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Dossier

Rites, cultes et coutumes des « survenants » indiens dans le monde antillais au prisme de la traduction : un exemple chez Olive Senior

Rites, Cults and Customs of Indian “Survenants” (Outsiders) in the Antillean World through the Prism of Translation: an Example from Olive Senior
Christine Raguet

Résumés

« Survenant » désigne dans le parler charentais un nouveau venu, une personne dont on ignore la provenance… Terme approprié au personnage principal d’« Arrival of the Snake-Woman », d’Olive Senior, celle qui sera toujours nommée « Miss Coolie » à cause de ses origines et suscite fascination et crainte.
Emblématique d’une « inquiétante étrangeté », cette femme venue d’ailleurs vers 1870, parle une autre langue, vit différemment et ne ressemble à personne ; elle a des croyances troublantes, des coutumes surprenantes, des habitudes alimentaires inattendues. Elle passe du statut d’objet de curiosité à celui de sujet de crainte et cible des jalousies.
L’écriture subtile d’Olive Senior reflète ce qu’elle dépeint en déstabilisant la narration, tout en équilibrant l’ensemble du récit. À charge pour tout traducteur de parvenir à trouver un mode d’énonciation similaire.
Dans le contexte de cette nouvelle, Miss Coolie, la « survenante », fait survivre sur un autre continent sa propre culture, tout en l’enrichissant de nouveaux apports et en s’enrichissant de sa culture d’accueil en retour.

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Texte intégral

« (L)e français est devenu une langue naturelle à la Martinique tout en prenant, au cours de ce processus de naturalisation (ou de nativisation, si l’on préfère) une coloration autochtone relativement marquée. »
Raphaël Confiant (2007, 31)

Introduction

1En préambule, je tiens à préciser que c’est en traductrice de l’anglais vers le français que je situe le propos qui va suivre.

  • 1 La langue naturelle est la langue qu’un individu acquiert en vivant avec son groupe social, sans êt (...)

2Cette édifiante citation a pour but de donner le ton, et comme tout traducteur doit se préoccuper de la « coloration » de sa production, de surcroît lorsqu’il s’agit de textes antillais ou issus de toute région anglophone où la norme linguistique n’est pas nécessairement de règle, parler de couleur, comme en peinture, et de tonalité, son synonyme davantage appliqué à la musique, me paraît approprié. En outre, en évoquant une « langue naturelle »1, formule attribuée ici au français, Raphaël Confiant introduit un élément perturbateur. D’autant plus perturbateur pour moi que j’ai le plus souvent sous les yeux des textes originaires de zones hors norme linguistique, et que mon activité de traductrice est de les rendre accessibles à tous les lecteurs francophones. Alors de quelle « coloration autochtone » peut bien parler Confiant ? Comment la reconnaîtrai-je ? Comment pourrai-je la rendre ?

3Par ailleurs, je dois justifier au moins un terme du titre de cet article : « survenants ». On pourrait considérer ce nom comme un néologisme, or c’est tout simplement un régionalisme, un mot français ancien que j’ai entendu pour la première fois dans les Charentes pour me qualifier, et qui signifie : « personne qui vient s’ajouter à un groupe ; nouveau venu dont on ignore la provenance ». (TLFi) Suzelle Blais apporte des précisions sur l’origine du mot dans son édifiant article sur le roman, Le Survenant, paru à Montréal en 1945 :

Le terme survenant, qui fut usité en français comme adjectif et substantif, date du xiie siècle. Il est relevé à l’époque sous la forme sorvenir « arriver, venir à l’improviste ». Il signifie alors « personne qui survient » et également « étranger ». […] On le nommait survenu dans les parlers saintongeais où le mot désignait un « étranger au village, personne venue d’ailleurs ». (Blais 2005, 97)

  • 2 Édouard Sommer, Lexique de la langue de Madame de Sévigné, Paris, Librairie de L. Hachette et cie, (...)

4Il garde longtemps sa forme initiale ; l’orthographe survenant, attestée par les lexicographes, apparaît au xvie siècle ; ce mot conservant la même désignation. Comme le signale Suzelle Blais, on le trouve chez Mme de Sévigné : « Vous couchez dans votre chambre ordinaire… celle du bien Bon est pour les survenants »2. (Blais 2005, 98)

  • 3 1ère publication dans la revue Callaloo, en 1988, puis au Royaume Uni en 1989. Olive Senior est jus (...)
  • 4 Voir Chamoiseau : L’« extraordinaire histoire de la bête-longue, celle qui fit connaître Solibo dan (...)
  • 5 Les premiers engagés arrivèrent en Jamaïque en 1845. (Jean-Samuel Sahaï 2010, 12)

5Pourquoi l’ai-je choisi ? Parce qu’il correspond exactement à la façon dont Miss Coolie, la protagoniste de la nouvelle d’Olive Senior « Arrival of the Snake-Woman »3, apparaît aux villageois. Étrangère venue d’un ailleurs impossible à identifier et inquiétant, cette femme-serpent devient la bête-longue des contes créoles4 : « La bête-longue avait surgi d’un panier d’herbages. Yeux en étincelles, crissante, elle se dressait sur l’établi devant Man Goul, la plus âgée des marchandes […]. Man Goul demeurait engluée devant la mort sifflante, vraie mouche piégée dans la dentelle d’une araignée. Et nous au même pareil. » (Chamoiseau 1988, 74-75) L’image de cette femme reflète la perception qu’en ont les habitants du pays Cockpit en Jamaïque dans la nouvelle, et plus largement celle d’une vaste majorité de la population antillaise vis-à-vis des coolies au début de l’engagisme.5

6C’est Moses, l’un des trois jeunes hommes en compagnie du narrateur, Ish, qui la nomme ainsi dès l’incipit ; Cephas est le frère aîné d’Ish ; Son-son, celui qui va finalement aller chercher la femme-serpent à La Baye et vivre avec elle au village, est son cousin ; et Moses est également un parent :

‘Snake-woman?’ we all cried together, even I, who was supposed to be seen and not hear. In the cockpits snakes were very real to us then, hardly a day went by that we didn’t see one; sometimes for sport we killed one and took it back to the district to frighten the women and children.

‘That is how they does call them,’ Moses said, ‘from the way their body so neat and trim and they move their hip when they walk just like a snake and they don’t wear no proper clothes just these thin little clothes-wrap, thinner than cobweb, yu can see every line of their body when they walk.’ (2-3)

« Une femme-serpent ? » avons-nous crié ensemble, y compris moi, qu’on acceptait de voir, mais pas d’entendre. Dans le pays Cockpit, les bêtes-longues étaient alors très réelles pour nous, il ne se passait pratiquement pas un jour sans en voir une ; parfois, on en tuait une pour s’amuser et on la rapportait dans le village pour effrayer les femmes et les enfants.

« C’est comme ça qu’on les appelle, a dit Moses, à cause de leur corps parfaitement soigné et leur façon de bouger les hanches quand elles marchent, exactement comme une bête-longue, et elles ne portent pas vraiment de vêtements, mais elles s’enveloppent dans ces linges tellement plus fins qu’une toile d’araignée qu’on peut voir chaque ligne de leur corps quand elles marchent » (s. p.)

  • 6 J’ai traduit pour les éditions Zoé, deux recueils de nouvelles d’Olive Senior, Zigzag (2010) et Écl (...)

7Olive Senior6, elle-même originaire de ces montagnes reculées, choisit pour narrateur un enfant qui vieillit petit à petit jusqu’à devenir un homme marié et éduqué. Cette évolution se constate non seulement au fil des événements narrés, mais elle transparaît aussi dans l’énonciation dont le style évolue subtilement page après page à mesure que le garçon s’éduque et se transforme pour devenir un homme intégré à la société moderne. Ces changements progressifs, qui ne s’observent pas uniquement dans les dialogues, mais qu’on peut également déceler dans la parole d’Ish narrateur, posent un réel défi à la traductrice : comment maintenir l’équilibre de l’ensemble tout en transformant progressivement la voix narrative ? Tout en laissant « survenir » naturellement les particularismes culturels et linguistiques des deux mondes, voire trois, qui se rencontrent ?

8Quelques éléments de réflexion, illustrés d’exemples, devraient aider à cerner la place de la « survenante » dans la nouvelle et à comprendre les enjeux de la traduction. Et en conséquence, à déterminer si le traduire peut participer à la reconnaissance de la diversité culturelle et avec quels moyens.

1. Éléments de réflexion

1.1. La traduction, un espace intermédiaire

9Ce bref préambule et cet exemple aideront sans doute à envisager pourquoi lorsque je traduis, je me refuse à considérer être dans le cadre d’un échange binaire, soit de langue 1 à langue 2. D’abord parce que je réfute toute notion de hiérarchie entre les langues littéraires et ensuite parce que le passage d’un système linguistico-culturel à un autre ne correspond pas à un simple déplacement de nature univoque depuis un code X vers un code Y, ou vice-versa, puisque la traduction n'est pas une affaire de codification binaire. Toute production littéraire est ouverte à de multiples interprétations, elle n’est jamais refermée sur elle-même. C’est pourquoi traduire implique une démarche complexe et un engagement si l’on veut parvenir à maintenir la plus grande partie des ambiguïtés initiales.

10Dans un article de 2016 (Raguet, 61-77) dans lequel j’avais placé en exergue une citation de Glissant évoquant la frontière comme « sable toujours mouvant » (1996, 310), j’invitais les lecteurs de traductions à les voir comme des lieux indéfinis et prolifiques, comme un terrain de foisonnement, évocation de la mangrove, où chevauchements, interpénétrations, hybridations culturelle et littéraire. En bref, à les accepter comme des créations au même titre que l’original. Je réfute donc toute forme de singerie linguistique, d’autant que je ne suis pas créolophone, par contre, je me tourne volontiers vers les chercheurs de la créolité pour comprendre certaines modalités langagières qui intéressent mon travail.

  • 7 Bernabé renvoie à Nicole Gueunier (1980, 471).
  • 8 Je tiens à adopter la terminologie d’Henri Meschonnic, née de la philosophie de Wilhelm von Humbold (...)

11Ainsi quand Jean Bernabé, citant Nicole Gueunier, écrivait : « les écrivains doivent être considérés “comme des ouvriers qui font la langue” » (Bernabé 1983, 275)7, il les invitait à parvenir à une « souveraineté scripturale ». À élaborer une langue-culture (Meschonnic)8. De mon point de vue, toute composition littéraire fait naître non pas une langue-culture, mais un « langage-culture » ou « parole-culture ».

12Or ce qui doit être gardé à l’esprit, comme le soulignent bien Bernabé et d’autres chercheurs, c’est que la langue de la littérature est une fabrication, à laquelle s’appliquera le concept de « souveraineté scripturale ». En effet, comme l’affirme Raphaël Confiant : « […] le créole écrit […] doit assumer sa nature d’artefact, d’objet construit et donc artificiel » (2020, 84), postulat qui s’applique parfaitement à toute composition de nature poétique. Il ajoute que le créole « ne saurait se cantonner à la seule littérature et qu’à terme, il doit pouvoir conquérir d’autres espaces communicatifs tels que l’histoire, l’ethnologie, la sociologie, le journalisme, le droit, etc. » (2022). La traduction aussi s’intéresse à toutes ces spécialités, c’est pourquoi je revendique au nom des traducteurs la reconnaissance d’une certaine forme de « souveraineté scripturale », en espérant que Jean Bernabé ne m’en aurait pas tenu rigueur.

13De surcroît, prendre en compte une co-présence, voire multiprésence linguistique, c’est aussi effacer un rapport hiérarchique entre les langues. C’est accepter de se débattre dans l’espace interstitiel du « sable mouvant ». Enfin, dans la citation en exergue, Confiant emploie « coloration » au sens métonymique, or ce mot évoque non seulement la couleur – il renvoie à la perception visuelle – mais il désigne également l’ouïe qui va prendre en compte la valeur phonétique du terme entendu dans l’original et choisi dans la traduction. Ce qui nous rappelle que les sens sont à l’œuvre lors de l’acte de lecture et d’écriture.

1.2. Le processus de traduction face à l’altérité multiple

  • 9 Citation de José Ortega Y Gasset : extrait d’une série de cinq articles publiés dans le journal de (...)

14Toutes ces réflexions incitent la traductrice que je suis à ne pas se laisser guider par la matérialité des signes et leur représentation logique dans le monde tangible dans lequel je vis, mais à m’ouvrir au monde sensible, à écouter mes sens, à me sentir libre de tenter de reproduire, avec mes propres outils littéraires et en suivant ma conscience éthique, les sensations et les émotions que suscite l’original dans une langue qui, elle, sera un artefact s’adressant aux sens du lecteur. Gardons à l’esprit que les traducteurs sont des artisans créateurs et que leurs lecteurs ne lisent pas le texte produit par l’auteur, mais celui du traducteur qui va se livrer à un travail créatif entraînant un exercice de style. Cette entreprise consiste à rester « intelligible et en même temps modifier l’usage ordinaire de la langue » (Poncharal 2008, 45)9. Et Georges Molinié, grand stylisticien et philologue français, affirmait que « la détermination formelle d’un énoncé est à saisir d’abord dans son architecture sonore, dans la suite vocale qui le représente » (Molinié 2011, 53), ce qui ne manque pas d’établir une relation son-sens, que la syntaxe peut plus ou moins infléchir comme dans le célèbre vers : « Maître corbeau, sur un arbre perché ». Ce sera ce que Molinié présente comme un ordre marqué dans la phrase, à savoir la présence de disjonctions de structure syntaxique. D’où mon attention à la musicalité de la phrase antillaise que je m’attacherai à faire sentir dans mes traductions.

  • 10 Ces notes, très fragmentaires, sont issues de son second séminaire sur la traduction (printemps 198 (...)

15De plus, sachant que par éthique professionnelle, on traduit vers sa langue maternelle, j’aimerais faire quelques brèves allusions aux notes manuscrites d’Antoine Berman, en vue d’un ouvrage sur ce qu’est la langue maternelle, livre qui n’a jamais vu le jour10. Il s’y interroge « sur les notions de “langue maternelle” et de “langue étrangère” dans leurs rapports au traduire » et moi-même je me suis toujours interrogée sur cet outil-langue-maternelle justement très instable et mouvant par nature que j’utilise pour écrire mes traductions.

  • 11 Jacques Derrida, avait déjà développé le principe de viol/inceste de la langue dans plusieurs ouvra (...)

16Après avoir rappelé qu’à un certain moment de l’histoire occidentale, la langue propre, natale, a été posée comme « maternelle », Berman s’attache notamment à démontrer le travail de « conservateur » du traducteur, car ce dernier travaille sur l’intimité des textes. En conséquence de quoi, la langue qu’utilisera le traducteur sera celle des émotions, des sensations, des impressions. Et en tant que praticienne, je peux en attester. Ainsi, il réfute tout ce qui correspondrait à une langue « propre », « pure », souvent affublée de « maternelle », car la considérer comme telle rendrait l’acte de traduction profanateur, sacrilège, voire immoral (pensons à tous les traducteurs qui ont payé leur engagement de leur vie au fil des siècles)11. À partir de là, Berman conçoit la traduction comme des œuvres écrites à cheval ; il voit donc dans le traduire un enchevêtrement, une Babel des langues :

Des œuvres écrites à cheval […] sur deux langues […] ; sur des langues et des dialectes ; sur diverses couches et strates de langues ; […] l’oral et l’écrit, la langue vernaculaire et la langue culte ; […] en une langue, mais dans l’horizon d’une autre, ou de plusieurs […] ; […] écrites à partir de l’habitation de plusieurs langues ou […] de traductions ; des œuvres dont la langue […] touche en ses deux bords à une autre langue […] (Berman 1984, s. p.)

  • 12 Citation en référence au texte de Freud, 1919. Le titre original, das Unheimliche, est un adjectif (...)

17Et ainsi de suite ; son analyse du traduire et sa démarche me conviennent bien. Il pousse même le paradoxe encore plus loin en insistant sur le fait que la position des traducteurs est périlleuse puisqu’il évoque l’« inquiétante étrangeté » freudienne lorsqu’il déclare : « nous-même parlons une langue étrangère »12 (Berman 1984, s. p.).

18Ces longues réflexions autour du principe de « langue maternelle » conduit d’interrogation en interrogation sans proposer aucun dogme. Les seuls repères relevant du travail des sens : il encourage, comme l’avait fait Luther pour traduire la bible en allemand, à puiser dans l’environnement vivant, et à mettre en œuvre les émotions ; il insiste sur « l’infinitude » (Ibidem) des jeux de sonorités qui font la musicalité d’un texte et son rendu dans un autre mode linguistico-culturel quasi impossible.

19Dans un texte posthume, reprenant une publication antérieure des séminaires du Collège International de Philosophie, Antoine Berman propose quelques remarques sur « le rapport de la traduction à la langue maternelle » (Berman, 1999, 141) qui ne doit pas être confondue avec la langue nationale, qu’il considère comme close, alors que la langue maternelle est ouverte, est langue d’accueil. Il va même jusqu’à affirmer que « par cette “commotion de la langue étrangère”, la langue maternelle, loin de s’aliéner, accède à des couches insoupçonnées de son être, des couches que, selon toute probabilité, elle ne pourrait atteindre par sa seule littérature. » On constate encore que la revendication d’un accueil créatif d’autres langues-cultures pourra éviter le figement, c’est-à-dire une forme de mort, inviter au partage et à l’échange.

20Ce sera un défi à relever, un jeu, une musique, un chant, une source de plaisir. Le plaisir de ce que Berman nommait aussi « pérégrination infinie » (Ibid.). Ce sera nécessairement une entreprise novatrice, la mise en place d’une fiction linguistique.

2. Où se situe la « survenante » dans la traduction de « Arrival of the Snake-Woman » ?

2.1. L’entrée dans un ailleurs fictionnel…

21À l’instar de tous les traducteurs, s’atteler à la traduction d’un texte c’est un peu se livrer à un exercice d’exploration en acceptant d’entrer dans un ailleurs, comme Miss Coolie, dont on ne sait rien sinon qu’elle se trouve à La Baye, bourg fictif près d’un rivage maritime évoquant donc une arrivée par la mer. Si le village du pays Cockpit où elle échoue est l’ultime étape de sa pérégrination, en revanche la « pérégrination infinie » du traduire s’amorce à partir de là et ne s’arrêtera qu’avec le point final.

22Ce personnage m’a invitée à sortir de l’espace signifiant pour entrer dans un univers sensoriel suscité par les échos personnels de mes propres pérégrinations indiennes et jamaïquaines, des réminiscences de lectures et la musique de tout un environnement naturel et humain, fictionnel ou imaginé. Une profusion d’éléments qui font naître presque toutes les modulations possibles. Des vibrations qui vont faire naître « des impressions sensorielles de toutes sortes, visuelles, acoustiques, tactiles, kinesthésiques, et autres » (Gibeault 1983, 94). Cependant, si les choix que je fais n’impliquent que moi, ils sont le résultat non seulement de mon expérience, mais aussi le fruit de recherches toujours très fouillées.

23Une illustration du texte, apparaissant dès la première page, en offre un intéressant exemple. Il s’agit de rendre ce que je nommerais un pseudo-toponyme, the Bay :

[…] Cephas and SonSon had drawn straws to see which one of them would be lucky enough to go to the Bay and bring her back to the district as his wife. (1)

Cephas et SonSon avaient tiré à la courte paille pour voir lequel allait avoir la chance d’aller à La Baye et de la ramener ici pour en faire sa femme. (s. p.)

24Il s’avère assez évident qu’il s’agit d’un lieu côtier, ou très proche de la côte. De plus, sur la côte nord-ouest, en bas du pays Cockpit, se trouve Montego Bay (actuellement site touristique connu internationalement qui a pu inspirer Olive Senior). Et puis, sachant que cette jeune femme indienne est arrivée par la mer, quoi de plus logique de situer the Bay dans une baie justement, et de jouer sur les proximités phoniques. Or, au cours de mes investigations, je découvre que Bruce King, chercheur et universitaire reconnu en études postcoloniales, dont il fut l’un des pionniers, avait écrit un article dans lequel il expliquait la signification de cette appellation : « The Bay represents what is usually thought of as Jamaica. It is the region of sugarcane plantations, on which African slaves were imported to work and where the slaves were treated badly by the white owners. »

2.2. L’entrée dans un ailleurs traductionnel…

25Cette explication ne m’aidant guère pour la traduction, j’ai consulté Olive Senior, qui ne parle pas du tout français, et Betty Wilson, Professeure de français à UWI, Kingston, et traductrice, qui connaît très bien l’écrivaine. L’autrice a répondu qu’elle n’avait strictement rien de ce que Bruce King affirmait en tête lorsqu’elle a écrit cette nouvelle. Pour sa part, Betty Wilson m’a rappelé qu’il existe à La Grenade une ville, Grenville, que l’autrice Merle Collins nomme La Baye dans son dernier roman Ocean Stirrings (2023). J’ai repris à mon compte ce choix séduisant à la fois par sa présence géographique dans l’arc antillais, sa charge fictionnelle et ses qualités homophoniques.

  • 13 J’ai même poussé l’expérience à co-traduire un recueil de poèmes en ourdou, langue que je ne parle (...)

26Le développement des formes d’expression autres que linguistiques, la place privilégiée accordée aux harmonies, aux rythmes, aux mélodies prouvent que tous les « autres » modes d’expression sont tout autant, voire plus, porteurs de sens que la valeur individuelle des mots : « Rhythm and percussion are essential, as these non-European tunes are the expression of public life, speech, and “the textures and the grain of the living human voice” » (Hebidge, 10-11)13. Ce toponyme a-t-il une autre valeur que ses vertus évocatrices ?

  • 14 « Shell Blow » du recueil Shell, sorte de poème narratif en quatre chants, fondé sur des évocations (...)

27La nouvelle ne donne pas de réponse sur la provenance de la « survenante », sinon qu’elle est arrivée par la mer, a été déposée sur une grève et qu’elle vient compléter l’histoire de l’île, préoccupation qui appartient au monde d’Olive Senior, comme en atteste un poème plus tardif : « Shell Blow »14. Après une présentation de l’objet central du poème, la conque, le mot « histoire » et les modes (oraux) de transmission de cette histoire du peuple sont introduits à la quatrième strophe du chant I :

  • 15 areíto : tradition de l’île d’Hispaniola, consistant à transmettre oralement, de génération en géné (...)
  • 16 La conque (śaṅkha) joue un rôle très important dans le rituel hindou, elle symbolise le son primord (...)

… the real thing, a blast-out, everybody’s

history: areito, canto histórico, a full

genealogy of this beach, this island people.

‘Shell Blow’, I (33)15

… la réalité, un éclat, l’histoire

de tous : areito, canto histórico, généalogie

complète de cette plage, des gens de cette île.

« Souffle de conque16 », I (s. p.)

2.3. La « survenante » inspiratrice de sensations

28Dans tout le poème, Senior joue sur le sensoriel et lui attribue un rôle informatif et un pouvoir émotionnel profond. Dans l’extrait cité, on entend la conque soutenue par le rythme : « toot-toot of the conch, the funk of the shak-shak / tut-tut du triton, funk du hochet cha-cha » (IV), on la voit aussi, sans parler de la mer qu’elle évoque et de toutes les impressions qui en découlent. Elle est vectrice de vie, comme la « femme-serpent » qui arrive chargée d’une histoire qu’elle transmettra à travers sa manière d’être, de se vêtir, se nourrir, se comporter. Tous ces détails feront naître de multiples sensations et réactions aussi bien chez les personnages que les lecteurs. Trop souvent la corporéité des textes, au sens de nature corporelle, est ignorée. Un texte vit et transmet la vie. En conséquence, la traduction a pour tâche de maintenir cette vie dans un autre milieu linguistico-culturel.

29Et ce sont ces détails qui animent le récit et lui transmettent sa « coloration » et sa « saveur » : c’est pourquoi je me donne pour tâche de les transporter dans la traduction dans l’espoir de faire renaître des saisissements comparables : conserver un maximum d’éléments disruptifs non seulement au niveau de l’organisation de la phrase, mais aussi au niveau des sonorités et de la représentation que l’on s’en fait. Pour Saussure le signifiant était l’image acoustique du mot, la représentation, en somme, de ce que l’on perçoit.

  • 17 Un peu comme la femme inconnue du « rêve familier » de Verlaine, qui n’est « ni tout à fait la même (...)

30En proposant des expressions inusitées aux lecteurs, le traducteur l’invite en quelque sorte à imaginer un aspect matériel à cette chose ou situation à partir de sensations. C’est-à-dire qu’alors la traductrice en appelle aux facultés imaginatives et créatives des lecteurs. Pour les rapprocher des habitants du pays Cockpit quand ils voient arriver chez eux la « femme-serpent ». Ce n’est donc pas une image de l’Inde de 1870 qu’ils reçoivent, puisqu’ils n’ont sans doute pas idée de ce qu’elle était, pas plus que les personnages de la nouvelle, mais d’un être inconnu, inattendu17.

31À l’instar de la « survenante » présente dans le texte, l’observatrice-lectrice, compositrice de la traduction, est aussi une « survenante », elle n’appartient pas à cet univers et vient greffer sa version sur l’existante. Elle crée sa propre version au même titre que les acteurs ou les chanteurs qui insufflent (sans l’intermédiaire d’une conque) une nouvelle vie à un texte ou une partition. Ils viennent « sur » un existant : on pourrait donc nous qualifier de « survenants » au même titre que chaque texte traduit et que Miss Coolie elle-même au sein de sa nouvelle communauté.

3. Que peut donc apporter la traduction à la diversité culturelle ?

3.1. a loosening of the bonds (44)/« une libération des entraves » (s. p.)

  • 18 The story begins in about 1870 in Jamaica. Besides the tale about the woman herself and an interwov (...)

32L’exemple de l’arrivée de cette étrangère est d’autant plus intéressant qu’il est mis en parallèle avec l’arrivée de nouveaux Blancs. Nous sommes à la fin du xixe siècle, dans ces terres reculées où les habitants n’ont de souvenirs que de l’esclavage, dont ils ont enfin été libérés18. Cette inconnue, qui est à la fois proche et différente, est un élément perturbateur qui déstabilise les structures sociales locales aussi bien dominantes que traditionnelles : « Her arrival represented a loosening of the bonds that previously bound her, that bind us all to our homes » (Senior, 44). Il ne s’agit pas ici de discuter d’un problème précis de traduction, mais bien de mettre en relation cette déclaration et le rôle de la traduction « libératrice ».

33Si Miss Coolie, avec ses manières d’être a quelque peu participé à l’hybridation dont elle-même fait l’expérience, de la même façon les traducteurs de textes métissés, respectueux de l’éthique culturelle, participent au métissage de la langue de réception. Nos traductions sont souvent perturbantes, déstabilisantes, parce qu’elles introduisent des éléments exogènes que de nombreux lecteurs ne veulent ni entendre ni voir, surtout quand ils s’attaquent à la grammaire ou la syntaxe. Certes, si quelques mots « exotiques », glissés ici ou là, ont un caractère tout aussi séduisant que le déhanchement de la femme-bête-longue, en revanche les segments syntaxiques inhabituels provoquent des réactions parfois violentes. La difficulté sera alors de trouver des éditeurs prêts à entendre que ces choix ne sont pas des fautes de français, mais bien la projection d’un espace culturel autre. Ou il faudra réussir à les convaincre, ce qui n’est pas toujours tâche aisée.

34Dans l’original, ces variations d’ordre grammatical et syntaxique, toutefois, doivent beaucoup au créole et aux apports linguistiques africains, qui se répercutent sur la structure de la phrase, sur la conjugaison, sur les accords, entre autres. À cela s’ajoute le travail créatif de l’autrice au niveau de l’énonciation. Non seulement la langue du narrateur évolue au fil des pages, mais si certains dialogues ne changent pas de registre, d’autres se rapprochent d’une langue normée. Cette finesse d’écriture n’est pas directement décelable, ce qui en rend le repérage et la traduction délicats.

3.2. Confrontation avec l’altérité

35Tout l’apport de cette femme à la communauté se situe vraiment au niveau des coutumes de la vie quotidienne qui troublent véritablement les habitants :

For as if to confirm the fact that she was a witch, in a few months she had transformed the yard from a weed-filled place into a magical garden […]: garden eggs, Indian kale, strange peas and beans, tulsi and herbs […] which she kept for teas, for seasonings and for treating ailments. Did she bring all the plants with her from the Bay, from India, and how did she get them to grow in a place where nobody else had ever grown anything except coffee and cocoa beans, yam, dasheen and eddoe, red peas and cassava, cho-chos, skellions and thyme, mint, ginger and sage? Her kitchen was so full of wonderful smells and colours, mixes and powders which she parched and pounded and stored away in tiny baskets she wove herself. (9)

Comme pour confirmer qu’elle était une sorcière, en quelques mois, Miss Coolie avait transformé la cour, initialement couverte de mauvaises herbes, en un jardin enchanté […] : mélongènes, épinards-pays, de curieux pois et haricots, du tulsi et des herbes […] dont elle récoltait les graines qu’elle gardait pour les tisanes, les assaisonnements et pour soigner les maladies. Avait-elle apporté toutes ces plantes de La Baye, d’Inde ? Et comment avait-elle réussi à les faire pousser dans un endroit où personne d’autre n’avait jamais rien fait pousser à part du café et des cabosses de cacao, des ignames, des dachines et des taros, des haricots rouges et du manioc, des christophines, des cives et du thym, de la menthe, du gingembre et de la sauge ? Sa cuisine était si pleine d’odeurs et de couleurs, de mixtures et poudres fabuleuses qu’elle avait fait sécher et piler avant de les stocker dans de petits paniers qu’elle tissait de ses propres mains. (s. p.)

36Ce tableau révèle comment l’autrice procède pour mêler l’inconnu et les traditions préexistantes. On remarque également que la voix du narrateur, encore jeune, est admirative, elle n’exprime ni inquiétude ni méfiance, impression renforcée lexicalement : « magical/enchanté » ; « wonderful/fabuleuses » ; il est d’ailleurs notable qu’il ait connaissance de ce vocabulaire, mais aussi des pratiques et usages, ce qui confirme une proximité curieuse et intéressée avec Miss Coolie. Pourtant d’emblée cette voix introduit la sorcellerie créant ainsi un parallèle avec les pratiques de Papa Dias et Manman Miracle, personnages importants, craints et respectés. Les transformations de la cour ne font que le confirmer : le lexique mentionne aussi bien des végétaux mystérieux que des pratiques insolites, dont les sonorités étrangères rappellent la provenance inconnue de la « survenante » – plus ou moins éloignée (La Baye ou l’Inde) –, enfin, les méthodes de travail de cette femme sont tout aussi énigmatiques, autant d’éléments qui mettent en relief sa singularité. De surcroît, les modalités syntaxiques n’évoquent aucune appréhension, en particulier la phrase conclusive du paragraphe, introduite par « so full of/si pleine de » avec absence de formes négatives qui auraient suscité la peur. Là encore, la traduction peut jouer un rôle important, car si le recours à la « négation du contraire » pour traduire certaines tournures est reconnu comme une équivalence linguistique, son impact sur le lecteur est nécessairement différent du simple transfert affirmatif.

  • 19 Le Code Noir impose aux planteurs la culture d’une certaine quantité de manioc par engagé ou esclav (...)

37Pourquoi Miss Coolie réussit-elle cet exploit de cultivatrice, alors que les habitants qui l’ont précédée n’ont jamais pu y parvenir ? Rien n’est explicite dans la narration, ce n’est que le sous-texte, qui transparaît dans le mode d’écriture de l’autrice, qui révèle son engagement : elle laisse entendre ainsi que la vie plantationnaire des esclaves a pu être un frein à une activité de culture vivrière. D’abord par la charge de travail qui incombait à chacun et l’épuisait, mais aussi parce que jamais personne ne leur avait transmis les techniques, les pratiques, les moyens nécessaires au développement des cultures vivrières sur leur propre lopin, quand ils parvenaient à en avoir un. Les jardins-cases devaient en principe assurer un complément aux vivres de distribution dans les magasins du roi sur la plantation19, mais ce qui était récolté était largement insuffisant. Sans parler des détournements pour achat de tabac, tafia, ou jeu. Ces magasins ont perduré et n’ont par ailleurs pas encouragé l’autonomie des engagés et autres travailleurs.

3.3. Un engagement éthique

  • 20 Le callaloo est l’Indian kale que cultive Miss Coolie, cité dans l’exemple précédent.
  • 21 Ajoutons qu’en 1988, Olive Senior propose presque incidemment un plaidoyer écologiste et politique (...)

38Si cette nouvelle a d’abord paru dans une revue spécialisée en études postcoloniales, Callaloo20, et s’adressait à un lectorat averti, elle a rapidement été publiée en recueil par Longman, et distribuée dans le monde anglophone, Amérique du Nord et Royaume-Uni compris, touchant alors un tout autre lectorat. Pour ce dernier, si certains repères familiers permettent de ne pas perdre le fil, d’autres sont de véritables énigmes, comme les pratiques occultes des séanciers et guérisseurs décrits ici. Dès lors, choisir de ne pas adapter et de faire cohabiter en anglais, puis en français dans la traduction, les cultures familières dans les nations coloniales comme le café, le cacao, le thym ou autres avec les mélongènes (que j’ai choisi de ne pas appeler aubergines), le tulsi (basilic), les dachines, les taros, etc., est une décision réfléchie visant à conserver et juxtaposer les différences21.

39Bien entendu, les traducteurs-facilitateurs seraient tentés d’expliciter en adaptant certaines formules afin d’une part d’offrir un éventail de produits familiers aux lecteurs et d’autre part de fluidifier l’ensemble de façon à le rendre plus directement accessible. Or, de tels choix aboutiraient à une négation de la démonstration en cours, à savoir une présentation de la rencontre de cultures, d’abord dans la méfiance et la crainte, alors que ces cultures n’entrent pas en conflit, mais en complémentarités : elles vont progressivement se superposer pour s’enrichir respectivement. Cette remarque s’applique à toutes les rencontres d’altérités.

40De cette nouvelle, nourrie d’un travail d’observation à travers les yeux d’un jeune narrateur qui prend de l’âge et de l’expérience, et d’interrogations multiples, il n’y a pas de « leçon » à tirer. En revanche, elle nous offre une invitation au questionnement permanent et aussi au constat que la nature humaine se forme au contact des autres, de tous les autres :

And I speculate how each of us is shaped by circumstances we do not control, how my own life was shaped by Parson Bedlow, by Miss Coolie’s coming […] sometimes I am still unsure of my own self, of who I am, of where I belong… (44)

Et je me demande comment chacun de nous a été façonné par un concours de circonstances qui nous échappent, comment ma propre vie a été façonnée par le pasteur Bedlow, la venue de Miss Coolie […], parfois je ne suis toujours pas sûr de moi, de qui je suis, ni d’où je viens… (s. p.)

En guise d’épilogue

41Il paraît clair que tout ce qui dérange l’ordre établi est source de problèmes. Et cette remarque s’applique tout aussi bien à la traduction. Proposer à un éditeur de rendre une formulation insolite, voire considérée fautive, par une autre formulation tout aussi insolite, peut bien souvent être, dans le meilleur des cas, refusé – si c’est une maison honnête –, ou ce sera tout simplement corrigé une fois même le BAT signé. Ce qui est parfaitement illégal. Un éditeur digne de ce nom s’interrogera et sera ouvert à la discussion. Par exemple, prenons le cas du segment final de la phrase :

He knew which of the young girls was pregnant before anybody else and who the baby was for. (21)

Il savait avant quiconque quelle jeune fille était enceinte et pour qui elle faisait le bébé. (ou : et de qui était le bébé.) (s. p.)

42Selon que je choisis de le traduire par : « pour qui elle faisait le bébé », tout lecteur francophone non caribéen risque d’être surpris, voire gêné ; il risque de ne pas comprendre, mais surtout d’y voir une faute de français ou de traduction, car il se sera naturellement attendu à : « de qui était le bébé ».

  • 22 « Le décentrement est un rapport textuel entre deux textes dans deux langues-cultures jusque dans l (...)

43Or, avoir recours à une expression formatée, alors que l’anglais ne l’est pas, serait abusif, ce serait manquer de respect à l’autrice. En d’autres termes, ce serait adopter une attitude ethnocentrique qui « transpose l’idéologie dite dominante dans une pratique de l’annexion » (Meschonnic 1973, 308). Choisir une tourne existante aux Antilles, mais absente de la langue normée métropolitaine, c’est adopter le décentrement (Ibidem)22. Dans la phrase en question, ce qui précède rend le dernier segment compréhensible. Ce que les éditeurs de traductions ont parfois du mal à admettre, car tout lecteur francophone non caribéen, et habitué à la langue normée, serait susceptible d’être embarrassé. Donc, pourquoi les traducteurs seraient-ils des facilitateurs ?

  • 23 « la traduction […] se caractérise par un engendrement réciproque. Loin d’être seulement, comme la (...)

44Cadrer une traduction dans la perspective adoptée par l’auteur me paraît être une règle éthique primordiale. Olive Senior peut s’exprimer dans un anglais parfaitement normé, comme ses homologues des régions francophones en français. Adopter la mixité, et dans le cas présent, y ajouter un élément exogène, est un acte créatif délibéré et une démonstration de l’intérêt des « survenances ». En situant sa nouvelle à une période où les engagés continuaient à arriver aux Antilles, elle se sert des apports historiques pour reconstruire l’histoire de tout un peuple. Malgré les limites de chaque traducteur, chacun possède une part créative. Même si l’objectif fondamental est de chercher à restituer les émotions et sensations créées par le texte premier, les moyens (y compris humains) d’y parvenir sont différents de ceux qui ont permis d’y aboutir dans l’original. Toute composition nouvelle est une « autre » qui vient s’ajouter à l’existant or, comme l’écrivait Antoine Berman, la traduction est déjà présente dans l’œuvre initiale23. De surcroît, elle est nécessaire, car elle participe de la survie du texte, tout comme Miss Coolie, la « survenante », participe à la survie de sa propre culture sur un autre continent, où elle enrichit la culture d’accueil. C’est ce que peuvent également faire certaines traductions.

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Bibliographie

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TLFi (Trésor de la Langue Française informatisé), accessible sur le site du CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), https://www.cnrtl.fr/.

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Notes

1 La langue naturelle est la langue qu’un individu acquiert en vivant avec son groupe social, sans être soumis à un processus systématique d’enseignement-apprentissage : « Les langues naturelles sont des systèmes sémiotiques complexes puisque, tout en se présentant à l’observation la plus directe sous la forme d’agencements sémiotiques d’unités de différentes catégories, elles impliquent également des processus métalinguistiques d’énonciation, d’interprétation, de compréhension et de production qui s’inscrivent nécessairement dans une architecture intersémiotique. » (Desclés 2013, 175)
Le créole est une langue naturelle qui a progressivement été évincée.

2 Édouard Sommer, Lexique de la langue de Madame de Sévigné, Paris, Librairie de L. Hachette et cie, 1866 ; réimpr. Jean et Albert Sommer, Hildesheim, New York, Georg Olms Verlag, 1973, 2 vol. Cité par Suzelle Blais, p. 99.

3 1ère publication dans la revue Callaloo, en 1988, puis au Royaume Uni en 1989. Olive Senior est justement née dans cette région de Jamaïque.

4 Voir Chamoiseau : L’« extraordinaire histoire de la bête-longue, celle qui fit connaître Solibo dans le loin des communes » (1988, 74).

5 Les premiers engagés arrivèrent en Jamaïque en 1845. (Jean-Samuel Sahaï 2010, 12)

6 J’ai traduit pour les éditions Zoé, deux recueils de nouvelles d’Olive Senior, Zigzag (2010) et Éclairs de chaleur (2011). « L’Arrivée de la femme-serpent » est à paraître.

7 Bernabé renvoie à Nicole Gueunier (1980, 471).

8 Je tiens à adopter la terminologie d’Henri Meschonnic, née de la philosophie de Wilhelm von Humboldt « l’homme pense, sent et vit uniquement dans la langue » (Wilhelm von Humboldt, 1828 [2000], 157). Meschonnic : « le décentrement est un rapport textuel entre deux textes dans deux langues-cultures » (1973, 308) ; il va même jusqu’à associer l’histoire à son binôme : « langue-culture-histoire » (1973, 314), et il poursuit en attribuant comme fonction à la traduction, celle d’être « transformation poétique et culturelle ». Ses visées posent un véritable défi aux traducteurs.

9 Citation de José Ortega Y Gasset : extrait d’une série de cinq articles publiés dans le journal de Buenos Aires La Nación en juin et juillet 1937.

10 Ces notes, très fragmentaires, sont issues de son second séminaire sur la traduction (printemps 1984), séminaires qu’il a organisés entre 1984 et 1989 au Collège international de philosophie de Paris. Elles n’ont jamais été reprises, éditées, complétées en vue de publication.
J’ai présenté, à Cracovie en octobre 2022, une communication intitulée « Vers un passé retrouvé : Antoine Berman, printemps 1984 » dans laquelle j’évoquais et commentais ces documents avec l’autorisation des ayants droit.

11 Jacques Derrida, avait déjà développé le principe de viol/inceste de la langue dans plusieurs ouvrages, dont De la grammatologie dès 1967, repris dans Le Monolinguisme de l’autre, 1996.

12 Citation en référence au texte de Freud, 1919. Le titre original, das Unheimliche, est un adjectif substantivé fabriqué à partir de la négativation de l’adjectif heimlich = familier. D’ailleurs Olivier Manonni pour sa retraduction chez Payot a opté pour L’inquiétant familier, ce qui répond davantage à la problématique de la langue maternelle telle que la conçoit Berman.

13 J’ai même poussé l’expérience à co-traduire un recueil de poèmes en ourdou, langue que je ne parle pas, que je ne lis pas, que je ne comprends pas, en me donnant comme contrainte de travailler uniquement sur le visuel et l’auditif, le rythme, les harmonies, les modulations vocales et visuelles, et les sensations-émotions qu’ils suscitaient. D’Autres mondes, paru en 2015 aux éditions Janus.

14 « Shell Blow » du recueil Shell, sorte de poème narratif en quatre chants, fondé sur des évocations qui renvoient à l’histoire de la Caraïbe, dont j’ai effectué une traduction. Extrait cité dans « Traduire en poète ».

15 areíto : tradition de l’île d’Hispaniola, consistant à transmettre oralement, de génération en génération, comme une sorte de performance, la connaissance.

16 La conque (śaṅkha) joue un rôle très important dans le rituel hindou, elle symbolise le son primordial (OM) et la création ; est aussi utilisée pour appeler les fidèles à la prière au temple

17 Un peu comme la femme inconnue du « rêve familier » de Verlaine, qui n’est « ni tout à fait la même / Ni tout à fait une autre » ; le poète ignore son nom, comme tous ignorent le nom de la femme-serpent, la seule chose : « Je me souviens qu’il est doux et sonore, Comme ceux des aimés que la Vie exila ».

18 The story begins in about 1870 in Jamaica. Besides the tale about the woman herself and an interwoven story about the narrator, we are given a social history of nineteenth-century Jamaica. It is a history of radical changes in two contrasting places, each representative of different aspects of the island. There is rural Mount Rose, which is inland and poor, separated from the so-called Bay by a dangerous journey through a mountain range. (Bruce King)

19 Le Code Noir impose aux planteurs la culture d’une certaine quantité de manioc par engagé ou esclave, sous peine d’amende. (Georges Debien, 14)

20 Le callaloo est l’Indian kale que cultive Miss Coolie, cité dans l’exemple précédent.

21 Ajoutons qu’en 1988, Olive Senior propose presque incidemment un plaidoyer écologiste et politique avec cette nouvelle. Ce que l’on retrouve dans sa poésie, notamment les recueils Shell, Over the Roofs of the World, Gardening in the Tropics ou encore Hurricane Watch.

22 « Le décentrement est un rapport textuel entre deux textes dans deux langues-cultures jusque dans la structure linguistique de la langue, cette structure linguistique étant valeur dans le système du texte. »

23 « la traduction […] se caractérise par un engendrement réciproque. Loin d’être seulement, comme la définit le Droit, la simple “dérivation” d’un original supposé absolu, la traduction est a priori présente dans tout original : toute œuvre, aussi loin qu’on puisse remonter, est déjà à divers degrés un tissu de traductions ou une création qui a quelque chose à voir avec l’opération traduisante, dans la mesure même où elle se pose comme “traduisible”, ce qui signifie simultanément : “digne d’être traduite”, “possible à traduire” et “devant être traduite” pour atteindre sa plénitude d’œuvre. » (Berman 1984, 293-294)

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christine Raguet, « Rites, cultes et coutumes des « survenants » indiens dans le monde antillais au prisme de la traduction : un exemple chez Olive Senior »Archipélies [En ligne], 19 | 2025, mis en ligne le 15 septembre 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/archipelies/3874 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14qgo

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Auteur

Christine Raguet

Professeure émérite, Université Sorbonne Nouvelle

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