1Le terme technologie est un de ces « mots nés d’hier ou d’avant-hier et qui ne quittent point nos lèvres », dont Lucien Febvre appelait à retracer l’histoire « pour la connaissance précise de sociétés et de mentalités1 ». Technologie a, en effet, connu des usages et des acceptions qui ont varié au gré de ses circulations entre langues et entre époques. Certaines acceptions ont été abandonnées, d’autres sont parallèlement maintenues, le terme ayant désormais un référentiel et des connotations qui peuvent différer selon les contextes et usages.
- 2 Carnino, Hilaire-Pérez, Hoock (dir.), 2017 ; Loeve, Guchet, Bensaude-Vincent, 2018 ; Loeve, Deldicq (...)
- 3 Schatzberg, 2006 ; Marx, 2010.
2Dans le domaine des sciences humaines et sociales, la définition de ce que désigne la technologie comme champ disciplinaire est discuté, notamment depuis les années 1960, dans une remise en question du modèle applicationniste qui tendait à présenter le savoir théorique comme acquis antérieur au développement d’applications pratiques destinées à servir une finalité préétablie, et en positionnant la technologie comme domaine autonome vis-à-vis des sciences et des techniques, dans la perspective d’ouvrir de nouvelles formes d’interactions conceptuelles comme opérationnelles2. L’adoption de cette terminologie dans le langage courant est retracée par Éric Schatzberg et Léo Marx notamment, qui analysent le cheminement du terme, des complexifications et réductions successives dont il a fait l’objet, de ses significations et acceptions dans différents usages3. Ils mettent en évidence qu’à partir des années 1930 aux États-Unis, le terme est adopté dans les usages courants et plus étroitement associé aux évolutions industrielles. Il est ensuite réintroduit en Europe avec cette signification, en lien avec l’influence des États-Unis comme modèle de développement industriel.
3Les usages de ce terme dans le langage courant se développent ainsi en Europe dans la seconde moitié du xxe siècle. Pour autant, aucune délimitation claire ne peut être identifiée de ce qui relève de la technologie, ou ce qui caractérise un objet technologique par rapport à un objet technique. Certes, c’est à cette époque que se développent les technologies nucléaire, informatique, biotechnologies, etc. Or ceci n’indique pas pour autant en quoi ces technologies diffèrent d’autres qui les ont précédées, et qui étaient alors qualifiées en termes de progrès scientifiques et techniques (électricité, radium, etc.). L’évidence apparente proviendrait ainsi, a posteriori, du fait que les usages de technologie se sont développés dans le langage courant à l’époque où ces objets techniques de la seconde moitié du xxe siècle ont été développés.
4La question reste donc entièrement posée de ce qui a motivé et caractérisé l’adoption de cette terminologie dans le langage courant. La démarche proposée ici consiste à renoncer à établir une définition du terme technologie, pour porter l’attention sur ce qui caractérise l’émergence de ses usages : dans quels contextes cette évolution du langage s’inscrit-elle et de quoi peut-elle être la manifestation ?
5Julie Bouchard, en ce qui concerne la rhétorique du retard, invite de même à considérer le caractère historiquement situé de l’émergence d’une notion :
Le retard n’est pas seulement, en supposant qu’il le soit, un fait historique neutre à évaluer, il est un discours construit, historiquement situé, utilisé et agissant dans le monde réel et cela, en soi, est aussi digne d’une analyse objective permettant d’aborder tout à la fois la création du sens, la prescription de l’action et les représentations à l’œuvre4.
6Suivre une telle voie consiste dans notre cas à prendre de la distance par rapport aux technologies comme objets techniques, pour porter l’attention sur les modalités de leur mobilisation comme objet lexical. Le changement de vocabulaire n’est alors pas considéré comme un phénomène neutre, qui consisterait à remplacer un terme par un autre, mais comme articulé à d’autres changements dans le contexte historique de son utilisation. Il s’agit d’examiner en quoi l’usage d’un terme marque son époque, et dans quelle mesure l’époque constitue un terrain plus ou moins fertile à sa réception. Les contingences historiques, les situations d’usage et les modes lexicales peuvent ainsi mutuellement s’éclairer.
- 5 Compagnon, Saint-Martin, 2019.
- 6 Audétat (dir.), 2015.
- 7 Joly, 2015.
7L’omniprésence de l’invocation des technologies a été associée aux enjeux de gouvernement et d’exercice du pouvoir dans de nombreux travaux de sciences humaines et sociales, notamment dans le domaine de la sociologie. La revue Socio y consacre en 2019 un numéro à visée critique intitulé « La technique y pourvoira ! », introduit par l’article de Daniel Compagnon et Arnaud Saint-Martin « La technique : promesse, mirage et fatalité5 » qui porte sur le début du xxie siècle. En 2015 paraissait l’ouvrage collectif intitulé « Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ? »6, dans le cadre duquel Pierre-Benoît Joly décrit « Le régime des promesses technoscientifiques7 », dont il situe l’émergence à partir des années 1970. Ces travaux orientent le regard vers les lieux où sont débattus des choix collectifs d’investissement et d’orientation politique, pour examiner les modalités de la mobilisation du terme technologie.
- 8 Galembert, Rozenberg, Vigour (dir.), 2013.
8Dans l’objectif de saisir un langage non académique et susceptible de comporter une diversité de postures vis-à-vis des technologies, l’attention a été portée sur le discours parlementaire. Il présente en effet l’intérêt d’être situé à l’articulation entre le parcours et la sensibilité personnelle du locuteur, les préoccupations de ses mandants ou du moins ce qu’il en perçoit, ainsi que son rôle de contribution à l’élaboration d’une vision des enjeux, des priorités à identifier et des décisions à prendre. Cette articulation de plusieurs dynamiques de représentations, est analysée dans Faire parler le Parlement, ouvrage co-dirigé par Claire de Galembert, Olivier Rozenberg et Cécile Vigour8. Cet ouvrage rend compte du déclin de la place du Parlement dans les institutions républicaines couramment abordé dans le domaine des études parlementaires, et particulièrement prononcé en France avec l’avènement de la Ve République et la prépondérance qui y est accordée au poids de l’exécutif gouvernemental dans l’élaboration des cadres législatifs. Pour autant, les auteurs mettent en évidence les qualités heuristiques des activités parlementaires pour :
interroger ce qui se joue concrètement dans les prises de parole au sein de cette institution et dans les discours de ceux qui parlent en son nom, d’explorer les logiques et conditions de production de ces actes de langage d’un genre particulier, investigation qui rejoint une réflexion plus fondamentale sur les rapports entre langage, politique et construction de la réalité sociale9.
9Le Parlement comporte une diversité d’instances de discussion et de formats de production. Les parlementaires travaillent en groupes politiques, en Commissions thématiques, en séance publique, sur des rapports, des projets de lois, des résolutions, etc. Pour traiter des usages de technologie, ce sont les discussions en séances publiques parlementaires sur les projets de lois de Plan en France entre 1955 et 1989 qui ont été choisies. Les séancs publiques est en effet un lieu de débat dans le cadre duquel le gouvernement rend compte de son action, où les perspectives nationales et internationales sont exposées, où la diversité des intérêts locaux et des sensibilités politiques représentés dans le cadre institutionnel est exprimée de manière publique et transcrite dans les comptes rendus de séances. Ces discussions sur le Plan consistent très majoritairement en la lecture d’un exposé écrit à l’avance. Il s’agit donc d’un écrit lu à l’oral, puis retranscrit, conférant au texte son caractère préparé. La négociation article par article occupe une place particulièrement réduite, qui a conduit à centrer l’analyse sur la partie des séances consacrée à la discussion générale.
10Ce texte est donc pris comme tel, en tant que trace que les locuteurs ont voulu inscrire comme représentation de leur point de vue. Le lexique analysé n’est en outre pas un lexique parlementaire à proprement parler. Il serait plus juste de considérer que c’est la partie choisie, mobilisée, mise en scène par les parlementaires et représentants du gouvernement, d’un lexique plus largement investi par les travaux préparatoires menés dans le cadre du Commissariat général au Plan et dans celui des commissions parlementaires.
11L’instauration après la guerre de 1939-1945 d’une programmation quinquennale de l’action du gouvernement formalisée par le Plan, et faisant l’objet d’une discussion au Parlement, offre la possibilité de disposer de l’expression des points de vue des parlementaires quant à la situation du pays et à ses perspectives, particulièrement propice à l’observation des évolutions du lexique de manière générale, et plus particulièrement de l’émergence de l’usage du terme technologie.
12Le Parlement est pourtant un acteur assez marginal du processus de planification. À l’origine, le Plan a été instauré délibérément en marge des institutions, sous l’autorité directe du Général de Gaulle, suivant un dispositif de concertation des composantes du corps social spécifiquement conduit par Jean Monnet, premier Commissaire général au Plan. Ce n’est que par la suite qu’il fera l’objet d’un scrutin parlementaire. Or il ne s’agit pas ici d’aborder le Parlement comme lieu de pouvoir, mais davantage d’observer ce qui s’y joue dans la représentation de la situation du pays et de ses perspectives.
- 10 Margairaz, Rousso, 1992.
- 11 Mioche, 1984.
13L’histoire de la planification économique en France s’enracine dans la gestion de l’économie de guerre, et les modalités d’allocation des moyens telles qu’elles ont été mises en place en 1914-1918 puis en 1939-1945. Face à la crise économique des années 1930, des doctrines planificatrices visant à réguler les déséquilibres entre offre et demande tout en rejetant le dirigisme économique ont déjà été promues, bien que sans succès, que ce soit par les « planistes » d’inspiration néo-socialiste, ou par les élites patronales du « groupe X-Crise10 ». La planification connaît une première formalisation sous le régime de Vichy, qui établit en 1942 un « Plan de dix ans » pour l’orientation des investissements. Après-guerre, la mise en place du Plan Monnet répond essentiellement à l’impératif d’évaluer et organiser les approvisionnements pour faire face à la situation de pénurie, et d’établir un instrument de négociation et de mobilisation des fonds accordés par les États-Unis pour soutenir l’effort de reconstruction des pays européens et de relance économique mondiale, ainsi que de communication sur les termes de ces accords qui suscitaient des inquiétudes en matière d’indépendance nationale. C’est aussi un héritage de la Résistance, dont le Conseil National avait déjà promu la perspective d’une organisation plus rationnelle de l’économie mise en œuvre dans le cadre d’une planification économique11.
14Les premiers Plans sont des instruments de cadrage de l’allocation de moyens d’investissement. Le nombre de secteurs concernés est tout d’abord très ciblé. Le Plan repose sur des prévisions de production, des objectifs chiffrés, dans un contexte d’après-guerre où l’économie est fortement sous contrôle du gouvernement.
- 12 Margairaz, 2021.
- 13 Billows, Viallet-Thévenin, 2016.
15Progressivement, le nombre de secteurs inclus dans la planification est élargi et l’articulation entre différents objectifs, productif, social, international, se complexifie12. Les données fondamentales du Plan sont de moins en moins prévisibles et calculables, et de plus en plus prospectives. En lien avec les évolutions plus générales des modalités d’intervention de l’État en matière économique et sociale13, la planification passe progressivement de la programmation comptable des investissements, à l’élaboration d’une vision prospective d’ensemble.
16Suivant le mouvement engagé dans les années 1960, le déplacement progressif de certaines modalités de régulation de l’économie vers les centres décisionnels de l’Union européenne, d’une part, et des régions, d’autre part, se poursuit. L’intégration européenne est renforcée avec la signature de l’Acte unique en 1986, puis la décentralisation s’accélère avec les lois du 2 mars et du 22 juillet 1982. La planification telle qu’elle a été instaurée en 1947 finit par être abandonnée, et il n’y a pas de successeur au Xe Plan. D’autres outils sont privilégiés comme les contrats de Plan ou de Projet État-Région ou les lois de programmation. Le commissariat général du Plan devient centre d’Analyse stratégique en 2006, puis France Stratégie en 2013, avec un rôle recentré sur la prospective.
- 14 L’OPECST est institué en 1983 mais l’idée était déjà proposée dans les années 1960. Voir à ce titre (...)
17Les technologies ne sont pas un sujet central des discussions sur les projets de lois de Plan, qui portent sur l’objet très général de la situation du pays et de ses orientations. D’autres domaines comme la politique énergétique, l’orientation de la recherche, la mise en place de l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Techniques14, auraient permis de disposer d’occurrences plus nombreuses de technologie, et d’expliciter le positionnement des parlementaires vis-à-vis des technologies comme objets techniques. Or, s’agissant d’observer l’emploi du terme comme objet lexical, c’est la place qu’il occupe dans le paysage plus global des perceptions exprimées qui nous intéresse ici, sans cibler a priori un sous-ensemble de parlementaires plus particulièrement intéressés ou investis sur des questions relatives aux technologies. Ces discussions présentent en outre l’avantage de revenir à intervalles réguliers constituant une série chronologique propice à l’observation des évolutions du lexique, qu’elles soient attribuables aux caractéristiques du Plan lui-même, ou aux points de vue exprimés par les représentants du gouvernement ou par les parlementaires.
18Au total, 14 projets de lois de Plan ont été discutés par les parlementaires entre 1955 et 1989, au cours de 129 séances. L’objectif étant d’observer l’évolution en tendance des évolutions lexicales, le corpus soumis à l’analyse est constitué des discussions relatives à un Plan par décennie. Sont ainsi intégrés les débats sur les lois des IIe, Ve, VIIe, Plan intérimaire, IXe et Xe Plan, soit 56 séances des années 1955, 1964 et 1965, 1975 et 1976, 1982, 1983 et 1989. Le volume de ce corpus est réparti à 60 % du côté de l’Assemblée Nationale et 40 % du côté du Sénat.
- 15 Pour l’ensemble de l’analyse, ont été considérées comme occurrences de technologie toutes les occur (...)
- 16 Nombre d’occurrences de technologie relativement à la taille de la partie considérée du corpus.
19On dénombre dans ce corpus de plus de 1,6 millions de mots 305 occurrences du terme technologie technologie15. Il ne s’agit ainsi pas d’une terminologie centrale, en revanche son adoption montre une dynamique nettement identifiable avec une fréquence relative16 en hausse jusqu’au IXe Plan adopté en 1983, puis en reflux en 1989 (Fig. 1).
Fig. 1. Fréquence relative de technologie dans les comptes rendus de séances publiques parlementaires relatives aux projets de lois de Plan
|
Plan en discussion Année de la discussion
|
IIe Plan
1955
|
Ve Plan 1965
|
VIIe Plan
1975-76
|
Plan intérim 1982
|
IXe Plan 1983
|
Xe Plan
1989
|
|
Fréquence relative de technologie
|
0
|
0,07
|
0,30
|
0,70
|
1,39
|
0,5
|
Source : Calcul de la fréquence relative réalisé avec logiciel Iramuteq sur comptes rendus des séances des débats parlementaires, traitement S. Leenhardt
- 17 Cette analyse des comptes rendus de la discussion générale sur les projets de loi des IIe, Ve, VIIe(...)
20L’analyse lexicométrique offre des possibilités intéressantes dans l’objectif poursuivi d’observer l’émergence des usages d’un terme, dans son contexte et son cotexte. Elle consiste à observer la structure statistique de la distribution des termes au sein du texte, et distinguer les caractéristiques lexicales des phrases. Ces caractéristiques traduisent un « point de vue », qui n’est pas nécessairement dépendant du locuteur, sachant que différents locuteurs peuvent partager le même point de vue, ou que le discours d’un locuteur peut comporter différents points de vue. Cette méthode repose sur l’hypothèse que les points de vue révélés par l’analyse statistique du lexique sont des éléments composant les représentations mentales des locuteurs, individuels ou collectifs. Dans le cas présent, elle a été conduite suivant la méthode Alceste (pour Analyse des lexèmes cooccurrents dans les énoncés simples d’un texte), mise en œuvre avec le logiciel Iramuteq. Le caractère exploratoire de la démarche permet d’aborder le texte sans focalisation a priori sur un élément de vocabulaire, mais en explorant les spécificités et similitudes constatées à partir de métadonnées que l’on aura pu associer au texte comme la date d’énonciation, la chambre parlementaire, le locuteur et les informations qui s’y rattachent (affiliation politique, âge, genre, etc.). Pour observer le positionnement des usages de technologie dans un propos plus large et linéairement construit, l’analyse lexicométrique est complétée par une lecture plus systématique des passages comportant les occurrences du terme, afin d’identifier les grandes thématiques qui y sont abordées17.
21Les discussions sur le Plan prises globalement, comportent des usages de technologie appréhendée comme phénomène plus que comme objet technique. Les parlementaires mentionnent bien sûr certaines technologies particulières, (biotechnologies, technologie nucléaire, technologies marines, etc.), à titre d’exemples illustrant leur propos. Toutefois,e débat ne porte pas spécifiquement sur ces domaines particuliers, mais davantage sur la dynamique de développement des technologies, les mutations technologiques, la révolution technologique, etc., appréhendés de manière très générale. Enfin, les usages du corpus comportent un emploi important de technologie comme filière d’enseignement, en lien notamment avec l’instauration, au cours de la période étudiée, des Instituts universitaires de technologie.
22La lexicométrie permet d’identifier les spécificités lexicales de chaque période, à partir des termes les plus sur-représentés dans la partie correspondante du corpus par rapport à l’ensemble (Fig. 2).
Fig. 2. Termes les plus sur-représentés statistiquement dans le cadre des discussions parlementaires constituant le corpus
|
1956 IIe Plan
|
1965 Ve Plan
|
1976 VIIe Plan
|
1982 Plan intérimaire
|
1983 IXe Plan
|
1989 Xe Plan
|
|
production ouvrier crédit modernisation outre-mer usine port textile reconstruction pâte construction canal marine fer
|
option expansion logement stabilité taux méditerranée région métropole urbain commun axe ville militaire équipement
|
inégalité vie emploi action inflation croissance prioritaire société crise qualité plein-emploi manuel redéploiement liberté
|
relancer entreprise état bilan stratégie partager reconquête solidarité cohérence social
|
technologie état mutation formation productif entreprise appareil cohérence modernisation
|
europe européen état projet unique social mixte protection stratégique territorial retraite partager langue ambition stratégie
|
Source : Analyse des spécificités réalisée avec logiciel Iramuteq sur comptes rendus des séances des débats parlementaires, traitement S. Leenhardt.
23Dans les années 1950, le Plan présente des objectifs économiques chiffrés (niveaux de production, de revenu, taux d’emploi, etc.) déclinés par secteurs, ce qui induit des discussions très programmatiques, centrées sur l’évaluation des besoins. Les parlementaires se positionnent surtout en rapport avec leurs attaches territoriales et les secteurs d’activité économique qui y sont présents. Les spécificités lexicales mises en évidence pour cette période montrent la prédominance des termes relatifs à l’outil de production (production, ouvrier, usine), aux différents secteurs (textile, pâte à papier, marine, fer…), au développement des infrastructures (port, canal…), aux objectifs poursuivis (reconstruction), et aux moyens d’intervention (crédit). En ce qui concerne technologie, le terme n’est encore pas employé dans cette partie du corpus. Ce sont les notions de progrès scientifique et technique qui sont alors en usage.
- 18 Parmi ces locuteurs, sont particulièrement présents : Diomède Catroux, diplomate de profession qui (...)
- 19 Wilgress, 1960.
24Les premières occurrences de technologie qui apparaissent, en 1964-1965, sont majoritairement le fait de quelques députés des rangs gaullistes qui semblent prédisposés, par leur bagage personnel souvent proche des activités scientifiques ou ouvert sur les enjeux internationaux, à associer technologie à des enjeux de rayonnement mondial18. On perçoit l’influence d’instances internationales qui portent l’attention sur le retard de l’Europe en matière technologique, telles que l’OECE (Organisation européenne de coopération économique) qui coordonne alors au niveau européen l’utilisation des fonds apportés par le Plan Marshall et publie en 1960 le rapport Cooperation in scientific and technical research19, dit « Rapport Wilgress », puis l’OCDE créée en 1961, qui instaure des instruments de comparaison du développement technologique des différents pays.
- 20 Jacques Chirac, Assemblée nationale, 3e séance du 3 juin 1975.
- 21 Émile Roger, Assemblée nationale, 3e séance du 23 juin 1976.
25Dans les années 1970 marquées par les chocs pétroliers, les principales thématiques associées à technologie sont d’autant plus inscrites dans une perspective souverainiste. À l’expansionnisme des années 1960 s’ajoute la préoccupation de l’indépendance nationale, de manière remarquablement partagée par l’ensemble de l’éventail des affiliations politiques. Technologie intervient ainsi unanimement comme élément-clé de réussite, que ce soit pour participer à la compétition sur les marchés mondiaux ou pour s’en affranchir. Les représentants de l’exécutif et les parlementaires de la majorité valorisent le bilan des initiatives prises et des acquis, intégrant la « haute technologie20 » comme marque de puissance de la France et de succès du gouvernement. Dans l’opposition, Jean-Pierre Chevènement, alors jeune député socialiste de 35 ans et leader du CERES (Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste) qui constitue l’un des principaux courants du parti, est le premier socialiste à employer technologie, qui devient ensuite un des termes clés de la planification des années 1980. Critiquant le bilan du gouvernement, il associe cette terminologie à celle de la crise (terme en outre surreprésenté dans cette partie du corpus), évoquant une situation de dépendance économique et technologique : « les technologies les plus modernes sont de plus en plus d’origine américaine ». Il en est de même dans les rangs communistes qui, tout en étant fortement critiques de la « domination de plus en plus marquée des grands groupes internationaux sur la stratégie industrielle de notre pays » à l’aide des « monopoles technologiques21 », et de ses conséquences négatives sur l’emploi, appellent à renforcer les financements alloués à la recherche scientifique publique nationale pour assurer un développement technologique national.
- 22 Jean-Pierre Chevènement dans À voix nue, émission diffusée le 24 mars 2020 sur France Culture : < h (...)
- 23 Arvonny, Augereau, « M. Chevènement veut lancer trois grands programmes : biotechnologies, microéle (...)
- 24 Danzin, Boublil, Lagarde (dir.), 1980.
26Les années 1980 sont qualifiées de « décennie dorée pour la recherche française22 » par Jean-Pierre Chevènement, qui a été nommé en 1981 ministre d’État à la tête du ministère dont l’intitulé intègre pour la première fois le terme technologie : ministère de la Recherche et de la Technologie. Le terme est également choisi pour l’intitulé de la « loi d’orientation et de programmation de la recherche et du développement technologique » du 15 juillet 1982, ainsi que de nombreux documents préparatoires des Plans de cette décennie. Enfin, le gouvernement annonce son intention de doter le Parlement d’un « organisme d’évaluation des choix technologiques23 », qui prend finalement, lors de sa création en 1983, le nom d’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST). Ainsi, technologie est un des termes les plus surreprésentés dans les discussions parlementaires analysées pour cette période. Pour autant, cette terminologie du gouvernement socialiste ne marque pas une dimension polarisée politiquement. Il s’agit d’un usage très partagé et déjà présent dans le VIIIe Plan qui avait été rédigé sous le gouvernement précédent, ainsi que dans ses travaux préparatoires, parmi lesquels la publication en 1980 du rapport Préparer l’avenir à long terme – La société française et la technologie24.
27Les préoccupations relatives au commerce extérieur et à la souveraineté s’inscrivent dans la continuité des périodes précédentes. Mais technologie est plus que précédemment mobilisé en lien avec la thématique de l’emploi et des inégalités, elle-même souvent associée à celle de la compétitivité. L’ouverture internationale de l’économie étant actée, la compétitivité est confirmée comme objectif majeur. Pour que cet objectif reste compatible avec l’ambition sociale d’une amélioration des conditions de vie, la valeur ajoutée est identifiée comme solution : elle permet de générer de la valeur économique avec des gisements naturels limités, et de se positionner sur les marchés mondiaux sans aligner le niveau des salaires à cette échelle. Or valeur ajoutée est un des termes les plus associés à technologie.
28Technologie occupe, dans l’ensemble du corpus, une position très ambivalente à la fois comme paramètre extérieur dont l’exercice de planification doit tenir compte, comme source de perturbations et de menaces, mais aussi comme solution pour concilier la compétitivité et la prospérité sociale, ou comme horizon souhaitable d’amélioration de la condition et des mentalités humaines. Ces représentations parfois contradictoires se conjuguent pour inscrire technologie dans une perspective unanimement promue. Cette terminologie apparaît ainsi comme un facteur important de consensus, y compris sur des thématiques par ailleurs clivantes comme les oppositions entre priorité accordée au secteur public vs. privé, aux investissements vs. salaires, à l’expansion vs. rigueur monétaire, etc.
- 25 Pierre Noé, Sénat, séance du 22 décembre 1981.
- 26 René Regnault, Sénat, séance du 22 décembre 1981.
- 27 Lionel Stoléru, Sénat, séance du 23 mai 1989.
- 28 Jean-Jacques Barthe, Assemblée nationale, 3e séance du 3 juin 1975.
29Cette dimension consensuelle s’accompagne de l’association de technologie avec le registre de l’injonction combinant la promesse de solutions technologiques, et la crainte du déclassement dans les rapports de forces. Ce registre est marqué par les verbes de devoir, de falloir, la notion d’urgence, de nécessité, le caractère « vital25 », ou le « poids décisif26 », l’évidence (« inutile de dire l’importance de la technologie27 »), ou la présentation d’une alternative sous un angle délibérément péjoratif (e.g. laisser la place aux sciences et aux techniques ou se transformer en colonie28).
30Une vision descendante de la dynamique de développement des technologies est ainsi majoritairement exprimée. Le constat le plus partagé est celui de la nécessaire concentration des investissements pour le développement de technologies coûteuses et non rentables à court terme, et qui ne peut donc être supporté que par l’État ou les plus grosses entreprises. Les termes d’introduction, transfert, diffusion, irrigation, sont le plus souvent mobilisés pour décrire la dynamique souhaitée, de ces superstructures centralisées vers le tissu industriel et social. Cette dynamique est décrite comme le résultat d’une démarche active et descendante, à sens unique, comme un transfert véhiculant ses propres impératifs et exigences. La formation est appréhendée comme levier essentiel pour assurer une bonne réception de ce transfert.
31Le registre des discours dans lesquels s’intègre technologie montre qu’il s’agit d’un élément qui s’impose. Que ce soit par la contrainte de la pression exercée par d’autres nations, par l’ambition de figurer au rang des grandes puissances, ou par l’évidence d’une dynamique d’évolution qui ne peut pas être envisagée autrement. Ce caractère impératif n’est au fond pas différent de celui qui accompagnait aussi, dans les années 1950, les mentions de ce qui était alors appelé progrès scientifique et technique. La spécificité du registre associé à technologie tient davantage au fort degré d’incertitude qui lui est associé. Il ne s’agit plus de suivre la voie d’un progrès dont les bénéfices économiques et sociaux sont perçus comme découlant mécaniquement du perfectionnement technique des outils utilisés, mais plutôt de prendre un pari, d’investir dans des domaines que l’on identifie comme étant d’avenir, dans l’optique de prendre une position avantageuse dans une course qui détermine les rapports de domination géostratégiques. De ce fait, le développement technologique revêt une dimension particulièrement consensuelle. Technologie est unanimement posé comme horizon incontournable par des locuteurs aux points de vue par ailleurs opposés, les uns pour promouvoir l’ambition d’une position dominante dans les rapports de force internationaux, les autres pour se prémunir vis-à-vis de la domination exercée par les autres nations.
- 29 Gaïti, 2014 ; Billows, Viallet-Thévenin, 2016.
32Par rapport au progrès scientifique et technique des années 1950, les évocations de technologie sont surtout caractérisées par les situations d’impasse ou de choix contradictoire dans lesquelles elles s’intègrent. L’ouverture de l’économie sur le marché mondial actée dans les années 1960 dans une perspective d’expansion et d’amélioration des conditions de vie, rencontre par la suite une concurrence qui s’intensifie et se complexifie avec l’émergence de nouveaux acteurs, et une répartition des positions dominantes plus difficilement prévisible29. Après la vision d’un relatif alignement entre progrès technique, expansion internationale et prospérité sociale, apparaissent les nœuds problématiques du développement technologique et de l’ouverture commerciale associés au chômage et à la désindustrialisation. Technologie est alors mobilisé, notamment en association avec valeur-ajoutée, comme élément clé d’un potentiel dépassement de ces contradictions. L’équation est ainsi posée : pour pouvoir assumer son modèle social, la France doit s’imposer à l’échelle internationale, et cela passe par la technologie. La rhétorique de la « sortie vers le haut » est mobilisée par les locuteurs de droite comme de gauche, et illustrée ici avec les propos de Lionel Stoléru, politicien de centre-droit anciennement ministre de Giscard d’Estaing, devenu secrétaire d’État chargé du Plan au sein du gouvernement Rocard lorsqu’il s’exprime en 1989 :
- 30 Lionel Stoléru, Assemblée nationale, 1e séance du 25 avril 1989.
La priorité pour l’emploi détermine largement le type de croissance, et nous amène à rechercher une sortie européenne vers le haut, avec une forte technologie, une forte valeur ajoutée, une monnaie forte, une forte protection sociale et une forte marge de progrès de niveau de vie, et à rejeter la course vers le bas, la course aux bas salaires30.
33Ces observations ouvrent l’hypothèse d’un usage de technologie comme voie de dépassement des contradictions inhérentes à l’orientation économique choisie, qui contribuerait à expliquer la très large adoption de cette terminologie. En effet, accorder une priorité au développement des technologies, reviendrait à déplacer la résolution des contradictions qui décrédibilisent le projet politique. Ce déplacement est observable dans l’espace, en transférant l’élaboration des solutions de la sphère politique à la sphère de la recherche et du développement, mais aussi dans le temps, en reportant vers l’avenir cette élaboration et la mise en œuvre de ces solutions, sans connaissance de leurs limites ou effets délétères, et donc en réduisant d’autant la possibilité de leur critique. Lorsqu’intervenir sur les causes des difficultés constatées reviendrait à remettre en question l’orientation choisie sur un plan politique, focaliser l’attention sur l’élaboration de solutions nouvelles sur un plan technologique constituerait ainsi un recours.
34On peut dès lors s’interroger sur l’effet produit par une telle focalisation sur les solutions d’avenir. Dans quelle mesure le recours à technologie contribue-t-il à masquer le champ et la diversité des évolutions possibles dès à présent, à décourager le traitement des causes des difficultés rencontrées, à ternir l’attrait d’options moins prometteuses mais plus durables ? La force consensuelle de technologie qui permet une « sortie vers le haut » conciliant puissance internationale, compétitivité économique, prospérité sociale, auxquelles on ajouterait aujourd’hui performance écologique, contribue-t-elle à démotiver L’invention du quotidien chère à Michel de Certeau31, exploration plus tortueuse mais d’autant plus riche d’expériences techniques et relationnelles à la portée de chacun ?