1L’innovation comme le récit ont le vent en poupe, la première car elle apparaît comme un vecteur pour retrouver le chemin d’une croissance tant espérée et répondre aux grands défis contemporains, le second car il serait la solution à de nombreux problèmes de communication et permettrait de toucher plus directement un public, de le convaincre et de l’impliquer. Sans surprise, ils font par conséquent l’objet d’une abondante littérature académique en sciences humaines et sociales, que ce soit dans le champ de l’économie, de la gestion, des sciences de la communication ou des sciences politiques. Au sein de cette littérature deux orientations se dégagent. La première a une visée descriptive et explicative : il s’agit de comprendre et questionner les mécanismes de développement et/ou effets du récit ou de l’innovation. La seconde est plus pratique et vise à aider les individus ou les organisations à utiliser des outils ou suivre des démarches visant à innover ou produire des récits.
- 1 Salmon, 2007.
- 2 Berut, 2010, p. 31.
2En parallèle, la mobilisation croissante de ces deux concepts s’accompagne de critiques. Citons, sans aucune prétention à l’exhaustivité, l’idée selon laquelle le récit pourrait être trompeur lorsqu’il est utilisé à des fins communicationnelles ou politiques1. Le storytelling, ou l’art de raconter des histoires, serait alors un vernis utilisé par les entreprises, les politiques ou les décideurs pour enjoliver la réalité et manipuler le public. Benjamin Berut le définit ainsi comme « un discours qui tient l’audience captive, influe sur ses croyances, leur dicte leur comportement2 ». L’innovation est quant à elle parfois accusée d’être à la solde du libéralisme économique et ne servirait qu’à enrichir les puissants au détriment des plus démunis, du progrès social ou environnemental.
3L’enjeu du présent dossier n’est pas de revenir sur ces « controverses », même si certaines semblent fondées. Il s’agit plus modestement de mieux cerner les liens qui unissent le récit à l’innovation. Précisément, l’objectif du présent dossier est de décrire et comprendre certains de ces liens, leurs fonctions et d’en saisir la variété et la richesse.
4Tout d’abord, il s’agit de s’interroger sur les besoins auxquels répond la mise en récit d’une innovation (en tant que processus ou en tant qu’objet résultant de ce processus). On pourra par exemple questionner les intentions liées au processus communicationnel de mise en récit. Pourquoi une innovation est-elle propice à une narration ? Est-ce à des fins strictement communicationnelles, de représentation, de transmission ? On se demandera par exemple pourquoi le processus d’innovation est souvent associé à une épopée, une quête où l’innovation est le résultat d’une aventure ? Pour quelles raisons le processus d’innovation peut-il faire l’objet d’une intrigue ? Quels sont les obstacles, les personnages, les actions récurrents ? Quels sont les acteurs engagés et dans quel réseau de relations, d’alliances et d’oppositions sont-ils impliqués ? Enfin, la mise en récit vient-elle alimenter ou remettre en cause le mythe de l’innovation qui tombe du ciel, issue de la pensée du seul génie dans son garage ?
5On pourra également questionner l’idée de la mise en récit comme ingrédient du processus d’innovation. En d’autres termes, la mise en récit ne matérialise-t-elle pas le rôle épistémologique du récit dans le processus d’innovation ?
6Il sera enfin possible de considérer les représentations que la mise en récit véhicule des innovations et de leur processus. Nous faisons en effet l’hypothèse que c’est sans doute en partie par les récits tenus sur les innovations que se construit notre rapport à elles et de façon plus large à la technologie.
7Mais avant d’aller plus loin, revenons sur les concepts au cœur de ce dossier.
- 3 Chouteau, Forest, Nguyen, 2021.
- 4 Forest, 2018.
8La principale caractéristique de l’innovation est sa capacité de répondre à un besoin, entendons par là à créer de la valeur qui fasse sens pour l’usager et la société3. Cette création de valeur peut être le fait de petites entreprises comme de grandes multinationales. Elle n’est pas circonscrite à certains secteurs d’activité. On peut innover aussi bien dans l’industrie automobile, l’habitat, l’agroalimentaire que les ressources humaines. L’innovation est cependant protéiforme. Elle peut aboutir à un nouveau produit ou procédé. Elle peut toucher au marketing, à l’organisation de l’entreprise, de l’institution ou de la filière en question. Elle peut également être sociale comme le fut la Sécurité sociale en 19454.
- 5 Kline, Rosenberg, 1986.
9L’innovation résulte d’un processus dont l’épine dorsale est le processus de conception5. Ce dernier est un processus créatif complexe. Si cette complexité n’est pas étrangère aux contraintes liées à la définition du problème et l’environnement de la conception (les normes, les limites des connaissances, etc.), on ne saurait oublier que cette complexité est également liée au fait que le processus de conception est :
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- 6 Plus importante dans le cadre des projets de conception innovante dans laquelle l’identité de l’ob (...)
multi-étapes. La réflexion préliminaire vise à comprendre et expliciter le besoin et définir l’environnement de la conception, l’étude de faisabilité met en œuvre une démarche d’analyse fonctionnelle appliquée à l’artefact à concevoir, la recherche de solution globale vise à concrétiser et à dimensionner l’objet de la conception, l’étape de conception finale consiste quant à elle en une description complète du produit contenant toutes les informations requises de sa fabrication à son utilisation6.
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intégrateur. Il prend en compte simultanément les attentes fonctionnelles, les considérations esthétiques, de sécurité, de fabrication, environnementales, etc., et intègre des composants à la fois très nombreux (10 000 pièces pour une automobile ou un hélicoptère) et hétérogènes (matériaux, organes, réseaux)7.
10De ce fait, le processus de conception ne peut être le fait d’un acteur isolé et omniscient mais implique au contraire un grand nombre d’acteurs possédant des expertises variées au cours d’un processus complexe et laborieux qui s’apparente souvent à une véritable épopée portée par des acteurs charismatiques qui font parfois figure de héros.
11Ainsi conçus et décrits, les processus de conception et d’innovation dont on voit qu’ils mobilisent une variété d’acteurs, d’activités, des intentions et objectifs, semblent constituer un terreau propice à la mise en récit. Mais qu’entend-on précisément par récit ?
- 8 Ollivier, 2000, p. 148.
- 9 Fischer, 1987.
- 10 Bruner, 2000.
12La variété des récits est telle que nous vivons sans doute à leurs côtés sans même nous en rendre compte : récits journalistiques (faits divers, enquêtes, reportages, etc.), récits fictionnels (romans, films, séries, etc.), récits biographiques, autobiographiques, récits prospectifs, récits publicitaires, etc. C’est sans doute parce que, comme le souligne Bruno Ollivier, « la matrice narrative est la plus enracinée8 » de nos façons de transmettre des messages. Par nature, l’homme est en effet un storyteller qui a la capacité de voir dans les récits une cohérence et de faire un lien entre les histoires et son expérience9. Le récit donne ainsi du sens aux éléments épars. Il rend nos expériences du monde intelligibles10 donc partageables et transmissibles. Précisément, le récit rend cohérents nos subjectivités, nos interprétations, nos choix.
13En nous donnant des clés de compréhension du réel, le récit possède le pouvoir de faire faire car il met en évidence des valeurs – les nôtres ou celles d’autres acteurs du récit – et ce faisant, nous oriente, nous conduit à nous positionner et nous engage in fine dans l’action. En cela, le récit possède une dimension pragmatique.
- 11 Lafhail-Molino, Molino, 2003, p. 21.
- 12 Ollivier, 2000, p. 146.
14Plusieurs définitions cohabitent et nous en choisirons deux. La première que l’on pourrait qualifier de « minimaliste » fait du récit un « ensemble des mots, images, ou des gestes qui représentent une série d’événements réels ou imaginaires11 ». La seconde met en évidence les éléments centraux d’un récit : « L’organisation des événements et des personnages dans cet univers diégétique répond à des règles relativement strictes, qui fixent un début et une fin au temps, des rôles aux personnages et une structure au récit12. » Toutes deux permettent d’illustrer que le récit possède une morphologie particulièrement adaptée pour représenter et signifier la transformation et la variété des acteurs engagés dans une action.
- 13 Chouteau, Nguyen, 2011.
- 14 Chouteau, Nguyen, 2019.
15Cette morphologie pourrait expliquer que la technique n’est pas étrangère au récit. Nombreux sont en effet les récits qui font vivre la technique en tant que gestes, procédures, savoirs ou objets13. Pensons par exemple aux modes d’emplois officiels ou « tutos » qui facilitent l’appropriation, aux récits prescriptifs, aux scénarios prospectifs qui mettent souvent en scène des techniques ou innovations émergentes et participent à leur familiarisation. Pensons enfin aux récits de fiction qui stimulent l’imaginaire des concepteurs, ou qui, à l’instar de la science-fiction, donnent à voir des objets techniques qui nous plongent dans des mondes possibles et nous font réfléchir14.
- 15 Chouteau, Nguyen, 2015.
16Si le récit fait vivre la technique, la technique peut aussi en sens inverse nourrir le récit. En effet, les objets techniques, et on le souligne trop rarement, jouent un rôle central dans nombreux récits. Les sabres laser de Star Wars ou la DeLorean de Retour vers le futur sont sans doute emblématiques, mais le scalpel ou le microscope des héros de séries de police scientifique le sont tout autant car ils sont les supports de repères et de péripéties pour le spectateur15.
17Si les liens entre technique et récit sont indéniables, qu’en est-il de ceux qui unissent récit et innovation ? Sont-ils aussi fertiles ? Les articles qui composent ce dossier s’attacheront à suivre plusieurs pistes. Ils montreront en quoi le processus d’innovation, en se racontant, rend visible son ancrage profondément social et culturel, et comment la mise en récit, parce qu’elle mobilise des acteurs dans des actions, est particulièrement utile pour accéder à cette complexité. Nous verrons également que la mise en récit rend l’innovation en quelque sorte « vivante » : elle lui donne une origine, un contexte d’émergence, une filiation ; elle met aussi en lumière les parcours, les difficultés, les péripéties inhérentes à la conception, la diffusion ou l’adoption d’une innovation. Enfin, ce dossier permettra aussi d’étudier les liens de circularité entre l’innovation et l’imaginaire. Les histoires qui entourent les innovations (tant le processus que le résultat) donnent à voir des imaginaires : ceux qui ont inspiré les concepteurs comme ceux que les innovations produisent à leur tour.
18Compte-tenu du caractère protéiforme du récit et de l’innovation, nous avons fait le choix de considérer une diversité de mises en récits dont les formes et intentions varient. Dans la même veine, les innovations dont il est question ne s’inscrivent pas dans un seul et même domaine (comme l’agriculture, la santé, etc.) ni dans une époque particulière. Ce choix s’explique notamment par la volonté d’offrir au lecteur une variété d’exemples pris dans des environnements différents. Si certains des auteurs ont choisi d’analyser des documents de nature narrative (au sens structural du terme), d’autres se sont penchés sur ce qui peut être qualifié de « grand récit » soit un ensemble de textes qui, individuellement, ne peuvent être définis comme des récits mais qui, une fois collectés et analysés ensemble relèvent d’un récit, d’une grande histoire retraçant les activités d’un ensemble d’acteurs, d’une organisation, d’un domaine industriel, etc.
19Ce dossier pluridisciplinaire propose des points de vue complémentaires. Il rassemble des auteurs de différentes disciplines : histoire, sociologie, sciences économiques ou sciences de l’information et de la communication qui tous s’intéressent in fine à l’innovation. Précisons enfin que nous distinguerons le récit de la mise en récit, le premier étant le résultat de la seconde, que l’on pourra définir comme l’acte de transmettre un message, de communiquer en utilisant une forme narrative. La réflexion des auteurs de ce dossier s’appuiera sur des récits mais ne fera pas l’économie d’interroger le sens de l’acte de mettre en récit.
20Ce dossier est composé de cinq articles.
21Gérald Gaglio considère les rapports du « récit sociologique » à la sociologie de l’innovation. Pour ce faire, il s’appuie sur le récit de l’expérimentation d’une valise en télémédecine d’urgence. Il montre ainsi comment ce récit, proche du roman policier, permet d’appréhender les conditions de possibilité de la réussite et ouvre la sociologie à un lectorat plus large. Mais l’enjeu de ce type de récit ne s’arrête pas là. Il permet aussi, comme le souligne l’auteur, de restituer fidèlement des observations effectuées et de donner à voir des mondes sociaux à travers le prisme de l’introduction de nouveaux objets techniques.
22Joëlle Forest, Céline Nguyen et Marianne Chouteau ont choisi d’appréhender la question du récit à travers les personnages impliqués et leurs rôles dans le processus d’innovation. À dessein, les auteures ont choisi cette entrée car les personnages sont porteurs de l’intrigue, ils rencontrent des obstacles et traversent des péripéties qui fondent également le principe même du processus d’innovation. C’est donc à travers l’aventure du TEL, procédé de Saint-Gobain qui a révolutionné l’isolation dans les années 1950, que les auteures choisissent de mettre en évidence la centralité des personnages. En s’appuyant sur des récits produits par l’entreprise ou ses salariés, cette contribution s’attache à mettre en évidence le rôle de chacun et ce faisant, à réaffirmer que le processus d’innovation est multi-acteurs et multi-étapes.
23L’approche proposée par Aurélie Brayet est communicationnelle et patrimoniale. À partir d’un corpus composé d’une multitude de documents de natures différentes (presse, archives, entretiens ou publicités) datant du xxe siècle, elle nous propose de repérer trois formes de récits autour d’innovations relevant des « arts ménagers » en France. Ces récits très propices à l’imaginaire s’appuient sur des personnages mythiques et fictionnels qui entrent en jeu pour favoriser la diffusion et l’appropriation d’innovations industrielles relevant de la sphère domestique. Les récits que l’auteure qualifie « d’essaimage », « performatifs » ou « acculturant » remplissent des fonctions complémentaires observables au cours du processus d’innovation et attestent de la force narrative. Sa contribution plaide ainsi pour que l’histoire des techniques incorpore le récit afin d’affiner ses connaissances en matière de processus d’innovation.
24Restons en France au xxe siècle en compagnie de Georgia Knap, inventeur de la « merveilleuse et féérique maison électricité ». Les récits exhumés et analysés par Noémie Boeglin (articles de presse, cartes postales, catalogues ou autobiographie) racontent l’histoire de cette maison électrifiée mise au point par un individu dont on connaît peu de choses, à Troyes, en 1907. L’auteure montre avec précision un emboîtement de récits, depuis le récit « initial » de la genèse aux récits publicitaires présentant les mérites de cette maison, en passant par l’essaimage de récits témoignant de la curiosité de la presse de l’époque. Ce cas a ceci d’intéressant qu’il donne un exemple tout à fait parlant d’un inventeur qui, stratège, a su exploiter les propriétés du récit, l’imaginaire ou les mythes (en faisant référence par exemple à la Fée électricité) et même, les faire évoluer pour valoriser et faire connaître son invention à travers le monde.
25Enfin, Cédric Neumann s’est quant à lui attelé à mieux comprendre comment la mise en récit managériale des ordinateurs en France dans les années 1960 a participé à la création d’une mythologie autour du développement du numérique et de l’informatique. Pour ce faire, l’auteur propose de positionner son analyse selon trois niveaux. Le premier est celui des récits commerciaux émanant des constructeurs destinés à motiver les entreprises à s’équiper en informatique. Le deuxième est le récit mis en scène par les Sociétés de services et d’ingénierie en informatique (SSII). Enfin, le troisième est celui qui relate l’épopée de la « révolution informatique » proprement dite. C’est à ce niveau que se jouent les enjeux politiques liés à l’informatique et son développement.