1 L’invitation à donner un article sur Frantz Fanon à l’occasion du centenaire de sa naissance est pour moi l’occasion d’ajouter une sorte de troisième volet – aux dimensions volontairement modestes, précisons-le d’entrée de jeu – à ce qui devient un triptyque centré sur ce que j’ai appelé l’écriture de la médiation chez Fanon.
2Après avoir réfléchi sur ce que supposait l’application d’une telle notion, issue du champ de recherches comparatistes – les fameux « intermédiaires » –, à une œuvre militante engagée (Pageaux 2012, 77–89) ; après avoir intégré Fanon dans un exercice de comparaison – imposé par les organisateurs d’une rencontre – avec Édouard Glissant et Kateb Yacine (Pageaux 2015, 95–104), j’en viens donc à présent à l’étude de la place et de la fonction de la citation et, conjointement, des lectures et des références dans les écrits de Fanon. Leur importance, surtout dans le premier ouvrage Peau noire, masques blancs, est une originalité de la prose fanonienne, à moins qu’on ne pense, à propos de cette pratique de la citation, à l’exemple de Montaigne – il avait été convoqué dans la première étude dans un tout autre contexte – sans aucune volonté, bien évidemment, de comparaison ou de parallèle.
- 1 Notre édition de référence est : Frantz Fanon, Œuvres (éd. Magali Bessone), La Découverte, 2011. Le (...)
3Cette troisième contribution pourra sembler à première vue limitée, descriptive. Elle aborde cependant l’écriture de la médiation dans l’un de ses aspects essentiels : l’utilisation de la pensée d’autrui dans l’élaboration d’une écriture de soi, ou à tout le moins personnelle. Il est vrai que la pratique citationnelle, tellement évidente dans l’ouvrage qui vient d’être cité, tend à se réduire, se réfréner dans les ouvrages ultérieurs, L’An V de la Révolution algérienne et Les Damnés de la Terre. Quant à Pour la Révolution Africaine, son aspect anthologique me permet de revenir, pour un article du moins – le premier qui est repris – à l’époque de l’élaboration de Peau noire, masques blancs et servir sinon de guide, du moins de voie d’accès et d’introduction, dans l’optique de la relecture que nous avons entreprise : proposer les éléments d’une poétique de la citation1.
4Lorsque Fanon écrit : « Je veux montrer dans ces lignes que, dans le cas particulier du Nord-Africain émigré en France, une théorie de l’inhumanité risque de trouver ses lois et ses corollaires » (691), on voit qu’on est au plus près d’un thème majeur de Peau noire, masques blancs. Une même préoccupation première se dessine : entreprendre la chasse aux stéréotypes, aux « stéréotypies », à des « attributs » comme « bicot », « bounioule », etc., et débarrasser le champ de recherches de tout ce qui l’encombre et l’obscurcit, faire un nettoyage de la situation verbale, pour parodier Valéry.
5Le rapport de force entre le Nord-Africain et, par exemple, le système hospitalier aboutit à une sorte de comparaison – ingénieuse, pédagogique – : le Nord-Africain est « un malade imaginaire » (696) : « si Molière avait eu le privilège de vivre au xxe siècle, il n’eût certainement pas écrit Le Malade imaginaire, car il ne fait de doute pour personne qu’Argan est malade. Malade, il l’est activement : “Comment coquine ? Si je suis malade ! Si je suis malade, impudente !” » (696). Il y a dans la formule « Tout Arabe est un malade imaginaire » une volonté de surprendre, de choquer par une intention ironique, le lecteur. On pourrait même considérer cette citation de Molière comme typique d’une écriture postcoloniale, en ce qu’elle reprend une référence culturelle classique du colonisateur pour la retourner contre lui, pour en faire une « réponse » à une situation qu’il importe de combattre.
6Un peu plus loin, Fanon fait mention, en bas de page d’un article, du Dr E. Stern, « Médecine psychosomatique », publié dans la revue Psyché (janvier-février 1949) en précisant : « Le Dr Stern nous propose un plan magnifique, nous le suivrons » (698). De fait, Fanon fait se succéder des « situations », des anecdotes significatives qu’il va dramatiser au besoin avec des dialogues : il reconstitue des « cas », base pour ses analyses et ses réflexions, pour reprendre un mot largement utilisé dans Peau noire, masques blancs.
7Si le Dr Stern est mis à profit par Fanon, il n’en va pas de même pour la thèse de doctorat en médecine, soutenue à Lyon en 1951 par le Dr Léon Mugniery. Nul doute que Fanon ici en profite pour régler ses comptes avec la Faculté qui lui a refusé la thèse qu’il présentait – il dut en présenter une autre – et il utilisera précisément la matière de sa thèse rejetée dans le premier ouvrage que nous venons de citer. Le docteur lyonnais a droit à une citation en majuscules (699) pour bien imprimer dans l’esprit du lecteur le caractère inacceptable d’une proposition qui n’a guère de rapport avec une question d’ordre médical et pour mettre en évidence la volonté politique du futur médecin : la récusation de « l’octroi de la citoyenneté française » jugé « trop précoce » et « basé sur des raisons sentimentales et politiques ». De fait, le Dr Mugniery enfile les stéréotypes et montre – démontre – une attitude en tout point raciste. Cette thèse citée est le type même du contre-exemple dont Fanon a besoin, qu’il exploite pour cerner une idéologie qu’il entend combattre : ce sont « des phrases absurdes » (699) que le docteur reprend, propage, qu’il faut connaître (d’où la citation) pour mieux les exorciser.
8On peut tenir ces trois citations pour trois exemples, trois échantillons de la tactique ou de la stratégie utilisée par Fanon dans son double projet : exposer des cas pathologiques qui sont des illustrations de la situation coloniale présente et rappeler, sous forme de citations, les thèmes de combat qui sont, hélas, toujours d’actualité. On en déduit aisément deux grands types de citations : les « positives », celles qui sont données pour pouvoir avancer dans le raisonnement, et les « négatives », celles qu’il importe d’expulser du champ politique et social. La citation, dans les deux cas, est une arme – arme non miraculeuse, mais simplement à la portée d’un esprit engagé comme Fanon – pour mener à bien tout à la fois sa réflexion et son combat contre le colonialisme et le racisme.
9Dans ce premier ouvrage, les citations sont nombreuses, multiples. Elles se pressent et surprennent par leur diversité. Elles se signalent par leur extension, très variable, allant de quelques mots, d’une ligne et à la page tout entière. Si l’on reprend le premier classement, sommaire, voire élémentaire, qui dégage une catégorie appelée « positive », on peut isoler une première forme de citation, brève, cursive : l’allusion.
10On écartera toute volonté d’érudition, de pédantisme. Ce sont à coup sûr des réminiscences, des propositions suggestives qui, au gré des lectures, se sont déposées dans la mémoire et qui surgissent pour disparaître aussitôt. Elles relèvent d’une très large culture générale, d’une immense curiosité ; elles procèdent d’une sorte d’association d’idées, d’analogies qui invitent le lecteur à prolonger pour son compte ce qui a été présenté comme une sorte de suggestion, d’occurrences, pour émailler l’exposé, comme ce pourrait être le cas dans une conversation, un exposé, une conférence.
11L’exemple sans doute le plus simple nous paraît être le suivant : évoquant « le problème du langage », Fanon cite « les remarquables études de Piaget » (78). Le célèbre épistémologue Jean Piaget est invoqué, convoqué, au passage, comme une autorité évidente. Il en va de même pour certaines citations d’œuvres littéraires – les romans de Richard Wright, de Chester Himes ou d’Alan Patton (176, 190, 212, 240). Ces mentions fugitives sont des souvenirs de lecture qui prétendent toutefois jeter un pont avec le lecteur, parier sur une communauté d’intérêt, de niveaux de culture. L’allusion, sous forme de suggestion, est une invitation faite au lecteur à fouiller à son tour dans ses lectures, ses souvenirs, à activer sa mémoire, rafraîchir sa propre culture. Ces allusions sont faites pour rendre le lecteur plus intelligent, en vue d’une meilleure maîtrise de ses connaissances, de sa bibliothèque individuelle.
12C’est Valéry « le savant » qui fait du langage « le dieu dans sa chair égaré » (72). La montée symbolique du « Rebelle » de Césaire est éclairée par le recours à Bachelard dans L’air et les songes et de son « psychisme ascensionnel » (219). Pour faire admettre que « le destin du névrosé demeure entre ses mains » (65), Fanon mobilise, sous forme de rappel, un propos de Nietzsche (« disait Nietzsche ») et les travaux de Charles Odier. Le problème de « l’être et de l’avoir », montré comme essentiel dans le cas du roman de Mayotte Capécia, suscite tout naturellement la mention d’un ouvrage du philosophe Gabriel Marcel qui porte le même titre (93). On peut continuer la liste avec Kierkegaard (24), Karl Jaspers (199) ou Sartre (248) pour vérifier, sur le fait, l’étendue des connaissances de Fanon, la diversité de ses préoccupations qui se révèle au fil de son argumentation. On ne peut exclure une volonté d’ornementation, voire une certaine élégance de pensée.
13L’allusion se change en référence lorsqu’il y a exploitation d’une citation (sur plusieurs lignes) et transformation de la mention et de la citation non plus seulement comme volonté d’ouverture, de commentaire, mais comme preuve, argument, texte à l’appui. Ces références sont de deux sortes : d’abord elles renvoient à des ouvrages techniques, spécialisés, rappelant que l’ouvrage, au départ, était le texte d’une thèse de médecine ; elles constituent à proprement parler la bibliographie critique ou secondaire ; ensuite, des écrits divers, tous récents, qui ne relèvent pas du domaine de recherches de Fanon, mais qui, au contraire, vont grossir le registre des allusions à une culture dite générale et diversifier de façon étonnante l’information dont dispose Fanon..
14Pour illustrer la première catégorie qu’on peut encore appeler la documentation, mentionnons Lacan (179, 194), Anne Freud sur la sexualité féminine (98, 180) ou encore Marie Bonaparte (206-7). On peut dire que ces noms, avec une large vingtaine d’autres, constituent les archives qui légitiment une partie des recherches de Fanon. À ceux-ci, on ajoutera le nom de Germaine Guex (citée parfois Germain dans notre édition), psychologue et psychanalyste suisse dont les travaux sur la notion proprement heuristique de « névrose d’abandon » sont cités par Fanon (118) comme base de convergences fructueuses avec ses propres recherches.
15Quant aux écrits divers qui, du point de vue littéraire ou de celui de l’histoire des idées, sont les plus importants dans notre optique, ils sont largement puisés aux revues qui se signalent dans le champ littéraire de l’après-guerre par leur engagement « à gauche » : les Temps modernes de Sartre, Esprit d’Emmanuel Mounier ou Présence Africaine d’Alioune Diop (78-79, 85, 88, 98, 100, 117, 138, 144, 182, 183, 225). On retiendra, entre autres, les noms de Michel Leiris (79, 88, 182), Etiemble (98), Pierre Naville (144, 147), Georges Balandier pour un article dans Esprit (138) ainsi que le numéro de Présence Africaine (n° 5) et son enquête sur « le mythe noir » (222-223). Ces références correspondent à une volonté d’élargissement et de diversification de la documentation.
16On retiendra le double registre, le double répertoire (documentation scientifique, « pointue » et ouverture sur les problèmes de culture et de société) qui révèle une claire volonté de divulgation, mais aussi celle de faire accéder le lecteur à d’autres connaissances, d’autres types de réflexion. Ce caractère en quelque sorte hybride, double, des références bibliographiques est un des justificatifs de la notion de médiation que nous avons avancée sur la prose de Fanon. Sans songer en aucun cas à minimiser le caractère militant de la prose de Fanon, nous avons souhaité insister sur cette orientation culturelle de divulgation, qu’il s’agisse de noms ou de thèmes d’études.
17Ce que nous avons appelé double registre fonctionne également à un autre plan, tout aussi original : la coexistence de références techniques (médicales, psychiatriques, psychanalytiques) et de citations littéraires. Mais, là encore, ces dernières sont de deux ordres. D’une part, Fanon constitue à partir de trois romans : Je suis Martiniquaise de Mayotte Capécia (92-95, 124), Nini, mulâtresse du Sénégal d’Abdoulaye Sadji (101-102) et Un homme pareil aux autres de René Maran (123-124), un corpus romanesque plutôt critique – les romans sont lus comme documents – et qui vient grossir l’ensemble des références polémiques et négatives. D’autre part, un second ensemble constitué par une poignée de « grands » noms, de la poésie (Césaire, au premier chef, Senghor, Damas et Jacques Roumain) et de la réflexion critique (le Sartre de la Réflexion sur la question juive et Orphée noir), cités constamment à l’appui des thèses défendues par Fanon.
18Les citations de Césaire et de Sartre – les plus cités – sont des témoignages d’admiration. Sartre a « étudié magistralement le problème de l’antisémitisme » (193) et cet exemple va servir à Fanon dans l’étude de la « négrophobie ». Certaines pages de Réflexions sur la question juive sont, de l’aveu de Fanon, « les plus belles que nous ayons jamais lues » (209) et son essai sur « Qu’est-ce que la littérature ? » marque un tournant dans la réflexion critique (210-211). Pour Césaire, les appréciations élogieuses ne renvoient pas seulement à des morceaux d’anthologie qui méritent de longues citations (Cahier d’un retour au pays natal, Et les chiens se taisaient). C’est le Césaire homme politique, maire de Fort-de-France, voire l’étudiant que Fanon n’hésite pas à mettre en scène (87, 134, 188, 217).
19Fanon est plus réservé sur les écrits, voire la personne de Senghor « notre chantre » (163) qui lui inspire une distance ironique ou un pastiche irrévérencieux, proche du persiflage (« le péché est nègre comme la vertu est blanche » 175). Il y a même un passage où Fanon, excédé par toute une littérature dédiée au « nègre », ne peut s’empêcher de s’écrier : « On parle beaucoup trop du nègre » (212). Et d’ironiser : « Et l’on est venu à l’helléniser [Senghor], l’orphéiser [Sartre] » (212). Ici à nouveau, on peut invoquer une stratégie postcoloniale qui s’applique à retourner contre le colonisateur, le blanc ou ses représentants, leurs propres discours qui visent en réalité à instrumentaliser le Noir. Dans un autre registre, une phrase comme « nous avons appris à nous méfier de Paul Morand » (104) alerte, au-delà d’éventuelles belles phrases, sur le véritable message idéologique qui est délivré. Enfin, André Breton ou Charles-André Jullien sont épinglés pour leur présentation de Césaire qui cède quelque peu à la condescendance : « le grand poète noir » (87).
20L’approche ou l’évaluation de ces commentaires peut, sans simplification aucune, renvoyer à ce que déclarait Fanon au début de son ouvrage : « Je pense qu’il serait bon que certaines choses soient dites. Ces choses je vais les dire, non les crier » (63). Dès le début de Peau noire, masques blancs se pose tout autant le problème du ton à trouver, à donner, que du message en lui-même (« certaines choses »). D’où vient le travail de réflexion et, si l’on ose dire, de mise en forme (« dire » et non « crier »). Il y a bien sûr une situation sociale et politique, et une situation existentielle du Noir qu’il importe d’exposer. Mais il s’agit surtout ou avant tout de « creuser dans sa chair pour trouver un sens » (65). La formule est suffisamment expressive pour n’être pas oubliée ou mise sous le boisseau : le travail de Fanon procède aussi d’une forme originale de descente en soi-même où se mêlent et se répondent anamnèse, retour sur soi, crise ou examen (les mots sont synonymes), prise de conscience.
- 2 Il s’agit de fait de la comedia d’Andrés de Claramonte, El valiente negro en Flandes (1638).
21Si nous en venons à présent aux références « négatives », ou « polémiques », on retiendra essentiellement trois noms : Octave Mannoni, Alfred Adler et Hegel. Le premier est, dès le début, présenté comme l’auteur d’« un ouvrage dangereux » (68) : le fameux « complexe de Prospéro » ou complexe du colonisateur est cité et sa critique est annoncée (83). Fanon reconnaît toutefois que « la pensée analytique est honnête » (129). Mais, après avoir démonté les contradictions du discours critique de Mannoni et posé que « le racisme colonial ne diffère pas des autres racismes » (133), le verdict tombe sans appel : « M. Mannoni ne nous paraît nullement fondé à tirer la moindre conclusion concernant la situation, les problèmes ou les possibilités des autochtones dans la période actuelle. » (149). Alfred Adler a droit à une longue citation en épigraphe de son ouvrage, Le tempérament nerveux (1948) pour aussitôt être commentée en ces termes : « C’est à partir de positions théoriques analogues que s’édifient en général les mystifications les plus ahurissantes de notre époque. » (233). Fanon est très dur avec Adler : il parle de « la ventouse adlérienne » (237). Le fameux « sentiment d’infériorité » est révoqué en doute à partir d’un « livre de Brachfeld » (125) qui signale une comedia de Andrés de Claramunte qui a visiblement intéressé Fanon : El valiente negro de Flandres (235)2. Quant à Hegel, la critique est plus nuancée et l’attitude choisie est celle de la plaisanterie qui s’approche de la raillerie : « Un jour, un bon maître blanc qui avait de l’influence a dit à ses copains : Soyons gentils avec les nègres. Alors, les maîtres blancs en rouspétant […] » (240). La critique, plus ou moins appuyée, n’épargne pas de « grands » noms (« Jung s’est abusé » 213) et elle devient franchement polémique avec des esprits de basse catégorie, comme un certain Michel Salomon qui donne son avis sur le « mythe noir » : « Il pue le raciste » (213).
22Une dernière catégorie de citations s’éloigne de références médicales, culturelles et littéraires, et opte pour la scène, le détail significatif. Un éventail varié d’anecdotes interrompt le cours de la démonstration, en jouant sur la rupture de ton : « Il me revient un fait significatif » (87), « dernièrement nous nous entretenions… » (96) ; « il y a quelques années nous avons connu… […] Nous avons connu un camarade… » (106) ; « On nous objectera que cette anecdote n’est pas authentique… » (111) ; « comme me le disait un ami qui enseigna aux États-Unis… » (168) ; « Étant écoliers, nous avons pu discuter… » (184) ; « Dernièrement, je lisais dans un journal pour enfants… » (225) ; « Un camarade aux côtés duquel je m’étais trouvé… » (247). Les souvenirs enchaînent avec les faits qui ont, aux yeux de Fanon, un sens, avec la chasse aux exemples, les mots qu’il faut rapporter, les scènes recomposées, l’art du dialogue, la création d’une atmosphère en quelques mots, le sens, hasardons le mot, du sketch exemplaire ou le canevas pour une saynète instructive : « Le beau nègre vous emmerde, madame ! » (157). C’est dire qu’à la diversité des faits avancés correspond une étonnante variété de tons, à commencer par des ruptures de ton.
23L’ampleur et la diversité des citations justifient l’étude détaillée que nous venons de mener. D’autant plus que les parcours des trois ouvrages qui constituent l’œuvre de Fanon vont faire apparaître des résultats tout différents.
24Dans L’an V de la Révolution algérienne, il s’agit de faire le point sur cinq années de lutte, de résistance, faire le bilan du chemin parcouru, mais, avant tout, dire ce qui s’est passé, raconter. Le retour en arrière n’est possible que pour prendre conscience de ce que fut la colonisation et donner consistance et cohérence au processus d’indépendance. Mais tout le discours s’articule à partir d’un « point de non-retour » (265). C’est donc une sorte d’epochê, ou une suite d’arrêts sur images : celles d’un pays nouveau, l’épopée d’une naissance, avec, là encore, les réalités nouvelles à dire, les mots à trouver.
25Dans l’introduction, un extrait d’un reportage dû à une journaliste suédoise donne le ton général. Le livre est fait d’une suite d’enquêtes, de témoignages. On retiendra, dans le même esprit, deux autres témoignages, donnés en « annexe », en particulier celui d’un ancien interne de l’Hôpital psychiatrique de Sainte-Anne à Paris (394-404) et, donné également en annexe, le discours de Fanon prononcé à Accra en avril 1960 sur le problème de la violence, en écho au discours du Dr N’Krumah. Dans l’optique de notre étude, nous retiendrons deux références à des ouvrages d’actualité que Fanon cite à titre d’illustration aux questions que soulève la poursuite de la guerre, mais aussi l’issue victorieuse qui pour lui ne fait pas de doute : d’une part l’ouvrage d’Henri Alleg, La question (Ed. Minuit, 1958), interdit en France, et qui traite de la torture (370) : il s’agit donc avant tout de témoignages et d’un ouvrage militant ; d’autre part, l’ouvrage de Jacques Lanzmann, Viva Castro (Fasquelle, 1959) pour un parallèle entre conflits de générations (père/fils) à Cuba, pendant la révolution, et dans l’Algérie actuelle.
26La question qui est d’emblée posée dans Les Damnés de la terre, c’est la justification à la fois historique (le passé) et politique (le présent) de la violence. D’où une citation de l’Anti-Duhring de Engels (473). Il faut d’abord affirmer le caractère inéluctable, inévitable de la violence : « La violence désintoxique » (496). La formule provocante avait été préparée par une proposition qui ne relève pas moins du paradoxe et de la provocation, mais qui garde une force proverbiale et une légitimité quasi religieuse : « Les derniers seront les premiers » (452).
27« Clinique » dans le premier cas (67), le propos de Fanon est descriptif, analytique dans le second et pédagogique dans le dernier. Les trois ouvrages qui constituent notre second corpus procèdent, pour une large part, d’un « Comment s’en sortir ? » (65) qui rappelle étrangement un « Que faire ? » posé par un certain Lénine. À cette question simple, posée dans un contexte complexe, passionné, il est donné une réponse qui ne relève ni du pragmatisme ni d’un quelconque raisonnement, mais qui procède de la recherche passionnée d’une voie, laquelle se présente toujours comme tierce voie, renvoyant dos à dos deux thèses en présence : « Le Blanc est enfermé dans sa blancheur/Le Noir dans sa noirceur. » (68) Dans l’Algérie nouvelle, si « aucune issue n’est en vue », « la guerre continue », d’autant plus que « l’armée française prépare dans les mois qui viennent une série d’offensives » (265) et l’ordre ancien essaye de perdurer. Mais le texte de Fanon détaille, point par point, des possibilités nouvelles dont l’ensemble constitue ce qu’il faut appeler une société nouvelle, une nation. Et ces possibilités sont montrées comme probables, viables, par rapport à deux situations antagonistes : « Personne ne supposait que la France allait pendant cinq ans… », « On ne soupçonnait pas davantage que le peuple algérien s’installerait dans l’Histoire avec autant d’intensité. » (264). L’objectif de Fanon est de développer un propos qui ex-plique, qui dépasse ces deux propositions : le colonialisme a « perdu la partie » ; « les Algériens l’ont définitivement gagnée » (268). Et ce « définitivement » est écrit, là encore, à partir d’une prise de conscience du présent, un pari sur l’avenir.
28Celui-ci est encore plus nettement affirmé, en conclusion aux Damnés de la terre, lorsque l’appel lancé aux « camarades » et aux « frères » suppose le refus d’une « troisième Europe ». Après l’Europe coloniale et la nouvelle république des États-Unis qui « s’est mis en tête de rattraper l’Europe » (674), l’heure est venue de mettre à profit ce qui est appelé « une stase de l’Europe » (675). Il s’agit, à travers les appels multiples qui concluent l’ouvrage, de donner un sens plein et nouveau à ce « tiers monde […] en face de l’Europe » et « faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. » (676) Loin d’être une voie de repli ou de compromis, la tierce voie fanonienne est invention. Elle concerne l’homme tout entier, dans sa morale et dans son devenir.
29Il lui faut expliquer, faire admettre ce qui est de l’ordre de l’invention, ou de l’utopie, du pari à la fois sur le présent et sur le futur. Le discours de Fanon est tout entier conçu pour donner consistance et légitimité à ce pari ; tel en serait l’objectif qui peut être défini d’un mot qui a bien ou trop servi, en particulier pour cautionner des entreprises douteuses, voire criminelles, contre lesquelles l’homme, l’intellectuel Fanon s’élève : humanisme. Aussi faut-il subvertir ce qui a fini par être un système de pensée et de valeurs, lui donner une force militante, révolutionnaire.
30Suivant l’exemple de Peau noire, masques blancs, Fanon donne la parole aux poètes : le Césaire des Armes miraculeuses (489-491), René Despestre (599, 604) et surtout à Keita Fodeba, ministre de l’intérieur de Guinée, pour « Aube africaine » (605-609), longuement cité. Dans le même esprit, il citera en épigraphe un extrait du discours prononcé au IIe Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome en 1959 (589) par Sekou Touré, Président de la Guinée, le seul homme politique qui a dit « non » au référendum de 1958. En revanche, Senghor suscite à nouveau quelques réserves (459, 612) et, bien sûr, Youlou (l’Abbé Fulbert Youlou) (561).
31Pour la Révolution africaine, volume posthume, reprend une large partie des articles militants que Fanon a donnés au journal algérien « El Moudjahid » et qui n’offre aucune occasion de pratiquer la citation au sens où nous l’avons déjà vu. Seule exception : l’article du 15 janvier 1958, consacré « Aux Antilles naissance d’une nation » (770-777) qui fait état de nombreuses statistiques et qui se termine, en un contrepoint qui se veut surprenant, par un poème de Jacques Roumain, parce qu’il exprime, avec des mots, le bilan donné par des chiffres. Autre exception : l’article de « El Moudjahid » du 15-XI-1957 qui est un compte rendu d’un ouvrage de Georges Arnaud et Jacques Vergès Pour Djamila Bouhired (éd. Minuit, 1957) condamnée à mort et qui symbolise toutes les femmes « torturées, violées et massacrées sur le territoire algérien » (784).
32À s’en tenir à un simple relevé quantitatif – ce qui n’a pas été notre intention – mais qui ne peut être totalement écarté ou oublié, on serait tenté d’isoler Peau noire, masques blancs des trois autres ouvrages, en rappelant le caractère hétérogène du dernier. S’il est indéniable que l’ensemble constitué par ces trois ouvrages fait apparaître une quantité singulièrement réduite de citations, il serait inexact de dire que la pratique citationnelle disparaît avec ses effets : interrompre le rythme, le fil de l’exposé pour glisser un exemple venu d’ailleurs, un propos emprunté à diverses sources qui crée souvent la surprise. La pratique citationnelle se différencie par la nature des documents cités, souvent en annexe (discours, lettres ouvertes, articles in extenso, témoignages). Dans les trois derniers ouvrages, la part de la littérature, sans disparaître, est considérablement réduite et n’offre pas la variété que l’on a découverte dans Peau noire, masques blancs. Toutefois, Césaire et dans une moindre mesure Sartre restent des références constantes. Mais il est évident que, tant pour L’An V que dans les articles de « El Moudjahid », l’urgence est ailleurs.
33Dans les quatre ouvrages pris en un seul ensemble, il est remarquable de voir que la plupart des auteurs cités sont également cités à la barre du tribunal de l’Histoire, de la conscience humaine internationale. La citation, qu’elle soit « positive » ou « négative » est toujours témoignage à charge ou à décharge. Nombreux sont ceux qui se situent dans une proximité idéologique de Fanon et qui révèlent, à leur manière, le poids de la situation coloniale ou plus précisément de ce que Fanon a nommé « l’imposition coloniale » (216-218). Pour les autres, c’est l’ironie fanonienne qui les introduit et les accompagne. Le texte cité est toujours un texte à l’appui, un document dans un dossier à instruire. Arme dans un combat multiforme, incessant, la citation reste le commentaire d’une situation donnée qu’il s’agit de combattre. On comprend comment, dans ces conditions, la citation littéraire n’est guère différente, dans sa fonction, que l’anecdote fortuite, pittoresque qui est rapportée.
34Si nous revenons aux lectures pratiquées par Fanon dont les citations sont le reflet et l’expression, on relève quelques grandes lignes de pensée auxquelles elles se réfèrent : médicale et psychanalytique, textes politiques d’obédience de gauche et marxistes, influence d’une certaine philosophie d’inspiration existentialiste. Les références qui relèvent de la première ligne de pensée représentent un état du savoir significatif qui renvoie au milieu du siècle dernier. Il en va de même pour les articles de revues, lesquelles ont marqué la même période (Temps modernes, Esprit…). Par ailleurs, lorsque Fanon insiste sur la force des stéréotypes et qu’il dénonce le « mythe » de l’homme noir ou du « Nègre », il est l’exact contemporain du Barthes qui mène le même combat dans d’autres domaines, dans Mythologies.
35Mais il y a aussi les citations de poètes qui sont là pour prouver la force et la nécessité du Dire. En ce sens, qu’il s’agisse d’un article, d’un poème ou d’une anecdote, c’est le même « battement » d’une pensée qui est à l’œuvre et qu’on lit ou qu’on entend. J’emprunte ce mot à Jean Starobinski lorsqu’il cherche à définir la démarche ou la stratégie de Montaigne (Montaigne en mouvement).
36Nous avons évoqué la nécessité chez Fanon de « dire certaines choses ». La formule qui ouvre Peau noire, masques blancs est reprise, significativement, un peu plus loin (80). Face à l’immensité de la tâche et à ce qui a déjà été fait, par exemple par Sartre, Fanon s’écrie : « Nous pourrions multiplier références et citations et montrer qu’effectivement le “préjugé de couleur” est une idiotie, une iniquité qu’il s’agit d’anéantir. » (80).
37Dans les citations que nous avons rassemblées et commentées, il y a de fait deux seules catégories possibles : celles qui reprennent la pensée d’autrui sous forme d’allusions ou d’hommages ou par associations d’idées et qui peuvent donc se multiplier, mais aussi être retranchées, sans que le texte soit altéré dans son esprit, voire dans sa forme. Et puis il y a celles qui sont choisies dans une intention précise : pour faire avancer la réflexion, cerner la cible qu’il faut critiquer et frapper, comme dans le cas, le plus évident, des citations mises en épigraphe (le Césaire du Discours contre le colonialisme ou le Karl Marx du Dix-huit Brumaire). Cela s’appelle le choix des armes. Et celles qui ont été retenues sont, elles aussi, à leur manière, « miraculeuses ».