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Technique,Technologie
Écrire la technique et la technologie : acteurs et auteurs

Technique et économie chez Marcel Mauss

Des Atlantes qui se font face ou les serpents entremêlés d’un caducée ?
Technique and Economy in the Work of Marcel Mauss
Atlanteans face to face or the interwined Snakes of a Caduceus?
François Vatin

Résumés

Cet article se penche sur relations entre les concepts de technique et d’économie en prenant appui sur l’œuvre de Marcel Mauss. La première partie souligne le primat du concept de technique sur celui d’économie pour Mauss. La seconde relativise cette idée en distinguant l’économie politique de l’économie industrielle, notion qui est valorisée par Mauss. La troisième partie montre, en s’appuyant sur une conception large de la notion d’économie, que le concept de technique inclut un principe d’économie. La quatrième partie enfin montre que, de même, Max Weber ne parvient pas à distinguer rationalité économique et rationalité technique. L’article conclut en faveur d’une conception qui n’oppose pas technique et économie comme deux piliers de la modernité qui se feraient face, mais les pense comme étroitement entrelacés, à la manière des serpents d’un caducée.

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Texte intégral

  • 1 Tous deux reproduits dans Mauss, 1950d.
  • 2 Mauss, 1950b, p. 272.
  • 3 Mauss, 1974a, p. 613.

1Les deux textes les plus connus de Marcel Mauss sont indiscutablement « L’Essai sur le don » de 1924 et « Les techniques du corps » de 19341. À dix ans d’intervalle, ils mettent en pendant, tels des Atlantes, les deux piliers de la société moderne : l’économie et la technique. Ils se présentent pourtant, l’un comme l’autre, apparemment tournés vers le passé. Cette recherche des origines est caractéristique de la pensée de Marcel Mauss. Elle trouve sa source dans les enseignements de son oncle Émile Durkheim, comme aussi de son professeur bordelais, rival du précédent, Alfred Espinas. Il en est parfois résulté une image déformée de sa pensée, réduite à une critique de la modernité technique et économique, qui aurait, selon sa formule de l’« Essai sur le don », réduit l’homme au rang de « machine, compliquée d’une machine à calculer2 ». C’est là une vision erronée de Marcel Mauss, tant sur le plan épistémologique que sur le plan politique. Si, comme Durkheim, il est à la recherche des « formes primitives » du social, c’est pour penser la modernité, dans laquelle il est engagé, plus encore que son oncle. C’est un « progressiste » et un rationaliste convaincu qui inscrit son œuvre dans l’espérance d’un devenir humain, celui de la « civilisation » et c’est bien en ce sens que la technique est pour lui essentielle : « L’histoire des industries humaines est proprement l’histoire de la civilisation et inversement3 ».

2L’approche maussienne de la technique éclaire donc tout particulièrement le rapport positif qu’il entretient avec son temps. La technique est pour lui, primant sur l’économique, la dimension majeure de la civilisation. Les deux Atlantes ne sont donc pas en pleine symétrie. Après avoir abordé ce point, je vais montrer que l’on peut toutefois reconsidérer la question, en suivant Marcel Mauss, par une approche élargie du principe d’économicité. Je critiquerai sur cette base l’interprétation anti-économique donnée par François Sigaut de la notion de technique chez Mauss. Un dernier détour par Max Weber me permettra de défendre la thèse selon laquelle économie et technique ne doivent pas être considérées comme des Atlantes qui se feraient face, mais comme les deux serpents entremêlés d’un caducée.

Le primat du technique

  • 4 Vatin, 2004 ; Schlanger, 2006, 2012.
  • 5 Professeur de philosophie à Bordeaux, Alfred Espinas est notamment auteur de Les origines de la tec (...)

3La thématique de la technique est un fil rouge qui traverse toute l’œuvre de Marcel Mauss4. Son intérêt pour ce thème prend sa source dans l’enseignement qu’il a reçu d’Alfred Espinas (1844-1922) à Bordeaux en 18915. Dès la quatrième livraison de l’Année sociologique (1899-1900), Mauss y fait une place spécifique à la technique dans une rubrique qu’il alimente avec Henri Hubert. Dans l’« Esquisse d’une théorie générale de la magie » qu’il publie avec ce dernier dans la septième livraison (1902-1903) de cette revue, il souligne l’étroite parenté entre la magie et la technique, qui la prolongerait. Il reprend ce thème dans son ouvrage inachevé sur « La nation » écrit vers 1919-1920. Au sortir de la guerre, au cours de laquelle se sont affirmés les chauvinismes meurtriers, mais aussi la puissance destructrice des nouvelles armes, il tient à affirmer la valeur civilisatrice de la technique, laquelle repose sur son universalité :

  • 6 Mauss, 1974a, p. 613.

On ne saurait exagérer, contre les rêves absurdes des littérateurs et des nationalistes, l’importance des emprunts techniques, et le bienfait humain qui en dérivait. L’histoire des industries humaines et proprement l’histoire de la civilisation et inversement. La propagation et la découverte des arts industriels, voilà ce qui fut, ce qui est le progrès fondamental, et permit l’évolution des sociétés ; c’est à dire une vie de plus en plus heureuse de masses de plus en plus grandes sur des sols de plus en plus vastes6.

4Marcel Mauss précise ce point en 1927 dans un texte programmatique sur l’organisation de la sociologie qui paraît dans le deuxième volume de la deuxième série de l’Année sociologique, placée maintenant sous sa direction :

  • 7 J’ai mis en italique cette phrase qui traduit approximativement une formule de Francis Bacon (Ars h (...)
  • 8 Mauss, 1974b, p. 197. La définition de la machine comme « composé d’instruments » fait référence à (...)

Par nature, les techniques tendent à se généraliser et à se multiplier dans tout le peuple des hommes. Elles sont les plus importants des facteurs parmi les causes, les moyens et les fins de ce qu’on appelle la civilisation, et aussi du progrès non seulement social mais humain. Voici pourquoi. La religion, le droit, l’économie sont limitées à chaque société, un peu moins que le langage, mais comme lui. Même quand elles se propagent, elles ne sont que des moyens pour la communauté d’agir sur soi. Au contraire les techniques, elles, sont le moyen, matériel, qu’a une société d’agir sur son milieu. Par elles, l’homme devient de plus en plus maître du sol et de ses produits. Elles sont donc un compromis entre la nature et l’humanité7. Par ce fait, par cette position extraordinaire, extra-sociale, elles ont une nature générale et humaine. Cette merveille, l’instrument ; cette double merveille le composé d’instruments : la machine ; cette triple merveille, le composé de machines : l’industrie, comme le reste de la vie sociale, ont donc élevé l’homme au-dessus de lui-même, mais, en même temps, l’ont sorti de lui-même8.

5La technique, parce qu’elle plonge ses racines dans la nature matérielle du monde, a donc, pour Marcel Mauss, un caractère d’universalité que n’ont ni la religion, ni le droit, ni même l’économie. Il prend ainsi le contrepied d’une thèse affirmant le primat de l’économique, laquelle est alors assez communément répandue dans le contexte de la diffusion dans l’histoire et les sciences sociales françaises d’un marxisme un peu sommaire. Cette thèse est présente dans le mouvement des Annales, mais aussi chez certains durkheimiens qui en sont proches, comme son ami François Simiand (1873-1935). En 1938, la critique d’une communication de Robert Marjolin (1911-1986) conduit donc Marcel Mauss à prendre également François Simiand à partie sur ce point :

  • 9 Mauss, 1968-1974, tome 3, p. 248.

Ceci m’amène au point où je crois justement que, dans l’analyse des conditions historique des grandes phases de l’économie, je dois me séparer fortement de Marjolin et de Simiand, et attribuer plus qu’eux, et surtout pour le xixe et le xxe siècles, d’importance aux faits bruts des techniques. Simiand et Marjolin parlent en excellents termes des rapports des progrès de l’industrie avec les grandes phases et fluctuations économiques, capital investi, valeur du matériel, importance de la production, du profit et des pertes, quand Simiand fait intervenir des facteurs techniques nouveaux, ce sont des exploitations de mines d’or, la conquête de nouveaux continents – faits sûrement considérables – en passant souvent très vite sur les progrès techniques qu’ils supposent. Ces raisons, qui valent peut-être entièrement pour l’histoire économique avant le xixe siècle, elles valent de moins en moins à mesure qu’en tous domaines et en toutes sciences les changements se sont multipliés en nombre, en grandeur, en force. […] Ce sont des choses, des substances nouvelles, des milieux nouveaux que l’homme fait entrer dans son royaume, […] Ce sont des continents gagnés, des res nullius distribuées, des enrichissements absolus. Ce sont des choses, des forces, des événements ayant leurs lois propres, l’économique ne les domine pas. C’est leur entrée dans l’économie qui change celle-ci. […] A côté de l’histoire économique, il faut donc constituer au plus vite et tenir à jour une histoire de l’industrie. Car, en ce moment, le primat de l’économique du xixe et le xxe siècles est usé, le primat du technique s’impose… indépendant et cause9.

  • 10 Mauss, 2002.

6Marcel Mauss met en œuvre ce schéma dans son cours d’ethnographie à l’Institut d’ethnologie. Il y affirme sa conception générale de la science sociale, esquissée en 1927. La « technologie » occupe un bon quart de l’ouvrage qui a été tiré de ce cours d’après ses notes par Denise Paulme10. Elle y figure comme le premier des chapitres thématiques, après des remarques préliminaires, les méthodes d’observation, la morphologie sociale, mais avant l’esthétique, les phénomènes économiques, juridiques, moraux et religieux. Enfin, il faut rappeler que Marcel Mauss consacre à la notion de technique son dernier texte, écrit entre 1941 et 1943, dans le contexte douloureux de l’Occupation, et alors que les premiers signes d’une maladie de dégénérescence nerveuse entament sa capacité de travail. Il y affirme plus que jamais, comme dans un geste de résistance morale, la valeur civilisationnelle de la technique :

  • 11 Mauss, 2004, p. 437-438. Sur l’histoire de la rédaction de ce texte dans le contexte de l’Occupatio (...)

En fait, aujourd’hui, l’immense majorité des hommes est de plus en plus engagée dans ces occupations. La plus grande partie de leur temps est engrenée dans ce travail dont la collectivité garde et augmente le trésor de traditions. […] L’hymne à la science et aux métiers du xixe est au xxe siècle plus vrai que jamais. L’ivresse de la production n’est pas perdue. Il est de belles et bonnes machines, de belles automobiles. Il se fait, à la machine, du beau métier. Il y a la joie de l’œuvre, il y a celle du calcul sûr, de la réalisation parfaite et en masse, avec des machines inventées sur plans précis, sur épures précises, pour fabriquer en séries des machines encore plus précises et plus gigantesques, ou plus fines et qui en fabriquent elles-mêmes d’autres, dans une chaîne sans fin où chacune d’elles n’est qu’un maillon. Voilà ce que nous vivons. Et ce n’est pas fini11.

7Le statut premier de la technique dans le développement de la civilisation est un thème constant et central de l’œuvre de Marcel Mauss. Il prend sa source pour lui dans le mixte de nature et de culture qui la constitue. Cela le conduit à critiquer, comme on l’a vu, la conception marxisante du « déterminisme économique ». Mais, en cela, il vise plus l’historicisme marxiste de son temps que l’œuvre de Marx à laquelle il ne semble pas s’être beaucoup intéressé. Bien des pages de Marx, à commencer par la première partie du chapitre VII du Capital sur la « production de valeur d’usage », remarquable esquisse d’anthropologie technique, auraient pu en effet le séduire. C’est dans cet esprit, d’ailleurs, que son disciple André-Georges Haudricourt (1911-1996) a combiné son héritage et celui de Marx. Mais pour opérer cette jonction, il faut reconsidérer l’approche de l’économique, ce que l’on peut faire en s’appuyant sur Marcel Mauss, comme je vais tenter de le montrer maintenant.

Économie politique
et économie industrielle

8Pour réévaluer la place de l’économie par rapport à la technique chez Marcel Mauss, on peut d’abord s’appuyer sur l’usage qu’il fait de la catégorie d’« économie industrielle ». Il refuse de la considérer comme un dérivé de l’économie politique, par quoi il faut entendre l’« économie des économistes », ce que l’on désignerait plus volontiers aujourd’hui de « sciences économiques » :

  • 12 Mauss, 2004, p. 438.

Si nous notons que l’“Économie Industrielle”, celle qu’on continue indûment à ne considérer que comme une partie de l’Économie dite politique, devient un rouage essentiel de la vie de chaque société, même des rapports entre sociétés (ersatz, etc.), nous mesurons l’étendue de l’apport indéfini de la technique au développement même de l’esprit12.

  • 13 Mauss, 1950b, p. 272.

9Cet extrait de son article de 1941-1943 fait écho à un passage de l’« Essai sur le don », qui fait un éloge de la gestion : « Nous devons, je le crois, même en tant que nous devons développer notre propre richesse, rester autre chose que de purs financiers, tout en devenant de meilleurs comptables et de meilleurs gestionnaires13 ».

  • 14 Sur cette question, voir Vatin, 2019.
  • 15 Sur l’histoire des chaires d’économie au Conservatoire, voir Fontanon et Grelon, 1994 ; Levan-Lemes (...)

10L’expression d’« économie industrielle » est alors peu usitée, mais elle a une histoire qui mène jusqu’à Mauss. C’est, en effet, l’intitulé de la chaire créée en 1819 pour Jean-Baptiste Say au Conservatoire des arts et métiers. Le choix initial de cet intitulé avait une dimension politique : « économie politique » sonnant trop « libéral » sous la Restauration. Mais il entre en résonance avec le mouvement de formation ouvrière lancé en 1824 par Charles Dupin depuis le Conservatoire, dont la réalisation la plus aboutie furent les cours publics donnés à Metz de 1825 à 1835 sous la houlette de Claude-Lucien Bergery14. Technique et économie sont, chez de tels auteurs, ingénieurs polytechniciens de formation, indissociables. La chaire du CNAM conserve cet intitulé chez les successeurs de Say jusqu’à André Liesse (1894-1929) et François Divisia (1929-1959), lui-même polytechnicien. Quant à François Simiand, c’est, dans l’orbite d’André Liesse, qu’il est nommé dans ce même Conservatoire sur une chaire d’Organisation du travail et associations ouvrières en 1919, avant de prendre en 1924 celle d’économie politique et législation industrielle15. D’une manière ou d’une autre, et conformément à la mission d’origine de cet établissement, c’est une économie tournée vers l’industrie qu’on enseigne au Conservatoire. Marcel Mauss valorise cette économie de la production, jusque dans le « planisme », selon un mouvement qui va du technicien au technocrate :

  • 16 Mauss, 2004, p. 439.

Mais l’ensemble de ces plans eux-mêmes doit s’accorder autrement que par hasard. Les techniques s’enchevêtrent, les bases économiques, les forces de travail, les parties de la nature que les sociétés se sont appropriées, les droits de chacun et de tous, s’entrecroisent. Dès maintenant, au-dessus des plans, s’élève la silhouette du “plan”, du planisme comme on dit, et comme dans certains pays on a déjà fait. Je vois encore notre génial François Simiand, adjoint d’Albert Thomas au ministère de l’Armement de l’autre guerre, calculer “les existences” mondiales et aussi les nécessités militaires ou civiles du pays, – décider du possible et de l’inutile. – Économie de guerre, dira-t-on, c’était vrai. Mais les méthodes instituées alors ont fait des progrès, non seulement dans la guerre, où elles sont nécessaires, mais dans la paix. Et, qui dit plan, dit l’activité d’un peuple, d’une nation, d’une civilisation, dit, mieux que jamais, moralité, vérité, efficacité, utilité, bien16.

  • 17 Vatin, 2020. L’expression d’économie politique est un oxymore, puisqu’elle rapproche deux catégorie (...)
  • 18 Un retournement sémantique s’opère au xixe siècle, qui fait de l’économie politique, le sens premie (...)

11Ce propos, qui évoque la première guerre dans les affres de la seconde, a un caractère circonstanciel. Mais, comme les dernières phrases le montrent, l’enjeu est plus général. En faisant valoir la valeur civilisatrice de l’économie productive, Marcel Mauss invite à reconsidérer la notion d’économie par-delà le point de vue restreint des économistes. Conformément à une démarche que j’ai moi-même suivi récemment, cela conduit à revenir au sens premier et large de la notion d’économie : celle de bon ordre, de bonne organisation, applicable aux objets les plus divers, de la physiologie à l’art ou à la science, dont l’économie politique proprement dite, née au xviie siècle, n’est qu’un dérivé17. Sans doute, l’institutionnalisation académique de l’économie politique a pu faire paraître toutes les autres « économies » comme des applications locales d’un modèle universel dont seuls les économistes auraient le secret18. Mais l’étude systématique des usages du mot économie tels qu’ils se sont poursuivis jusqu’à nous montre que cette opération d’appropriation reste superficielle. Or, cette reconsidération de la notion d’économie engage, notamment, son rapport à celle de technique.

Retour sur la « formule de Mauss »

  • 19 Sigaut, 2003.
  • 20 Mauss, 1950c, p. 371.
  • 21 Mauss, 1950a, p. 11-12.
  • 22 Mauss, 2004, p. 436.

12On peut mener cette discussion à partir de ce que François Sigaut a appelé la « formule de Mauss19 », soit sa définition canonique de la technique comme « acte traditionnel efficace20 ». Cette définition était en germe dans le texte sur la magie de 1903 : « les techniques, elles aussi, sont créatrices. Les gestes qu’elles comportent sont généralement réputées efficaces21 ». En 1941, Marcel Mauss la reformule ainsi : « On appelle technique, un groupe de mouvements, d’actes, généralement et en majorité manuels, organisés et traditionnels, concourant à obtenir un but connu comme physique ou chimique ou organique22 ».

13François Sigaut commente ainsi la formulation de 1934 :

  • 23 Sigaut, 2003.

Ce qui fait le plus de difficultés, c’est la notion d’efficacité. On n’a pas de mal à déceler un certain embarras dans les propos de Mauss sur ce point. […] Dans cette perspective, on ne peut pas, comme le fait Mauss, parler d’une efficacité « sentie par l’auteur comme d’ordre mécanique, physique ou physico-chimique » en dehors des sociétés de l’Occident moderne où il existe des sciences physiques – sauf à tomber dans l’ethnocentrisme. / Je crois que pour réfuter cette objection, il faut préciser la notion d’efficacité. Il faut en particulier la déconnecter de celle d’utilité. L’arbalète, le moulin à eau, la locomotive à vapeur, la moissonneuse-lieuse, etc., n’ont rien perdu de leur efficacité, mais elles n’ont plus d’utilité – sauf à titre d’attractions historico-touristiques. Être efficace, nous dit le dictionnaire, c’est “produire l’effet attendu”, et ce n’est que cela. Il y a une manière efficace de faire des ricochets dans l’eau, puisque les débutants n’y réussissent pas du premier coup, mais les ricochets n’ont pas la moindre utilité, à moins de considérer comme utile l’amusement qu’on en retire. […] On pourrait parler d’effectivité pour éviter l’ambiguïté d’efficacité. Mais à partir du moment où il est bien entendu qu’efficace renvoie à effet et non à utilité, je ne crois pas que cela soit indispensable.23

14L’objectif de François Sigaut est de purger la notion de technique de toute référence économique, afin d’éviter l’ethnocentrisme, qui résulterait de la transposition sur des sociétés passées de la conception moderne de la rationalité économique. On peut se demander toutefois en quoi une conception générique du principe technique serait plus universelle qu’une conception générique du principe économique. Ce qui est en jeu, c’est l’économie moderne, celle des économistes, qu’il convient de comparer à la technique moderne, celle des technologues. Pourquoi récuser, par exemple, comme le fait François Sigaut, la notion d’utilité, qui renvoie à la simple idée de besoins humains ? Faut-il rappeler que le terme d’utilité a la même origine étymologique que celui d’outil ? Dans le triptyque art-technique-science, la technique renvoie bien au principe d’un rapport opératoire, utilitaire, de l’homme à la nature, qu’il faut distinguer du rapport épistémique (science) et esthétique (art). La notion d’utilité souffre seulement de la place qu’elle occupe dans l’axiomatique économique moderne, tout au moins dans sa version scolaire : principe de « maximisation de l’utilité ». Mais cette référence induit souvent en erreur, car la théorie économique moderne n’a aucune conception substantielle de l’utilité. Elle se contente de constater sa présence par les forces qui s’expriment sur le marché. Citons Léon Walras (1834-1910), le fondateur de l’école néoclassique française :

  • 24 Walras, 1874, p. 23.

Qu’une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade, ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c’est une question très importante à d’autres points de vue, mais tout à fait indifférente au nôtre. La substance est utile, pour nous, dans les deux cas et peut l’être même plus dans le second que dans le premier24.

15Tout ce que note l’économiste, c’est donc que le bien est désiré. Vilfredo Pareto (1848-1923), le successeur de Léon Walras à la chaire d’économie politique de Lausanne, préférait pour cette raison le terme d’ophélimité. L’économiste moderne se gardera donc bien de dire qu’il est « inutile » de lancer des ricochets s’il se trouve des personnes prêtes à payer pour en faire. Il n’en manque pas, quand les loisirs sont devenus une des principales industries mondiales. La réflexion de François Sigaut pose un autre problème ; je le cite encore : « Être efficace, nous dit le dictionnaire, c’est “produire l’effet attendu”, et ce n’est que cela. » François Sigaut entend ainsi arracher à la notion d’efficacité toute considération de coût. C’est là une vue de l’esprit. Le clown Grock (1880-1959) avait, paraît-il, un sketch célèbre. Il se mettait sur un tabouret devant un piano et jugeant le piano trop loin, se levait pour le rapprocher du tabouret, au lieu de rapprocher le tabouret du piano. C’est là un acte « efficace » au sens de François Sigaut, mais sûrement pas « traditionnel » au sens de Marcel Mauss. Il est géométriquement équivalent de rapprocher le tabouret du piano ou le piano du tabouret. Mais ce n’est plus équivalent sur un plan énergétique, c’est-à-dire du point de vue de l’effort humain, qui est le coût ordinairement considéré en l’espèce. Ne pas tenir compte de ce coût, c’est accomplir une action absurde et, en ce sens, non « technique », car non conforme à la norme « traditionnelle ».

  • 25 Pour un développement de cette thèse, voir Vatin, 2020.
  • 26 Imbert, 1909.
  • 27 Kapp, 2007.

16Je ne vois donc pas comment on pourrait considérer la notion d’efficacité sans référent économique et ce, sur un double registre : chercher à atteindre une fin suppose qu’on lui accorde une certaine « valeur » (une certaine « utilité ») ; réciproquement, en pratique, aucune fin ne peut être visée sans considération des moyens requis, c’est-à-dire des coûts. Affirmer ces deux énoncés ne conduit pas à revenir à l’économisme ethnocentré qui inquiète à juste titre François Sigaut, car rien n’est dit ainsi de ce qui est jugé utile ou pas, de ce qui est perçu comme coût ou pas. Il y autant de régimes d’efficacité que de conceptions de la valeur : de ce qui « coûte », comme de ce qui est « utile »25. Il faut aussi lever une autre objection : la mise en rapport des fins et des moyens fait rarement, même dans nos sociétés, l’objet d’une opération de calcul explicite et consciente. Elle est le plus souvent au contraire implicite et inconsciente parce qu’incorporée. C’est bien d’ailleurs ce que Marcel Mauss met en évidence dans les « techniques du corps », produits combinés de l’évolution naturelle de l’espèce humaine, de l’expérience collective transmise dans les sociétés et de l’apprentissage personnel de chacun26. Les techniques instrumentales « prolongent », selon la formule d’André Leroi-Gourhan (1911-1986) reprise à Ernst Kapp (1808-1896)27, les techniques du corps, dès lors que l’on s’inscrit dans une périodisation historique qui admet comme « achevée » l’évolution biologique de l’espèce humaine.

17Il se produit pourtant, à l’époque moderne, une rupture dans l’évolution de la pensée technologique qui est conjointe à la naissance de l’économie politique. Elle est emblématisée par le projet de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, qui constitue d’abord un catalogue des techniques, établi en vue de leur amélioration. La tradition a fourni une connaissance pratique accumulée qu’il faut, pour les Encyclopédistes, inventorier, classer et conserver. Le savant peut donc apprendre de l’homme de l’art formé par la tradition. Mais, réciproquement, l’enjeu est d’améliorer les techniques en les rationalisant, ce qui nécessite de lutter contre la « routine ». Le Conservatoire national des arts et métiers, créé en 1794 à Paris, est l’expression institutionnelle de ce projet de rationalisation technique.

La rationalité technique :
un détour par Max Weber

  • 28 Weber, 1971, tome i, p. 104.

18Ma question peut alors être posée à nouveau frais dans le contexte moderne : peut-on distinguer rationalité technique et rationalité économique ? Dans un passage d’Économie et société, Max Weber rapproche ces deux formes de la rationalité instrumentale. S’il admet que dans l’activité industrieuse moderne, technique et économie sont étroitement entremêlés, il considère que l’on peut isoler théoriquement une « technique pure », idéal-typique, qui serait indépendante de toute considération économique. La technique relève en effet pour lui de l’unique registre des « moyens » par opposition à l’économie qui est orientée par les « fins » : « La “technique” d’une activité est dans notre esprit la somme des moyens nécessaires à son exercice, par opposition au sens ou au but de l’activité…28 ». Mais les contournements rhétoriques de son argumentaire témoignent à mon sens de son incapacité à définir la technique pure :

  • 29 Ibid., p. 105.

19Placée par exemple devant la question de savoir si une pièce mécanique doit être faite en fer ou en platine, elle [la “technique pure”] prendrait sa décision – si l’on disposait de fait de quantités suffisantes de ce dernier métal pour obtenir le succès concret escompté – sur la base d’une seule considération : comment pourrait-elle atteindre au mieux son objectif en économisant le plus d’efforts comparables (par exemple de travail) dans l’un et l’autre procédés29 ? Comme on le voit, pour définir la « technique pure », Weber fait référence lui-même à une « économie », celle du « travail ». Ce lapsus théorique est d’autant plus révélateur que, comme on le sait, la théorie économique a longtemps cherché à faire du travail le fondement de toute valeur.

20Ainsi, l’épistémologue de la science économique qu’est ici Max Weber et l’anthropologue des techniques qu’est François Sigaut convergent dans leur volonté de tenir à distance économie et technique et, à mon sens, y échouent l’un et l’autre. De plus, si on y regarde bien, s’ils se rejoignent en pratique, leurs argumentaires sont, philosophiquement opposés. Max Weber renvoie la technique au seul registre des moyens ; elle n’aurait rien à dire sur les fins. Il butte alors sur l’impossibilité de définir, sans renvoi à la notion d’économie, ce que serait un usage « rationnel » des moyens. François Sigaut, à l’inverse, entend éliminer de la technique toute mesure du coût ; un acte est technique s’il atteint sa fin, sans considération des moyens employés. Il butte alors sur la notion de fin, puisqu’il est amené à distinguer des fins « économiques » et des fins « non-économiques » (faire des ricochets), ce qui renvoie l’idée d’économie à une conception matérialiste étroite, paradoxalement très techniciste.

  • 30 Polanyi, 1983, 2011 (chapitre i et ii). Pour une critique de la topique polaniyenne, voir Vatin, 20 (...)
  • 31 Karl Polanyi ne rejette pas toute économie. Un peu comme Sigaut, qui distingue fins « utilitaires » (...)
  • 32 C’est le sens du concept d’« encastrement » (embeddedness), central dans le schéma de Karl Polanyi.
  • 33 Voir Vatin, 2020.

21Comment expliquer cette convergence paradoxale entre ces deux auteurs ? François Sigaut incarne ici un discours prégnant dans les sciences sociales, que l’on peut caractériser de « polanyien30 » et résumer en deux thèses, l’une historique et l’autre politique : 1. l’économie, tout au moins celle calculatoire de la théorie économique, est un schème propre aux sociétés modernes31 ; 2. l’économie est porteuse de dangers pour la survie de la société et doit donc être tenue dans un compartiment assez étanche pour ne pas contaminer l’ensemble du social32. En conséquence, il convient de construire une science de la société purgée de l’économicité calculatoire. C’est bien ainsi que procède François Sigaut en cherchant à fonder une anthropologie technique vierge de toute considération économique. Or, la posture polanyienne satisfait les économistes qu’incarnent ici Max Weber : la digue politico-épistémologique construite autour de la théorie économique protège en effet celle-ci dans sa propre revendication à l’autonomie, dans une « pureté », dégagée de toutes considérations « sociales », mais aussi technologiques33. La théorie constituerait par elle-même une algèbre auto-suffisante reposant sur une unique grandeur : le prix.

  • 34 Lesourne, 1958, p. 5.

22C’est ainsi que l’entend, par exemple l’ingénieur-économiste Jacques Lesourne (1928-2020) dans un manuel consacré à la « technique économique », qu’il circonscrit par une double limite : « – d’une part, elle n’a pas à comparer les diverses solutions lorsque leur classement est indépendant des prix (choix techniques, psychologiques, etc.) ; – d’autre part elle s’arrête lorsque commence la pondération des éléments économiques et extra-économiques34 ». Selon ce schéma, les « techniques », comme les propensions psychologiques, ne sont que des données pour l’économiste. Elles seraient par elles-mêmes dépourvues d’économicité. Je voudrais conclure en montrant pourquoi ce postulat est infondé pour la technique ; on pourrait faire la même démonstration pour la psyché, dont la psychanalyse a souligné la structuration économique.

Conclusion : l’économicité technique

23Rendement, efficacité, productivité, profitabilité, toutes ces catégories se ramènent à la figure mathématique d’un ratio où l’on fait figurer au numérateur une mesure des fins et au dénominateur une mesure des coûts. Toute action humaine se ramène d’une certaine manière à la réalisation de fins à des conditions de moyens acceptables. Mais comme on l’a vu, d’une part, ce truisme ne nous dit rien, ni des fins, ni des coûts, et, d’autre part, le calcul n’est généralement ni fait, ni même explicitement pensé. Il n’est de plus jamais total, puisque la connaissance de l’ensemble des paramètres envisageables, si elle était possible, demanderait un temps infini. Le principe d’économie, dans le sens le plus général du terme, renvoie donc simplement à cet état d’harmonie tout relatif que nous cherchons, individuellement et collectivement, à atteindre dans la mise en rapport des fins et des moyens que nous considérons. C’est pourquoi il engage toujours des valeurs, une conception, toute relative et provisoire, de ce qui vaut, de ce qui coûte. La technique n’échappe pas en ce sens à l’économicité. Elle ne saurait poser une norme qui serait étrangère à l’économicité, puisque c’est justement le caractère normé par des valeurs de nos actions qui en fait le caractère « économique ». Simplement, cette norme ne s’exprime pas en prix monétaire, autrement dit, dans le langage de la théorie économique moderne.

  • 35 Vatin, 1993.

24J’ai eu l’occasion de souligner ce point il y a longtemps en m’intéressant au concept de « travail mécanique » qu’un de ses inventeurs, l’ingénieur Louis Navier, définissait en 1819 comme une monnaie mécanique35. Le concept de rendement se dégage de celui de travail mécanique. Il constitue, selon les termes de la mécanique industrielle du début du xixe siècle, le rapport entre le travail » utile » et le travail total « dépensé ». La mesure du rendement suppose donc que l’on a défini ce qu’est le travail « utile ». C’est un principe de valeur qui gouverne l’établissement de ce ratio. Un exemple simple le montre : celui du « bélier hydraulique » inventé par les frères Mongolfier au début du xixe siècle. Cette machine vise à faire remonter un flux d’eau sur un pan de colline grâce à l’énergie résultant de sa chute du pan de colline opposé. On dispose ainsi un modèle pur du rendement, puisque l’on peut rapporter la quantité d’eau élevée à une certaine hauteur (travail utile produit) à la quantité tombée d’une certaine hauteur (travail total dépensé), sans aucun autre apport énergétique. Mais ce ratio n’est une mesure de l’efficacité du dispositif que si l’on suppose que seule l’eau élevée a de la « valeur ». Si on valorise aussi l’eau dans le creux de la vallée, le rendement mécanique ainsi calculé ne mesure plus une efficacité.

25Tous les spécialistes de la question savent qu’il est très difficile, en pratique, de dissocier l’histoire technique de l’histoire économique, toujours entrelacées comme les deux serpents du caducée. Mais on aimerait en général pouvoir dénouer analytiquement ce nœud, ce que facilite une référence à une conception étroite de l’économie. Pourtant, la notion d’économie surgit en permanence, sous d’autres registres, chez les spécialistes de la technique : économie du corps, économie du geste, économie de la machine. Et, ces économies, si elles ne sont pas réductibles à l’économie des économistes, ne lui sont pas non plus étrangères. Je crois donc que la philosophie de la technique a tout à gagner à se réapproprier une pensée de l’économicité, qu’elle pratique souvent de façon honteuse, plutôt qu’à chercher, comme l’ont tenté Max Weber et François Sigaut, une définition de la technique purgée de l’économicité. Marcel Mauss et la tradition d’anthropologie technique française qui a poursuivi ses intuitions nous ouvrent cette voie.

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Sources et bibliographie

Littérature primaire

Mauss Marcel, « Esquisse d’une théorie générale de la magie », dans Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1950a, p. 10-137 [Année sociologique, 1902-1903].

Mauss Marcel, « La nation », dans Mauss Marcel, Œuvres, 3 tomes, Les Éditions de Minuit, Paris, 1974a, tome III, p. 573-625 [Année sociologique, 1920].

Mauss Marcel, « Essai sur le don », dans Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1950b, p. 143-279 [Année sociologique, 1923-1924].

Mauss Marcel, « Division et proportions des divisions de la sociologie », dans Mauss Marcel, Œuvres, 3 tomes, Les Éditions de Minuit, Paris, 1974b, tome III, p. 178-245 [Année sociologique, 1927].

Mauss Marcel, « Les techniques du corps », dans Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1950c, p. 363-386 [communication lue en 1934, Journal de psychologie, tome 32, p. 271-293, 1936].

Mauss Marcel, [à propos d’un exposé de Robert Marjolin], dans Mauss Marcel, Œuvres, 3 tomes, Les Éditions de Minuit, Paris, 1974c, tome III, p. 247-249 [Annales sociologiques, 1938].

Mauss Marcel, Manuel d’ethnographie, éd. Denise Paulme, Payot, Paris, 2002 [1947].

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Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1950d.

Littérature secondaire

Espinas Alfred, Les origines de la technologie, Alcan, Paris, 1897.

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Haudricourt André-Georges, Les pieds sur terre, Métailié, Paris, 1987 [entretiens avec Pascal Dibie].

Haudricourt André-Georges, La technologie, science humaine, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1988.

Imbert Armand, » Étude expérimentale de travail professionnel ouvrier : travail de coupage de sarments pour boutures », Revue d’économie politique, vol. 23, 1909, p. 1-34.

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Levan-Lemesle Lucette, Le Juste ou le Riche. L’enseignement de l’économie politique, 1815-1950, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, Paris, 2004.

Littré Émile, Dictionnaire de la langue française, 2 tomes, 4 vols., Hachette, Paris, 1863-1872, tome I, vol. ii.

Marx Karl, Le capital, livre i, trad. fr. J. Roy, Flammarion, Paris, 2014 [1867].

Polanyi Karl, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, 1983 [1944].

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Schlanger Nathan, « Introduction », dans Mauss Marcel, Techniques, Technology and Civilization, Berghahn Books, New York, 2006.

Schlanger Nathan, « Introduction », dans Mauss Marcel, Technique, technologie et civilisation, PUF, Paris, 2012, p. 17-134.

Sigaut François, « La formule de Mauss », Techniques et culture, n° 40, 2003, p. 153-168.

Vatin François, Le travail. Économie et physique (1780-1830), PUF, Paris, 1993.

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Vatin François, De l’économie. Le mot et la chose, la forme et la substance, Laborintus, Lille, 2020.

Walras Léon, Économie politique pure ou théorie de la richesse sociale, Corbaz, Lausanne, 1874.

Weber Max, Économie et société, Plon, Paris, 1971 [1921].

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Notes

1 Tous deux reproduits dans Mauss, 1950d.

2 Mauss, 1950b, p. 272.

3 Mauss, 1974a, p. 613.

4 Vatin, 2004 ; Schlanger, 2006, 2012.

5 Professeur de philosophie à Bordeaux, Alfred Espinas est notamment auteur de Les origines de la technologie. Espinas, 1897.

6 Mauss, 1974a, p. 613.

7 J’ai mis en italique cette phrase qui traduit approximativement une formule de Francis Bacon (Ars homo additus naturae) que Mauss cite explicitement dans son article de 1941. Mauss, 2004, p. 437.

8 Mauss, 1974b, p. 197. La définition de la machine comme « composé d’instruments » fait référence à la conceptualisation de Franz Reuleaux.

9 Mauss, 1968-1974, tome 3, p. 248.

10 Mauss, 2002.

11 Mauss, 2004, p. 437-438. Sur l’histoire de la rédaction de ce texte dans le contexte de l’Occupation, voir Vatin, 2004.

12 Mauss, 2004, p. 438.

13 Mauss, 1950b, p. 272.

14 Sur cette question, voir Vatin, 2019.

15 Sur l’histoire des chaires d’économie au Conservatoire, voir Fontanon et Grelon, 1994 ; Levan-Lemesle, 2004.

16 Mauss, 2004, p. 439.

17 Vatin, 2020. L’expression d’économie politique est un oxymore, puisqu’elle rapproche deux catégories opposées de la pensée grecque : l’oikos, l’espace domestique, et la polis, l’espace public. Il s’agit pour ses promoteurs de régir les affaires publiques sur les principes de la bonne organisation domestique.

18 Un retournement sémantique s’opère au xixe siècle, qui fait de l’économie politique, le sens premier dont les autres « économies » découleraient comme des dérivés. C’est en 1863 que l’on peut voir, dans le dictionnaire de Littré, ce retournement accompli dans la lexicographie. Littré, 1863 ; Vatin, 2020, p. 36.

19 Sigaut, 2003.

20 Mauss, 1950c, p. 371.

21 Mauss, 1950a, p. 11-12.

22 Mauss, 2004, p. 436.

23 Sigaut, 2003.

24 Walras, 1874, p. 23.

25 Pour un développement de cette thèse, voir Vatin, 2020.

26 Imbert, 1909.

27 Kapp, 2007.

28 Weber, 1971, tome i, p. 104.

29 Ibid., p. 105.

30 Polanyi, 1983, 2011 (chapitre i et ii). Pour une critique de la topique polaniyenne, voir Vatin, 2020.

31 Karl Polanyi ne rejette pas toute économie. Un peu comme Sigaut, qui distingue fins « utilitaires » et « non-utilitaires », il est amené à distinguer deux économies : substantielle, qui renvoie au sens premier du terme et formelle, calculatoire, celle de la science économique (voir La subsistance de l’homme, 2011). J’ai discuté cette distinction avec des arguments évoquées dans le présent article : les pratiques de subsistance reposent toujours sur un usage « raisonné », si ce n’est « rationnel », des moyens. En conséquence, le calcul est toujours présent même s’il est dans les sociétés traditionnelles le plus souvent implicite.

32 C’est le sens du concept d’« encastrement » (embeddedness), central dans le schéma de Karl Polanyi.

33 Voir Vatin, 2020.

34 Lesourne, 1958, p. 5.

35 Vatin, 1993.

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Pour citer cet article

Référence électronique

François Vatin, « Technique et économie chez Marcel Mauss »Artefact [En ligne], 15 | 2021, mis en ligne le 22 février 2022, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/11646 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.11646

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Auteur

François Vatin

François Vatin est professeur de sociologie à l’université de Paris-Nanterre où il dirige le master de sciences économiques et sociales. Il est spécialiste d’histoire et de sociologie du travail, de l’économie et de la technique. Dans cette optique, il s’est particulièrement intéressé à la pensée des ingénieurs du xixe siècle qui abordent d’un même mouvement les choses et les hommes dans leur volonté de concevoir une société plus rationnelle, c’est-à-dire tout à la fois plus efficace et plus juste. Parmi les ouvrages publiés : L’espérance-monde. Essai sur l’idée de progrès à l’heure de la mondialisation, Albin Michel, Paris, 2012 ; avec Gwenaële Rot, Au fil du flux. Le Travail de surveillance-contrôle dans les industries chimiques et nucléaires, Presses des Mines, Paris, 2017 ; avec Gwenaële Rot, Reynold Arnould. La poétique de l’industrie, Presses universitaires de Paris Nanterre, Nanterre, 2019 ; De l’économie. Le mot et la chose, la forme et la substance, Laborintus, Lille, 2020.

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