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Mises en récit d’innovations

L’apport des récits à la sociologie de l’innovation

De l’approche par l’acteur-réseau au cas d’une « valise » de télémédecine
The Contribution of Narratives to the Sociology of Innovation
From the Actor-network Theory to the Case of a Telemedicine “Suitcase”
Gérald Gaglio
p. 19-43

Résumés

Cet article met en évidence les apports des récits à la sociologie de l’innovation, alors que les success stories lisses sont évitées par les chercheurs du champ. Après avoir rappelé des caractéristiques fondamentales des récits et indiqué en quoi le genre-récit est au fondement de la sociologie de la traduction (pas de distinction nette entre description et analyse, dimension processuelle des cas étudiés, etc.), une expérimentation en télémédecine d’urgence suivie par l’auteur est relatée. D’autres traits du « récit sociologique » en sont extraits, comme la possibilité d’autopsier des échecs tout en nuançant la frontière entre échec et réussite, la défense d’un style d’écriture visant à élargir le lectorat au-delà du monde académique, et le développement des « petits » récits qui donnent accès à des réalités plus vastes. Le sociologue de l’innovation, en plus d’être un chasseur de mythes, devient alors un conteur d’histoires.

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Texte intégral

  • 1 Rammert, Windeler, Knoblauch et al., 2018 ; Godin, Gaglio, Vinck, 2021.
  • 2 Nowotny, 2006.
  • 3 Godin, 2015.
  • 4 Sainsaulieu, Saint-Martin, 2017.

1À l’instar des entrepreneurs, des responsables politiques ou des journalistes économiques, les sociologues, parmi d’autres chercheurs en sciences humaines et sociales, produisent des discours à propos de l’innovation. Ils interrogent la place, le rôle et l’imaginaire relatif à l’innovation dans nos sociétés1, c’est-à-dire la façon dont l’innovation est mise en récit, souvent en employant une tonalité critique : l’innovation est fréquemment congédiée dans les débats académiques. Elle est souvent raillée comme un terme creux et vide théoriquement. La raison principale est que depuis les années 1990, l’innovation est à la mode et agace. Elle consiste aussi en un pis-aller du progrès2, en jouissant d’une image éminemment positive, ce qui contraste avec sa connotation négative dans les représentations communes au long de l’histoire3. Parallèlement, l’innovation dans la période contemporaine constitue le bras armé d’une vision qui prône, et espère comme Godot, le retour d’une croissance économique perdue4.

  • 5 Ricœur, 1983.
  • 6 « Les récits ne sont pas seulement une réalité dans les domaines cités mais ils sont souvent consi (...)

2Dans cet article, nous ne nous situerons pas au niveau des discours sur l’innovation. L’angle, plus resserré, des récits de processus d’innovation, sera préféré. Cela implique de refuser des approches globalisantes et d’œuvrer au plus près de terrains d’enquêtes impliquant des techniques et de la matérialité, en considérant que le social évolue par petites touches et est en travail permanent. Le récit, si l’on rappelle brièvement quelques repères de l’approche de Paul Ricœur5, a un début et une fin (on parle de trame narrative), suppose un thème, une intrigue (c’est l’incertitude et l’indétermination inhérente au récit), un enchaînement de faits et d’événements (la « causalité narrative6 »). Le récit cherche à produire un ordre, une cohérence relative, à partir d’éléments épars. Ajoutons que Ricœur inscrit sa réflexion dans le champ de l’herméneutique car le récit procède nécessairement d’une interprétation, des récits différents étant possibles pour une même réalité.

  • 7 Dubied, 2000.

3Le récit littéraire, en particulier le roman, est l’archétype du récit, à travers la figure du narrateur, qui se distancie de façon variable du récit qu’il dispense. Mais il existe d’autres types de récits, en dehors des mondes de l’art, par exemple les récits médiatiques de faits divers7. Qu’en est-il du « récit sociologique », en l’occurrence dans une sociologie de l’innovation qui fait la part belle à la dimension matérielle et technique du social ? Récit de quoi, à destination de qui ? Les sciences humaines et sociales supposent des modes d’administration de la preuve, mais peut-on s’inscrire (et comment) dans un cadre de scientificité à l’aide de récits ? Y-a-t-il une spécificité du « récit sociologique » en matière d’innovation ? Surtout, quel est l’apport du récit à la sociologie de l’innovation ?

  • 8 Gaglio, 2018.
  • 9 Ryan, Gross, 1943.

4Comme postulat, et avant de répondre à ces questions, produire des récits sociologiques de processus d’innovation nous semble pertinent et nous mettrons en évidence le caractère heuristique d’une telle orientation. Cette position ne va de soi. En effet, le récit a son âme damnée en matière d’innovation, à savoir les récits promouvant par intérêt bien compris des nouveautés et qui fabriquent des success stories occultant les aspérités du réel8. Produire des récits sur des processus d’innovation revient à raconter des trajectoires et des histoires d’innovation, ce à quoi s’attellent les sociologues depuis les travaux fondateurs de Bryce Ryan et Neal Gross sur l’agriculture9. Ce faisant, le processus d’innovation mais aussi les acteurs (tenants/opposants) et les nouveautés (ou les anciennetés revisitées) elles-mêmes deviennent les objets du récit. Le tout est rendu « communicable » par le biais de livres, d’articles ou de présentations orales. Au long de cet article, nous montrerons en quoi le mode-récit est consubstantiel de la sociologie de l’innovation, plus spécifiquement celle qui se réclame de la théorie de l’acteur-réseau (anciennement nommée « sociologie de la traduction »). De ce fait, nous mobiliserons cette approche, en tant qu’elle apporte, selon nous, une vision réaliste des processus d’innovation. Il conviendra, d’une part, de la restituer dans son contexte d’émergence sur cet aspect précis (l’étayage de récits) ; d’autre part, afin de continuer à tirer des enseignements pour notre propos, nous développerons une recherche empirique récente ayant emprunté ce cadre théorique : défendre que le récit, en sociologie de l’innovation, aide à élucider le phénomène même que ce segment de la sociologie se donne pour objet de recherche. Cela ne peut mieux se faire selon nous qu’en déployant un processus d’innovation, et, par conséquent, le récit qui le rend vivant.

  • 10 Gaglio, 2018.
  • 11 Dumez, 2011.
  • 12 Callon, 1986.

5Aussi, dans une première partie, nous présenterons la manière dont le récit de processus d’innovation est à la source de la sociologie de l’acteur-réseau, en particulier au travers de recherches devenues classiques. Dans un deuxième temps, en nous basant sur une recherche que nous avons menée10, nous appréhenderons plus avant en quoi le récit sociologique peut contribuer à la sociologie de l’innovation et comment, en particulier, l’approche dite de l’acteur-réseau y participe. Dans cette recherche, la sociologie de la traduction a en effet été employée comme une « technologie de description11 » servant à structurer le récit et partant l’analyse qui en a été déduite. Ses mécanismes structurants (surtout la « problématisation » et l’« intéressement12 ») ont également été sollicités, avec pour références en arrière-plan les travaux monographiques de la fin des années 1980 et des années 1990 venus de cette approche.

Le récit au fondement de la sociologie de la traduction

  • 13 Latour, Woolgar, 1988.

6Le recours au récit est omniprésent chez les auteurs qui ont initié la sociologie de la traduction. On peut mettre en perspective la mobilisation des récits, par les auteurs de ce courant, à travers le prisme de trois tendances. La première est ethnographique. Il s’agit de faire un récit d’enquête, un récit de ce qui se déroule sur un terrain et dans une population fréquentée durant une longue durée, ce à quoi se sont adonnés les anthropologues comme Bronislaw Malinowski depuis plus d’un siècle. Pour en rester à une influence « interne », nous mettrons l’accent sur les premiers travaux en sociologie des sciences, appelés « ethnographie de laboratoire », notamment représentée par l’investigation dans le laboratoire de neuroendocrinologie du professeur Roger Guillemin à l’institut Salk de San Diego en Californie13. Dans cet ouvrage, les auteurs témoignent de la façon dont se réalise le travail scientifique dans son menu détail et sa quotidienneté, à travers une description fine des manières de faire. Celles-ci renvoient à des enjeux comme la parution des articles scientifiques, la réputation des chercheurs ou les moyens nécessaires à la recherche. La science n’avance pas via l’apparition de nouveaux énoncés « vrais » mais grâce à un ensemble d’éléments composites qui leurs sont périphériques et qui s’agencent : des tableaux, des graphes, des éprouvettes, des articles imprimés, des logiciels, des collègues-passeurs, des contrats de recherche, etc. Comme le fait scientifique est fondamentalement contestable, les auteurs défendent que sa diffusion (ou son évacuation) dépend de la solidité du réseau qui le soutient.

  • 14 Shapin, Schaffer, 1985.
  • 15 Latour, 2011.
  • 16 Akrich, Callon, Latour, 1988.

7La deuxième influence est d’ordre historique. Elle participe d’emprunts réciproques et de l’émergence concomitante au courant de l’acteur-réseau de l’histoire des sciences et des techniques. Celle-ci s’est cristallisée dans les STS (Science and Technology Studies), avec notamment le modèle SCOT (Social Construction Of Technology), ou les travaux fondateurs d’auteurs comme Steven Shapin et Simon Schaffer14. Nous insisterons seulement ici sur l’idée que, pour asseoir les récits que le chercheur relate, la science et les projets d’innovation technologiques sont abordés « en train de se faire », dans un passé proche ou plus lointain. Les récits s’appuient également sur des figures historiques, comme Louis Pasteur15 ou Thomas Edison16. D’une certaine façon, les récits sont personnifiés, même si toutes les entités qui concourent à la production de la science ou des techniques, ainsi qu’aux débats qui les accompagnent (pensons en particulier ici aux microbes ou plus près de nous au virus de la Covid), participent également à l’histoire.

  • 17 Callon, 1986.
  • 18 Callon, 1979.
  • 19 Uzunidis, 2000.
  • 20 Kopytoff, 1986.

8La troisième influence, complémentaire, consiste tout simplement à prendre appui sur des projets. Le fameux cas de l’adoption, étalée sur une vingtaine d’années, d’une nouvelle méthode de culture des coquilles Saint-Jacques en baie de Saint-Brieuc17 repose, ou plus encore, constitue un récit. On trouve même ce parti pris dès la première recherche de Michel Callon sur la pile à combustible au début des années 1960, en France18, susceptible, déjà à l’époque, de donner naissance aux véhicules électriques. Qui dit donc récit de projet dit biographie d’objets, à la manière des « biographies d’innovation » réalisées récemment dans le cadre d’un numéro spécial de la revue Technologie et innovation19. Cela peut impliquer des redécouvertes ou des renaissances avec des objets ayant plusieurs vies, comme l’avait mis en évidence l’anthropologue Igor Kopytoff dans un texte célèbre20.

  • 21 Latour, 1992.

9La combinaison de ces trois influences va contribuer à forger un style sociologique fondé sur des récits. Selon nous, ce style trouve sa pleine réalisation dans l’ouvrage de Bruno Latour intitulé Aramis ou l’amour des techniques21. L’auteur y revendique explicitement l’emploi du récit, dans une sorte de roman technologique et sociologique, comme en témoigne son exergue en forme de dialogue imaginaire :

– C’est un vrai roman, cette histoire d’Aramis…
– Non, c’est un vrai roman, un rapport, un rapporoman.
– Quoi, un faux roman d’amour ?
– Non, un vrai roman technique.
– Pff ! De l’amour dans les techniques !

10Aussi, au contraire du projet Météor ayant donné naissance à la ligne 14 du métro parisien, l’échec du métro automatique Aramis s’explique par le fait qu’il n’a jamais suscité l’adhésion des acteurs impliqués (représentants de Matra, de la RATP, du gouvernement, etc.) au même moment. Non pas « infaisable techniquement » et victime d’une absence de « volonté politique », Aramis est abandonné (1970-1987) du fait de n’avoir pas été transformé suffisamment par rapport à son orientation première (des cabines modulaires avec un réseau fait d’interconnexions). L’absence, durant dix-sept années, d’un assemblage sociotechnique suffisamment robuste a empêché selon l’auteur l’apparition d’un compromis mobilisateur.

  • 22 Hennion, 2003, p. 150.

11L’emploi du mode-récit n’a pas véritablement été théorisé au sein de ce courant de recherche. Cependant, plusieurs apports existent sur ce thème. Par exemple, un article d’Antoine Hennion défend que « l’innovation est une configuration narrative : décrire ses phases, ses générations successives, c’est nommer des instances politiques ou attribuer des rôles aux uns ou aux autres22 ». En somme, décrire un processus d’innovation à l’aide d’un schème interprétatif et temporel constitue un récit. Ce texte porte plus précisément sur la question de l’auto-description de l’entreprise, au travers de récits, en vue d’attester qu’elle est « innovante ». L’entreprise produit alors un constant travail d’écriture d’elle-même et sur elle-même, au travers de brochures, de journaux internes, etc. Cette piste de recherche n’a pas été, à notre connaissance, prolongée par d’autres travaux.

  • 23 Latour, 2006, p. 184-185.
  • 24 Latour, 2011.

12Latour envisage également le récit dans son ouvrage qui se propose de systématiser le courant de l’acteur-réseau23. Il substitue au terme de « récit » (qui relève selon lui du registre de la fiction) l’expression de « compte rendu risqué » de « faits contestables ». La connotation de ces « comptes rendus » (de l’anglais account) se veut clairement plus scientifique que littéraire. En effet, pour Latour, il est possible de raconter une histoire avec une exigence d’authenticité et de façon presque clinique. Pour poursuivre, ces comptes rendus sont « risqués » au sens où les personnes qui s’y trouvent impliquées peuvent ne pas s’y reconnaître, voire se sentir trahies par l’analyste. Les faits mobilisés, typiquement, sont « contestables » car une interprétation différente peut être préférée. Ce qui est « risqué », pour le dire autrement, c’est, pour le chercheur, de relater de façon crédible un processus qui témoigne de l’ajout successif de connexions et qui donne à voir la chaîne de nouvelles médiations qui en résulte. Il tente une description qui tienne tous les éléments qui se sont progressivement agglomérés, selon le principe d’« irréduction » pour qui « rien ne se réduit à rien, rien ne se réduit à rien d’autre, tout peut s’allier à tout24 ». Dès lors, l’innovation (ou l’acteur-réseau, si l’on préfère) ne prend forme et ne se déploie qu’à la faveur de transformations et de sédimentations dont il convient pour le chercheur de rendre compte, d’où le recours au récit.

  • 25 Demazière, Dubar, 2004.
  • 26 Spranzi-Zuber, 1998.

13Pour autant, Latour ne se positionne ni par rapport aux théories du récit qui s’interrogent sur les conditions de sa scientificité, ni contre les autres sociologues qui privilégient, au détriment des objets ou des innovations, les récits de personnes, récoltés typiquement par le biais d’entretiens biographiques25. C’est le récit littéraire qui retient son attention. Il prend ses distances et oppose le « récit » (littéraire), qui verse pour lui dans l’essayisme et la fiction, au « compte rendu » (avec les tentatives qu’il comprend, indiquées juste avant) qui renvoie à une rigueur plus grande et par conséquent relève du registre de la science. Cette conception est assez courante mais est plus souvent défendue via l’opposition entre idiosyncrasie (le récit) et généralisation (la science)26. Elle pose cependant un problème : pourquoi promouvoir une nouvelle entité analytique (le « compte rendu ») alors que la pratique du chercheur reste de produire des récits et qu’un récit peut tenter d’être scientifique (au sens de l’administration de la preuve) ? Nous conserverons néanmoins dans la suite de ce texte le terme de « récit », en allant plus avant dans l’association entre récit et scientificité, et en indiquant d’autres fondements de la sociologie de la traduction.

  • 27 Caillé, 1999.
  • 28 Favret-Saada, 1977.

14Premièrement, avoir recours au récit (d’enquêtes, de projets) amène à considérer qu’il n’existe pas de dissociation entre la description et l’analyse. La description n’est pas préalable à l’analyse, elle ne procède pas seulement d’un « impératif empirique » de la recherche en sciences humaines et sociales27, qui serait isolé d’autres (explicatif, compréhensif et normatif). Le récit n’est pas dissociable de l’analyse, il la nourrit, lui est intrinsèquement lié. Les choix effectués (sélection et occultation de faits, tonalité du propos, personnages mis au centre ou à la périphérie, etc.) conditionnent, voire déterminent l’analyse. Le récit et la réflexion sur comment le « poser » sont en somme une étape préliminaire de l’analyse, en même temps qu’elle en est partie prenante. En effet, et sans procéder pour autant à la mise en abîme du récit d’enquête anthropologique, où l’incidence de la présence du chercheur parmi ses enquêtés participe de l’analyse28, le sociologue considère ici que la description est constitutive de l’analyse au sens où elle suppose une présentation organisée et une sélection de faits, au détriment d’autres, et donc une orientation du récit. De ce fait, la description « parle » d’elle-même, sans nécessité d’ajouter une vision en surplomb.

  • 29 Callon, 1986.
  • 30 Akrich, Callon, Latour, 1988.
  • 31 Callon, 1994.

15Deuxièmement, la sélection des faits pertinents et l’ordonnancement du récit s’appuient sur des mécanismes qui caractérisent le processus d’innovation, pour ce courant. Ces mécanismes se veulent transposables de cas en cas. Il s’agit de la problématisation, de l’intéressement, de l’enrôlement et de la désignation de porte-parole29 qui représentent des balises bien connues dans la sociologie de la traduction. La dimension dynamique de ces termes (intéressement et pas intérêt, etc.) implique que le social n’est pas figé ou donné d’avance, de même qu’il convient de se garder de toute fatalité et de toute linéarité quand des processus d’innovation sont abordés, ce qui est reproché à l’approche diffusionniste d’Everett Rogers30. Au contraire, les processus d’innovation sont faits parfois de retours en arrière, de bifurcations, même si s’appuyer sur les mécanismes juste mentionnés permet d’assurer une progression du récit. Ainsi, mettre en récit un processus d’innovation, c’est témoigner d’une trajectoire qui s’inscrit dans une temporalité qui lui est propre et qui est oscillatoire31. Un processus d’innovation est diachronique, pas synchronique, et le mode du récit correspond à cette propriété. Autrement dit, et pour filer une métaphore, un processus d’innovation est davantage communicable sous un mode filmique, à l’aide d’une caméra qui capture une temporalité relativement longue et mouvante, qu’à l’aide d’une photographie, qui fige. Consécutivement, et au-delà du courant de l’acteur-réseau, le sociologue pourra s’appuyer sur son propre récit pour mettre en évidence des phases et des séquences du processus d’innovation, ce qui sert à la fois à le borner temporellement (si ce n’est avec un début et une fin mais au moins avec des moments clés) et à le rendre intelligible.

16Troisièmement, à l’instar des romans, une place centrale est accordée par la sociologie de la traduction à la matérialité et aux objets qui peuplent le monde : dans le courant de l’acteur-réseau, le récit est distribué entre les personnes et les choses. Celles-ci ne sont pas décrites comme des matières inertes, posées, comme des composantes d’un décor, mais comme ayant une incidence sur le cours de l’action : elles font agir les acteurs et donc disposent d’une agentivité qui leur est propre, comme en témoigne la notion très discutable d’« acteur non humain », à laquelle nous préférons celle non ontologique d’« actant ». De plus, on perçoit combien le mode de description et de narration retenu a un lien avec une épistémologie sous-jacente.

  • 32 Barthe, Blic, Heurtin et al., 2013.
  • 33 Daniéli, 2018.
  • 34 Callon, Lascoumes, Barthe, 2001.

17Enfin, le point focal des récits, dans ces travaux, réside dans des controverses, des moments de tension, de dilemme, de remise en cause ou de désaccords32. C’est dans ces situations où le cours des choses se redéfinit, où les représentations couramment acceptées sont contestées pour être porteuses de changements plus ou moins profonds. En somme, la conflictualité du monde social n’est pas abordée au travers de catégories préexistantes mais via des disputes, de plus ou moins grande ampleur, à propos de projets techniques (pensons au compteur Linky, célébré au départ et vivement contesté aujourd’hui)33 ou concernant des évolutions techno-scientifiques vectrices à la fois de promesses et de craintes en termes d’applications (pensons aux OGM ou aux nanotechnologies, par exemple). Les processus d’innovation sont mis en récit comme une traversée d’épreuves. L’emploi du mode-récit permet en particulier d’indiquer comment se positionnent les acteurs, ce qu’autorise (ou empêche) la technologie, comment elle est modifiée, et comment des groupes qui se sentent concernés émergent34.

Le cas « valise » et l’apport du récit

  • 35 Morozov, 2014.
  • 36 Rimbert, 2011.
  • 37 Mallon, 2007.
  • 38 Richard, 1986.
  • 39 Latour, 2006.
  • 40 Le travail d’Iris Loffeier ouvre en particulier la piste des savoirs produits en EHPAD par les pro (...)
  • 41 Macia, Chapuis-Lucciani, Chevé et al., 2008.
  • 42 Bardot, 2009.

18Pour poursuivre, nous allons donner à voir comment cette perspective qui emploie le récit comme base a été mobilisée dans une recherche récente que nous avons menée. L’objectif est d’en tirer d’autres enseignements sur l’apport du récit à la sociologie de l’innovation. Une précision s’impose avant d’entrer pleinement dans le récit du cas « valise ». Le thème de cette recherche n’est pas étranger au choix d’employer le mode-récit : elle porte sur la prise en charge médicale du grand âge et les conditions de possibilité d’une coopération entre deux mondes professionnels (l’hôpital et le médico-social) qui s’ignorent souvent, cela étant abordée par le truchement d’une expérimentation d’une technologie de télémédecine déployée entre un centre 15 du SAMU (Service d’aide médicale urgente) et des EHPAD (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Le thème du vieillissement de la population et du traitement du grand âge sont des préoccupations sociétales qui occasionnent des appétits économiques et des fantasmes technologiques, ceux-ci servant de terreau à des imaginaires et à des discours. Nous faisons référence à la silver économie qui apparaît comme un segment de marché à faire fructifier, ainsi qu’au « solutionnisme technologique35 », c’est-à-dire la croyance selon laquelle les problèmes sociaux pourraient magiquement être résolus grâce à l’implantation de nouvelles technologies, ce qui simplifie à outrance la complexité des défis à surmonter. La volonté de préserver l’autonomie des personnes âgées au domicile via des technologies en est une bonne illustration. S’agissant des EHPAD, la technologie sous diverses formes (télémédecine, recours à la réalité virtuelle, installation de capteurs pour détecter des chutes, etc.) est parfois perçue comme une panacée concernant la prise en charge des résidents : nous avons en somme voulu produire un récit local et circonstancié pour éprouver cette représentation. De plus, une littérature en sociologie concerne les EHPAD et cherche à rendre compte de leur fonctionnement. S’ils peuvent s’appuyer sur des récits (de scènes de travail36, de trajectoires de vie de résidents37, de réactions de proches qui visent leurs parents38), peu de travaux abordent ces espaces relativement méconnus du public via la thématique de l’innovation et des technologies qui s’y invitent. Or, et ce notamment pour répondre à l’augmentation de l’âge moyen de l’entrée en EHPAD depuis les années 2000, les pratiques de travail se sont considérablement transformées du fait de l’adoption de technologies (pensons à l’acquisition de systèmes d’information-métier qui mettent fin au « tout papier » pour assurer le suivi posologique). Nous avons voulu combler ce manque par un récit qui a mis en évidence de nouvelles associations39 entre les personnes et les choses, relativement à la littérature disponible. En effet, même si des travaux plus récents ont diversifié la production académique40 sur le sujet, les thèmes de l’« institution totale41 » et de la maltraitance42 ont été des clés de lecture très employées pour rendre compte de ces mondes sociaux. Et passer par ces angles d’attaque revient à raconter les EHPAD d’une façon particulière. Sans nier l’intérêt de ces grilles de lecture mais sans en être totalement satisfait, nous avons voulu proposer un autre récit en utilisant une technologie de télémédecine comme catalyseur : qu’« agite » son arrivée et que révèle-t-elle des EHPAD ?

19Le récit s’est ici appuyé sur une expérimentation en télémédecine d’urgence, menée entre 2012 et 2014, qui a engagé dix EHPAD d’une agglomération d’environ 100 000 habitants du Nord-Est de la France, et le centre 15 du SAMU de l’hôpital du territoire. Nous l’avons suivi durant neuf mois (de janvier à fin août 2014) et celle-ci a consisté à tester une « valise » (le terme employé par les acteurs, Fig. 1) de télémédecine qui comprend un électrocardiographe (dispositif médical destiné à évaluer l’état de santé cardiaque d’un individu, Fig. 2), un oxymètre (appareil mesurant le taux d’oxygène dans le sang, Fig. 3) et un tensiomètre (pour la prise de tension). Elle permet de télétransmettre par courriel les mesures prises grâce à ces appareils depuis les différents EHPAD de l’expérimentation vers le centre 15. Les trois photographies ci-dessous donnent à voir la « valise » et deux des appareils qu’elle contient.

Fig. 1. – La « valise »

Fig. 1. – La « valise »

© Gérald Gaglio, 3 avril 2015.

Fig. 2. – L’électrocardiographe

Fig. 2. – L’électrocardiographe

© Gérald Gaglio, 3 avril 2015.

Fig. 3. – L’oxymètre

Fig. 3. – L’oxymètre

© Gérald Gaglio, 3 avril 2015.

  • 43 Le nom de la société a été modifié afin de respecter son anonymat.
  • 44 Les expressions entre guillemets proviennent des acteurs.

20L’histoire de cet objet technique est sinueuse. Avant d’arriver dans des maisons de retraite, cette « valise » a voyagé dans d’autres secteurs d’activité. Elle a, au début, été installée dans des navires de la marine marchande française (500 navires environ équipés à ce jour) en se composant seulement d’un électrocardiographe, afin d’être utilisé en cas d’incident cardiaque à bord. La société Maciste Technology43, qui commercialise encore aujourd’hui ce dispositif, a vu le jour en 1996 lorsqu’un ingénieur frappé par un infarctus du myocarde a déploré la complexité et le nombre de fils de l’ECG (électrocardiographe) utilisé à l’hôpital où il est soigné. Après s’être remis, sa rencontre avec un médecin de la marine marchande le convainc de se consacrer à la simplification de l’appareil et à créer une entreprise, qui sera ensuite rachetée. L’élargissement de cet ECG portatif en une « valise » contenant d’autres appareils est lié à une demande d’une grande compagnie aérienne française. La « valise » a ainsi tenté de s’implanter à la fin des années 2000 dans des avions afin d’éviter des déroutements (atterrissage forcé suite à un problème de santé d’un passager) très onéreux. Cet essai a tourné court, car le syndicat des stewards a argué que ceux-ci n’étaient pas habilités à réaliser des ECG. Ce volet du récit qui précède l’arrivée de l’objet technique étudié sur le lieu de l’enquête rappelle deux partis pris précédemment évoqués. D’une part, conférer d’emblée à l’objet technique un rôle de choix dans l’intrigue, d’autant que nous constaterons que l’ensemble des acteurs impliqués la personnifient, parfois en s’en moquant : « c’est pas la valise RTL44 », « c’est une valise arrivée sans prévenir, par un parachute », nous lance par exemple en entretien une infirmière qui ne l’utilise pas. D’autre part, cette « protohistoire » du cas « valise » suggère qu’un objet technique se transforme en même temps qu’il tente d’être imposé : adopter le mode-récit, inscrit ici dans une temporalité saccadée, aide à s’arrimer à ce repère analytique de la sociologie de l’innovation.

21Mais comment cette « valise » est-elle arrivée sur le théâtre de nos investigations ? Le docteur Van Petegem, alors médecin-chef du SAMU de l’hôpital concerné, a été à l’initiative de l’expérimentation. Médecin urgentiste depuis les années 1990, il est préoccupé par la présence toujours plus importante de personnes très âgées aux urgences. Elles ne reçoivent pas selon lui de réponses médicales adaptées. Il réfléchit de ce fait aux façons d’endiguer cet afflux croissant et considère que les envois d’équipes de secours pourraient souvent être évités, dans un contexte général de pénurie humaine (en médecins urgentistes) et matérielle (déficit de véhicules de secours). Il est également critique envers les « réflexes conditionnés » de ses collègues médecins régulateurs : ils envoient d’après lui de manière trop systématique des moyens de transport pour les personnes très âgées, car ils se les représentent comme « grabataires et démentes ». Il n’y aurait ainsi plus grand-chose à faire pour ces personnes fragiles, hormis de les envoyer aux urgences, par résignation. Lors d’un congrès, il prend connaissance d’une expérimentation menée par Maciste Technology permettant à des sapeurs-pompiers de télétransmettre des données médicales depuis leurs véhicules de secours. Il pense que l’expérience est transposable dans des maisons de retraite : « Je me suis dit : “Pourquoi est-ce qu’on ne mettrait pas ça pour la personne âgée pour essayer de diminuer leur venue aux urgences ?” C’était surtout ça le but, d’essayer de moins les amener aux urgences. »

  • 45 Les conférences de territoire sont des organes de concertation rattachés aux ARS. Elles ont été in (...)
  • 46 Callon, 1986.

22Quelques jours plus tard, il échange à ce propos avec Mme Parinello, dirigeante de deux EHPAD associatifs de l’agglomération. Il la côtoie du fait de sa participation à une conférence de territoire45. Elle s’interroge aussi sur les moyens de moins recourir au service des urgences : il y fait souvent froid, l’attente peut être longue, à telle enseigne que les résidents reviennent dans l’EHPAD parfois plus mal que lorsqu’ils en sont partis. Elle s’accorde avec le docteur Van Petegem sur le fait qu’il convient de « sortir » le moins possible ces personnes très âgées de l’EHPAD, de les laisser au maximum dans leur « cocon ». Elle évoque aussi des remontrances des médecins régulateurs du centre 15 à l’égard des aides-soignantes appelant la nuit pour des résidents, au motif qu’elles ne seraient pas capables de décrire en langage médical ce dont souffrent les personnes : « on n’est pas toujours bien reçu » est la métaphore domestique qui a circulé durant l’enquête. Un rendez-vous est vite pris avec Maciste Technology. L’entreprise met dans la foulée à disposition deux appareils, en février 2012, pour deux EHPAD associatifs. Sous l’impulsion énergique de Mme Parinello, une opportunité est saisie de bénéficier de crédits non reconductibles de la part de l’ARS (Agence régionale de santé) du territoire concerné afin d’équiper les huit autres EHPAD membres d’une association locale et d’acheter les deux premières « valises ». Ces crédits sont des « queues de budget », selon l’expression consacrée, car les événements se déroulent en fin d’année 2011. Une subvention de 120 000 euros (le coût unitaire est de 12 000 euros) est ainsi octroyée par l’ARS du territoire. Ce moment de l’intrigue suggère les mécanismes d’« enrôlement » (des acteurs sont embarqués dans l’aventure et défendent la solution retenue) et d’« intéressement46 ». On voit que des intérêts convergent. Ils préexistent à la trajectoire racontée mais sont activés par les circonstances et poussent à agir. Ils s’inscrivent dans un mouvement, ce que le mode-récit aide bien à relater.

  • 47 Callon, 1986.
  • 48 En septembre 2014, le nombre de télétransmissions déclaré au centre 15 d’ECG (électrocardiogrammes (...)

23L’objectif affiché de l’expérimentation était en particulier d’éviter des envois au service des urgences de résidents d’EHPAD très âgés ; et ce, typiquement, en transmettant préalablement via cette « valise » un tracé électrocardiographique (ECG), en sorte d’écarter éventuellement l’hypothèse d’un infarctus du myocarde. Les bénéfices attendus étaient de réaliser des économies (l’envoi de véhicules de secours, peu nombreux, est jugé coûteux) et de pouvoir éventuellement temporiser afin qu’un médecin généraliste se rende sur place le lendemain d’un incident en EHPAD. Cependant, cette expérimentation n’a pas engendré les résultats escomptés, tant sur le plan de la fréquence d’utilisation de l’appareil que des économies espérées, cette promesse tenant même lieu d’une « problématisation47 » parasite, au sens où elle a exposé les promoteurs de l’expérimentation. Pour n’aborder que deux raisons d’un usage faible48, la « valise » a, d’abord, dû affronter des difficultés techniques qui sont apparues au fil de l’expérimentation. La plus importante a concerné la connexion à Internet qui assure la télétransmission des données (tracé d’ECG, tension, saturation en oxygène) par l’intermédiaire de la tablette PC (Fig. 4). Or, les EHPAD de l’expérimentation ne disposaient pas d’une connexion au Wifi pour tout l’établissement. Les deux photographies qui suivent montrent que la connexion était filaire (via des prises RJ45, Fig. 5) et donc que la « valise » ne pouvait être utilisée que dans un lieu (généralement) en demandant à se baisser et en s’éloignant de ce fait du résident.

Fig. 4. –Saisie d’un ECG dans la tablette PC, préalable à une télétransmission

Fig. 4. –Saisie d’un ECG dans la tablette PC, préalable à une télétransmission

© Gérald Gaglio, 12 juin 2015.

Fig. 5. – Connexion Internet filaire, prise RJ45

Fig. 5. – Connexion Internet filaire, prise RJ45

© Gérald Gaglio, 27 mai 2015.

24Cette intendance de l’usage a été occultée et s’est avérée complexe. Un autre obstacle a concerné la conversion des fichiers (en l’occurrence les tracés d’ECG) produits à l’aide de la « valise » à la suite d’un examen. Ces fichiers doivent être lus sur un autre poste informatique (ceux du centre 15 ou en EHPAD). Cela nécessite l’installation du logiciel « maison » de Maciste Technology afin d’ouvrir le fichier envoyé via la « valise ». Ensuite, le recours à la « valise » s’est rarement imposé comme l’action qui convient en situation d’urgence critique, car l’objet technique devait être retrouvé dans l’EHPAD, il devait aussi être actionné et impliquait de télétransmettre un examen réalisé. Ce temps et ce soin se sont retrouvés, au vu de l’enquête, en situation de concurrence défavorable avec ceux à apporter aux personnes âgées souffrantes, dans de telles circonstances. Cette citation, issue d’un entretien avec une infirmière-cadre, l’illustre :

Au départ, c’est vrai qu’au niveau de la direction, ça nous avait été présenté… ça avait été plus mis en place pour les problèmes de nuit étant donné qu’il n’y a pas d’infirmière la nuit. C’était plus pour cet objectif-là. La direction parlait toujours, et dit toujours : “pour les urgences”. Et moi, je dis toujours : “mais non, pas sur une situation d’urgence”. Quelqu’un qui est en détresse respiratoire, quelqu’un qui vous dit… on ne peut pas parce que c’est quand même une manipulation assez longue la valise… Le temps que l’ordinateur, il se mette en place, le temps que… voilà. Donc je veux dire, en tant qu’infirmière… Un résident qui a 70 de saturation au niveau pulmonaire, j’appelle le 15 tout de suite, il faut qu’il soit hospitalisé… Alors, l’urgence pure… Après, peut-être, le cas ne s’est pas produit ici, mais quelqu’un qui va faire une grosse chute ou qui fait une hémorragie : je sors ma télémédecine ou je fais mon point de compression ? Je veux dire, je suis sur l’urgence, moi en tant que soignante infirmière, sur le plus bénéfique pour mon résident. Est-ce que c’est lui apporter de l’oxygène tout de suite pour le soulager… parce que je peux vous dire que quand vous étouffez, c’est pas sympa… ou est-ce que je prends le temps de sortir ma télémédecine et je le laisse s’étouffer ?

  • 49 Gaglio, 2018.

25En suivant les péripéties auxquelles cette expérimentation a donné lieu, nous avons aussi mis l’accent sur des potentialités collatérales49 qu’elle a recelées, c’est-à-dire des déclinaisons, conquérant souvent une autonomie, d’un processus d’innovation originel ayant montré ses limites. Mentionnons d’abord la création par une équipe-projet composée des principaux promoteurs de la « valise » d’un questionnaire de description des maux dont souffrent les résidents, à destination des aides-soignantes des EHPAD, pour équiper leur appel au centre 15 du SAMU. Substituant la « problématisation » de la promesse d’un gain financier à celle d’une meilleure coopération entre le centre 15 et les EHPAD, ce questionnaire (baptisé « esperanto » par ses initiateurs, pour insister sur l’importance de partager un langage commun) n’a toutefois pas été adopté, les aides-soignantes se sentant infantilisées. Ensuite, faute d’être beaucoup utilisée en urgence, une pratique en situation « normale » de l’ECG a été encouragée. Le docteur Van Petegem et Mme Parinello parlent alors d’ECG « de référence ». Il s’est diffusé dans trois EPHAD de l’expérimentation. L’idée était de pouvoir comparer plus tard cet examen a priori non pathologique avec un éventuel autre examen réalisé en situation d’urgence. L’ambition déclarée était aussi d’habituer le personnel soignant à utiliser la « valise ». Cet usage n’a toutefois pas « pris » dans la totalité des EHPAD participant à l’expérimentation, plusieurs médecins-coordonnateurs, plus habitués ou pas forcément aguerris à l’analyse des ECG, craignant de « rater » des irrégularités et par conséquent de voir leur responsabilité engagée ultérieurement. Ainsi, ces ramifications ne sont pas devenues des réussites mais ont conduit sur des chemins de traverses intéressants. Encore une fois, le récit (mouvementé, avec des rebondissements) semble à même de restituer l’absence de linéarité des processus d’innovation, ce sur quoi l’approche de la traduction a très tôt insisté.

  • 50 Callon, Latour, 1991.

26Cumulativement, continuons d’indiquer comment le récit du cas « valise » a permis d’identifier d’autres propriétés du « récit sociologique » dans le champ de l’innovation, avec toujours en toile de fond la sociologie de l’acteur-réseau. Premièrement, à l’image de l’Aramis de Latour, ce récit est une autopsie, l’expérimentation ayant été stoppée en 2016 en étant considérée par son financeur (une ARS) comme un échec. C’est un mort qui est disséqué, le processus est décrit, via un récit, de manière rétrospective, ce qui est paradoxal avec l’idée d’étudier les processus « en train de se faire ». Mais un récit, ici sociologique, invite dans le présent (et peut même être écrit au présent) des faits passés. Cette mort a néanmoins été considérée comme glorieuse, eu égard aux enseignements qui ont pu en être tirés, conformément à l’application du principe de symétrie entre échec et réussite50 : les échecs sont intéressants pour appréhender les conditions de possibilité de la réussite, un échec peut se transformer en réussite ou en faire le lit. De plus, un échec, quand on y regarde de près, peut comporter les traits d’une réussite. Les processus d’innovation sont en clair-obscur et beaucoup se trouvent au carrefour de l’échec et de la réussite, sans d’ailleurs que les critères pour les départager ne soient souvent énoncés.

  • 51 Latour, 1992.
  • 52 Dodier, Baszanger, 1997.
  • 53 Gaglio, 2018.
  • 54 On retrouve l’idée d’intrigue (« plot ») chère à Harrison White, qu’il assimile à « une structure (...)

27Pour aller plus avant, notre récit s’est voulu moins proche du « roman technique51 » que du roman policier. Mais qui donc a tué cette « valise » ? Ou plutôt, car le « qui » implique l’imputation d’une faute, qu’est-ce qui a fait que cette « valise » n’ait (quasiment) pas été utilisée dans les dix EHPAD de l’expérimentation ? Afin de répondre à cette question, et selon les invitations de la sociologie pragmatique qui prône la constitution d’une « jurisprudence ethnographique52 », il a fallu partir à la recherche d’indices matériels pour étayer notre démonstration. Par exemple, dans notre livre53, nous avons reproduit une lettre du directeur commercial de la start-up vendant la « valise ». Elle était adressée aux aides-soignants d’un EHPAD-pilote de l’expérimentation, à la demande de sa directrice. Elle souhaitait par ce biais rassurer cette catégorie d’acteurs, qui refusaient d’utiliser la « valise » au motif que s’ils ne réalisaient pas un ECG correct, ils risquaient selon eux d’être mis en défaut en cas de décès d’un résident, consécutif, partant, à une interprétation erronée du tracé électrocardiographique par un médecin. On le comprend, un des buts recherchés du récit est de tenir en haleine le lecteur, comme dans une série policière54. Il ne convient néanmoins pas de chercher des coupables mais plutôt de produire un méta-récit à l’aide de récits particuliers et divergents d’acteurs. Ceux-ci, durant notre enquête, se rendaient coup pour coup par entretiens interposés. Ainsi la directrice d’EHPAD qui a contribué à obtenir le financement de l’expérimentation a accusé le responsable des systèmes d’information de l’ARS de lui mettre « des bâtons dans les roues », en relevant par exemple dans une note interne qu’il avait rédigé et à laquelle elle a eu accès, que le projet ne s’appuyait sur aucun cahier des charges. Quant à lui, il indique, durant l’entretien qu’il nous a accordé, que la « valise » est le « joujou » de cette dame, qu’elle l’a voulu absolument puis l’a laissé de côté. Il estime en outre que l’ARS a cédé à son « caprice » en finançant cette expérimentation, contre son avis, et qu’elle est très chère (120 000 euros), au vu des faibles qualités techniques qu’il prête à la machine.

  • 55 Latour, 2006, p. 53.

28Deuxièmement, et dans la continuité, opter pour le récit d’un processus d’innovation s’est accompagné d’un évitement de l’hermétisme et d’une tentative d’élargissement du lectorat de la sociologie à des publics peu familiers aux sciences humaines et sociales. Emprunter la voie du récit apparaît comme le meilleur moyen pour faire valoir des données d’enquête recueillies sur le terrain, en « faisant parler » ce dernier et en rendant vivant ce que le sociologue a observé. L’ambition a été de produire un effet de réalité et le récit y aide, selon nous. L’humour, que l’on trouve beaucoup par exemple dans la sociologie d’Erving Goffman, est également un procédé à ne pas négliger. On pourrait parler d’une propriété vitaliste du récit. Nous l’avons vu, personnifier des objets techniques y contribue également. En plus de l’agentivité associée à ces objets, cela restitue des émotions à l’égard de la matérialité qui peuple notre monde. Dans le cas de la « valise », il s’est agi principalement de sentiments négatifs. Le recours au récit est également porteur d’une vision de la sociologie et d’un regard sur le monde, ce que Latour explicite dans la citation suivante : « Pour les sociologues du social, l’ordre constitue la règle, tandis que le déclin, le changement ou la création sont l’exception. Pour les sociologues des associations, l’innovation est la règle, et ce qu’il s’agit d’expliquer – les exceptions qui donnent à penser – ce sont les diverses formes de stabilité à long terme et à grande échelle55. » Or, quoi de mieux que le récit pour donner à voir ce qui bouge, ce qui est tenté (sans forcément d’aboutissement) par les acteurs ?

  • 56 Spranzi-Zuber, 1998.
  • 57 Mills, 1959.

29Troisièmement, un « petit » récit, circonstancié et local, a été produit à l’aide de ce cas. Pour faire valoir la scientificité du propos, nous avons tenté de préserver une cohérence interne au récit et avons respecté une trame chronologique, à défaut de prétendre à une causalité reliant tous les faits relatés, pour reprendre les options possibles du « récit scientifique56 ». De ce fait, cette échelle micro-sociologique a amené à laisser de côté des « grands récits » et la « grande théorie57 ». Cependant, cela n’a pas impliqué une absence de commensurabilité entre le « petit » et le « grand ». Les « petits récits » donnent accès à des transformations plus larges, la diffusion chaotique de la télémédecine en France et la prise en charge médicale du grand âge, dans notre cas. De surcroît, cette posture ne témoigne pas d’un manque d’ambition au plan conceptuel, en restant collé au terrain. Cette manière de procéder, en ayant recours à un récit détaillé et situé, a ainsi permis de soumettre des concepts à même de peaufiner l’analyse des processus d’innovation (intendance de l’usage, potentialité collatérale, travail d’innovation) et d’envisager concrètement comment se déploient (ou échouent) des innovations dans nos sociétés. Dans cette perspective, se donner les moyens de raconter des processus d’innovation, de l’intérieur, permet aussi de croiser, et partant, de prendre de la distance avec les récits que peuvent produire les acteurs impliqués, ce qui permet de faire œuvre de sociologie : travailler sur le décalage entre le discours des acteurs et la réalité qui se prête à l’observation.

Conclusion

30Cet article a montré que le sociologue qui s’intéresse à l’innovation n’est pas seulement un « chasseur de mythes », selon la formule célèbre de Norbert Elias, il est aussi un conteur d’histoires. Non pas qu’il « raconte des histoires » au sens figuré du terme, tel le bonimenteur qui cherche à tromper ses interlocuteurs pour en tirer avantage. Il ne cherche pas non plus à enjoliver la réalité ou à la noircir, mais bien à la décrire, du mieux possible, telle qu’elle s’est présentée à lui lors d’enquêtes. Ainsi, le sociologue « raconte des histoires », au sens propre, comme l’expérimentation d’une « valise » de télémédecine, que nous avons relaté à grands traits, dans le prolongement de travaux pionniers de l’approche dite de l’acteur-réseau. Lorsqu’il raconte une histoire, le sociologue cherche à restituer avec le plus de précision, de véracité et d’authenticité possible les faits et situations qu’il a rencontrés, et ce dans des milieux parfois méconnus ou dépeints d’une manière monolithique (l’angle de la maltraitance des personnels à l’égard des résidents pour les EHPAD ou celui de l’« institution totale », en particulier). Le récit apparaît donc comme une manière de restituer fidèlement des observations effectuées et de donner à voir des mondes sociaux à travers le prisme d’objets techniques qui y sont précipités. Plus spécifiquement, trois apports du mode-récit sont apparus à l’issue de la présentation du cas « valise », qui a mobilisé le cadre théorique de l’acteur-réseau : naviguer avec nuance entre échec et réussite en s’inspirant du style policier, ouvrir le lectorat de la sociologie et tenter d’assurer une commensurabilité entre le « petit » et le « grand » (récit).

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Notes

1 Rammert, Windeler, Knoblauch et al., 2018 ; Godin, Gaglio, Vinck, 2021.

2 Nowotny, 2006.

3 Godin, 2015.

4 Sainsaulieu, Saint-Martin, 2017.

5 Ricœur, 1983.

6 « Les récits ne sont pas seulement une réalité dans les domaines cités mais ils sont souvent considérés comme explicatifs des événements auxquels ils “conduisent”, au moins au sens pragmatique où ils sont acceptés comme réponses adéquates à la question : pourquoi x a-t-il eu lieu ? » Spranzi-Zuber, 1998, p. 46.

7 Dubied, 2000.

8 Gaglio, 2018.

9 Ryan, Gross, 1943.

10 Gaglio, 2018.

11 Dumez, 2011.

12 Callon, 1986.

13 Latour, Woolgar, 1988.

14 Shapin, Schaffer, 1985.

15 Latour, 2011.

16 Akrich, Callon, Latour, 1988.

17 Callon, 1986.

18 Callon, 1979.

19 Uzunidis, 2000.

20 Kopytoff, 1986.

21 Latour, 1992.

22 Hennion, 2003, p. 150.

23 Latour, 2006, p. 184-185.

24 Latour, 2011.

25 Demazière, Dubar, 2004.

26 Spranzi-Zuber, 1998.

27 Caillé, 1999.

28 Favret-Saada, 1977.

29 Callon, 1986.

30 Akrich, Callon, Latour, 1988.

31 Callon, 1994.

32 Barthe, Blic, Heurtin et al., 2013.

33 Daniéli, 2018.

34 Callon, Lascoumes, Barthe, 2001.

35 Morozov, 2014.

36 Rimbert, 2011.

37 Mallon, 2007.

38 Richard, 1986.

39 Latour, 2006.

40 Le travail d’Iris Loffeier ouvre en particulier la piste des savoirs produits en EHPAD par les professionnels, pris qu’ils sont dans des injonctions contradictoires, et la thèse de Pearl Morey étudie la timide percée des dispositifs de géolocalisation en EHPAD à travers le prisme de la tension entre sécurité et liberté, tout en explorant trois mondes sociaux (celui des concepteurs de dispositifs technologiques, celui de la régulation et celui des EHPAD) qui s’articulent. Voir Loffeier, 2015 ; Morey, 2020.

41 Macia, Chapuis-Lucciani, Chevé et al., 2008.

42 Bardot, 2009.

43 Le nom de la société a été modifié afin de respecter son anonymat.

44 Les expressions entre guillemets proviennent des acteurs.

45 Les conférences de territoire sont des organes de concertation rattachés aux ARS. Elles ont été instituées par la loi Hôpital, patients, santé et territoires de 2009. Elles sont notamment chargées de faire remonter les besoins locaux de santé.

46 Callon, 1986.

47 Callon, 1986.

48 En septembre 2014, le nombre de télétransmissions déclaré au centre 15 d’ECG (électrocardiogrammes, ici) est de vingt-cinq au total (soit 8,3 de moyenne pour les six EHPAD répondants). Les photos transmises grâce à la webcam de la « valise » au centre 15 s’élèvent à six. C’est peu au regard de la période de l’expérimentation (plus de deux ans) et du nombre d’EHPAD qui ont participé à l’expérimentation. À titre de comparaison, on compte environ quatre-cents appels au centre 15 de la part de tous les EHPAD (publics, privés, associatifs) du département (environ 60) entre avril et juin 2013.

49 Gaglio, 2018.

50 Callon, Latour, 1991.

51 Latour, 1992.

52 Dodier, Baszanger, 1997.

53 Gaglio, 2018.

54 On retrouve l’idée d’intrigue (« plot ») chère à Harrison White, qu’il assimile à « une structure de relations qui permet que les événements contenus dans le récit soient dotés d’une signification parce qu’ils sont perçus comme des parties appartenant à un tout intégré ». Cité dans Spranzi-Zuber, 1998, p. 56.

55 Latour, 2006, p. 53.

56 Spranzi-Zuber, 1998.

57 Mills, 1959.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. – La « valise »
Crédits © Gérald Gaglio, 3 avril 2015.
URL http://journals.openedition.org/artefact/docannexe/image/11883/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 55k
Titre Fig. 2. – L’électrocardiographe
Crédits © Gérald Gaglio, 3 avril 2015.
URL http://journals.openedition.org/artefact/docannexe/image/11883/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 33k
Titre Fig. 3. – L’oxymètre
Crédits © Gérald Gaglio, 3 avril 2015.
URL http://journals.openedition.org/artefact/docannexe/image/11883/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 21k
Titre Fig. 4. –Saisie d’un ECG dans la tablette PC, préalable à une télétransmission
Crédits © Gérald Gaglio, 12 juin 2015.
URL http://journals.openedition.org/artefact/docannexe/image/11883/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 110k
Titre Fig. 5. – Connexion Internet filaire, prise RJ45
Crédits © Gérald Gaglio, 27 mai 2015.
URL http://journals.openedition.org/artefact/docannexe/image/11883/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 127k
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Pour citer cet article

Référence papier

Gérald Gaglio, « L’apport des récits à la sociologie de l’innovation »Artefact, 16 | 2022, 19-43.

Référence électronique

Gérald Gaglio, « L’apport des récits à la sociologie de l’innovation »Artefact [En ligne], 16 | 2022, mis en ligne le 15 juin 2022, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/11883 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.11883

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Auteur

Gérald Gaglio

Gérald Gaglio est professeur de sociologie à l’université Côte d’Azur et membre du GREDEG (UMR 7321). Ses recherches s’inscrivent dans un triptyque comprenant innovation, organisations et technologies. Après une thèse portant sur l’avènement de la téléphonie mobile en France, il s’est notamment penché sur le champ de la santé, pris dans un mouvement de technologisation croissant, avec en particulier une recherche sur la télémédecine. Il s’intéresse également à la matérialité qui compose le monde social et donne à voir des pratiques diverses, comme celles s’observant autour des masques sanitaires. Il mène enfin un travail plus conceptuel sur le thème de l’innovation.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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