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Mises en récit d’innovations

L’apport de la mise en récit pour éclairer le processus d’innovation

Le cas du TEL à travers ses personnages et leurs épreuves
The Contribution of Storytelling to Shed Light on the Innovation Process
The Case of the TEL through its Characters and their Trials
Marianne Chouteau, Joëlle Forest et Céline Nguyen
p. 45-70

Résumés

Cet article propose d’analyser les récits d’une innovation à travers le prisme de deux des piliers de l’analyse narrative que sont les personnages et les actions qui les engagent dans le processus d’innovation. Plus précisément il s’agit de décrypter un ensemble de récits élaborés a posteriori pour identifier les personnages, comment ils se distinguent les uns des autres, leur rôle, leurs caractéristiques et les épreuves qu’ils rencontrent et surpassent. Nous retracerons ainsi l’aventure du TEL, procédé de fibrage de la laine de verre conçu par Isover, filiale de Saint-Gobain, qui a révolutionné l’isolation dans les années 1950. Nous montrerons comment cette démarche permet notamment de déconstruire deux des mythes accolés au processus d’innovation.

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Texte intégral

  • 1 Laubier, 2015, p. 155.
  • 2 Daviet, 1983, p. 36-37.
  • 3 Pris, 1975.
  • 4 Daviet, 1987, p. 236.
  • 5 Daviet, 1983, p. 20.
  • 6 Daviet, 1987, p. 243.

1En 1665, sous le règne de Louis XIV, la Manufacture royale des glaces de miroirs est créée. Pour le ministre Colbert, l’enjeu de cette création est simple : il s’agit de lutter contre l’importation des glaces vénitiennes. Ce projet est rapidement couronné de succès puisque, dès 1672, l’importation de verre est interdite aux sujets du roi et, dès la fin du règne de Louis XIV, le monopole vénitien est remplacé par le monopole français. Mais ce qui caractérise aussi l’histoire de cette manufacture qui deviendra, après la Révolution, la Compagnie de Saint-Gobain est son incessante dynamique d’innovation : « Saint-Gobain est une machine à produits et donc à brevets1 » souligne Marie de Laubier dans son ouvrage publié à l’occasion des 350 ans de la compagnie. Une dynamique d’innovation dont Jean-Pierre Daviet rappelle qu’elle s’inscrit dans une ligne politique inébranlable « animée d’un désir de survie quasi-illimité, [qui] a favorisé la mise en œuvre d’un complexe d’idées stratégiques simples et permanentes, qui prennent en compte la croissance économique, la dimension internationale, et le rang à tenir face à la concurrence2 ». Sans surprise, l’histoire de cette « vieille dame » et de son rapport à l’innovation a fait l’objet de nombreux écrits. Parfois traitée en creux, comme dans la thèse de Claude Pris dédiée à l’histoire économique de la Manufacture royale des glaces de Saint-Gobain3, ou dans l’ouvrage de Marie de Laubier dont l’enjeu est de comprendre la nature profonde et l’histoire propre de Saint-Gobain, elle est prise à bras le corps dans les recherches de l’historien Jean-Pierre Daviet. S’interrogeant sur les capacités d’évolution d’un vieux secteur, ce dernier met en lumière « une pure logique d’entreprise4 » à même d’expliciter sur le temps long comment une industrie traditionnelle se renouvelle par l’innovation donnant « un large aperçu de la relation vivante entre progrès technique et entreprise5 ». Précisément, ses travaux mettent en avant une continuité stratégique qui agit comme une ligne directrice : tenir une position dans une branche industrielle à l’échelle internationale pour garantir dans la durée la survie de l’entreprise dans de bonnes conditions de rentabilité. Les travaux de Jean-Pierre Daviet permettent entre autres de souligner que la capacité d’innovation de l’entreprise Saint-Gobain ne saurait être lue du seul point de vue des développements techniques mais qu’elle est étroitement corrélée à l’organisation de l’entreprise, à la forte présence des ingénieurs et à un rapport étroit aux marchés (marché du produit et « marché du progrès technique, où se joue une partie de compétition/coopération6 »).

  • 7 Précisons que ces dernières ont été conduites dans le cadre de la chaire Saint-Gobain-INSA Lyon «  (...)
  • 8 Le procédé TEL est un procédé technique et industriel visant à produire de la laine de verre. Il a (...)
  • 9 Mialet, 2008.
  • 10 Hennion, 2003, p. 7. Mettre en récit une innovation permet en quelque sorte de cartographier le pr (...)
  • 11 Midler, Jullien, Lung, 2017.

2Nous nous inscrivons dans le sillage de cet historien, puisque nos recherches visent le développement de connaissances sur le mode d’existence des innovations à partir de l’histoire de Saint-Gobain7. Précisons cependant que nous nous en démarquons, d’une part parce que nous nous concentrons sur une période plus contemporaine avec l’étude du TEL8, innovation-phare de la filiale Isover de Saint-Gobain et que, d’autre part, nous nous sommes attachées à étudier cette dernière à partir de récits élaborés sur le TEL en vue d’apprécier ce qu’ils nous donnent à voir et de déterminer s’ils ont une valeur épistémique. Qu’apporte leur analyse à notre compréhension de la genèse d’une innovation particulière et de l’innovation en général ? Ce faisant, nous nous inscrivons dans la lignée des auteurs qui, bien avant nous, ont mobilisé le récit pour éclairer le processus d’innovation. Nous suivons en cela la sociologue et philosophe des sciences Hélène Mialet qui, en partant de l’analyse de récits produits au sein d’une multinationale française, a montré comment ces derniers sont des réécritures qui, certes prennent un tour mythique, mais associent surtout l’inventeur à son invention et acquièrent ainsi une dimension performative nécessaire9. Nous nous inscrivons également dans la lignée du sociologue Antoine Hennion pour qui « [l]’innovation est une configuration narrative : décrire ses phases, ses ‟générations” successives, c’est nommer des instances politiques ou attribuer des rôles aux uns ou aux autres10 » ou encore, dans le sillage des travaux en gestion de Christophe Midler qui, analysant le récit de la genèse de la voiture low cost Kwid produite par Renault et Nissan, en est venu à définir un autre type d’innovation : l’innovation fractale11.

  • 12 De façon générale, les sources que nous avons analysées ont toutes une organisation que l’on peut (...)

3Si nous souhaitons nous aussi mobiliser le récit comme vecteur de développement de connaissances sur l’innovation, précisons que nous procéderons ici à une étude de ces récits en partant des acteurs et des obstacles auxquels ils sont confrontés, ces deux catégories recouvrant celles du récit : les personnages et leurs épreuves. Notre propos n’est donc pas de vérifier que les documents étudiés sont bel et bien des récits au sens structural du terme12, il s’agit plutôt de montrer en quoi cette démarche qui assume l’entrée par le récit permet de préciser la connaissance du processus d’innovation, de déconstruire certains mythes – sur lesquels nous reviendrons plus tard. Avant de présenter nos résultats dans les deux dernières parties de notre article, examinons en premier lieu les éléments de cadrage de notre recherche : le corpus de récits étudiés, le procédé TEL et notre cadre d’analyse.

Éléments de cadrage

Un corpus de récits d’innovation constitués a posteriori

  • 13 Laubier, 2015, p. 55.
  • 14 Voir la présentation sur le site du centre : https://www.saint-gobain.com/fr/le-groupe/notre-histo (...)
  • 15 Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.
  • 16 Voir le titre du récit d’Yves Darche, 2007.
  • 17 Battigelli, 2018, p. 2 ; Isover, 2007, p. 11.
  • 18 Battigelli, 2018, p. 3 ; Battigelli, 1988, p. 3 ; Isover, 2007, p. 11 ; Daussy, non daté, p. 1.
  • 19 Barton, cité dans Peychès, 1977, non paginé.
  • 20 Peychès, 1977, p. 1.
  • 21 Battigelli, 2006, p. 5.
  • 22 Battigelli, 2018 ; Darche, 2007.
  • 23 Battigelli, 2018 ; Darche, 2007.
  • 24 Battigelli, 2006 ; Darche, 2007 ; Isover, 2007.
  • 25 Battigelli, 2018. Nous n’avons aucune indication de date pour le document rédigé par Robert Daussy
  • 26 Voir les sources rédigées par Battigelli, 1988, 2006, 2018 ; Darche, 2007.
  • 27 Battigelli, 2018, p. 3.
  • 28 Almeida, 2001.
  • 29 Nos précédents travaux consacrés au TEL nous ont montré qu’il pouvait exister de petites incohéren (...)

4La Compagnie de Saint-Gobain à laquelle appartient Isover, mère du TEL, possède « une véritable politique de mémoire13 », incarnée par le centre des archives de Blois dont l’objectif est « d’inventorier et de conserver les archives et le patrimoine du Groupe14 ». Accueillant chercheurs et public, c’est précisément là, et avec l’aide des archivistes, que nous avons rassemblé les documents nous permettant de retracer l’histoire de la genèse du TEL15. Nous avons identifié une soixantaine de documents de nature technique (comme des cahiers techniques) ou institutionnels (comme des comptes rendus de groupements, des plaquettes de présentation, des ouvrages) nous permettant d’avoir une vue d’ensemble du processus. À cela s’ajoutent des documents qui nous ont été transmis à l’occasion d’une visite au siège de l’entreprise par nos interlocuteurs ou par des contacts d’anciens salariés relayés par ces derniers. Parmi cet ensemble de documents nous avons identifié un sous-ensemble de sept documents qui ont tous la particularité d’avoir été constitués avec l’intention de retracer a posteriori l’histoire du TEL, de l’isolation chez Saint-Gobain, de la fibre ou de la laine de verre. La focale est certes variable (un procédé, un secteur, un matériau), mais dans chaque cas, l’histoire du TEL y est présentée sous la forme d’un récit au sens large puisque l’on reconstitue chronologiquement un déroulement jusqu’au succès commercial des premières années, qu’il y est fait mention d’acteurs (que nous préférerons appeler personnages puisque nous nous inscrivons dans une logique narrative) et d’actions qui leur sont associées. Par ailleurs, la plupart des auteurs n’hésitent pas à qualifier leur écrit de « petite histoire16 », d’« aventure17 », d’« histoire18 », voire de « récit19 ». Ils mentionnent des « péripéties20 » ou emploient des verbes typiques du champ lexical du récit comme « raconter21 ». Il ne s’agit donc pas d’un corpus de sources produites « sur le vif » permettant de témoigner d’une innovation « en train de se faire », même si certaines illustrations sont des photos qui ont été prises au moment de la genèse du TEL. Il s’agit au contraire d’un corpus qui met en lumière une recomposition faite a posteriori, à l’aide d’un travail d’archives, parfois complété de témoignages oraux recueillis expressément22, voire de souvenirs personnels23. Précisons d’emblée que la date de publication, le statut et l’intention des auteurs de ces récits rétrospectifs sont variables. Si tous les documents ont été publiés bien après la commercialisation du TEL et au fond établissent que le procédé est un succès, donc une innovation, certains ont été rédigés et déposés en archives à l’occasion d’un départ à la retraite comme l’histoire de la fibre de verre écrite par l’un des pères du TEL, Ivan Peychès, en 1977. On peut présumer que l’intention de ce dernier est alors de produire un témoignage alimentant la mémoire technique du secteur de la fibre de verre, de la part d’un de ses acteurs phares. Les trois suivants ont été produits pour célébrer les cinquante ans du procédé24, un quatrième pour en faire une synthèse, plus de soixante ans après25. Parmi ces récits que l’on pourrait qualifier de commémoration ou de célébration, l’un est institutionnel car publié par Isover pour relater le « succès international » de la marque dans le secteur de la laine de verre, les autres26 sont produits par ceux que l’on pourrait appeler des historiens amateurs, anciens salariés d’Isover et souvent membres d’amicales ou de regroupements animés pour faire œuvre de mémoire. En effet, sans pour autant avoir été témoins de la genèse du TEL ou seulement tardivement, ils ont côtoyé des acteurs de première ligne et ont œuvré dans les lieux où le TEL a émergé ou a été fabriqué. Ils ont alors souhaité raconter « une histoire du “Tel” très proche de la réalité27 » laissant supposer que les autres documents proposent une vue partiale ou incomplète. Une autre façon de positionner son récit par rapport aux autres est celle d’Yves Darche, membre de l’amicale des retraités de Saint-Gobain qui intitule son document Petite histoire. Son titre laisse aussi supposer que l’approche n’est pas celle de la « grande histoire » officielle et mise sur le devant de la scène. La diffusion de ces récits est, elle aussi, très variable car si la plupart d’entre eux sont confidentiels (ils sont déposés en archives et mis à la disposition de spécialistes ou diffusés dans un cadre associatif), un ouvrage se démarque toutefois sur ce plan : celui publié par Isover. Il vise, tel un « récit de la maisonnée28 », à valoriser la marque en témoignant des valeurs que son histoire met en évidence. Malgré l’hétérogénéité de ces modes de production et de diffusion, la cohérence de ce corpus provient, en plus de leur qualification par leurs auteurs de « récits » et d’une élaboration a posteriori, d’un lien de parenté entre les documents. En effet, les auteurs se sont appuyés sur les recherches des autres. Les travaux de Jean Battigelli ou Ivan Peychès ont été repris par Isover ou Yves Darche ; quant à L’aventure de Saint-Gobain dans l’isolation, elle est une synthèse des travaux précédents de l’auteur. Précisons enfin que notre corpus ne prétend pas représenter de manière exhaustive les récits de la genèse du TEL. Il représente plus modestement ceux qui sont présents au sein des archives de Saint-Gobain ou qui nous ont été recommandés par la même institution. On peut penser que, malgré ces filtres et leurs intentions différentes, ils font autorité. Aussi, cela nous permet-il de faire confiance à ces récits pour retracer cette épopée29. Mais avant d’expliquer notre cadre d’analyse, voyons en quoi consiste l’innovation qui nous intéresse.

Le TEL, un procédé qui a révolutionné l’isolation

  • 30 Le procédé Hager laisse tomber du verre fondu sur un disque rainuré qui tourne à grande vitesse. L (...)
  • 31 Dans le procédé Owens, les filets de verre en fusion qui s’écoulent de filières en platine sont ét (...)

5Le procédé industriel TEL, notre objet d’étude, a été conçu par l’entreprise Isover, filiale de Saint-Gobain, et sert à produire de la laine de verre. Pour comprendre les éléments qui président à sa genèse, il nous faut revenir à la fin du xixe siècle. À cette époque, la marine marchande se développe et a besoin d’un matériau souple, léger et résistant aux vibrations des machines des navires. L’industrie de la fibre de verre fait une timide apparition en France au début des années 1930. Pas complètement convaincue par l’avenir de la fibre de verre, l’équipe de direction de Saint-Gobain en place à cette époque préfère se situer dans une stratégie d’acquisition et d’échange de licences des procédés préexistants (Hager30 et Owens31) et se contente d’améliorer les procédés qu’elle exploite.

  • 32 Nous nous fondons sur les périodes retenues par Ivan Peychès, l’un des pères du TEL. Peychès, 1977

6La Seconde Guerre mondiale conduit Saint-Gobain à innover en concevant un procédé maison. L’aventure du TEL débute ainsi en 1941. Elle est marquée par trois périodes (« épisodes ou séquences »), chacune d’elle se matérialisant par une évolution majeure du concept. La première (1941 à 1945)32 est celle du procédé LET (du nom du Laboratoire d’études thermiques de Saint-Gobain) qui associe au principe de la centrifugation, importé du procédé Hager, l’étirage par un gaz chaud, inspiré du procédé Owens, faisant du LET une innovation de synthèse. C’est à cette période qu’est conçue l’assiette, composant clé du procédé, qui vient se substituer au disque rainuré réfractaire du procédé Hager. La deuxième période (1945 à 1952) est celle qui amène Saint-Gobain à retourner l’assiette de fibrage. Le LET devient le TEL, par un retournement physique autant qu’acronymique. Au cours de cette deuxième période Saint-Gobain retravaille la composition du verre, le brûleur externe et l’assiette. Cette période ouvre sur la troisième (1952 à 1957), celle du SUPERTEL (aussi appelé TEL), caractérisée en particulier par l’intégration de brûleurs à combustion interne. C’est l’analyse de cette épopée en plusieurs actes qui constitue notre objet d’étude.

Personnages et épreuves comme cadres d’analyse

  • 33 Sepulchre, 2011 p. 120.
  • 34 Glaudes, Reuter, 1996, p. 105.
  • 35 Hamon, 1977 ; Jouve, 1992 ; Sepulchre, 2011.
  • 36 Baroni, 2007.

7Nous avons effectué une analyse qualitative du corpus afin d’identifier les personnages et les actions (en particulier celles qui font obstacle) qui constituent les récits. Pourquoi s’attacher aux personnages ? Les personnages sont des éléments narratifs centraux. Ils permettent de distinguer le récit d’autres types de textes (ou films, images, etc.) en agissant comme des « marqueurs typologiques33 ». En effet, il n’y a pas de gladiateurs dans les récits policiers contemporains mais des enquêteurs aussi célèbres que Columbo, facilement identifiables. L’intérêt des personnages est qu’ils sont « investi[s] par les systèmes de représentations, par les valeurs des individus et de la société34 ». Tout récit raconte et porte une certaine vision du monde qui s’incarne dans les personnages : des justiciers qui défendent les plus faibles par exemple. Parallèlement, les personnages sont marqués par leur psychologie et leurs émotions. Non seulement cela leur permet de les distinguer mais aussi de toucher le lecteur ou le spectateur qui peut se projeter et se reconnaître en eux. C’est notamment parce que les personnages du récit font ressentir des émotions aux destinataires, font que l’on s’attache à eux et nous font vivre en même temps qu’eux les aventures qu’ils traversent qu’ils sont indispensables au récit35. L’intérêt du personnage réside enfin dans le fait que ce dernier porte la tension narrative36, c’est-à-dire l’intrigue du récit : les super-héros vont-ils sauver la planète ? Les personnages agissent en vertu de l’intrigue ou du problème à résoudre, subissent les actions des uns, répondent aux actions des autres.

  • 37 Martuccelli, 2018.

8Nous avons choisi plus particulièrement la notion d’épreuve, car elle fait partie de la matrice narrative37. La mise à l’épreuve reste un classique du récit : elle fait progresser l’histoire et permet de distinguer les personnages en vertu de leur réaction aux épreuves ; c’est en quelque sorte dans l’adversité que se révèlent les capacités, les traits de personnalité, l’importance et le rôle des personnages. Nous allons analyser les récits du TEL que nous avons retenus à partir de ces deux catégories de récit.

Des innovations et des hommes

9Les personnages impliqués dans l’histoire du TEL ont participé à ce processus complexe. On voit coexister des personnages centraux et des personnages « secondaires » dont il faut saisir le rôle.

Les personnages centraux de la création du TEL

10Ivan Peychès, Pierre Heymes et de Marcel Levecque sont présentés dans l’intégralité des récits étudiés comme les pères du procédé. Ils en sont les acteurs de premier plan et forment un trio dont les actions se succèdent et se complètent dans le temps. Si Ivan Peychès a orchestré, Pierre Heymes a eu l’idée et Marcel Levecque a terminé la mise au point jusqu’à l’industrialisation.

Le chef d’orchestre : Ivan Peychès

11À travers les documents analysés, le caractère exceptionnel d’Ivan Peychès (1906-1978) est évoqué notamment parce qu’il sait allier théorie et pratique. Agrégé de physique en 1930, son goût pour la recherche le conduit en effet à s’initier à cette pratique avec Gustave Ribaud puis à entreprendre un doctorat sur le pouvoir rotatoire et la structure des solutions électrolytiques sous la direction d’Eugène Darmois. Il soutient sa thèse en 1936.

  • 38 Trillat, 1979, p. 47.
  • 39 Cette qualité lui permit de devenir successivement directeur des recherches des glaceries de Saint (...)
  • 40 Trillat, 1979, p. 47.
  • 41 Avant lui, le siège qu’il occupa fut successivement celui de Louis Lumière (l’inventeur du cinémat (...)
  • 42 Peychès, 1977, p. 5.

12Dès 1937, il est recruté par Saint-Gobain au poste de chef du laboratoire de thermique. Il s’illustre immédiatement comme le « rare exemple d’un homme capable de partir de la recherche fondamentale pour aboutir au Laboratoire et à l’Usine38 » et de créer des liens fertiles tant avec les professeurs et chercheurs d’université qu’avec les chercheurs industriels et ingénieurs39. Précisons que c’est d’ailleurs son expertise menée entre science fondamentale et développement industriel qui lui a valu, en 1968, d’être nommé administrateur de l’Agence nationale de valorisation de la recherche (ANVAR)40. Convaincu de l’enjeu de développer des contacts étroits entre la recherche fondamentale et appliquée, il participa activement, après son élection à l’Académie des sciences le 12 mai 196941, aux différents comités centrés sur les relations entre science et industrie. Au niveau des recherches sur la fibre de verre, développer une connaissance fine du processus de filage était à ses yeux un prérequis incontournable : « ce n’est pas du temps perdu que de chercher à comprendre pourquoi et comment cela marchait42 ».

  • 43 Darche, 2007, p. 8.
  • 44 Peychès, 1977, p. 5.
  • 45 Battigelli, 2018, p. 26.
  • 46 Peychès, 1977.
  • 47 Battigelli, 2018, p. 19.
  • 48 Battigelli, 2018, p. 26.

13En 1941, dès son retour de captivité au Laboratoire d’essais thermique (LET) qu’il dirige, Ivan Peychès consacre une partie de son activité à cette question. Il passe plusieurs mois à étudier les procédés exploités par Saint-Gobain : Gossler, Hager et Owens43 et lance un de ses jeunes collaborateurs, Pierre Heymes, dans une thèse pour étudier les conditions physiques dans lesquelles étaient obtenues lesdites fibres. Dès le début il décide de concentrer ses recherches sur le procédé Hager qui lui apparaît « comme étant le plus logique du point de vue physique44 ». Mais Ivan Peychès est aussi un « expérimentateur » et un « bricoleur45 » hors du commun. Pour pallier le manque de robustesse du disque rainuré du procédé Hager, il a l’idée d’utiliser une filière. Il réalise alors des modèles aérodynamiques allant du cylindre à un disque plat en passant par des ellipsoïdes. Les essais sur maquette d’une des formes ellipsoïdales qu’il a imaginées confirment son intuition et sont à la base du premier brevet sur le LET46. C’est lui qui, entre 1941 et 1943, a l’idée d’associer l’étirage par centrifugation (inspiré du procédé Hager) et l’étirage par fluide (inspiré du procédé Owens) dans un nouveau procédé Saint-Gobain. Il donne au centrifugeur une forme « lenticulaire » et propose un « surétirage par courants de fluide47 ». C’est par ailleurs le personnage persévérant et courtois de l’aventure48. Si Ivan Peychès est représentatif de la génération de chercheurs qui intègrent les laboratoires de Saint-Gobain dans l’entre-deux-guerres au moment où se met en place une organisation autonome de la recherche, les récits de l’histoire du TEL le décrivent aussi comme le chef d’orchestre.

Le « père biologique », l’inventeur

  • 49 Isover, 2007, p. 68.
  • 50 Peychès, 1977, p. 9.
  • 51 Battigelli, 2018, p. 48.
  • 52 Battigelli, 2018, p. 28. Cette proposition de renverser le dispositif avait déjà été faite en 1942 (...)
  • 53 Isover, 2007.

14Ingénieur des arts et métiers promotion 1942, Pierre Heymes se lance à sa sortie de l’école dans une thèse à cheval sur le laboratoire du gaz de France dirigé par Gustave Ribaud et celui d’essais thermiques (LET) dirigé par Ivan Peychès. Cette thèse, en mécanique des fluides, visait à étudier l’écoulement d’un fluide à la périphérie d’un cylindre, question qui intéressait au plus haut point Ivan Peychès pour compléter sa théorie du fibrage. Au cours de l’année 1944, Pierre Heymes comprend que la force d’étirage qu’un fluide peut exercer sur un fil fin (en l’occurrence de verre fondu) est corrélée à la vitesse et à la température du fluide. Plus ces dernières sont élevées et plus l’étirage est important. Mais, tout comme Ivan Peychès, Pierre Heymes n’est pas seulement un personnage doté de solides connaissances scientifiques, il est aussi reconnu pour son sens de l’observation et son esprit « visionnaire49 ». C’est en visitant, en compagnie d’Ivan Peychès, une exposition de V2 allemands en 1944 qu’il comprend alors comment, dans cet appareil, une combustion explosive entretenue dans l’enceinte semi-close permet d’éjecter des gaz très chauds à très grande vitesse50. Par analogie, Pierre Heymes transfère ce principe de solution pour étirer les fibres. Cette idée donne ensuite naissance à plusieurs brevets clés demandés respectivement les 12 février 1945 et 31 mai 1946. Pierre Heymes est tantôt décrit comme « l’inventeur du principe » ou « le père biologique » du procédé51. À ce titre il est un personnage central de l’histoire du TEL car il a posé la première pierre. Dans un rapport de janvier 1946, il propose de renverser le dispositif (le bol descend dans la partie inférieure) ce qui fera, plus tard, passer le LET au TEL52. Il travaille aux essais jusqu’en 1951, date à laquelle on l’envoie sur un autre projet, celui du polissage simultané des deux faces d’une lame de verre53.

Le père nourricier du SUPERTEL, Marcel Levecque

  • 54 Isover, 2007, p. 72.
  • 55 Battigelli, 2006, p. 90.
  • 56 Chouteau, Forest, Nguyen, 2018.
  • 57 Battigelli, 2018, p. 48.
  • 58 Darche, 2007, p. 9.
  • 59 Darche, 2007, p. 9.

15Marcel Levecque sort, en 1945, major de promotion du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) avec une thèse sur la céramique. Il devient chimiste en chef à la manufacture de Sèvres (1945-1947) avant d’entrer en 1947 à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA). En octobre 1950, à 28 ans, il entre au laboratoire de la Villette (LET) en tant qu’ingénieur de recherche et prend, en 1952, la direction de l’équipe en charge du TEL54. De 1953 à 1956, « grâce à ses compétences personnelles et à celles de ses nombreuses relations dans les domaines clés du SUPERTEL, le verre, la combustion, les alliages spéciaux, le chauffage par induction, il résout tous les problèmes techniques et technologiques qui ont permis de passer du TEL arrivé à bout, au SUPERTEL dont la supériorité opérationnelle s’est imposée dans le monde entier55 ». Nombreux sont les termes élogieux caractérisant cette personnalité hors du commun56 ; il est par exemple appelé « Mister No problem » par les Américains57. Sa persévérance est aussi largement relayée : « […] souvent les essais débutaient à 6 h du matin. Le “Patron” arrivait vers 8 h et participait à ceux-ci, manipulant les vannes, tripotant les boutons… quelquefois au grand effroi de son entourage ! Nous ne voyions pas passer le temps et les essais se prolongeaient parfois jusqu’à minuit58 ». Personnage haut en couleur, il savait allier capacités scientifiques et qualités humaines59. Sa présence forte et singulière dans le récit du TEL provient de sa double casquette.

  • 60 Isover, 2007, p. 72.
  • 61 Battigelli, 2006, p. 94.
  • 62 Isover, 2007, p. 72.

16À l’instar des deux précédents acteurs, Marcel Levecque est un scientifique hors pair : « excellent thermodynamicien60 », il « […] maîtrisait l’ensemble de ces techniques, soit qu’il les ait pratiquées lui-même dans sa courte mais riche expérience professionnelle, soit qu’elles soient pratiquées, à un niveau d’excellence, par l’un ou l’autre de ses nombreux amis61 ». Mais cela ne suffit pas lorsqu’on en est au stade des essais industriels : « Le brillant théoricien qu’il aurait pu rester donne aussi toute sa mesure d’expérimentateur pragmatique et ingénieux62. »

17Ces trois personnages ont ceci d’intéressant qu’ils sont tous de brillants scientifiques qui ont la particularité d’être dotés de qualités complémentaires sans lesquelles le TEL ne se serait pas développé. Sens de l’observation, convivialité, vision de synthèse et prospective sont autant de caractéristiques pour camper ces personnages que d’ingrédients nécessaires pour innover.

Des personnages secondaires incontournables

  • 63 Battigelli, 2018, p. 16.
  • 64 Isover, 2007, p. 56.
  • 65 Isover, 2007, p. 78.
  • 66 Isover, 2007, p. 179.

18Ce trio de premier plan n’aurait rien pu faire sans une équipe aux multiples compétences. L’ingénieur centralien Eugène Gentil est chargé de voyager à travers le monde dans les années 1920-1930 pour débusquer de nouvelles technologies verrières pour Saint-Gobain. C’est lui qui s’arrête sur le procédé Hager et lance Saint-Gobain dans l’aventure de la fibre de verre grâce à des négociations commerciales. Roger Lacharme, ingénieur Supélec de Grenoble, est le premier directeur commercial d’Isover puis le premier directeur général. Il est considéré comme un « acteur principal du succès commercial de l’entrée de Saint-Gobain dans l’activité Fibre de verre63 ». Gabriel Aufaure se caractérise quant à lui par son audace et sa ténacité. En tant que directeur de l’usine de Rantigny, le centralien « assume le risque » de passer au procédé TEL64 et décide de stopper l’utilisation du procédé Owens en mai 1957. C’est un pari car le procédé n’est pas tout à fait finalisé65. Quant à Pierre Corvilain, ingénieur des Mines, il lance les essais du TEL et prépare le terrain à l’équipe de Marcel Levecque66.

  • 67 Darche, 2007, p. 11.
  • 68 Daussy, non daté, p. 12.
  • 69 Darche, 2007, p. 38.

19D’autres acteurs comme Raymond Villain (ajusteur et contremaître), Maurice Charpentier (chef d’atelier), Marcel Mabru (dessinateur-projeteur) ont contribué sur le terrain à la mise au point du procédé de telle sorte qu’Yves Darche parle d’une « équipe Levecque67 » et fait ainsi de ce collectif un personnage à part entière. Les écrits de Jean Battigelli ou d’Yves Darche, retraités de la compagnie, ne manquent pas de mentionner ces acteurs qui forment un écosystème basé sur la confiance, dans lequel chacun trouve sa place, en tant qu’ingénieur ou technicien. Ces rapides portraits montrent combien les compétences et caractères des personnages ont contribué à la « consécration » nationale et internationale du procédé68. Yves Darche affirme avec du recul que « le procédé TEL a totalement révolutionné l’industrie de l’isolation, qu’elle soit thermique ou acoustique69 ».

Des ingénieurs « multifacettes » bien entourés

  • 70 Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.
  • 71 La première législation sur les brevets (Parte Veneziana) qui voit le jour à Venise en 1474 en rec (...)
  • 72 Sur la couverture de son petit livret, Yves Darche (qualifie par exemple les trois pères du TEL (m (...)
  • 73 Guichard, Servel, 2006, p. 6.
  • 74 Mialet, 2014.
  • 75 Callon, 1994.
  • 76 Forest, 2017, p. 36.
  • 77 Shenk, 2014.

20Considérer l’innovation à partir du récit et à travers le prisme des personnages offre une image plus réaliste du processus qui permet de s’émanciper de la figure mythique de l’innovateur solitaire. Cette figure était encore très prégnante dans les biographies d’innovateurs70 ou les brevets dont dès l’origine la vocation était d’octroyer une paternité à l’innovation71. En effet, si sur un plan communicationnel, auteurs comme lecteurs sélectionnent et repèrent les personnages les plus hauts en couleur, les plus marquants, ceux dont ils se sentent proches ou qu’ils admirent, il n’en demeure pas moins que l’existence de personnages secondaires dont on parle moins, montre qu’il y a, à la fois, des personnages emblématiques, de premier plan, dont la personnalité fait qu’il est facile de les distinguer comme des héros ou des génies72, mais aussi que ces personnages ont besoin d’équipes. De la sorte, les récits du TEL que nous avons explorés à partir de la catégorie d’analyse des personnages montrent cet équilibre entre esprits forts et équipes, un équilibre nécessaire entre individu et collectif que la théorie de l’acteur-réseau ou l’analyse de portraits d’innovateurs proposée par Renelle Guichard et Laurence Servel ont déjà mis en évidence : « le novateur est donc loin d’être un travailleur isolé : il collabore avec d’autres73 ». Ils contribuent ce faisant à conforter les travaux qui, à l’instar de celui d’Hélène Mialet dédié à Stephen Hawking74, déconstruisent le mythe du génie solitaire capable de produire de la théorie en s’appuyant sur les seules forces de sa raison75. L’histoire du TEL montre qu’on est en effet aux antipodes de la « figure du héros solitaire armé de la seule puissance de son cerveau, sa capacité de création s’exprimant au contraire dans son rapport à l’autre76 ». On rejoint ce faisant la thèse de Joshua Wolf Shenk77 selon laquelle ces génies ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

  • 78 Dans une interview, Hélène Mialet explique avoir été accusée d’avoir désacralisé le statut iconiqu (...)
  • 79 Battigelli, 2018, p. 28.
  • 80 Battigelli, 2018, p. 44-45.
  • 81 Isover, 2007, p. 55.
  • 82 Daviet, 1987, p. 241.
  • 83 Daviet, 1987, p. 243.

21Admettre que l’innovation est une aventure collective ne saurait nous conduire à considérer ces « génies », personnages centraux pour reprendre notre terminologie, comme des imposteurs78 mais amène au contraire à voir le collectif comme un terreau propice à l’innovation. À un premier niveau, les personnages secondaires leur apportent des connaissances qui font avancer leurs réflexions, confortent (ou invalident) leurs choix. À un deuxième niveau, on constate que ces pères du TEL savent constituer et profiter de leurs réseaux : Ivan Peychès fait recruter Pierre Heymes en thèse dans l’équipe de son ancien professeur et l’invite à travailler sur les fluides et l’étirage79. Marcel Levecque compose lui-même son équipe et recrute un électricien, ami d’enfance80. On ne saurait enfin oublier que les personnages centraux viennent puiser dans des connaissances produites par d’autres dans le même secteur industriel (le TEL est, on l’a dit, une innovation qui reprend des principes de deux procédés antérieurs) et dans des secteurs qui peuvent paraître plus éloignés (les V2 allemands). Ces récits nous permettent également de mettre au jour le rôle du corps des ingénieurs dans le succès du TEL ; thèse que l’on retrouve clairement énoncée dans le deuxième chapitre, « L’âge d’or des ingénieurs81 », de l’ouvrage publié par Isover. La genèse du TEL rejoint ainsi la grande histoire de Saint-Gobain, dans laquelle les ingénieurs semblent historiquement liés à la dynamique d’innovation du groupe. On doit en effet à Jean-Pierre Daviet d’avoir déjà mis en avant leur rôle, ce dernier évoquant un tournant vers 1830 lié à « l’arrivée des ingénieurs », dans un contexte de crise conjoncturelle, suivie d’une baisse de la consommation de luxe, qui marque la fin des années 1820. C’est selon lui « à la médiation de l’ingénieur que l’on doit le passage de l’“esprit stationnaire” au “mouvement progressif”, selon la belle expression d’un dirigeant visionnaire de 183082 ». À suivre ce dernier, leur contribution à l’innovation se situe à un double niveau : le niveau de l’organisation d’une part et celui des inventions proprement dites de l’autre83.

  • 84 Le Bot, Michel, 2020.
  • 85 Neumann, Pellissier Tanon, 2018. Ces derniers ont recueilli les témoignages oraux d’anciens ingéni (...)
  • 86 Le Bot, Michel, 2020.

22À l’instar des travaux de Florent Le Bot et Alain Michel84 ou de Cédric Neumann et Jérôme Pellissier Tanon85, notre recherche permet de mettre en avant le rôle des ingénieurs (la pierre angulaire de l’adaptation et survie de l’entreprise), de les sortir de leur anonymat en montrant leurs atouts : sens de l’observation, persévérance, capacité de bien s’entourer et de rendre ainsi compte de leurs « multiples facettes86 ». Mais on peut aussi faire l’hypothèse que la présence de ces ingénieurs et leur collaboration étroite avec la recherche n’est pas étrangère au fait que Saint-Gobain se distingue par sa capacité de concevoir des innovations marquées par une forte composante technologique et de rupture tandis que d’autres grands groupes se focalisent davantage sur des innovations incrémentales ou d’expérience.

Une genèse éprouvante

  • 87 Chateauraynaud, Doury, 2013, p. 269.

23Les documents que nous avons analysés sont tous organisés de façon chronologique, par période, étape ou séquence, faisant ainsi état d’un processus et mettant en lumière un enchaînement cohérent d’actions portées par des personnages. Mais notre cadre d’analyse nous a amené à considérer plus précisément les épreuves dont on constate l’utilité pour administrer a posteriori la preuve « dans une stratégie fondée sur le différé temporel de la preuve87 ». Ainsi, les épreuves liées à la genèse du TEL témoignent d’un processus d’innovation qui n’a pas été linéaire. Elles sont, comme nous allons le voir, la preuve d’un processus tortueux qui n’a rien de fulgurant, contrairement à l’idée que l’on en donne souvent. Nous avons identifié trois types d’épreuves.

Épreuves historiques

  • 88 Isover, 2007, p. 47.
  • 89 Peychès, 1977.
  • 90 Battigelli, 2018, p. 18.
  • 91 Peychès, 1977.
  • 92 Voir sur ce point Peychès 1977 ; Darche, 2007.

24La Seconde Guerre mondiale joue un rôle décisif dans la genèse du TEL, tout du moins à ses débuts. Elle entraîne une interruption des échanges entre les États-Unis et la France. Cela aurait pu être catastrophique, mais comme dans tout bon récit, un retournement se produit : « ce blocage aura toutefois une retombée positive. En mai 1941, Tony Perrin et André Ayçoberry, qui assument l’intérim à la direction de la Compagnie, décident en effet de lancer une activité de recherche propre sur le fibrage88 ». En effet, jusqu’alors, l’Europe ne faisait que suivre et reprendre les recherches menées aux États-Unis89. Ainsi, sans cette épreuve, le TEL n’aurait peut-être pas été conçu. Un autre événement plus localisé interrompt les recherches sur la fibre de verre puisqu’un bombardement vient détruire le laboratoire : « Dans la nuit du 3 mars 1942, une bombe anglaise qui visait les usines Renault de Billancourt, détruit complètement le Laboratoire d’essais thermiques (LET) situé à proximité90. » Cela arrive précisément au moment où une nouvelle phase d’étude allait commencer91. Les acteurs témoins constatent alors que la guerre est source de ralentissement : les destructions, le manque d’approvisionnement, les coupures d’électricité, les transferts, etc. freinent considérablement le processus92. Malgré cette adversité, le procédé TEL est conçu. Dès lors nous pouvons faire deux constats : le premier est que la mise en récit, et notamment la confrontation aux épreuves, transforme les acteurs impliqués en personnages héroïques ; ils ont su s’adapter à la situation, trouver des solutions, avancer malgré l’adversité extérieure. Le second est que finalement, la Seconde Guerre mondiale a en réalité été une opportunité : elle a contraint Saint-Gobain à se lancer dans l’aventure en toute autonomie.

Épreuves commerciales

  • 93 Isover, 2007, p. 52.
  • 94 Daussy, non daté, p. 9 ; Battigelli, 2018, p. 34.
  • 95 Daussy, non daté, p. 10.
  • 96 La Sodefive (Société pour le développement de la fibre de verre) a été créée par Saint-Gobain pour (...)
  • 97 Battigelli, 2018.
  • 98 Isover, 2007, p. 86.
  • 99 Darche, 2007, p. 23.

25Les récits du TEL relatent également des épreuves liées à l’environnement concurrentiel et commercial. L’un des épisodes les plus connus est celui de Roclaine. En 1948, un concurrent français met sur le marché un nouveau produit, le Roclaine (de la laine de roche), moins piquant, moins cher et plus résistant aux hautes températures que le produit fabriqué alors par Saint-Gobain. C’est cette concurrence qui enclenche le procédé : « Saint-Gobain n’a plus le choix. Il faut absolument mettre au point un nouveau procédé de fibrage du verre qui donne de meilleurs résultats que l’Owens93. » « Redoutable concurrent94 », « agressivité95 », le Roclaine crée un électrochoc. Par ailleurs, Lucien Deschamps, directeur technique de la Sodefive96, observe que les licenciés sont lassés d’attendre le successeur du Hager et se tournent vers l’Owens Corning Fiberglas (OCF)97. Une autre épreuve est celle de la bataille des brevets menée pour attester de la paternité du TEL. Entre 1948 et 1958, le brevet déposé par Heymes en 1946 à l’origine du SUPERTEL est « attaqué sans relâche » avant d’être enfin attribué à Heymes par l’office des brevets américains98. Yves Darche affirme : « De 1956 à 1958 les 2 sociétés [OCF et Saint-Gobain] se livrèrent bataille au sujet de la propriété industrielle du nouveau procédé de “centrifugation”, en 1958, l’accord “ ¾ [pour Saint-Gobain], ¼ [pour OCF]” mit fin à la guerre active, mais la guerre froide allait continuer99. » À l’instar des épreuves historiques, les épreuves concurrentielles ont une double fonction : elles témoignent de la difficulté et de la complexité du processus d’innovation (survenue une nouvelle fois de l’extérieur) et soulignent ici encore la persévérance de la compagnie ainsi que sa capacité de transformer un problème en opportunité.

Épreuves techniques

  • 100 Peychès, 1977.
  • 101 Battigelli, 2018, p. 20.
  • 102 Daussy, non daté, p. 11.
  • 103 Peychès, 1977, p. 10-11.
  • 104 Battigelli, 2018, p. 29.

26Nombreuses sont les péripéties et épreuves techniques qui parcourent les récits étudiés. Nous ne pouvons être exhaustives. Les éléments techniques, ici des non humains, font de la résistance tout au long des années de conception. Ivan Peychès souligne que des épreuves techniques ont eu lieu lors de toutes les périodes : LET, TEL ou SUPERTEL100. Dès l’hiver 1941-1942, les épreuves commencent autour du procédé de filage par centrifugation, inspiré par la machine Hager et mis au point par Ivan Peychès, alors directeur du LET : « Résultats mitigés, on fait de la fibre, mais elle s’enroule autour du corps de la machine. L’essai doit s’arrêter au bout de quelques minutes pour nettoyer101. » En 1953, l’assiette d’acier réfractaire de fibrage donne elle aussi du fil à retordre aux techniciens et ingénieurs. Elle s’oxyde et ses trous s’agrandissent, relate Robert Daussy102. Le verre fait aussi l’objet de toutes les attentions. Ivan Peychès évoque les difficultés liées à la composition du verre apparues dès 1953 comme facteur décisif du procédé : « il fallait allier des caractéristiques en apparence contradictoires : liquide compatible avec la température de tenue des assiettes, non-dévitrification, bas prix de revient103 ». Les brûleurs permettant l’émission de gaz très chauds et à grande vitesse nécessitent eux aussi un certain nombre de réglages : entre 1952 et 1955 « ces brûleurs sont difficiles à mettre au point car il faut que chaque petit chalumeau soit orienté correctement pour chauffer soit l’assiette soit les filaments de verre à étirer104 ». Par ailleurs, on apprend que le bruit de ces brûleurs lors des allumages occasionne des plaintes du voisinage du laboratoire parisien, ce qui conduit à mener les essais dans l’usine de Rantigny.

  • 105 Daussy, non daté, p. 8.
  • 106 Isover, 2007, p. 78.
  • 107 Battigelli, 2018, p. 43.

27En 1945, Ivan Peychès résume le difficile passage à l’industrialisation du TEL en raison de trois problématiques techniques : « des aciers non résistants, un verre inadéquat et un problème de régulation des gaz105 ». La mise au point de son successeur, le SUPERTEL, n’est pas non plus facile : des interrogations subsistent à propos de la viabilité du procédé dans le temps, la tenue des assiettes de fibrage étant soumise à de très hautes températures106. Et Jean Battigelli d’affirmer : « Ce premier essai ‟SUPERTEL” fut considéré comme un échec107. »

Quels enseignements : l’innovation n’est décidemment pas un long fleuve tranquille

  • 108 Isover, 2007, p. 15.
  • 109 Daviet, 1987, p. 239.
  • 110 Ces difficultés et obstacles sont narrés et amènent le lecteur vers une fin pourtant heureuse, ce (...)
  • 111 Isover, 2007, p. 72.
  • 112 Isover, 2007, p. 58.
  • 113 Battigelli, 2018, p. 92.
  • 114 Peychès, 1977, p. 6.
  • 115 Martuccelli, 2019.

28Deux enseignements peuvent être tirés de l’analyse de ces épreuves. Tout d’abord, ces dernières orientent l’action des personnages et constituent parfois des tournants importants du processus. Isover qualifie même ce processus d’« épopée technologique puis industrielle108 » attestant ainsi d’une aventure longue et héroïque, dont le récit est animé par les personnages présentés plus haut. Cette épopée n’est pas sans rappeler celle du passage du verre soufflé au verre coulé. Cette première innovation clé de la Manufacture royale des glaces avait contribué à son essor les premières années après sa création et avait constitué l’innovation majeure de cette entreprise pendant plus d’un siècle (jusqu’en 1830)109. Une épopée que les divers auteurs des récits du TEL110 ne manquent pas de qualifier de long travail, « d’épuisant111 », de naissance « dans la douleur112 ». Ils emploient les mots « embûches113 », « soucis114 ». On pourra se demander, dans le sillage des travaux de Danilo Martuccelli et pour porter un regard plus global, si ces épreuves ne témoignent pas de la volonté grandissante de partager ces expériences et ne montrent pas combien les personnages empruntent un « chemin de connaissance » et font « preuve d’éthique115 ». Ensuite, et en lien étroit avec ce qui vient d’être dit, on voit bien que la mise au jour des épreuves déconstruit l’image d’un processus linéaire, d’un long fleuve tranquille, sans aller et retour, laissant croire qu’il suffit d’inventer un procédé technique, de le commercialiser pour qu’il soit un succès. Considérer le caractère tortueux du processus d’innovation conduit à relativiser le processus d’industrialisation de l’activité inventive qui s’est mis en place au début du xxe siècle. Par définition, l’innovation se laisse difficilement enfermer dans un chemin tout tracé. Quand bien même les entreprises se sont attachées à rationaliser son processus, celui-ci est par nature erratique, il connaît des soubresauts liés à la survenue d’épreuves dont certaines sont imprévisibles. On est ainsi conduit à repenser l’innovation à la lumière de sa contingence et à s’émanciper d’une conception mécanique du processus d’innovation, dont le plus grand danger serait de lisser ledit processus, gommer ses aspérités (ses épreuves) et sa nature humaine.

Conclusion

  • 116 Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.
  • 117 On peut voir des photos de groupe dans Darche, 2007, p. 10 ; de courts textes de présentation des (...)
  • 118 McMahon, 2016.
  • 119 Salmon, 2007.
  • 120 Bruner, 2002.
  • 121 Ricœur, 1983, p. 10.

29Nous avons déjà mobilisé l’exemple du TEL pour affirmer l’intérêt des biographies d’innovation116. Nous avons montré que considérer une innovation sous l’angle de sa biographie permet de dépasser le mythe du génie solitaire mais aussi et surtout de prendre la mesure de l’importance du contexte économique, social et technique dans lequel une innovation émerge et se développe. Notre entrée à travers le prisme du récit emprunte un chemin plus littéraire et communicationnel mais alimente la même remise en cause des mythes : le procédé TEL n’est pas le fruit d’un génie solitaire mais bien le produit des activités de plusieurs personnages individuels ou de collectifs qui savent s’appuyer les uns sur les autres. Cette approche montre par ailleurs que les épreuves sont nombreuses et témoignent d’un processus qui n’est ni simple ni linéaire. Cela valide l’idée qu’une approche narrative peut contribuer à une meilleure compréhension du processus. Notre travail invite aussi à regarder avec attention l’articulation entre l’individuel et le collectif. Nous l’avons remarqué, les récits produits par les anciens salariés veulent contribuer à leur façon à cette histoire, ils mettent davantage l’accent sur les individus de l’ombre et le groupe sans pour autant occulter la présence des grandes figures117. On peut faire l’hypothèse qu’il s’agit d’une façon d’être plus juste, voire de rendre hommage à ces hommes de l’ombre. Il s’agit peut-être d’humaniser cette histoire de technique en donnant plus de place à un ensemble de personnages et de désacraliser le génie solitaire ou de le démocratiser118. Enfin, revenons au concept du récit. Comme nous l’avons souligné dans l’introduction de ce dossier, son usage fait l’objet de critiques et certains le considèrent comme un outil manipulatoire et dangereux en raison de l’exploitation qu’il fait des émotions produites sur ses récepteurs119. Il convient en réalité de nuancer. S’il ne faut pas sous-estimer la puissance du storytelling, il faut peut-être plutôt penser la mise en récit comme un filtre sans doute un peu déformant, mais utile si on sait repérer les biais. Le récit a des fonctions communicationnelles et cognitives qui font sa force et son universalité : il décrit et rend intelligible un processus complexe, il donne du sens120, il opère une « synthèse de l’hétérogène121 », il valorise une entreprise. Son filtre est sans doute celui de la simplification, de l’amplification ou de la minimisation (des personnages ou des épreuves) qui sont les reflets de la subjectivité des auteurs toujours présente au cœur des actes de communication.

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Sources et bibliographie

Sources

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Notes

1 Laubier, 2015, p. 155.

2 Daviet, 1983, p. 36-37.

3 Pris, 1975.

4 Daviet, 1987, p. 236.

5 Daviet, 1983, p. 20.

6 Daviet, 1987, p. 243.

7 Précisons que ces dernières ont été conduites dans le cadre de la chaire Saint-Gobain-INSA Lyon « Ingénieurs ingénieux » (2016-2020).

8 Le procédé TEL est un procédé technique et industriel visant à produire de la laine de verre. Il a été mis au point au cours d’un processus d’une quinzaine d’années, de 1941 à 1957.

9 Mialet, 2008.

10 Hennion, 2003, p. 7. Mettre en récit une innovation permet en quelque sorte de cartographier le processus et de lui donner du sens.

11 Midler, Jullien, Lung, 2017.

12 De façon générale, les sources que nous avons analysées ont toutes une organisation que l’on peut qualifier de narrative puisqu’elles ont pour vocation de retracer l’histoire de cette innovation, selon différents points de vue.

13 Laubier, 2015, p. 55.

14 Voir la présentation sur le site du centre : https://www.saint-gobain.com/fr/le-groupe/notre-histoire/le-centre-darchives-de-saint-gobain (consultée le 11 janvier 2022).

15 Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.

16 Voir le titre du récit d’Yves Darche, 2007.

17 Battigelli, 2018, p. 2 ; Isover, 2007, p. 11.

18 Battigelli, 2018, p. 3 ; Battigelli, 1988, p. 3 ; Isover, 2007, p. 11 ; Daussy, non daté, p. 1.

19 Barton, cité dans Peychès, 1977, non paginé.

20 Peychès, 1977, p. 1.

21 Battigelli, 2006, p. 5.

22 Battigelli, 2018 ; Darche, 2007.

23 Battigelli, 2018 ; Darche, 2007.

24 Battigelli, 2006 ; Darche, 2007 ; Isover, 2007.

25 Battigelli, 2018. Nous n’avons aucune indication de date pour le document rédigé par Robert Daussy.

26 Voir les sources rédigées par Battigelli, 1988, 2006, 2018 ; Darche, 2007.

27 Battigelli, 2018, p. 3.

28 Almeida, 2001.

29 Nos précédents travaux consacrés au TEL nous ont montré qu’il pouvait exister de petites incohérences dans certains documents mais aussi beaucoup d’informations concomitantes.

30 Le procédé Hager laisse tomber du verre fondu sur un disque rainuré qui tourne à grande vitesse. La force centrifuge chasse le verre vers la périphérie du disque, on parle d’étirage par centrifugation. Pour plus de détails, voir Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.

31 Dans le procédé Owens, les filets de verre en fusion qui s’écoulent de filières en platine sont étirés sous l’action d’un jet de vapeur d’eau.

32 Nous nous fondons sur les périodes retenues par Ivan Peychès, l’un des pères du TEL. Peychès, 1977.

33 Sepulchre, 2011 p. 120.

34 Glaudes, Reuter, 1996, p. 105.

35 Hamon, 1977 ; Jouve, 1992 ; Sepulchre, 2011.

36 Baroni, 2007.

37 Martuccelli, 2018.

38 Trillat, 1979, p. 47.

39 Cette qualité lui permit de devenir successivement directeur des recherches des glaceries de Saint-Gobain (1944), directeur des services de recherches des branches chimie et verre (1957-1961) puis directeur des recherches de Saint-Gobain (1961-1970).

40 Trillat, 1979, p. 47.

41 Avant lui, le siège qu’il occupa fut successivement celui de Louis Lumière (l’inventeur du cinématographe avec son frère Auguste Lumière) et de Hippolyte Parodi (père de l’électrification des chemins de fer).

42 Peychès, 1977, p. 5.

43 Darche, 2007, p. 8.

44 Peychès, 1977, p. 5.

45 Battigelli, 2018, p. 26.

46 Peychès, 1977.

47 Battigelli, 2018, p. 19.

48 Battigelli, 2018, p. 26.

49 Isover, 2007, p. 68.

50 Peychès, 1977, p. 9.

51 Battigelli, 2018, p. 48.

52 Battigelli, 2018, p. 28. Cette proposition de renverser le dispositif avait déjà été faite en 1942 par Bernard Thébault lors d’essais de centrifugation dans une autre usine, puis abandonnée. Battigelli, 2018, p. 28.

53 Isover, 2007.

54 Isover, 2007, p. 72.

55 Battigelli, 2006, p. 90.

56 Chouteau, Forest, Nguyen, 2018.

57 Battigelli, 2018, p. 48.

58 Darche, 2007, p. 9.

59 Darche, 2007, p. 9.

60 Isover, 2007, p. 72.

61 Battigelli, 2006, p. 94.

62 Isover, 2007, p. 72.

63 Battigelli, 2018, p. 16.

64 Isover, 2007, p. 56.

65 Isover, 2007, p. 78.

66 Isover, 2007, p. 179.

67 Darche, 2007, p. 11.

68 Daussy, non daté, p. 12.

69 Darche, 2007, p. 38.

70 Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.

71 La première législation sur les brevets (Parte Veneziana) qui voit le jour à Venise en 1474 en reconnaissant la paternité de l’invention donne un droit d’exploitation à l’inventeur pendant dix ans.

72 Sur la couverture de son petit livret, Yves Darche (qualifie par exemple les trois pères du TEL (mais aussi Gabriel Aufaure alors directeur de l’usine) de « mousquetaires du TEL », Darche, 2007. Marcel Levecque sort du lot puisqu’on le qualifie de « brillant théoricien », Isover, 2007, p. 72. Ivan Peychès fait l’objet d’une grande admiration : « Du niveau des pâquerettes où nous étions, I. Peychès nous impressionnait par la noblesse de son attitude, l’étendue de son savoir, le prestige de ses diplômes », Battigelli, 2018, p. 26.

73 Guichard, Servel, 2006, p. 6.

74 Mialet, 2014.

75 Callon, 1994.

76 Forest, 2017, p. 36.

77 Shenk, 2014.

78 Dans une interview, Hélène Mialet explique avoir été accusée d’avoir désacralisé le statut iconique de Stephen Hawking alors qu’elle cherchait seulement à mettre en avant la nature collective du travail scientifique largement admise en sociologie des sciences. Letiam, 2018.

79 Battigelli, 2018, p. 28.

80 Battigelli, 2018, p. 44-45.

81 Isover, 2007, p. 55.

82 Daviet, 1987, p. 241.

83 Daviet, 1987, p. 243.

84 Le Bot, Michel, 2020.

85 Neumann, Pellissier Tanon, 2018. Ces derniers ont recueilli les témoignages oraux d’anciens ingénieurs Pechiney pour mettre au jour leurs pratiques et carrières.

86 Le Bot, Michel, 2020.

87 Chateauraynaud, Doury, 2013, p. 269.

88 Isover, 2007, p. 47.

89 Peychès, 1977.

90 Battigelli, 2018, p. 18.

91 Peychès, 1977.

92 Voir sur ce point Peychès 1977 ; Darche, 2007.

93 Isover, 2007, p. 52.

94 Daussy, non daté, p. 9 ; Battigelli, 2018, p. 34.

95 Daussy, non daté, p. 10.

96 La Sodefive (Société pour le développement de la fibre de verre) a été créée par Saint-Gobain pour fournir une assistance technique et commerciale aux licenciés de Saint-Gobain. Isover, 2007, p. 52.

97 Battigelli, 2018.

98 Isover, 2007, p. 86.

99 Darche, 2007, p. 23.

100 Peychès, 1977.

101 Battigelli, 2018, p. 20.

102 Daussy, non daté, p. 11.

103 Peychès, 1977, p. 10-11.

104 Battigelli, 2018, p. 29.

105 Daussy, non daté, p. 8.

106 Isover, 2007, p. 78.

107 Battigelli, 2018, p. 43.

108 Isover, 2007, p. 15.

109 Daviet, 1987, p. 239.

110 Ces difficultés et obstacles sont narrés et amènent le lecteur vers une fin pourtant heureuse, ce qui en amplifie l’effet.

111 Isover, 2007, p. 72.

112 Isover, 2007, p. 58.

113 Battigelli, 2018, p. 92.

114 Peychès, 1977, p. 6.

115 Martuccelli, 2019.

116 Chouteau, Forest, Nguyen, 2020.

117 On peut voir des photos de groupe dans Darche, 2007, p. 10 ; de courts textes de présentation des membres de l’atelier ou des portraits plus conséquents comme celui du chef de fabrication Lucien Berthon, dans Battigelli, 2018, p. 41.

118 McMahon, 2016.

119 Salmon, 2007.

120 Bruner, 2002.

121 Ricœur, 1983, p. 10.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marianne Chouteau, Joëlle Forest et Céline Nguyen, « L’apport de la mise en récit pour éclairer le processus d’innovation »Artefact, 16 | 2022, 45-70.

Référence électronique

Marianne Chouteau, Joëlle Forest et Céline Nguyen, « L’apport de la mise en récit pour éclairer le processus d’innovation »Artefact [En ligne], 16 | 2022, mis en ligne le 15 juin 2022, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/11928 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.11928

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Auteurs

Marianne Chouteau

Marianne Chouteau est maître de conférences à l’INSA Lyon et membre du S2HEP. Sa recherche s’inscrit dans le champ des STS (Sciences, technologies et société) et s’intéresse notamment aux représentations et aux imaginaires véhiculés par les différents récits sur la technique. Elle s’intéresse également à la culture technique et à la façon dont la fiction peut jouer un rôle pour penser l’éthique. Elle a co-écrit l’ouvrage L’Innovation au service de la société (2021) et a publié l’article « Une cartographie des imaginaires pour faire émerger des éléments de culture technique » avec Céline Nguyen.

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Joëlle Forest

Joëlle Forest est maître de conférences à l’INSA Lyon, membre du S2HEP et a été responsable des recherches conduites dans la chaire Saint-Gobain-INSA Lyon « Ingénieurs ingénieux ». Ses recherches considèrent le mode d’existence des innovations à partir de l’étude du processus de conception. Co-auteur de l’ouvrage L’Innovation au service de la société (2021), elle a également contribué à l’ouvrage Innovation Economics, Engineering and Management Handbook (2021) via la rédaction de deux articles : « Innovative Design: The Importance of a Methodical Approach » (t. 1) et « The Meaning of Innovation: Theoretical and Practical Perspectives » (t. 2).

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Céline Nguyen

Céline Nguyen est maître de conférences à l’INSA Lyon et membre du S2HEP. Sa recherche s’inscrit dans le champ des STS (Sciences, technologies et société) et porte notamment sur les mises en récit de la technique et sur la culture technique. Ses réflexions concernent la fiction (notamment les séries télé), les discours ou l’innovation. Elle a co-écrit l’ouvrage L’Innovation au service de la société (2021) et a publié avec Marianne Chouteau l’article « Mobiliser la fiction pour penser la technique : le cas des séries » dans les Cahiers internationaux de symbolisme, en 2019.

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