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Technique,Technologie
Terminologies et historiographies : des mots aux catégories

Danse avec les catégories :
anthropologie de la « technologie » et anthropologie des techniques

Dances with Categories: Anthropology of “Technology”
and anthropology of technics.
Ludovic Coupaye
p. 127-150

Résumés

Cet article propose de considérer le terme de « Technologie » comme une catégorie vernaculaire de la modernité, dont l’usage inscrit les phénomènes auxquels elle réfère dans un cadre utilitaire, rationnel et eurocentrique. À partir des travaux de l’anthropologie classique et récente, et en s’appuyant sur les bases jetées par la « Technologie Culturelle » francophone d’origine maussienne, l’article propose de revenir à la définition des actes techniques donnée par Marcel Mauss et se focalise sur la question de l’efficacité, source de débats. L’article avance que c’est en considérant, avec Mauss, l’efficacité selon les acteurs eux-mêmes, qu’il s’agisse d’ingénieurs informatiques ou de chamanes, qu’on peut obtenir un cadre méthodologique adéquat pour l’analyse empirique des phénomènes techniques (ou rituels ou esthétiques) et de leur profonde importance axiologique, sans pour autant sacrifier à leur diversité matérielle ou conceptuelle, ou à leur complexité temporelle ou spatiale.

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Notes de l’auteur

Je tiens à remercier pour leur invitation à contribuer à ce numéro Liliane Hilaire-Pérez et Marcos Camolezi. Ce dernier, ainsi que Timothée Deldicque, René Riesel et les rapporteurs anonymes ont relu et fait d’importantes suggestions. De nombreuses idées sont issues des discussions avec les étudiants du séminaire d’Anthropologie des techniques et de la technologie d’University College London. Je remercie aussi les habitants du village de Nyamikum pour leur patience et leur confiance lors de mes différents terrains.

Texte intégral

« Zoom, Teams… Quand la technologie nous rend trop humain »,
The Conversation, 14 mars 20211.

“Robots-plantes” : des scientifiques cherchent à combiner technologie et nature », L’express, 6 avril 20212.

La technologie, atout clé pour le développement des avocats », Le Monde du Droit, 23 avril 20193.

Introduction

  • 5 . Dans cet article, je mets des guillemets et une capitale au mot « Technologie », et Technology en (...)
  • 6 . Sigaut, 1985, p. 115-116.

1Les épigraphes présentées ci-dessus peuvent jouer le rôle de vignettes ethnographiques illustrant les usages courants du terme « Technologie5 ». Issu du terme anglais Technology, comme l’indiquait François Sigaut en 19856, ces usages se sont répandus aussi bien dans les médias que dans les documents officiels et les milieux universitaires – et jusque dans les sciences historiques et sociales. Sigaut remarquait déjà que l’usage de « Technologie » pour désigner un ensemble de techniques s’était développé en France au cours des années 1950 et 1960 sous l’influence de l’anglo-américain et que, tout privé qu’il était d’approbation de la part du Comité d’étude des termes techniques, cet usage n’était pas près de disparaître. Les quelques trente années écoulées depuis la publication de ce texte n’ont en rien démenti cette prédiction. Que ce soit dans le domaine de la génétique, de l’audio-visuel, des communications ou du numérique, la réalité des « nouvelles technologies » est, plus que jamais, acceptée par tous, qu’il s’agisse d’universitaires ou pas.

  • 7 . Heidegger, 1954 ; Foucault, 1988 ; Latour, 1992 ; il est à noter que Foucault lui-même, universel (...)

2Certes, l’hégémonie croissante de la langue anglaise est en partie responsable de cette ubiquité. Des disciplines telles que les Science and Technology Studies (STS) et les Material Culture Studies, qui occupent une position dominante dans les approches critiques des phénomènes associés aux techniques, aussi bien en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis, ont évidemment joué un rôle dans la généralisation de ce mésusage. Cependant, force est de constater que le terme de Technology, tout en étant largement utilisé, y compris de manière métaphorique, attire assez peu le regard critique de ceux qui y ont recours dans ces disciplines. Cette position se remarque notamment dans les traductions de textes originaux qui traitent précisément du sujet. Qu’il s’agisse de Die Frage nach der Technik de Martin Heidegger, d’Aramis ou l’amour des techniques de Bruno Latour ou des « techniques de soi » de Michel Foucault, Technology est devenu le terme « par défaut »7.

  • 8 . Sigaut, 1985.
  • 9 . Par exemple : Winner, 1977 ; Oldenziel, 1999, p. 19-50 ; Eglash, 2006 ; Matthewman, 2011 ; Mitcha (...)

3Il ne s’agira pas ici d’un énième plaidoyer en défense de la langue française, mais plutôt d’attirer l’attention sur l’omniprésente utilisation, notamment académique, d’un terme dont l’acception empirique s’est faite si extensive qu’il en est devenu extraordinairement flou – y compris dans la langue anglaise. Si l’inventaire des définitions du mot8 illustre bien la difficulté que posent les fait techniques aux sciences sociales, historiques et humaines, il est intéressant de noter que les articles et ouvrages anglophones qui traitent de Technology, que ce soit en philosophie, en sociologie ou en anthropologie, et qu’il s’agisse de chapitres introductifs, de textbooks ou de monographies, s’imposent tous de passer par l’exercice étymologique et/ou linguistique et s’accordent à considérer que le terme, aux contours imprécis, recouvre un vaste ensemble de phénomènes9.

  • 10 . Ortner, 1972 ; Strathern, 1996 ; Descola, 2005.

4Le caractère évasif, à force de se vouloir totalisant, de cette catégorie de « Technologie » est conceptuellement problématique, à l’instar de celles de « Culture », de « Société » ou de « Nature », que l’anthropologie s’est attachée à déconstruire10, du fait même que son usage greffe les phénomènes dont elle se saisit sur un cadre analytique déjà constitué qui oriente implicitement la réflexion de ceux qui l’emploient. Force est pourtant de constater son caractère profondément concret et opératoire, tant au niveau conceptuel que matériel, dans les sociétés modernes. Aussi je ne suggère pas tant ici de la déconstruire que de la décentrer anthropologiquement afin d’amorcer un autre cadre analytique qui permette de poursuivre l’œuvre technologique que Sigaut et tant d’autres appelaient de leurs vœux, tout en mettant au jour les dangers, entre autres épistémologiques, que présente l’usage de la catégorie de « Technologie » comme angle analytique. Comme j’espère le démontrer, cette tâche ne pose, en dernière analyse, aucune réelle difficulté, ne requérant, en fait, qu’un retour aux sources méthodologiques.

  • 11 . Voir Camolezi, ce numéro.
  • 12 . Sigaut, 2003.

5Aussi, dans un premier temps, je tenterai de déloger cette catégorie de « Technologie » (et sa variante substantivée « la Technique11 ») de son centre analytique afin de démontrer sa dimension profondément vernaculaire, ancrée dans la modernité industrielle. Je montrerai ensuite que ce projet peut trouver ses sources méthodologiques dans les travaux anthropologiques classiques et récents, notamment grâce à leur ancrage dans la tradition maussienne. Je tenterai alors de montrer comment « la formule » de Marcel Mauss12 fournit un cadre méthodologique adéquat pour analyser empiriquement l’ensemble des phénomènes techniques sans pour autant sacrifier leur diversité matérielle ou conceptuelle ni leur complexité temporelle ou spatiale.

La « Technologie » comme catégorie vernaculaire de la modernité euro-américaine

  • 13 . Voir Ogien, 1994, p. 191.
  • 14 . Quéré, 1994, p. 6.

6Envisager la « Technologie » comme une catégorie plutôt qu’un concept permet de faire ressortir son effet sur les analyses anthropologiques. Sans entrer dans les détails philosophiques ou cognitifs de leurs définitions respectives13, si les concepts sont souvent compris comme relevant de l’activité catégoriale, les catégories, quant à elles, sont plutôt envisagées comme douées d’un pouvoir de classification et de constitution et, par conséquent, d’une valeur opératoire. Le fait que le terme « Technologie » puisse occuper à la fois les positions de concept et de catégorie dans le langage courant est une répercussion directe, à mes yeux, des confusions sémantiques qui en troublent la définition. En faire avant tout une catégorie me permet de rappeler sa capacité à structurer « la construction intersubjective de l’objectivité, observable et descriptible, de la réalité14 », et de mettre ainsi en lumière son rôle opératoire. C’est donc la manière dont « la Technologie », comme catégorie, s’articule aux pratiques et aux conceptions de la réalité vécue et perçue qui m’invite à l’assigner comme telle.

  • 15 . Codrington, 1891 ; Firth, 1940 ; Keesing, 1984 ; Holbraad, 2007 ; Da Col et Graeber, 2011 ; Tomli (...)

7L’autre avantage analytique de cette assignation est de pouvoir considérer le terme « Technologie » dans une perspective avec laquelle l’anthropologue que je suis est plus à l’aise : celle de la prise en compte, dans le travail ethnographique, des rapports qui existent entre catégories vernaculaires et catégories analytiques (ou emic et etic). À cet égard, l’un des exemples les plus connus, aussi ancien que l’anthropologie elle-même, est sans doute celui du mana en Océanie et des questions qui portent sur son rôle en tant que verbe, substance, processus, énergie ou force. Ces questions démontrent la spécificité du mana en tant que catégorie vernaculaire au sein des sociétés océaniennes, sans équivalent direct avec les catégories analytiques des anthropologues15. En dépit de ces débats, tous s’accordent à reconnaître la dimension fondamentalement opératoire du mana dans les pratiques et les relations, que celles-ci « enrôlent » des êtres humains, des objets, des matières ou des méta-humains (esprits ou divinités).

  • 16 . Sahlins, 2017 ; Ginzburg, 2017 ; Strathern, 2017.
  • 17 . Hocart, 1970 [1952], p. 23, ma traduction.
  • 18 . Coupaye, 2013 ; 2018.

8C’est d’ailleurs la position adoptée par le regretté Marshall Sahlins, dont la réflexion détaille clairement la tension qui existe entre les deux pôles emic et etic16. Sa référence à la fameuse citation de Arthur M. Hocart illustre parfaitement ce qui est à ses yeux l’enjeu même de l’anthropologie : « comment pouvons-nous faire un quelconque progrès dans la compréhension des cultures, anciennes ou modernes, si nous persistons à séparer ce que les gens réunissent et à unir ce qu’ils séparent ?17 ». Si ce débat se concentre généralement plus sur le rôle des catégories dans les systèmes de classifications indigènes, je souhaite pour ma part me concentrer ici sur leurs dimensions épistémologiques et pratiques. Le fait que la catégorie de « Technologie » puisse prendre une extension empirique et conceptuelle dans certaines pratiques euro-américaines contemporaines et leurs interprétations ne fait aucun doute. L’anthropologue est alors tenu de la prendre au sérieux, à l’instar de toute autre catégorie vernaculaire. Cependant, comme dans le cas de « la Nature », plaquer cette catégorie sur des pratiques telles que par exemple la culture des ignames en Papouasie Nouvelle-Guinée18, les rituels d’initiation ou d’autres pratiques comme la sculpture ou la peinture, revient à leur imposer un cadre analytique issu de son contenu conceptuel occidental.

  • 19 . Frison, 1993 ; Marx, 2010 [1997] ; Odenziel, 1999 ; Mitcham et Schatzberg, 2009 ; Hui, 2016 ; Sch (...)
  • 20 . Marx, 2010 [1997], p. 564 ; voir aussi Winner, 1977.

9La spécificité vernaculaire du contenu conceptuel de la « Technologie » a déjà été suffisamment précisée par des sociologues, des philosophes et des historiens. Elle est associée à la modernité occidentale, capitaliste19. Comme le rappelle Leo Marx, la « Technologie » apparaît alors comme une entité discrète, un ensemble de moyens neutres, élaborés à des fins spécifiques et connues, inscrivant les phénomènes qu’elle recouvre dans un cadre utilitaire et rationnel. La « Technologie » va jusqu’à acquérir une forme d’autonomie qui la distingue des domaines scientifique et social, occupant alors la position d’un agent totalisant et universel du changement20. Même les positions les plus critiques, qui « la » rendent « responsable » des dégradations de l’environnement, des inégalités sociales et des dérives « technocratiques » ou, au contraire, « populistes » des démocraties contemporaines, ne font que renforcer son essentialisation.

  • 21 . Bijker et Pinch, 1987 ; Akrich, 1992 ; Latour, 1991 ; Law, 1991.

10Ces deux caractéristiques, autonomie et neutralité, ont fait l’objet de nombreuses critiques. Les études constructivistes des STS, comme celles de la Théorie de l’Acteur-Réseau (ANT), ont mis au jour l’indissociable participation des relations sociales et des représentations à la conception des objets et des infrastructures techniques21. Si ces recherches ont démontré de manière empirique l’enracinement de la « Technologie » dans les phénomènes sociaux et historiques ainsi que la non-neutralité des processus d’innovation sociotechnique, elles ont moins souvent relevé la dimension vernaculaire de la catégorie de « Technologie » et ses implications.

  • 22 . Chakrabarty, 2000.

11L’extension de l’usage de cette catégorie en dehors de l’anglais ne se limite évidemment pas au français. On en trouve les indices dans teknologi en Bahasi (Indonésie), tecnología en espagnol, ou tecnologia en portugais brésilien, de même que des transcriptions en japonais (tekunorojī ou tekunolojī sous sa forme romanisée, qui peut remplacer le classique gijustu) ou en arabe (تكنولوجيا). Cette extension linguistique qui accompagne celle, géographique, des milieux, systèmes et infrastructures industrielles et numériques auxquels le terme fait référence, pose d’un point de vue critique la question d’une double colonisation : celle du caractère industriel de ces techniques et de leurs effets, positifs comme négatifs, et celle de leur contenu conceptuel, et par là-même axiologique (en termes de rationalité, d’efficience et d’utilité), déjà interrogé par des auteurs tels que Heidegger, Mumford, Ellul ou Marcuse. Et pourtant, si comme le suggère Dipesh Chakrabarty22, le projet postcolonial se doit de provincialiser les épistémologies européennes, alors la « Technologie » comme catégorie ancrée dans la modernité serait censée être soumise à la même provincialisation.

  • 23 . Voir Camolezi, ce volume.
  • 24 . Ingold, 1999, p. viii.
  • 25 . Il va de soi qu’il faudra également prêter attention aux cas dans lesquels la catégorie de « Tech (...)

12En résumé, comme l’exige l’anthropologie, la « Technologie » doit être prise au sérieux en tant que catégorie vernaculaire. Il s’agit alors, non de lui trouver une nouvelle définition23, mais d’analyser ce qui est revendiqué lorsqu’elle est invoquée, comme le suggérait Tim Ingold24, et de l’effet que cette revendication peut avoir sur les phénomènes qu’elle vient recouvrir – tâche qui reste à accomplir. En parallèle, l’analyse de l’extension empirique de la catégorie « Technologie » – les activités, objets et milieux techniques – peut alors s’affranchir du poids conceptuel des notions de modernité, d’efficience et de rationalité et laisser apparaître les logiques locales, sans les soumettre systématiquement aux critères eurocentriques25.

  • 26 . Barthloleyns et al., 2011 ; Douny et Naji, 2009 ; Coupaye et Douny, 2010 ; Lemonnier, 2012.

13Dans l’anthropologie francophone, le programme de la Technologie Culturelle, mis en place par Robert Cresswell, Hélène Balfet et poursuivi par Pierre Lemonnier, Marie-Claude Mahias ou Philippe Geslin, dans la continuité d’André Leroi-Gourhan et d’André-Georges Haudricourt et en dialogue avec des historiens comme Bertrand Gille et François Sigaut, est l’un des rares, sinon le seul, qui ait été consacré à la documentation de ces dimensions empiriques sur des terrains aussi bien métropolitains que lointains. L’intitulé même du programme montrait que la Technologie Culturelle était aux phénomènes techniques ce que l’Anthropologie Culturelle était aux phénomènes humains. S’appuyant sur la définition disciplinaire du terme, la technologie y est ainsi une branche des sciences humaines comme la sociologie ou la philologie. La dimension oxymorique de ce projet n’était sans doute pas fortuite, pas plus que celle du projet anglophone des Material Culture Studies, tous les deux s’appuyant sur la référence marxiste au matérialisme historique. La richesse documentaire des ethnographies et celle, théorique, des débats présentés dans Techniques & Culture, la revue du programme, illustre le tournant pragmatique proposé par l’observation, non plus seulement des produits finis, mais des processus de fabrication et des modalités d’action26.

14Si cette anthropologie des techniques s’est poursuivie et renouvelée en s’enrichissant de nouveaux thèmes et terrains, allant de l’art contemporain au numérique, en passant par le biomimétisme ou les pratiques de « résistances », son inflexion empirique contemporaine lui fournit également les outils analytiques pour décentrer cette catégorie de « Technologie ». C’est d’ailleurs son ancrage dans la tradition de Mauss qui rend possible ce décentrement. Cependant, c’est peut-être au cœur de cette tradition que l’on retrouve une ambiguïté analytique que pose la question des techniques.

L’ambiguïté de la « formule de Mauss » : Efficacité du point de vue analytique
ou du point de vue vernaculaire ?

  • 27 . Schlanger, 2012.
  • 28 . Mauss, 1950 [1934], p. 371-372.
  • 29 . Sigaut, 2003.

15La question des techniques traverse quasiment l’ensemble de la pensée maussienne, inscrivant fermement la technologie parmi les sciences humaines, historiques et sociales27. C’est notamment sur la définition que Mauss a donnée des actes techniques comme efficaces et traditionnels28, que Sigaut qualifie à juste de titre de « formule29 », que repose la tradition anthropologique francophone. Étant donné que le terme de « tradition », loin d’être essentialiste, est utilisé chez Mauss pour indiquer que toute technique est apprise et transmise dans le temps et l’espace, c’est indéniablement la question du terme « d’efficacité » qui demande un effort de clarification, compte tenu de son caractère potentiellement téléologique.

16En effet, l’autonomisation de « la Technique » ou de la « Technologie » comme catégories reposant sur une préconception fondamentalement rationaliste et objective des phénomènes qu’elles recouvrent, peut inviter l’analyse empirique à se concentrer principalement sur un rapport linéaire entre, d’une part, des réseaux de causalités concrètes (matérielles) et universelles et, d’autre part, les résultats obtenus. Ce faisant, ce rapport s’ancre dans une conception objectiviste, fonctionnaliste et téléologique de l’efficacité des actions (et par extension des objets et des systèmes techniques). En d’autres termes, l’idée même d’actes « techniques efficaces » peut convoquer la présence de déterminismes auxquels les relations entre les humains et le monde matériel ne peuvent échapper, véritable épouvantail analytique pour les sciences sociales et historiques, et surtout en anthropologie, comme l’illustrent les deux débats suivants.

  • 30 . Lemonnier, 1996 ; Latour, 1996.

17Le premier débat émerge d’un échange qui, tout amical qu’il ait été, opposa Pierre Lemonnier et Bruno Latour dans les pages de la revue Ethnologie française30. Lemonnier y critique les approches « ultra-relativistes » des techniques en insistant sur la notion d’efficacité technique et montre comment, dans les sociétés les plus éloignées des modes de pensée euro-américains, l’acte technique ne peut jamais être totalement arbitraire puisqu’il reste soumis aux lois physiques. Latour, quant à lui, lui répond en éludant la question de l’efficacité, qui lui paraît secondaire par rapport à celle de la documentation des processus sociotechniques de délégation (donc d’innovation et de conception) de valeurs morales aux objets techniques.

  • 31 . Geslin, 2003.
  • 32 . Guille-Escuret, 2003.

18Cet échange suscite une réponse des technologues francophones dans un numéro spécial de 2003 de Techniques & Culture consacré à cette tension entre d’un côté un socle technique (empirique, concret et universel) de l’efficacité pour Lemonnier, et de l’autre côté un socle social pour Latour et les plus relativistes des critiques de l’ethnocentrisme et de l’objectivité scientifique31. L’introduction écrite par le regretté George Guille-Escuret32 en déploie bien la complexité, montrant le clivage entre une recherche des sources objectives et empiriques des conceptions de l’efficacité, issue des fondements marxistes de la Technologie Culturelle, et une sociologie critique des innovations techniques, dans laquelle l’efficacité appartient davantage au registre herméneutique.

  • 33 . Sigaut, 2003, § 28.
  • 34 . Sigaut, 2003, § 13.
  • 35 . Sigaut, 2003, § 28.
  • 36 . Sigaut, 2003, § 28.

19Prenant part à ce débat, Sigaut se concentre sur la définition de Mauss afin de montrer que la formule Action + Tradition + Efficacité « a une valeur analytique, et que cette valeur est transculturelle parce que toutes les sociétés humaines s’en servent elles-mêmes33 ». Pour le démontrer, Sigaut soumet la formule a une sorte de crash test : « Si les techniques sont des actions traditionnelles efficaces, que seraient des actions non efficaces ou non traditionnelles ?34 ». En annulant « séparément chacun des trois membres de la formule, cette annulation étant réelle ou fictive », on pourrait alors « préciser le mieux possible les différents registres d’activités qui peuvent être concernés35 ». Laissant toutefois la porte ouverte à d’autres registres, Sigaut en suggère quatre principaux : le faire (l’action proprement dite, qu’elle soit couronnée de succès ou non), l’apprentissage, le jeu (y compris la simulation) et le spectacle. Il est important de noter ici que la « magie » y occupe une place intéressante, car l’auteur signale fort justement que rien ne prouve que les actions qualifiées par l’anthropologue comme telles soient toujours et partout assimilées à des effets « magiques36 ». En d’autres termes, Sigaut pointe du doigt, non seulement que la « magie » est loin d’être une catégorie vernaculaire, mais qu’en tant que catégorie analytique, elle pose en elle-même de véritables problèmes heuristiques.

  • 37 . Mauss, 1950 [1934], p. 372.

20Si la démonstration de Sigaut est d’une rigueur irréprochable, elle s’appuie cependant sur cette conception universelle de l’efficacité, formant le soubassement marxiste de la Technologie Culturelle, l’opposant aux approches plus herméneutiques qui, au moment de la rédaction de son article, prenaient une place de plus en plus importante en anthropologie. Adoptant une position analytique, il semble en effet rechercher les fondements empiriques universaux qui sous-tendent rationnellement les pratiques culturelles, dont la source se trouverait dans les effets « mécaniques, physiques ou physico-chimiques37 » ressentis.

  • 38 . Warnier, 2009.
  • 39 . Julien et Rosselin, 2003, § 35.

21Le second débat, autour de la tension entre efficacité objective et efficacité interprétée, se retrouve dans la critique que Jean-Pierre Warnier et son groupe de recherche Matière à Penser (MàP), également d’inspiration maussienne, font à la Technologie Culturelle et à sa quête du type d’efficacité et de son point d’ancrage. Selon Warnier, il est préférable de se focaliser sur la cible de l’efficacité en s’appuyant sur une distinction analytique entre, d’un côté, l’efficacité sur la matière, et, de l’autre, celle sur le sujet38. Pour le groupe MàP, pas de doute : « Le geste technique ne peut donc pas être dissocié du sujet, de son histoire, de ses désirs, de sa vie sociale. Le geste technique efficace, en même temps qu’il est efficace sur la matière, est efficace sur le sujet39 ». Il faut ainsi rechercher l’efficacité des actes techniques dans les effets que les relations affectivo-sensori-motrices avec la matière ont sur leurs acteurs, comme processus de subjectivisation. On notera que pour la Technologie Culturelle comme pour le MàP, le rôle de la relation à la matière reste central, et c’est peut-être elle qui donne à l’efficacité son caractère objectif.

  • 40 . Mauss, 1950 [1902-1903], p. 11-12 ; 1950 [1934], p. 371-372 ; 2002 [1947].

22Ma propre suggestion est moins attachée à ces universaux, bien que loin d’être aussi relativiste que les courants postmodernes que Sigaut critique. Sans invalider sa position, celle de Lemonnier ou celle de Warnier, elle s’oriente vers une approche de l’efficacité que j’espère complémentaire à la leur, sur laquelle Mauss lui-même est ambigu, et que l’on retrouve à plusieurs époques de ses écrits, qu’il s’agisse des techniques stricto sensu, des rites ou de l’esthétique40.

  • 41 . Mauss, 1968 [1909], p. 405, c’est moi qui souligne.
  • 42 . Ahern, 1979.

23En effet, c’est l’application commune de la formule maussienne aux rites (religieux ou « magiques »), à l’esthétique et aux actions sur la matière à proprement parler, qui m’incite à retourner à la manière dont Mauss, dans sa tentative de définition des rites, insiste sur la nécessité de considérer « non pas l’efficacité en elle-même, mais la manière dont cette efficacité est conçue41 » – et donc perçue. Cette remarque, centrale, permet alors de distinguer analytiquement l’efficacité des techniques du corps de celle des rites, dans la mesure où, dans le cas de ces derniers, cette efficacité présente un caractère double. Elle peut être (1) sui generis, c’est-à-dire que c’est la performance elle-même qui est conçue comme efficace, et non son résultat, et ce de manière illocutoire42, et/ou (2) elle doit prendre en compte le fait qu’elle mobilise toujours des causes qui échappent à l’observation directe (des méta-humains – ou des processus vitaux, d’ailleurs).

  • 43 . Tambiah, 1990.

24Cette dimension pragmatique des actes rituels, « magiques » ou religieux, associés ou non aux actes techniques stricto sensu, est donc centrale pour replacer la notion d’efficacité dans son cadre anthropologique. Comme catégories d’acte, problématiques pour l’anthropologie, comme le détaille Stanley J. Tambiah43, les rites invitent nécessairement à se positionner vis-à-vis de l’ethnocentrisme euro-américain et de sa rationalité fonctionnaliste et utilitariste.

  • 44 . Mauss, 1950 [1936], p. 371.

25Du même coup, sans pour autant rejeter les fondements pratiques et empiriques chers à la Technologie Culturelle, incontestablement ancrés dans les actions sur la matière, sur lesquels les sociétés peuvent élaborer une conception de l’efficacité susceptible de s’étendre à des domaines que les anthropologues qualifient de « symboliques », il devient possible d’étudier, en parallèle, les conceptions vernaculaires de l’efficacité, afin de mettre au jour la logique et les acteurs pour lesquels « acte technique, acte physique, acte magico-religieux sont confondus44 ».

26D’un point de vue anthropologique, ma propre focale se trouve donc à mi-chemin entre celle de la Technologie Culturelle et celle de MàP, portant sur les modalités vernaculaires des actions, quelles qu’en soient les cibles.

De l’adjectif « technique » à l’efficacité comme modalité d’actualisation
des valeurs

  • 45 . Coupaye, 2013, p. 135-137.
  • 46 . Coupaye, 2013, p. 168-172.

27Les cultivateurs de Grandes Ignames waapi du village de Nyamikum en Papouasie-Nouvelle-Guinée visitent quotidiennement leurs jardins pour prendre soin des tiges volubiles qui poussent un peu chaque jour. En même temps qu’ils les déroulent et les réenroulent sur leurs tuteurs, déplacés pour en suivre l’allongement, ils en encouragent la croissance en fredonnant sur la tige même, un manëgup, court chant à la structure prescrite45. Les gestes des jardiniers doivent être délicats en raison de la fragilité des tiges mais aussi par respect pour la plante elle-même. En outre, le contact manuel transmet à la plante son Jëwaai, capacité corporelle (donc matérielle) qui, résidant dans le sang, la sueur et l’odeur, peut affecter nombre d’activités techniques, telles que la sculpture d’images rituelles ou un match de football46. Cette séquence de gestes de déroulement-déplacement du tuteur-enroulement pourrait être analysée seule, mais ce faisant, en la dépouillant du chant murmuré (voire seulement pensé) qui l’accompagne, on sépare (analytiquement) ce que les gens unissent (vernaculairement) dans l’action, comme nous en a averti Hocart.

28Le terme d’action recouvre ainsi non seulement des mouvements ou des procédés, mais aussi des performances et des pratiques, qu’il s’agisse de praxis ou de poiesis. Dans tous les cas, ces actions, qu’elles soient verbales ou mentales, sont vécues comme ayant la capacité d’avoir une incidence réelle sur la transformation recherchée. Elles doivent donc faire l’objet de la même documentation ethnographique, qu’il s’agisse de danser, de jouer, de prier, de peindre, de planter une igname, de coder un algorithme ou d’invoquer des esprits des eaux, et ce, en suspendant toute préconception et pré-catégorisation, de ce que la catégorie d’action technique (voire de « matière ») est censée recouvrir. Ces actes sont accomplis dans le but (explicite ou pas, achevé ou non), de faire des choses et/ou de créer des effets prescrits – en d’autres termes, d’effectuer des transformations, que ces dernières soient perceptibles ou imperceptibles.

  • 47 . C’est l’importance donnée aux causes au lieu des raisons que Ludwig Wittgenstein reproche à Sir J (...)

29D’ailleurs, cette efficacité emic de l’action, même lorsqu’elle est sui generis, assoit également sa légitimité sur deux aspects que l’on peut considérer comme externes aux aspects matériels : d’abord, elle est de facto « traditionnelle », c’est-à-dire transmise et apprise, donc partagée entre les individus et les générations (« c’est ainsi que le faisaient mes ancêtres »). Ensuite, c’est ce même caractère partagé qui, combiné avec l’efficacité implicite, lui donne également celui d’être approprié – ce qui n’empêche ni l’innovation ni l’improvisation. L’efficacité « traditionnelle » peut alors constituer une raison d’être en soi, raison qui diffère fondamentalement des causalités que recherchent des approches plus scientistes47. Cette légitimité de l’action repose donc autant sur ces raisons que sur des déterminants externes à l’action, les consolidant comme pratiques instituées. C’est ainsi la prise en compte de ces raisons, aussi importantes dans l’acte que ce que les aspects matériaux requièrent, qui donnent à l’anthropologue un accès unique aux conceptions vernaculaires de l’action.

  • 48 . Balfet, 1975, p. 52 ; Cresswell, 1996, p. 43.

30Cela ne signifie pas pour autant que ces déterminants matériels ou techniques, que Balfet et Cresswell ont identifié comme relevant de logiques internes48, doivent être mis au second plan, comme les approches les plus constructivistes le font. C’est au contraire l’articulation organique entre ces déterminants et les pratiques instituées qui semble cruciale pour parvenir à documenter les logiques vernaculaires. La fragilité d’une tige d’igname, qui conditionne la délicatesse des gestes, est en effet une propriété universelle puisqu’elle demeure la même au Cameroun, aux Antilles ou au Vanuatu (où les ignames sont également cultivées). En revanche, pour l’anthropologue, c’est l’opération dans son ensemble, que celle-ci inclue que l’on fredonne, que l’on prie ou qu’on évalue l’exposition à l’ensoleillement à l’aide d’un instrument électronique de mesure, qui donne l’occasion d’entrevoir les spécificités ethnographiques des logiques locales.

  • 49 . Coupaye et Pitrou, 2018.
  • 50 . Coupaye, 2018.
  • 51 . Pitrou, 2020, p. 13.

31En effet, si la séquence de gestes et leur performance révèlent la fragilité de la tige, sa volubilité et son rapport aux phénomènes identifiés comme relevant de la photosynthèse, son association avec le chant manëgup et le rôle de la substance Jëwaai, permettent aussi d’entrevoir les conceptions locales des processus vitaux, du vivant49, des substances corporelles impliquées, des méta-humains mobilisés, de la parole, du souffle ou des mots prononcés qui, combinés aux gestes et aux objets, sont conçues comme co-agents du développement de la plante, dont la croissance, que l’on peut constater empiriquement, est bien un effet produit50. C’est donc par la prise en compte de ces modalités d’action, dans la mesure où elles mobilisent des relations ontologiquement hétérogènes, qu’il est possible de révéler anthropologiquement la manière dont les humains cherchent à obtenir des effets et des transformations. Cette position est particulièrement importante lorsque les actions sont censées agir sur les causes de processus vitaux de croissance qui, chez les êtres vivants, « sont soustraites au regard, parce qu’elles ont celées dans le cœur de la matière organique, ou disséminées dans de complexes réseaux écologiques et dans le temps long de l’évolution », comme le souligne Perig Pitrou51.

32L’activité technique ainsi conçue permet de révéler l’efficacité vernaculaire, ce qui ne peut être obtenu analytiquement qu’en évitant de la cantonner à un cadre qui sépare l’action et ses effets strictement matériels des pratiques et des logiques qui la sous-tendent. C’est donc en conservant l’emploi analytique de l’adjectif « technique » que l’on peut qualifier les modalités vernaculaires de l’action.

Conclusion : Anthropologie
de la Technologie, anthropologie
des techniques

33Je souhaite enfin esquisser trois des conséquences analytiques importantes de cet usage de l’adjectif « technique ». En premier lieu, comme le remarque Latour,

  • 52 . Latour, 2014, p. 508, ma traduction.

“Technique” est un adjectif qui permet d’évoquer ce que j’hésite à appeler la matérialité, qu’il s’agisse des chants ou du bois, du bruit ou de l’acier, des récits ou des clôtures. De fait, tout ce que les actions “techniques” mobilisent dans leur déroulement spécifique devient, par conséquent, “matériel”52.

  • 53 . Latour, 2007, p. 201-203.

34En d’autres termes, en tant que qualificatif, l’adjectif « technique53 » permet d’échapper à l’essentialisation que l’utilisation de la catégorie de « Technologie » / Technology impose aux phénomènes concernés, en se rapportant aux modalités d’action sans imposer une préconception sur ce que l’activité mobilise (objets, ancêtres, mana) ni sur ce qu’elle est censée transformer (matière, temps, espace, esprits, le sujet, de jeunes hommes en initiés).

35Par ailleurs, cet adjectif permet de mettre en lumière la dimension fondamentalement axiologique et notamment morale des modalités d’action. Celles-ci tirent leur caractère d’acte approprié, en accord avec un ensemble de valeurs dont certaines peuvent être implicites, des aspects « traditionnels » (transmis, partagés, validés, pouvant devenir des institutions, comme dans les opérations ritualisées) et « efficaces » (qui présupposent une adéquation avec la transformation voulue).

  • 54 . Godelier, 2015 ; voir aussi Coupaye, 2012.
  • 55 . Hui, 2017, p. 4, ma traduction.
  • 56 . Haudricourt, 1987 [1962], p. 227-285 ; voir aussi Descola, 2005, p. 154-156 et p. 448.

36Enfin, c’est parce que cette dimension axiologique est striée d’aspects matériels concrets (qu’il s’agisse du corps, des matériaux, des substances ou des objets et/ou des machines), sur lesquels la Technologie Culturelle se focalise, que les « réalités mentales » partagées, comme les défini Maurice Godelier – telles que des cosmologies spécifiques – s’enchevêtrent dans la matière et acquièrent, grâce à l’activité, à leur tour, une concrétude54. C’est d’ailleurs cette capacité d’actualisation des « réalités mentales » qui permet à Yuk Hui de forger son concept de « cosmotechnique », signifiant « l’unification entre l’ordre cosmique et l’ordre moral à travers les activités techniques ». Hui va jusqu’à préciser que « [L]es activités humaines, toujours accompagnées d’objets techniques, tels que les outils, sont, en ce sens, toujours cosmotechniques55 ». Chaque modalité d’action, dans ses moindres détails, impliquant les outils et instruments, et dans son traitement de la matière même, relèvent ainsi d’une sorte d’esthétique morale. De là, suivant la proposition fertile d’André-Georges Haudricourt, il devient clair que le traitement technique des plantes ou des animaux résonne avec le traitement d’autrui56. De Godelier à Hui, en passant par Haudricourt et Philippe Descola, il devient possible de suggérer une approche analytique des phénomènes techniques pour révéler ethnographiquement leur effet moral et, au-delà, politique.

37La base analytique que je viens de présenter pourrait fournir à l’anthropologie les outils pour comprendre les phénomènes techniques – qu’il s’agisse de pratiques artistiques, rituelles ou politiques – que ces derniers s’inscrivent ou non dans la « Technologie », entendue ici comme catégorie vernaculaire de la modernité euro-américaine.

  • 57 . Winner, 1977, p. 10-11.
  • 58 . Voir Coupaye, sous presse, 2021. Outres les activités, on sait, depuis Gilbert Simondon et André (...)

38Pour cela, je prendrai comme point de départ les trois ensembles de phénomènes, en interactions les uns avec les autres, que la catégorie de « Technologie » recouvre selon Langdon Winner57 : (1) des processus et des activités qui incluent des savoirs et des savoir-faire formalisés ou non sous forme de sciences ; (2) des objets tels que des outils, des instruments, des machines, des programmes informatiques et des algorithmes et (3) des organisations sociales, des réseaux composés de multitudes de chaînes verticales (temporelles) et longitudinales (spatiales) d’assemblages d’objets et d’activités, pouvant parfois être qualifiés d’« infrastructures » et/ou de « systèmes techniques ». En appliquant l’adjectif « technique » aux activités, objets et organisations ou systèmes, on devrait pouvoir prendre en compte la manière dont ces trois niveaux et les modalités de leurs relations actualisent des valeurs morales spécifiques à un contexte ethnographique particulier58.

39Ainsi, l’approche anthropologique des techniques peut contenir deux projets distincts et pourtant concomitants. Le premier projet concerne la documentation et l’analyse des activités techniques, des objets techniques et des systèmes (socio)techniques, et de leurs relations et imbrications, projet dans lequel l’adjectif « technique » qualifie leur dimension pratique et axiologique. Le second projet concerne l’étude de la « Technologie » / « la Technique » comme catégorie spécifique, portant sur la manière dont les sociétés modernes conçoivent la « Technologie » ainsi que sur son rôle opératoire dans les représentations et les pratiques qui sont associées à cette catégorie, à l’instar de ce qui a déjà été proposé pour, notamment, la « Nature ». Faute de cette attitude réflexive, tout analyse qui aurait recours à la catégorie de « Technologie » ne pourrait faire autrement que de proposer un contenu proprement impérialiste.

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Sources et bibliographie

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Notes

1 . <https://theconversation.com/zoom-teams-quand-la-technologie-nous-rend-trop-humain-156983 >. Consulté le 20 août 2021.

2 . <https://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/robots-plantes-des-scientifiques-cherchent-a-combiner- technologie-et-nature_2148280.html/ >. Consulté le 20 août 2021.

3 . <https://www.lemondedudroit.fr/publications/248-etudes-et-documents/63805-technologie-atout-
cle-pour-developpement-avocats.html
>. Consulté le 20 août 2021.

5 . Dans cet article, je mets des guillemets et une capitale au mot « Technologie », et Technology en italique, lorsque je traite de leur usage courant. Employé sans guillemets, Technologie se rapporte à l’étude des techniques.

6 . Sigaut, 1985, p. 115-116.

7 . Heidegger, 1954 ; Foucault, 1988 ; Latour, 1992 ; il est à noter que Foucault lui-même, universellement reconnu pour être féru d’épistémologie, utilise technology, pour traduire ses propres « techniques de soi ».

8 . Sigaut, 1985.

9 . Par exemple : Winner, 1977 ; Oldenziel, 1999, p. 19-50 ; Eglash, 2006 ; Matthewman, 2011 ; Mitcham, 1992, p. 137-266 ; Sigaut, 2002 [1994].

10 . Ortner, 1972 ; Strathern, 1996 ; Descola, 2005.

11 . Voir Camolezi, ce numéro.

12 . Sigaut, 2003.

13 . Voir Ogien, 1994, p. 191.

14 . Quéré, 1994, p. 6.

15 . Codrington, 1891 ; Firth, 1940 ; Keesing, 1984 ; Holbraad, 2007 ; Da Col et Graeber, 2011 ; Tomlinson et Tengan, 2016.

16 . Sahlins, 2017 ; Ginzburg, 2017 ; Strathern, 2017.

17 . Hocart, 1970 [1952], p. 23, ma traduction.

18 . Coupaye, 2013 ; 2018.

19 . Frison, 1993 ; Marx, 2010 [1997] ; Odenziel, 1999 ; Mitcham et Schatzberg, 2009 ; Hui, 2016 ; Schatzberg, 2018 ; Adas, 1989 ; Benjamin, 2019 ; Paulson, sous presse.

20 . Marx, 2010 [1997], p. 564 ; voir aussi Winner, 1977.

21 . Bijker et Pinch, 1987 ; Akrich, 1992 ; Latour, 1991 ; Law, 1991.

22 . Chakrabarty, 2000.

23 . Voir Camolezi, ce volume.

24 . Ingold, 1999, p. viii.

25 . Il va de soi qu’il faudra également prêter attention aux cas dans lesquels la catégorie de « Technologie » est utilisée, surtout dans des contextes « non-Modernes », pour reprendre l’expression de Bruno Latour, 1991.

26 . Barthloleyns et al., 2011 ; Douny et Naji, 2009 ; Coupaye et Douny, 2010 ; Lemonnier, 2012.

27 . Schlanger, 2012.

28 . Mauss, 1950 [1934], p. 371-372.

29 . Sigaut, 2003.

30 . Lemonnier, 1996 ; Latour, 1996.

31 . Geslin, 2003.

32 . Guille-Escuret, 2003.

33 . Sigaut, 2003, § 28.

34 . Sigaut, 2003, § 13.

35 . Sigaut, 2003, § 28.

36 . Sigaut, 2003, § 28.

37 . Mauss, 1950 [1934], p. 372.

38 . Warnier, 2009.

39 . Julien et Rosselin, 2003, § 35.

40 . Mauss, 1950 [1902-1903], p. 11-12 ; 1950 [1934], p. 371-372 ; 2002 [1947].

41 . Mauss, 1968 [1909], p. 405, c’est moi qui souligne.

42 . Ahern, 1979.

43 . Tambiah, 1990.

44 . Mauss, 1950 [1936], p. 371.

45 . Coupaye, 2013, p. 135-137.

46 . Coupaye, 2013, p. 168-172.

47 . C’est l’importance donnée aux causes au lieu des raisons que Ludwig Wittgenstein reproche à Sir James G. Frazer dans ses remarques faites au Rameaux d’Or. Philippe de Lara, 2005 ; Wittgenstein, 1982 [1969].

48 . Balfet, 1975, p. 52 ; Cresswell, 1996, p. 43.

49 . Coupaye et Pitrou, 2018.

50 . Coupaye, 2018.

51 . Pitrou, 2020, p. 13.

52 . Latour, 2014, p. 508, ma traduction.

53 . Latour, 2007, p. 201-203.

54 . Godelier, 2015 ; voir aussi Coupaye, 2012.

55 . Hui, 2017, p. 4, ma traduction.

56 . Haudricourt, 1987 [1962], p. 227-285 ; voir aussi Descola, 2005, p. 154-156 et p. 448.

57 . Winner, 1977, p. 10-11.

58 . Voir Coupaye, sous presse, 2021. Outres les activités, on sait, depuis Gilbert Simondon et André Leroi-Gourhan, que les objets techniques s’inscrivent dans des lignages ; de même que, depuis Bertrand Gille, Lewis Mumford et Thomas Hughes, les réseaux techniques sont aussi le produit d’une histoire sociale et politique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ludovic Coupaye, « Danse avec les catégories :
anthropologie de la « technologie » et anthropologie des techniques »
, Artefact, 15 | -0001, 127-150.

Référence électronique

Ludovic Coupaye, « Danse avec les catégories :
anthropologie de la « technologie » et anthropologie des techniques »
, Artefact [En ligne], 15 | 2021, mis en ligne le 22 février 2022, consulté le 17 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/11426 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.11426

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Auteur

Ludovic Coupaye

Ludovic Coupaye enseigne l’anthropologie des techniques à University College London (Londres au Royaume-Uni), et a enseigné l’histoire et l’anthropologie des Arts d’Océanie à l’École du Louvre. Il a fait son terrain en Papouasie-Nouvelle-Guinée sur l’horticulture, les rituels, l’esthétique et les techniques. Il étudie les rapports entre arts, sociétés et environnement du point de vue des activités techniques en entrecroisant les traditions francophones et anglophones.

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