
l’air
|
3SG
|
devoir
|
tomber
|
peut-être
|
|
‘Si tu envoies une pierre en l’air, elle doit tomber peut-être.’
|
|
(15)
|
Tout
|
moun
|
dwe
|
mouri
|
yon
|
jou.
|
Obligasyon
|
sa a…
|
|
Tout
|
monde
|
devoir
|
mourir
|
un
|
jour
|
Obligation
|
DEM
|
|
‘Tout le monde doit mourir un jour. Cette obligation…’
|
|
(16)
|
Tout
|
moun
|
dwe
|
mouri
|
yon
|
jou.
|
petèt.
|
|
Tout
|
monde
|
devoir
|
mourir
|
un
|
jour
|
peut-être
|
|
‘Tout le monde doit mourir un jour peut-être. ’
|
25En CH, on observe que le modal dwe, dans son interprétation épistémique n’est pas compatible avec l’interrogation partielle (17) (dwe ne peut pas exprimer le doute en [17]) et les subordonnées introduites par puiske (18) alors qu’il est compatible lorsqu’il a la valeur aléthique (19).
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(17)
|
#Kilè
|
Pòl
|
dwe
|
travay ?
|
|
Quand
|
Paul
|
devoir
|
travailler
|
|
‘Quand est-ce que Paul doit travailler.’
|
|
(18)
|
#Pòl
|
pa
|
t
|
ka
|
vini
|
puiske
|
l
|
dwe
|
malad.
|
|
Paul
|
NEG
|
ANT
|
pouvoir
|
venir
|
puisque
|
3SG
|
devoir
|
malade
|
|
‘Paul n’a pas pu venir puisqu’il devait être malade.’
|
|
(19)
|
Kilè
|
tout
|
moun
|
dwe
|
mouri ?
|
|
Quand
|
tout
|
monde
|
devoir
|
mourir
|
|
‘Quand tout le monde doit mourir ?’
|
26On observe qu’en CH, dwe aléthique et dwe épistémique n’ont pas les mêmes propriétés discursives. Ainsi, l’enchainement discursif en (20) où il y a l’interprétation épistémique du modal est acceptable en CH alors que celui en (21) où on a dwe aléthique n’est pas acceptable.
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(20)
|
Syèl
|
la
|
vin
|
klè,
|
tan
|
an
|
dwe
|
ap
|
amelyore.
|
|
Ciel
|
DET
|
venir
|
clair
|
temps
|
DET
|
devoir
|
AP
|
s’améliorer
|
|
‘Le ciel devient clair, le temps doit être en train de s’améliorer.’
|
|
(21)
|
#Syèl
|
la
|
vin
|
klè,
|
tan
|
an
|
dwe
|
amelyore.
|
|
Ciel
|
DET
|
venir
|
clair
|
temps
|
DET
|
devoir
|
s’améliorer
|
27Le modal ka peut aussi se réaliser par kapab, kap, et kab. Il peut exprimer la capacité en CH (Sylvain 1936). (22) indique que Jean a la capacité de manger maintenant et (23) que Jean a la capacité de marcher maintenant.
|
(22)
|
[Contexte : Jean était malade. Il ne pouvait pas manger. Maintenant, il se rétablit. On observe qu’il peut manger facilement toute sa nourriture.]
|
|
Jan
|
ka
|
manje
|
kounya.
|
|
Jean
|
pouvoir
|
manger
|
maintenant
|
|
‘Jean peut manger maintenant.’
|
|
(23)
|
[Contexte : Jean s’est fracturé le genou. Il ne pouvait pas marcher normalement. Il a été à l’hôpital. Maintenant, il peut marcher normalement.]
|
|
Jan
|
ka
|
mache
|
kounya.
|
|
Jean
|
pouvoir
|
marcher
|
maintenant
|
|
‘Jean peut marcher maintenant.’
|
- 17 Les lexèmes ‘foutu’ en français et ‘fouti’ en CH sont utilisés en contexte familier.
28Valdman (2015 : 235) relève l’existence du morphème fouti en CH qui peut aussi exprimer la capacité17. Mais contrairement à ka, fouti ne peut être utilisé qu’à la forme négative (25b).
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(24)
|
a.
|
Yo
|
ka
|
fè
|
l.
|
|
|
3SG
|
pouvoir
|
faire
|
3SG
|
|
|
‘Ils peuvent le faire.’
|
|
b.
|
#Yo
|
fouti
|
fè
|
l.
|
|
|
3PL
|
FOUTI
|
faire
|
3SG
|
|
(25)
|
a.
|
Yo
|
pa
|
ka
|
fè
|
l.
|
|
|
3SG
|
NEG
|
pouvoir
|
faire
|
3SG
|
|
|
‘Ils ne peuvent pas le faire.’
|
|
b.
|
Yo
|
pa
|
fouti
|
fè
|
l.
|
|
|
3PL
|
NEG
|
FOUTI
|
faire
|
3SG
|
|
|
‘Ils n’ont pas la capacité de le faire./Ils ne sont pas foutus de le faire.’
|
29Ka peut avoir aussi une valeur épistémique (Sylvain, 1936). Ainsi, il est acceptable en (26) où le locuteur ne possède aucune connaissance sur le fait que Jean soit là ou pas alors qu’il ne l’est pas en (27) où il dispose de cette connaissance.
|
(26)
|
[Contexte : Le locuteur ne sait pas si Jean va venir. Il pense qu’il peut être là.]
|
|
Jan
|
ka
|
vini.
|
|
Jean
|
pouvoir
|
venir
|
|
‘Jean peut venir.’
|
|
(27)
|
[Contexte : le locuteur sait que Jean va venir.]
|
|
#Jan
|
ka
|
vini.
|
|
Jean
|
pouvoir
|
venir
|
30Tout comme il est montré pour le modal dwe, le morphème te peut servir aussi pour lever l’ambiguïté qui existe dans les lectures de capacité et de possibilité de ka dans certains cas. Lorsque ka est précédé de te, les deux lectures sont possibles (28a) et (29a). Mais lorsque ka est suivi de te, seule la lecture de possibilité est possible (28b) et (29b). Comme nous l’avons déjà indiqué pour le modal dwe, la lecture épistémique de ka résulte du fait que l’évaluation de la phrase se fait au moment de l’énonciation et non au passé. Par exemple, (29) peut s’interpréter ainsi dans la perspective de Haquard (2006), il est possible, sur la base de ce que je (le locuteur) sais (maintenant), que (à un moment du passé) Jean pût être là.
|
(28)
|
[Contexte : Jean pouvait marcher normalement lorsqu’il était enfant. Aujourd’hui, il est paralysé à cause d’un accident qu’il a eu. Sa mère parle à un ami et fait référence à cette situation passée.]
|
|
a.
|
Jan
|
te
|
ka
|
mache
|
lè
|
l
|
te
|
piti.
|
|
|
Jean
|
TE
|
pouvoir
|
marcher
|
quand
|
3SG
|
TE
|
petit
|
|
|
‘Jean pouvait marcher quand il était petit.’
|
|
b.
|
#Jan
|
ka
|
te
|
mache
|
lè
|
l
|
te
|
piti.
|
|
|
Jean
|
pouvoir
|
TE
|
marcher
|
quand
|
3SG
|
TE
|
petit
|
|
|
‘Jean pouvait marcher quand il était petit.’
|
|
(29)
|
|
|
a.
|
Jan
|
te
|
ka
|
vini.
|
|
|
Jean
|
TE
|
pouvoir
|
venir
|
|
|
‘Jean pouvait venir.’
|
|
b.
|
Jan
|
ka
|
te
|
vini.
|
|
|
Jean
|
pouvoir
|
TE
|
venir
|
|
|
‘Jean pouvait venir.’
|
31Le modal ka peut avoir d’autres effets de sens lorsqu’il est employé dans certains contextes bien précis. Si on reprend les réflexions de Le Querler (2011) sur le modal pouvoir en français, on peut soutenir l’idée que ka peut avoir les effets de sens suivants : la permission, l’effet de sens sporadique et la suggestion de faire.
32Ka peut être utilisé pour traduire l’idée de permission (Paul, 2021). C’est ce qu’on peut observer en (30) où il est acceptable.
|
(30)
|
[Contexte : Jean veut sortir. Il souhaite emprunter la voiture de son père. Ne voyant aucun inconvénient à cela, son père l’autorise à prendre la voiture.]
|
|
Ou
|
ka
|
pran
|
machin
|
nan.
|
|
2SG
|
pouvoir
|
prendre
|
voiture
|
DET
|
|
‘Tu peux prendre la voiture.’
|
33Ainsi, dans ce contexte bien particulier, (30) peut être paraphrasé par (31a) et non (31b) où il exprimerait plutôt l’idée de capacité.
|
(31)
|
a.
|
Ou
|
gen
|
otorizasyon
|
pou
|
w
|
pran
|
machin
|
nan.
|
|
|
2SG
|
avoir
|
autorisation
|
pour
|
2SG
|
prendre
|
voiture
|
DET
|
|
|
‘Tu as l’autorisation de prendre la voiture.’
|
|
b.
|
Ou
|
gen
|
kapasite
|
pou
|
w
|
pran
|
machin
|
nan.
|
|
|
2SG
|
possible
|
pour
|
2SG
|
prendre
|
voiture
|
DET
|
|
|
‘Tu as la capacité de prendre la voiture.’
|
34Ka peut avoir aussi l’effet de sens sporadique (Paul, 2021). Selon Le Querler (2001), cet effet de sens peut être paraphrasé par : il arrive parfois que…
|
(32)
|
[Contexte : On sait que les Haïtiens sont en général bons. Mais parfois, par rapport à certaines situations, ils n’agissent pas comme il se doit. Ils peuvent être méchants.]
|
|
Ayisyen
|
ka
|
mechan.
|
|
Haïtien
|
pouvoir
|
méchant
|
|
‘Les Haïtiens peuvent être méchants.’
|
35Dans ce contexte, (32) pourrait être paraphrasé par (33).
|
(33)
|
Pafwa
|
ayisyen
|
yo
|
konn
|
mechan.
|
|
Parfois
|
Haïtien
|
DET
|
pouvoir
|
méchant
|
|
‘Parfois les Haïtiens peuvent être méchants.’
|
36Ka peut aussi exprimer l’idée de suggestion en CH. Ainsi, il est acceptable en (34a), mais dwe ne l’est pas (34b).
|
(34)
|
[Contexte : Jean souhaite aller chez Martine. Mais il n’a aucune idée sur le jour qu’il peut aller chez elle. Martine lui suggère de venir chez elle demain s’il le souhaite.]
|
|
a.
|
Ou
|
ka
|
vin
|
demen
|
si
|
sa
|
enterese
|
w.
|
|
|
2SG
|
pouvoir
|
venir
|
demain
|
si
|
cela
|
intéresser
|
2SG
|
|
|
‘Vous pouvez venir demain si cela vous intéresse.’
|
|
b.
|
#Ou
|
dwe
|
vin
|
demen
|
si
|
sa
|
enterese
|
w.
|
|
|
2SG
|
devoir
|
venir
|
demain
|
si
|
cela
|
intéresser
|
2SG
|
|
|
‘Vous devez venir demain si cela vous intéresse.’
|
37En CH, vle a une valeur volitive. Il exprime donc le souhait, la volonté et le désir (Sylvain, 1936). Ainsi, il est acceptable en (35) et en (36).
|
(35)
|
[Contexte : Paul ne travaille pas. Il souhaite trouver un travail pour qu’il puisse vivre décemment.]
|
|
Jan
|
vle
|
ale
|
lakay
|
li.
|
|
Jean
|
vouloir
|
aller
|
maison
|
3SG
|
|
‘Jean veut aller chez lui.’
|
|
(36)
|
[Contexte : Paul ne travaille pas. Il souhaite trouver un travail pour qu’il puisse vivre décemment.]
|
|
Pòl
|
vle
|
jwenn
|
yon
|
travay
|
|
Paul
|
vouloir
|
trouver
|
DET
|
travail
|
|
‘Paul veut trouver un travail.’
|
38En CH, vle peut exprimer aussi l’idée de suggestion ou d’invitation à faire quelque chose. C’est ce qui explique son acceptabilité en (37) et (38).
|
(37)
|
[Contexte : On invite Jean à prendre la parole.]
|
|
Ou
|
vle
|
kòmanse
|
pale ?
|
|
2SG
|
vouloir
|
commencer
|
parler
|
|
‘Vous voulez commencer à parler ?’
|
|
(38)
|
[Contexte : On invite Jean à s’asseoir.]
|
|
Ou
|
vle
|
chita ?
|
|
2SG
|
vouloir
|
asseoir
|
|
‘Vous voulez bien vous asseoir ?’
|
39Valdman (2015) croit que vle est le seul « auxiliaire modal » qui puisse apparaître tout seul en CH et qui ait le même sens que le verbe lexical qui lui correspond. Il donne l’exemple suivant :
|
(39)
|
Poukisa
|
ou
|
pa
|
vle ?
|
|
Pourquoi
|
2SG
|
NEG
|
vouloir
|
|
‘Pourquoi vous ne voulez pas ?’
|
40En (39), vle n’apparaît pas tout seul. Il s’agit plutôt d’une ellipse contextuelle. Le reste de la phrase n’est pas exprimé. Sinon, il n’y aurait pas de sens. On ne saurait pas de quoi on parle. Rien ne justifie non plus qu’il y aurait deux entrées lexicales pour vle : un auxiliaire modal et le verbe lexical.
41En CH, mèt peut exprimer l’idée de permission et d’autorisation (Sylvain 1936). Tout comme ka, il est acceptable en (40) et en (41). Selon Fattier (2013), le morphème mèt dériverait de la forme « être maître de + infinitif » du français.
|
(40)
|
[Contexte : la même chose que (30). Jean veut sortir. Il souhaite emprunter la voiture de son père. Ne voyant aucun inconvénient à cela, son père l’autorise à prendre la voiture.]
|
|
Ou
|
mèt/ka
|
pran
|
machin
|
nan.
|
|
2SG
|
pouvoir
|
prendre
|
voiture
|
DET
|
|
‘Tu peux prendre la voiture.’
|
|
(41)
|
[Contexte : Jean demande à sa mère s’il peut sortir ce soir avec ses amis. Sa mère n’a aucun problème avec cela et lui autorise de le faire.]
|
|
Ou
|
mèt/ka
|
sòti.
|
|
2SG
|
pouvoir
|
sortir
|
|
‘Tu peux sortir.’
|
42L’idée que mèt peut exprimer la permission se trouve aussi dans Sylvain (1936) et d’autres auteurs comme Valdman (2015). L’auteure note aussi que mèt peut exprimer la défiance dans certains contextes (42). En (42a) où le locuteur menace son interlocuteur, ce dernier, l’interlocuteur, relève le défi. Mèt est acceptable. Il est aussi acceptable en (42b) où un mari annonce à sa femme qu’il veut divorcer et la femme relève le défi et l’encourage presque à le faire.
- 18 Traduction de l’anglais de Valdman (2015)
|
(42)
|
a.
|
A :
|
M
|
a
|
pale
|
manman
|
ou
|
pou
|
ou.
|
|
|
|
1SG
|
AVA
|
parler
|
maman
|
2SG
|
pour
|
2SG
|
|
|
|
‘Je dirai à ta mère toutes les mauvaises choses que tu as faites.’18
|
|
|
B :
|
Ou
|
mèt.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
2SG
|
pouvoir
|
|
|
|
|
|
|
|
|
‘Allez-y/Faites-le !’
|
|
|
|
|
|
|
b.
|
A :
|
M
|
bouke
|
ak
|
ou.
|
M
|
ap
|
divòse.
|
|
|
|
1SG
|
fatiguer
|
avec
|
2SG
|
1SG
|
AP
|
divorcer
|
|
|
|
‘Je suis fatigué de vous. Je vais divorcer.’
|
|
|
B :
|
Ou
|
mèt.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
2SG
|
pouvoir
|
|
|
|
|
|
|
|
|
‘Allez-y !’
|
|
|
|
|
|
Source : Valdman, 2015 : 235.
43Valdman (2015) questionne la grammaticalité de mèt dans (43). Pour lui, mèt ne peut pas avoir un sens de permission comme lorsqu’il a un emploi elliptique. Il présente en parallèle les exemples suivants pour montrer que mèt doit apparaître obligatoirement comme auxiliaire.
|
(43)
|
A :
|
Manman
|
èske
|
m
|
ka
|
jwe ?
|
|
|
Maman
|
est-ce que
|
1SG
|
pouvoir
|
jouer
|
|
|
‘Maman, puis-je jouer ? ’
|
|
B :
|
Ou
|
mèt
|
jwe.
|
|
|
|
|
2SG
|
pouvoir
|
jouer
|
|
|
|
|
‘Tu peux jouer.’
|
|
|
|
|
#Ou mèt.
|
|
|
44Il s’agit de deux lectures différentes de mèt qu’il faudrait différencier. Lorsque mèt exprime la défiance, il peut apparaître en position finale. Il se comporte ainsi comme une expression figée. Dans le sens de permission, il ne peut pas apparaître dans cette position.
45Le morphème mèt peut exprimer aussi l’idée de possibilité (éventualité) (Glaude, 2012 ; Paul, 2021). C’est une autre valeur que mèt partage avec ka dans certains contextes. En (44), même s’il est possible que la personne soit malade, on exige d’elle qu’elle aille à l’école. En (45), même s’il est possible qu’elle se trouve dans les mornes, on va venir la retrouver. Dans ces deux cas, mèt/ka sont acceptables. Dans (44) et (45), ka et mèt semblent avoir certaines nuances pour certains locuteurs.
|
(44)
|
Ou
|
mèt/ka
|
malad,
|
ou
|
pral
|
lekòl.
|
|
2SG
|
pouvoir
|
malade
|
2SG
|
PRAL
|
école
|
|
‘Vous pourriez être malade, vous irez à l’école.’
|
|
(45)
|
Ou
|
mèt/ka
|
nan
|
mòn,
|
m
|
ap
|
vini.
|
|
2SG
|
pouvoir
|
dans
|
mornes
|
1SG
|
AP
|
venir
|
|
‘Tu peux être dans les mornes, je viendrai.’
|
46Tout comme ka, mèt peut exprimer l’idée de suggestion. Ainsi, les deux modaux sont acceptables dans (46) où ils expriment la suggestion de faire.
|
(46)
|
[Contexte : Jean souhaite aller chez Martine. Mais il n’a aucune idée du jour où il peut aller chez elle. Martine lui suggère de venir chez elle demain s’il le souhaite.]
|
|
Ou
|
mèt/ka
|
vin
|
demen
|
si
|
sa
|
enterese
|
w.
|
|
2SG
|
pouvoir
|
venir
|
demain
|
si
|
cela
|
intéresser
|
2SG
|
|
‘Vous pouvez venir demain si cela vous intéresse.’
|
47Contrairement à ka, mèt ne peut pas exprimer la capacité (47) ni avoir l’effet de sens sporadique (48) (Paul, 2021).
|
(47)
|
[Contexte : Jean était malade. Il ne pouvait pas manger. Maintenant, il se rétablit. On observe qu’il peut manger facilement toute sa nourriture.]
|
|
Jan
|
#mèt/ka
|
manje
|
kounya.
|
|
Jean
|
pouvoir
|
manger
|
maintenant DET
|
|
‘Jean peut manger maintenant.’
|
|
(48)
|
[Contexte : On sait que les Haïtiens sont en général gentils. Mais parfois, par rapport à certaines situations, ils n’agissent pas comme il se doit. Ils peuvent être méchants.]
|
|
Ayisyen
|
#mèt/ka
|
mechan.
|
|
Haïtien
|
pouvoir
|
méchant
|
|
‘Les Haïtiens peuvent être méchants. ’
|
48En CH, gen pou exprime la possibilité, c’est ce qui explique son acceptabilité en (49) et (50).
|
(49)
|
[Contexte : Jean souhaite aller voir ses parents qui vivent à l’étranger. Il est possible qu’il voyage la semaine prochaine pour aller leur rendre visite.]
|
|
Jan
|
gen
|
pou
|
l
|
vwayaje
|
lòt
|
semèn.
|
|
Jean
|
GEN
|
POU
|
3SG
|
voyager
|
autre
|
semaine
|
|
‘Jean projette de/doit voyager la semaine prochaine.’
|
|
(50)
|
[Contexte : Il est possible qu’Anise aille à l’école demain après avoir passé plusieurs semaines chez elle à cause de sa maladie.]
|
|
Aniz
|
gen
|
pou
|
l
|
ale
|
lekòl
|
demen.
|
|
Anise
|
GEN
|
POU
|
3SG
|
aller
|
école
|
demain
|
|
‘Anise projette de/doit aller à l’école demain.’
|
49Glaude (2012) indique que gen pou peut être ambigu en CH. Ainsi, dans (51a) et (51b), il peut avoir deux interprétations.
- 19 Certains locuteurs n’acceptent pas cette interprétation sans le pronom ‘li’. Ils diraient plutôt ‘J (...)
|
(51)
|
a.
|
Jan
|
gen
|
pou
|
doktè.
|
|
|
|
|
Jean
|
GEN
|
POU
|
docteur
|
|
|
|
|
(I) ‘Jean projette de/doit être médecin.’ (Probabilité)
|
|
|
|
|
(II) ‘Jean en a pour les médecins.’ (Il a de l’argent pour les médecins)
|
|
|
|
b.
|
Jan
|
gen
|
pou
|
nèg
|
sa
|
a.
|
|
|
Jean
|
GEN
|
POU
|
homme
|
DEM
|
DET
|
|
|
(I) ‘Jean projette de/doit être cet homme.’ (probabilité)19
|
|
|
(II) ‘Jean en a pour cet homme.’
|
Source : Glaude, 2012 : 92.
50Lorsque gen pou a l’interprétation modale, aucun morphème ne peut s’insérer entre gen et pou, note Glaude (2012). Ainsi, (52) n’est pas acceptable en CH.
|
(52)
|
Jan
|
gen
|
lajan
|
pou
|
doktè.
|
|
Jean
|
GEN
|
argent
|
POU
|
docteur
|
51À côté de sa valeur évidentielle, qui a été décrite dans la littérature, et sa valeur déontique, gen pou peut utilisé pour parler de ce qu’on projette de faire. Il a une valeur future (Paul, 2021).
|
(53)
|
[Contexte : Jean compte voyager pour aller faire quelque chose aux États-Unis.]
|
|
a.
|
#Jan
|
genlè
|
ale
|
Etazini.
|
|
|
|
Jean
|
GENLÈ
|
aller
|
États-Unis
|
|
|
b.
|
#Jan
|
gendwa
|
ale
|
Etazini.
|
|
|
|
Jean
|
GENDWA
|
aller
|
États-Unis
|
|
|
c.
|
Jan
|
gen
|
pou
|
ale
|
Etazini.
|
|
|
Jan
|
GEN
|
POU
|
aller
|
États-Unis
|
|
|
‘Jean compte aller aux États-Unis/Jean ira aux États-Unis.’
|
- 20 Il s’agit de donner ici une idée d’une étude de Paul (à paraître) sur les modaux en CH.
52Ces modaux permettent d’exprimer la possibilité en CH. Mais il comporte chacun certaines nuances au niveau de leur sémantisme. Lorsque le locuteur utilise genlè, il s’appuie sur certains éléments d’informations. Il semble s’appuyer sur une source alors qu’avec gendwa, il ne s’appuie sur rien ou en tout cas, il semble n’avoir aucune source d’information.
|
(54)
|
[Contexte : J’entends un bruit sur le toit de ma maison. Il est possible qu’il pleuve.]
|
|
a.
|
Lapli
|
genlè
|
ap
|
tonbe.
|
|
|
Pluie
|
GENLÈ
|
AP
|
tomber
|
|
|
‘Il se pourrait qu’il pleuve.’
|
|
b.
|
Lapli
|
gendwa
|
ap
|
tonbe.
|
|
|
Pluie
|
GENDWA
|
AP
|
tomber
|
53Dans ce contexte, genlè a la même lecture que sanble, qui peut traduire cette même réalité. Gendwa ne semble pas approprié ici parce que pour faire cette affirmation, le locuteur s’appuie sur le bruit qu’il entend sur le toit de la maison. Gendwa pourrait convenir s’il n’y avait aucun élément d’information ou du moins s’il donnait uniquement son impression sur le fait qu’il puisse pleuvoir.
|
(55)
|
[Contexte : Tu entends qu’on frappe à la porte. Tu avais rendez-vous avec Jean. Tu penses que c’est lui qui frappe à la porte, il est arrivé.]
|
|
a.
|
Jan
|
genlè
|
vini.
|
|
|
Jean
|
GENLÈ
|
venir
|
|
|
‘Il se pourrait que Jean soit venu.’
|
|
b.
|
#Jan
|
gendwa
|
vini.
|
|
|
Jean
|
GENDWA
|
venir
|
54Encore une fois, dans ce contexte, c’est genlè qui est acceptable.
|
(56)
|
[Contexte : Un locuteur donne son impression sur la possibilité qu’il soit à la fête ou pas. Peut-être que Jean lui a dit qu’il allait venir à la fête.]
|
|
a.
|
Jan
|
genlè
|
nan
|
fèt
|
la.
|
|
|
Jean
|
GENLÈ
|
dans
|
fête
|
DET
|
|
b.
|
Jan
|
gendwa
|
nan
|
fèt
|
la.
|
|
|
Jean
|
GENDWA
|
dans
|
fête
|
DET
|
|
|
‘Il est possible que Jean soit à la fête.’
|
|
c.
|
Jan
|
gen pou
|
nan
|
fèt
|
la.
|
|
|
Jean
|
GEN POU
|
dans
|
fête
|
DET
|
55Gendwa convient mieux dans ce contexte.
56Dans cet article, notre objectif a été d’étudier les valeurs sémantiques de quelques auxiliaires de modalité en CH. Cette recherche rentre dans le cadre des travaux réalisés sur l’expression de la modalité dans les langues en général. Après avoir rappelé les différentes conceptions existant sur le concept de « modalité », nous en avons la conception restreinte que défend aussi Le Querler (1996). Selon la chercheure, la modalité est l’expression d’une attitude à l’égard d’un contenu propositionnel. Elle fait donc référence à la manière dont un locuteur s’implique dans son énoncé. Cette définition nous paraissait très appropriée dans cette présente recherche même si elle semblait trop vaste.
57Nous sommes partis des travaux de Sylvain (1936) et d’autres réflexions dans la littérature. Nous rappelons que Suzanne Comhaire Sylvain est la première linguiste haïtienne. Elle se retrouve dans le premier moment de la linguistique haïtienne (Paul, 2022 et al.). Elle défend une hypothèse assez intéressante sur l’origine du créole haïtien qui est selon elle : « du français coulé dans le moule de la syntaxe africaine, une langue ewe à vocabulaire français » (Sylvain, 1936 : 178).
58Nous avons montré les différentes valeurs sémantiques des modaux dwe, ka, mèt, vle, gen pou, genlè et gendwa. Par exemple, dwe peut non seulement avoir une valeur déontique et épistémique, il peut aussi exprimer la modalité aléthique. Le modal ka peut avoir l’effet de sens sporadique, à côté d’autres valeurs comme la capacité et la possibilité. Gendwa et genlè expriment le doute, mais lorsque le locuteur utilise genlè, il s’appuie quand même sur quelques éléments d’information alors que lorsqu’il utilise gendwa, il ne s’appuie sur rien ou presque.
59Cette recherche a permis de mettre l’emphase sur les valeurs sémantiques de ces modaux, mais ces modaux peuvent aussi avoir des valeurs pragmatiques qui méritent d’être étudiées et décrites. D’autres recherches devraient s’intéresser à les étudier. Cela permettrait de mieux comprendre le fonctionnement de ces modaux en CH.