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Mises en récit d’innovations

La mise en récit managériale des ordinateurs en France dans les années 1960

The Managerial Storytelling of Computers in 1960s France
Cédric Neumann
p. 111-129

Résumés

Durant les années 1960, les ordinateurs se diffusent massivement dans les entreprises et les administrations françaises pour effectuer des tâches de gestion. Cet article s’intéresse aux récits à travers lesquels différents acteurs ont construit les ordinateurs, initialement employés à des tâches de calcul scientifique, comme instruments de gestion. Dans ces récits, la justification managériale de l’utilisation des ordinateurs ne réside plus dans la recherche de la productivité, mais dans celle de l’amélioration de la qualité de gestion. En effet, l’entreprise ou l’administration sont redéfinies autour de la libre circulation de l’information comme des réseaux. Dans le même temps, le champ d’intervention du traitement de l’information est aussi redéfini ; les ordinateurs deviennent des instruments de direction, nécessitant l’intervention des directions générales. Ce récit managérial les fait apparaître comme une « révolution » par rapport à la mécanographie, alors qu’initialement, ils étaient perçus comme une nouvelle manifestation de celle-ci.

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Texte intégral

  • 1 On peut trouver des synthèses récentes des nombreux travaux de Business History américaine dans Ca (...)
  • 2 Cette construction de l’histoire du traitement de l’information se retrouve explicitement dans des (...)

1Initialement employés dans des activités scientifiques et militaires, les ordinateurs sont utilisés dans le domaine de la gestion en France dès le milieu des années 1950. Comparée aux débouchés initiaux des ordinateurs, la gestion constitue un marché plus massif, à la croissance rapide, qui conduit à un changement d’échelle dans la production des machines. L’importance de cette période pour l’industrie informatique a été étudiée par les recherches de Business History qui ont analysé les stratégies industrielles des différentes firmes – constructeurs, entreprises de services informatiques produisant du software et grandes entreprises utilisatrices – et leurs conséquences sur l’évolution des marchés des différents produits de l’informatique1. Cependant, les constructions symboliques qui ont accompagné et rendu possible la circulation des ordinateurs du calcul scientifique à la gestion durant les années 1960 ont été peu étudiées pour elles-mêmes. En effet, les recherches qui s’intéressent aux usages du numérique reprennent fréquemment une opposition entre informatique lourde et centralisée, celle de l’armée et des entreprises, et la micro-informatique qui impliquerait la décentralisation et l’accès individuel aux outils informatiques2. Tout se passe donc comme si le management et les grandes organisations utilisant les ordinateurs dans les années 1960 n’avaient joué aucun rôle dans l’intensification de la socialisation des individus à l’informatique, dans la genèse des dispositions à utiliser individuellement un ordinateur ou encore dans l’émergence d’une conception en réseau de la société. Sur ces sujets, l’informatique des années 1960 est exclue de la genèse du numérique et des impératifs de flexibilité qui lui sont associés.

  • 3 Ces sources managériales se composent d’archives de constructeurs de matériels informatiques, de s (...)
  • 4 C’est-à-dire un découpage ou un itinéraire dans le champ événementiel produit par les historiens : (...)

2L’utilisation dans ma thèse des sources managériales3 datant des années 1945-1975 concernant le traitement de l’information m’a conduit, d’une part, à nuancer le récit de l’histoire du numérique présenté plus haut, d’autre part, à montrer que la construction de l’histoire du traitement de l’information par ses acteurs fait partie intégrante de la circulation des techniques. En effet, ils ont construit des relations d’équivalences entre les caractéristiques des ordinateurs, celles des personnels et de la gestion qui constituent une intrigue4. Celle-ci permet de présenter les ordinateurs comme l’élément d’un phénomène nouveau et révolutionnaire, l’informatique. Cette intrigue générale peut elle-même s’incarner dans de brèves narrations.

  • 5 Les Sociétés de services en ingénierie informatique se spécialisent dans la réalisation d’études d (...)

3Cet article est organisé autour de trois registres de récits différents. D’abord celui des constructeurs, saisi à partir de leurs récits commerciaux et publicitaires. Ils mettent en scène la différence entre les ordinateurs et la mécanographie afin de convaincre prospects et clients de s’équiper en ordinateurs parallèlement à leur équipement mécanographique. Le deuxième registre, abordé à partir du dépouillement des revues de gestion dans les années 1960, est celui tenu par les Sociétés de services en ingénierie informatique5 (SSII) et certains utilisateurs avancés des ordinateurs dans les organisations. Ici, les ordinateurs donnent une consistance technique à la possibilité d’une gestion intégrée et scientifique. Le dernier registre est celui de la « révolution informatique » que l’on retrouve aussi bien dans des essais grand public que dans des publications techniques. Il associe l’innovation à la promotion d’un nouveau style de management importé des États-Unis reposant sur la mobilité, la souplesse, le dialogue et le changement permanent qui condamnerait les organisations bureaucratiques françaises.

Le récit commercial des constructeurs : l’ordinateur un nouvel organisateur

  • 6 Lhoste, Pèpe, 1958 ; Masure, 1960.

4Dans le cadre d’une industrie de l’offre, comme celle des matériels mécanographiques puis informatiques, où la relation entre les demandes des clients et les caractéristiques des machines n’est pas claire, les constructeurs mènent une intense activité de propagande commerciale. Ils produisent des récits destinés aux prospects qui peuvent s’appuyer sur des démonstrations : des mises en scène de machines dans le cadre de visites d’ateliers clients ou encore de manifestations commerciales, en particulier le Salon international de l’équipement de bureau (SICOB), organisé chaque année en France. La mise sur le marché des calculateurs oblige les constructeurs à renouveler le contenu de ces récits publicitaires. En effet, les utilisateurs disposant de capacités d’expertises dans le domaine de la mécanographie, les ingénieurs d’organisation et méthodes de la fonction publique et certains chefs de service d’entreprises utilisatrices par exemple, ne sont pas convaincus de la supériorité des calculateurs sur les machines classiques. Ces derniers considèrent que l’installation d’un calculateur risque de ne pas être amortie et nécessite une expérience de la mécanographie6.

  • 7 Les constructeurs emploient ce terme pour désigner les machines mécanographiques dépourvues de pro (...)
  • 8 Archives départementales de Seine-Saint Denis (ADSD, archives de Bull), 92 Ven 5-3, « SICOB 1961 : (...)
  • 9 ADSD, Bull, 92 Ven 25-5, « La présentation de BGE au SICOB », non datée, vraisemblablement 1966, p (...)

5Pour les constructeurs, il faut renouveler les récits commerciaux afin de faire correspondre l’évolution du marché à leurs cycles d’innovation. Dans cette optique, les calculateurs sont présentés comme étant dans la continuité des machines classiques7 tout en étant supérieurs à celles-ci. Ainsi, les constructeurs insistent sur la rapidité des calculateurs, qu’ils présentent comme un perfectionnement des machines classiques dans la perspective d’un renforcement de la productivité. La description du Gamma 30 de Bull, au SICOB 1961, met en avant sa capacité de « traiter une masse importante de données, dans les domaines comptables, administratifs ou scientifiques » puis insiste sur les qualités de puissance, de rapidité et de souplesse des différents éléments de la machine8. De même, la facilité d’utilisation des calculateurs est mise en avant. Les ingénieurs technico-commerciaux de Bull reçoivent des instructions explicites afin que leurs démonstrations commerciales soient orientées en ce sens9. Les démonstrations donnent lieu à des mises en scène qui illustrent la facilité d’emploi des calculateurs, tel le « Cabinet de programmation éclair » mis en place par Bull au SICOB 1965 :

  • 10 ADSD, Bull, 92 Ven 25-5, J. David, « Compte rendu SICOB », 9 novembre 1965.

Il faut signaler une réalisation particulièrement remarquable qui a été baptisée “Cabinet de programmation éclair” Gamma 10. Il s’agissait de démontrer aux clients et prospects hésitants la grande facilité du Gamma 10 en programmant et en mettant au point devant eux, sur le stand, le problème dont ils avaient au préalable fournis les éléments. Monsieur Onfray […] fit ainsi les honneurs du Gamma 10 à 9 clients différents qui purent s’en aller moins de 2 heures après leur arrivée sur le stand en emportant sous le bras leur modèle de facture […]. Un organisateur qui avait apporté les données de son problème à IBM pour programmation en GAP sur 360/20 et à BGE pour programmation sur Gamma 10 obtint en 2h ½ sur le stand BGE les imprimés désirés. IBM après 3 jours d’efforts et de multiples essais ne parvint pas à lui donner les mêmes états10.

  • 11 ADSD, Bull, 92 Ven 25-2, « Bull dans la conjoncture économique et scientifique », p. 1.
  • 12 ADSD, Bull, 92 Ven 25-2, « Des machines logiques et puissantes donnent une solution simple aux pro (...)

6Cette insistance sur la rapidité permet d’inscrire les calculateurs dans la continuité des machines classiques, c’est-à-dire la recherche de gains de productivité. Cependant les constructeurs établissent une hiérarchie entre cet aspect et les possibilités « logiques » ou de décision des calculateurs. Ces dernières définissent la spécificité et la supériorité des calculateurs par rapport aux machines classiques. Par exemple, dans les SICOB de la fin des années 1950, les brochures de Bull concernant le Gamma 60 mélangent les références à la dimensions productiviste héritée des machines classiques et celles à un instrument de direction qui permet de décider et d’organiser : « un ensemble électronique particulièrement puissant destiné à résoudre tous les problèmes concernant la manipulation de l’information », disposant d’« un nombre élevé d’organes » qui « travaillent en autonomie […] sous la direction d’un “organisateur électronique” », « l’unité centrale », permettant « un rendement maximum » par le fait qu’« aucun organe n’est jamais “au repos”, mais “disponible” pour absorber le travail à effectuer11 », ou encore « des possibilités de calcul rapide », « une grande puissance logique, c’est-à-dire la faculté de choisir, de comparer, de “décider”, d’interdire ou de permettre en fonction des différents cas qui se présentent12 ». Un ingénieur d’International Business Machines (IBM), André Sauvage, établit une hiérarchie entre la rapidité et la logique :

  • 13 Sauvage, 1957, p. 20.

Mais ce n’est pas cette puissance de calcul qui est l’élément le plus important. Ce qu’il y a de vraiment nouveau, c’est que du fait même de la nature et du fonctionnement de leurs circuits, les machines électroniques sont capables de prendre des décisions logiques, correspondant en principe, aux alternatives de l’algèbre logique, telles que les conditions “et” “ou bien” “ou alors”. […] Le nom de calculateur ou de calculatrice est un nom mal choisi, et nous préférons y substituer celui d’ordinateur qui rend mieux compte des possibilités logiques de ces engins13.

  • 14 ADSD, Bull, 92 Ven 25-2, « Des machines logiques et puissantes donnent une solution simple aux pro (...)
  • 15 Sauvage, 1957, p. 25 ; Sauvage, 1956, p. 65-67.

7L’insistance sur les capacités logiques des calculateurs permet de les distinguer des machines classiques et leur attribue un nouveau domaine : la gestion comme activité de direction. Un tract de Bull, présentant le Gamma 60 au SICOB, affirme « qu’avec les machines à traiter l’information, est née une ère économique nouvelle, celle du scientific management » qui découle « d’une grande puissance logique14 ». De même, Sauvage assure que le principal apport des ordinateurs réside dans leur capacité de mettre en œuvre une gestion optimale et automatisée15. Comme le remarque Joseph Dupin de Saint-Cyr, chef du bureau d’organisation du Crédit Lyonnais, cette association des ordinateurs à la gestion scientifique provient des difficultés à les rentabiliser :

  • 16 Dupin de Saint-Cyr, 1961, p. 37.

Les constructeurs ont insisté très lourdement sur l’intérêt primordial de cette gestion scientifique. Cela tenait sans doute au fait que les premières machines, que l’on peut comparer aux monstres anti-diluviens, avaient des dimensions et un coût tels qu’il n’était pas possible d’en envisager un amortissement raisonnable. L’argument de vente s’est voulu scientifique16.

La question qui se pose est de savoir comment ce récit produit par les constructeurs circule parmi les entreprises et les administrations utilisatrices.

Récits et mises en scène de la gestion intégrée

  • 17 Neumann, 2013. Pour le cas anglais, voir Agar, 2003.

8Au milieu des années 1960, la position circonspecte de Dupin de Saint-Cyr n’est plus majoritaire dans les organisations utilisatrices. Cette évolution peut s’expliquer par le développement de la formalisation mathématique en gestion par la Recherche opérationnelle (RO) dont les calculs sont faits sur ordinateurs. À la fin des années 1950, des sociétés variées s’intéressent à la RO, en ouvrant des départements de RO et en participant aux différentes sociétés savantes de ce domaine. Participer à ces sociétés constitue un moment important du parcours professionnel de nombreux dirigeants qui fondent des SSII dans le courant des années 1960. Or, sur cette période, ces dirigeants de SSII commencent à remplacer les anciens ingénieurs d’organisation et méthodes lors de la mise en place des ordinateurs17.

  • 18 Groupe Drouot, 1958.
  • 19 Bull, SNCF, 1962.
  • 20 Bauvin, 1968, p. 236-237. On peut trouver une analyse similaire dans Teper, 1963, p. 33.

9À partir de la première moitié des années 1960, les dirigeants de SSII contribuent fortement à la circulation et à la radicalisation du récit produit par les constructeurs. Initialement, les entreprises et les administrations transposent sur ordinateurs les travaux effectués par la mécanographie et communiquent sur les gains de productivité. C’est le cas au groupe Drouot18 ou encore à la SNCF19. La transposition permet de donner une justification simple de l’utilité de l’emploi des ordinateurs20.

10Cependant ce type de présentation pose problèmes. La transposition ne s’accompagne pas nécessairement de gains de productivité par rapport aux machines classiques et, lorsqu’ils existent, ils ne compensent pas les coûts supplémentaires induits par les ordinateurs. La transposition, cohérente avec la propagande commerciale des constructeurs, est progressivement assimilée à un sous-emploi des ordinateurs dans la littérature de gestion. Ainsi la question de la rentabilité se déplace d’économies quantitatives (la productivité) vers des aspects qualitatifs (la gestion).

11Cette idée est appuyée par des récits mettant en scène les coûts de la transposition. Par exemple, le président du Centre pour le traitement de l’information (CENTI), une SSII, raconte les déclarations que lui aurait fait un « jeune et dynamique industriel » :

  • 21 Boch, 1965, p. 646.

“Je m’étais fait tout un monde sur l’arrivée de cet ordinateur. Finalement tout s’est très bien passé. Nous avons tout simplement fait suivre des cours de programmation au personnel de notre service ‘cartes perforées’ classique qui s’est tiré d’affaires seul pour mettre nos travaux sur ordinateur”.
Un moment plus tard, cet ami me confie avec scepticisme : “En définitive avec l’ordinateur on fait les mêmes travaux qu’avec le service cartes perforées, mais pour beaucoup plus cher”.
Évidemment et c’est bien là qu’est tout le problème – la simple transposition coûte très cher21.

  • 22 Baudoin, 1962, p. 110.

12Cette présentation permet de répondre aux critiques sur l’utilisation des ordinateurs en renversant les critères d’évaluation liés aux machines mécanographiques. De cette manière, ils construisent des récits dans lesquels les ordinateurs sont un phénomène d’une nature différente de la mécanographie. Les utilisations sous-optimales des ordinateurs sont « mécanographiques » et la conséquence de l’incompréhension de la différence d’essence entre les calculateurs et la mécanographie22. Un chef d’entreprise résume cette différence entre la mécanographie et les calculateurs :

  • 23 Desenfans, Bouchon, 1967, p. 45. On retrouve cette idée de différence de nature dans Bull, SNCF, 1 (...)

Vous pouvez dire aux chefs d’entreprise qui envisagent de “passer sur ordinateur” que la différence entre les modes plus traditionnels de traitement des informations et les ordinateurs n’est pas de degré, elle est de nature. C’est tout autre chose. C’est un autre monde. […] Nous pensions avoir à effectuer un simple prolongement de ce que nous connaissions avec les cartes perforées, puisque les cartes perforées peuvent être utilisées à l’entrée de l’ordinateur. Quelle innocence23 !

  • 24 Bauvin, 1968, p. 235.

13Si les récits sur la rentabilité des ordinateurs aboutissent à mettre en évidence une différence de « nature », de « philosophie » ou de « méthode » entre la mécanographie et les calculateurs, c’est parce que la perception de ceux-ci est conditionnée par une appréhension différente de ce que doit être la gestion. Certaines caractéristiques des ordinateurs sont mises en avant, car elles s’ajustent à l’idée que la gestion doit devenir scientifique et formalisable : la vitesse de traitement, les mémoires, l’automatisation. Les ordinateurs donnent une consistance technique à la gestion intégrée. Cette notion, toujours présente dans les progiciels de gestion intégrée, résume la différence entre la mécanographie et ses traitements parcellaires, ses « mosaïques d’application24 », et les ordinateurs qui permettraient de bâtir une organisation reposant sur l’intégration logique de tous les éléments de la gestion d’une entreprise.

  • 25 « Entretien entre A. R. Schlumberger, D. Grunblatt et J. Maisonrouge », 1968, p. 10.
  • 26 Cette idée reçoit de longs développements dans Bauvin, 1968.

14En associant les ordinateurs à la gestion intégrée, les managers produisent un récit dans lequel les ordinateurs permettraient de découvrir la véritable nature des entreprises. Parce que les ordinateurs produisent des informations plus nombreuses, plus disponibles et plus exactes, ils conduiraient à redéfinir les organisations autour de la circulation de l’information. Dans un entretien qui réunit Alain Robert Schlumberger, président fondateur de la Société d’études et de réalisation pour le traitement de l’information (SERTI),une SSII, et Jacques Maisonrouge, directeur d’IBM-Europe, est affirmé que « nous étions myopes, et ce sont les premiers ordinateurs qui nous ont révélé un monde au-delà de notre vision à courte distance, le monde du traitement de l’information25 ». Par cette capacité de traiter l’information, les ordinateurs permettent l’industrialisation de la gestion, tout en la rendant prospective et non plus récapitulative26. Dans ces récits, les ordinateurs font émerger une représentation de l’entreprise comme réseau ou comme système. Par exemple, la revue de l’Institut de contrôle de gestion (ICG) écrit :

  • 27 Joseph, 1966, p. 59-60. La métaphore du système nerveux se retrouve dans Lamazière, 1967, p. 36.

L’entreprise peut être représentée comme un réseau d’informations ; chaque fonction, quelle qu’elle soit, ne peut être remplie que si ses responsables disposent de certaines informations fournies par d’autres cellules de l’entreprise ou par l’environnement : eux-mêmes devront fournir à leur tour des informations qui seront utilisées par d’autres […]. En outre ce réseau d’informations constitue en quelque sorte le “tissu nerveux” de l’Entreprise : il assure la cohérence et la qualité de la gestion27.

  • 28 Le discours managérial sur l’entreprise en réseau présente de fortes affinités avec celui porté par (...)

15Les métaphores en termes de réseau ou de système nerveux associent les ordinateurs, la rationalisation des entreprises et des organisations à la flexibilité et à la décentralisation. La thématique de « l’entreprise en réseau » constitue un cadre normatif de l’emploi des ordinateurs qui préexiste aux microprocesseurs28. L’informatique des années 1960 nous semble rétrospectivement lourde, mais pour ses contemporains, elle est productrice de souplesse, de flexibilité, de décentralisation et d’autonomie au travail.

La « révolution informatique » comme récit

  • 29 Par exemple, Louis Armand, Jean-Jacques Servan Schreiber ou encore François de Closets. Louis Arma (...)
  • 30 Bourdieu, Boltanski, 1976.
  • 31 Pierre Lhermitte (X-Pont 1947) est chef du service « Traitement de l’information » et directeur de (...)

16À partir de la deuxième moitié des années 1960, les thématiques de la gestion intégrée s’inscrivent dans un registre de récit plus général : celui de la « révolution informatique ». L’existence de cette dernière est affirmée aussi bien parmi des hauts fonctionnaires, des dirigeants de SSII et d’entreprises construisant des ordinateurs, des directeurs de services informatiques d’entreprises utilisatrices ainsi que de divers représentants de l’essayisme économique des années 196029. La notion apparaît dans un contexte où l’informatique devient un enjeu majeur des politiques de planification avec la mise en place du plan Calcul et de la délégation interministérielle à l’informatique en 1966. De fait, le récit de la « révolution informatique » décline en associant étroitement les différents schèmes du « conservatisme reconverti » qui, selon Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, fait de « l’évolution nécessaire » le principe de conservation de l’ordre social30. Ainsi la révolution informatique reprend l’opposition entre le passé à l’avenir qui associe l’informatique au changement et à la réforme. Par exemple, Pierre Lhermitte31, auteur pour le conseil économique et social du Pari informatique, affirme :

  • 32 Lhermitte, 1968, p. 9.

Il faut admettre que nous sommes entrés dans un monde où la seule chose certaine est le changement. La nécessité du changement est la réponse inévitable à la croissance économique, et l’ordinateur n’est en fait que l’outil qui permet de mettre en œuvre ces changements, et d’envisager des structures de l’économie différentes32.

  • 33 Anonyme, 1968, p. 9.
  • 34 Crozier, 1970, p. 67-77.

17De même, un article anonyme du bulletin d’informations CEGOS-Informatique place le changement en tête des « 18 commandements de l’informaticien » : « I. La réussite en informatique implique de considérer comme un fait acquis que la vie soit un perpétuel changement33. » Cette association se retrouve dans des publications moins confidentielles que celles des sociétés de conseil. Par exemple, Crozier consacre un chapitre de La Société bloquée aux conséquences révolutionnaires de l’informatique. Parmi celles-ci, Crozier note que : « Les ordinateurs représentent l’avenir. […] L’avènement de l’informatique est une des manifestations de l’entrée des sociétés modernes dans une ère de changement permanent34. » Dans ces récits, les États-Unis constituent le modèle du changement permanent et imposé. La domination américaine sur l’industrie informatique conduit à de multiples voyages et missions d’études effectués par des chefs d’entreprises, des hauts fonctionnaires, des chercheurs et des étudiants afin d’analyser les réalisations informatiques américaines. Les leçons tirées de ces voyages font des ordinateurs la manifestation d’un état d’esprit américain sommairement défini par le pragmatisme, le goût inné de l’innovation, la liberté d’entreprendre, la recherche permanente de la croissance économique.

  • 35 Lhermitte, 1968, p. 226.

18La littérature managériale abonde en anecdotes édifiantes visant à démontrer que les valeurs américaines ont bâti une nouvelle société autour de l’informatique. Dans ces témoignages, les États-Unis apparaissent comme la réalisation de la société de l’information où l’informatique concerne toutes les catégories de la population. Par exemple, pour Lhermitte, « il est frappant de constater combien, aux États-Unis, l’homme de la rue est au courant et suit avec intérêt tout ce qui concerne les computers35 ». De même, le groupe des responsables des centres ensembles électroniques de la CEGOS rapporte avec admiration une initiative américaine en matière informatique :

  • 36 Anonyme, 1968, p. 42.

Un des principaux fabricants américains d’ordinateurs vient d’organiser des cours de programmeurs pour les détenus de la prison fédérale d’Atlanta. Le but est de leur donner une formation spécialisée facilitant leur réintégration dans une vie professionnelle normale, mais aussi de pallier le manque croissant de programmeurs. Une nouvelle preuve des “paris” qu’acceptent de faire les Américains et de la confiance qu’ils accordent aux hommes susceptibles de participer à l’expansion à venir36.

19L’introduction supposée de l’ordinateur dans toutes les couches de la société américaine, en particulier au sein de celles qui devraient en être le plus éloignées, serait la conséquence d’une éducation innovante opposée au système éducatif français. Dans un entretien accordé à Informatique et gestion, Maisonrouge oppose la frilosité des grandes écoles au dynamisme des scouts américains :

  • 37 « Entretien entre A. R. Schlumberger, D. Grunblatt et J. Maisonrouge », 1968, p. 17. Voir aussi Ar (...)

J’ai entendu à la radio la semaine dernière aux États-Unis que les boy-scouts d’Amérique venaient de lancer un nouveau “brevet”, le brevet de programmeur. Ils ont de 10 à 12 ans et on leur fait faire de la programmation. Ils ont un brevet de programmeur ! Alors qu’en France on a beaucoup de mal à introduire l’enseignement de l’informatique même dans les grandes écoles37.

  • 38 Anonyme, 1968, p. 47.
  • 39 Allègre, cité dans Bauvin, 1968, p. 9.
  • 40 Lhermitte, 1968, p. 72.

20En définitive, l’informatique est utilisée pour montrer que le présent des États-Unis représente l’avenir de la France. Par exemple, deux centraliens, ayant obtenu une bourse d’étude à l’université de Stanford, opposent l’enseignement supérieur américain et français selon le registre de l’avenir et du passé. Alors que l’université américaine se caractérise par « [sa] vitalité, [son] désir de nouveauté et d’adaptation » démontrant que « l’avenir des États-Unis est lié au développement des ordinateurs », en France, « les responsables de l’enseignement […] [n’ont] pas compris plus tôt l’importance de l’informatique ». En conséquence, « lorsqu’un étudiant français arrive dans une université américaine, il doit sûrement […] avoir l’impression d’échanger le passé contre l’avenir38 ». Cet avenir est d’autant plus souhaitable qu’il est nécessaire car il est l’illustration que « le “management Gap” est, hélas, une réalité39 » et, qu’avec l’informatique, la distance entre les États-Unis et la France, ou plus généralement l’Europe, ne cesse de se creuser40. La « nouvelle civilisation » dessinée autour des ordinateurs aux États-Unis se caractériserait par un nouveau style de management dont l’adoption en France serait rendue nécessaire par le développement de l’informatique.

  • 41 Sur les différentes équivalences produites autour des États-Unis, voir Bourdieu, Boltanski, 1976, (...)
  • 42 Crozier, 1970, p. 73-74.
  • 43 Crozier, 1970, p. 128-133.
  • 44 Crozier, 1970, p. 75.

21La comparaison entre les États-Unis et la France est construite à partir de l’opposition entre l’avenir et le passé qui elle-même renvoie à l’opposition entre une société « ouverte » et une société « fermée », « cloisonnée », « bloquée41 ». Ainsi, Crozier voit l’avance américaine en matière informatique comme la conséquence que la « décentralisation, [la] délégation de responsabilités, [la] constitution de centres autonomes de décision libres dans leur gestion, mais sanctionnés en fonction de résultats42 » sont des modes d’organisation répandus aux États-Unis. Inversement, il y a un « épuisement du style français d’action », bureaucratique, arbitraire et centralisé43 car la société française serait une société « qui s’est figée depuis de longues années dans un système de cloisonnement, de secret et d’irresponsabilité44 ». Si, pour Crozier, l’informatique ne fait que démontrer l’archaïsme du système social français, dans la majorité des sources consultées, elle doit conduire systématiquement à une nouvelle société bâtie autour de la décentralisation, l’autonomie et la participation.

  • 45 Bauvin, 1968, p. 228. Voir aussi Dessal, 1966, p. 28.
  • 46 Ménard, 1968, p. 44-45.
  • 47 Garric, 1969, p. 151.
  • 48 Garric, 1969, p. 98.

22Les réalisations de l’informatique en matière de gestion fournissent le modèle des transformations escomptées de la société française. Entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1960, la gestion passe du statut de domaine attardé de l’automatisation à celui de bastion avancé de la société informationnelle. L’autonomie et la décentralisation apparaissent comme une extension du concept de gestion intégrée dont elles révèlent l’aspect normatif. En effet, celle-ci aboutirait à un alignement de la gestion quotidienne des entreprises sur une norme de transparence. Pour Gérard Bauvin, l’intégration de la gestion rendue possible par l’informatique « forcera les satrapies à s’ouvrir vers l’extérieur » et entraînera « une diminution de la densité des frontières entre les services ou, en quelque sorte, une suppression de la balkanisation » car chaque cellule de l’entreprise « sera branchée sur le système général de traitement des informations auquel elle communiquera ce dont elle dispose et duquel elle recevra ce dont elle a besoin45 ». C’est l’opposition entre le clos et l’ouvert qui définit le mieux les différences entre l’entreprise touchée par la gestion intégrée et celle traditionnelle à la gestion obsolète : « ces cloisons plus ou moins étanches placées aux frontières des domaines de responsabilité des cadres […] et jalousement conservées comme protection du “fief” se trouvent brutalement abattues46 », et enfin « c’est ainsi qu’éclatent de longues traditions de silence, de rancœur, de méfiance, ces murailles d’autant plus étanches qu’elles sont invisibles », le tout grâce aux « coups de boutoir de l’ordinateur47 ». L’informatique apparaît bien comme un agent révolutionnaire puisqu’elle bouleverse les entreprises en abattant « l’ancien régime » du management pour établir le règne de la transparence et du partage des informations : « il faut pourtant se rendre à l’évidence, avec l’ordinateur, l’ère du petit secret est terminé [sic]. Une entreprise ce n’est plus le travail de X, plus le travail de Y, plus le travail de Z. C’est le travail de XYZ dynamisé, en interaction continue48 ».

  • 49 Octave Gélinier (1916-2004), ingénieur civil des Mines de Paris, entre à la CEGOS en 1947.
  • 50 La notion de participation en management n’est pas une création personnelle de Gélinier, la thémat (...)
  • 51 Crozier lie la possibilité d’une participation rationnelle et responsable à celle du calcul et de (...)
  • 52 Sur les différentes caractéristiques de la gestion participative on peut se référer à Gélinier, 19 (...)
  • 53 Gélinier, 1968, p. 56-57.

23On retrouve, sous-jacente à l’idée de transparence, la promotion d’un nouveau style de management, qui reposerait moins sur la contrainte hiérarchique et plus sur l’auto-contrôle et la délégation des responsabilités, popularisé par Octave Gélinier49 sous le nom de Direction participative par objectifs (DPO)50. L’informatique permet, une nouvelle fois, de donner une consistance technique à une injonction normative. En effet, elle est associée à la gestion participative parce que ses effets supposés sur la structure des entreprises reprennent les différentes caractéristiques du management participatif : décentralisation, calcul et mesure des différents objectifs à atteindre51, dialogue entre les différentes composantes d’une entreprise52. Ainsi Gélinier considère que l’« approche par les systèmes informatiques » implique « des procédures participatives spéciales » qui consistent en « la commission du plan informatique, les groupes de travail par service ; la formation aux systèmes de gestion53 ».

  • 54 Sur la manière dont la notion managériale d’utilisateur est transposée dans le domaine éducatif et (...)

24Si la « révolution informatique » par sa généralité apparaît comme moins contextualisée que les discours évoqués précédemment, elle demeure pourtant étroitement liée à la diffusion des usages managériaux de l’informatique. En effet, à partir des années 1970, celle-ci inspire tant les politiques d’informatisation des entreprises qui reposent sur le « dialogue » et l’autocontrôle entre les « utilisateurs » (les cadres non informaticiens) et les informaticiens que la recomposition des politiques de formation à l’informatique qui doivent s’adresser désormais, par la voie de la sensibilisation, en priorité aux futurs utilisateurs54.

Conclusion

25De la seconde moitié des années 1950 à la fin des années 1960, les ordinateurs connaissent une diffusion rapide dans le domaine de la gestion. Cependant, cette diffusion ne résulte pas d’une adaptation spontanée ou naturelle des calculateurs à un nouveau domaine d’application. Il faut nuancer l’idée d’une prédisposition technique des ordinateurs à la gestion que l’on retrouve, par exemple, lorsque les constructeurs mettent en avant l’universalité des applications des calculateurs. En effet, celle-ci ne désigne qu’une possibilité théorique qui ne peut devenir effective qu’à partir du moment où se constitue un marché stable pour les ordinateurs dans des domaines autres que le calcul scientifique. L’universalité des calculateurs n’apparaît plus comme un donné mais comme un élément d’un travail plus général de justification de l’utilité des ordinateurs dans le domaine de la gestion.

26Les premiers récits managériaux permettent la familiarisation et l’ajustement des ordinateurs à la gestion. Ils reposent sur une mise en équivalences de phénomènes hétéroclites et perçus auparavant comme distincts, séparés, voire opposés. De cette manière, dès les années 1960 apparaissent autour de l’informatique, dite rétrospectivement lourde, les principaux éléments qui constituent toujours actuellement le cadre d’appréhension du numérique par les organisations : la gestion participative et l’entreprise en réseau, soit la souplesse contre la lourdeur des organisations bureaucratiques ; l’informatique comme technique de l’ensemble des cadres et des ingénieurs ; la polyvalence contre la spécialisation et l’obligation de la formation permanente et de la reconversion professionnelle.

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Sources et bibliographie

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Notes

1 On peut trouver des synthèses récentes des nombreux travaux de Business History américaine dans Campbell-Kelly, Aspray, Ensmenger, et al., 2014 ; Campbell-Kelly, Garcia-Swartz, 2015.

2 Cette construction de l’histoire du traitement de l’information se retrouve explicitement dans des travaux variés d’histoire et de sociologie du numérique. Par exemple, Castells, 1998 ; Flichy, 2001, 2017 ; Jarrige, 2014.

3 Ces sources managériales se composent d’archives de constructeurs de matériels informatiques, de sociétés de conseils, d’organisations utilisatrices (banques, ministères) et du dépouillement des revues d’organisation et de management entre 1945 et 1975.

4 C’est-à-dire un découpage ou un itinéraire dans le champ événementiel produit par les historiens : voir Veyne, 1978, p. 50-69. L’itinéraire construit par les gestionnaires pour l’histoire du traitement de l’information consiste notamment à faire de l’informatique une technique masculine de direction sans antécédents et à gommer tout héritage mécanographique malgré la continuité des utilisations des deux techniques.

5 Les Sociétés de services en ingénierie informatique se spécialisent dans la réalisation d’études d’informatisation et dans la conception de logiciels (software).

6 Lhoste, Pèpe, 1958 ; Masure, 1960.

7 Les constructeurs emploient ce terme pour désigner les machines mécanographiques dépourvues de programmes et de mémoire.

8 Archives départementales de Seine-Saint Denis (ADSD, archives de Bull), 92 Ven 5-3, « SICOB 1961 : Nouvelle machine à traiter l’information », 1961, p. 1-2.

9 ADSD, Bull, 92 Ven 25-5, « La présentation de BGE au SICOB », non datée, vraisemblablement 1966, p. 2.

10 ADSD, Bull, 92 Ven 25-5, J. David, « Compte rendu SICOB », 9 novembre 1965.

11 ADSD, Bull, 92 Ven 25-2, « Bull dans la conjoncture économique et scientifique », p. 1.

12 ADSD, Bull, 92 Ven 25-2, « Des machines logiques et puissantes donnent une solution simple aux problèmes les plus complexes », p. 2-3. Voir aussi ADSD, Bull, 92 Ven 25-5, « Bull une gamme continue d’équipements à traiter l’information », p. 1-2.

13 Sauvage, 1957, p. 20.

14 ADSD, Bull, 92 Ven 25-2, « Des machines logiques et puissantes donnent une solution simple aux problèmes les plus complexes », 1960, p. 2-3.

15 Sauvage, 1957, p. 25 ; Sauvage, 1956, p. 65-67.

16 Dupin de Saint-Cyr, 1961, p. 37.

17 Neumann, 2013. Pour le cas anglais, voir Agar, 2003.

18 Groupe Drouot, 1958.

19 Bull, SNCF, 1962.

20 Bauvin, 1968, p. 236-237. On peut trouver une analyse similaire dans Teper, 1963, p. 33.

21 Boch, 1965, p. 646.

22 Baudoin, 1962, p. 110.

23 Desenfans, Bouchon, 1967, p. 45. On retrouve cette idée de différence de nature dans Bull, SNCF, 1962, p. 1112.

24 Bauvin, 1968, p. 235.

25 « Entretien entre A. R. Schlumberger, D. Grunblatt et J. Maisonrouge », 1968, p. 10.

26 Cette idée reçoit de longs développements dans Bauvin, 1968.

27 Joseph, 1966, p. 59-60. La métaphore du système nerveux se retrouve dans Lamazière, 1967, p. 36.

28 Le discours managérial sur l’entreprise en réseau présente de fortes affinités avec celui porté par les milieux cybernéticiens dans les années 1950. Cependant, la reprise d’un vocabulaire générique ne s’accompagne que très rarement de références explicites à la cybernétique. Cette absence peut trouver une explication dans les difficultés initiales des sociétés savantes, telles l’Association française de calcul et de traitement de l’information (AFCAL) et la Société française de recherche opérationnelle et d’aide à la décision (SOFRO), à faire cohabiter les utilisateurs scientifiques et de gestion. Ces difficultés continuent d’exister au sein de l’Association française pour la cybernétique économique et technique (AFCET) dans laquelle les « scientifiques » désignent l’informatique de gestion par le quolibet « d’informatique de cuisine » (Hoffsaes, 1988). Réciproquement pour les gestionnaires des années 1960, la cybernétique peut constituer une étiquette inutile parce qu’elle renverrait à des constructions scientifiques peu concrètes, inapplicables et éloignées du monde industriel. On pourrait aussi voir dans ce silence la conséquence de l’appropriation par la gestion de thématiques construites antérieurement. De la même manière, l’analyse fonctionnelle, préalable à l’installation des ordinateurs, emprunte la méthodologie de la Recherche opérationnelle sans s’y référer directement, alors que ses promoteurs en entreprises peuvent en être des figures reconnues, comme Jacques Lesourne.

29 Par exemple, Louis Armand, Jean-Jacques Servan Schreiber ou encore François de Closets. Louis Armand (1905-1971), outre ses activités de dirigeants d’entreprises publiques (en particulier la SNCF de 1949 à 1958), rédige plusieurs essais de prospective. Jean-Jacques Servan Schreiber (1924-2006) est le fondateur de L’Express et l’auteur d’essais de prospectives. François de Closets (1933) est journaliste. Pour une analyse plus détaillée des positions tenues par ces auteurs, voir Boltanski, 1982, p. 155-236.

30 Bourdieu, Boltanski, 1976.

31 Pierre Lhermitte (X-Pont 1947) est chef du service « Traitement de l’information » et directeur des études économiques générales à EDF de 1967 à 1970. En 1968, il rédige un rapport pour le conseil économique et social intitulé Le Pari informatique. En 1970, il est le président fondateur du Club informatique des grandes entreprises françaises (CIGREF). Celui-ci a pour fonction de développer la coopération technique entre grandes entreprises utilisant l’informatique.

32 Lhermitte, 1968, p. 9.

33 Anonyme, 1968, p. 9.

34 Crozier, 1970, p. 67-77.

35 Lhermitte, 1968, p. 226.

36 Anonyme, 1968, p. 42.

37 « Entretien entre A. R. Schlumberger, D. Grunblatt et J. Maisonrouge », 1968, p. 17. Voir aussi Armand, Lattès, Lesourne, 1970, p. 91-93.

38 Anonyme, 1968, p. 47.

39 Allègre, cité dans Bauvin, 1968, p. 9.

40 Lhermitte, 1968, p. 72.

41 Sur les différentes équivalences produites autour des États-Unis, voir Bourdieu, Boltanski, 1976, p. 39.

42 Crozier, 1970, p. 73-74.

43 Crozier, 1970, p. 128-133.

44 Crozier, 1970, p. 75.

45 Bauvin, 1968, p. 228. Voir aussi Dessal, 1966, p. 28.

46 Ménard, 1968, p. 44-45.

47 Garric, 1969, p. 151.

48 Garric, 1969, p. 98.

49 Octave Gélinier (1916-2004), ingénieur civil des Mines de Paris, entre à la CEGOS en 1947.

50 La notion de participation en management n’est pas une création personnelle de Gélinier, la thématique circule à travers les milieux managériaux français des années 1960 et lui-même s’inspire des écrits américains, en particulier ceux de Peter Drucker. Gélinier fournit cependant l’élaboration théorique française la plus systématique dans Gélinier, 1968.

51 Crozier lie la possibilité d’une participation rationnelle et responsable à celle du calcul et de l’évaluation objective des résultats qu’il distingue de la manipulation arbitraire de l’information. Voir Crozier, 1970, p. 198-202.

52 Sur les différentes caractéristiques de la gestion participative on peut se référer à Gélinier, 1968, p. 19-34 et à Armand, Lattès, Lesourne, 1970, p. 272.

53 Gélinier, 1968, p. 56-57.

54 Sur la manière dont la notion managériale d’utilisateur est transposée dans le domaine éducatif et dont cette transposition s’appuie sur les analyses en termes de révolution informatique, je me permets de renvoyer à ma thèse : Neumann, 2013, p. 509-586.

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Pour citer cet article

Référence papier

Cédric Neumann, « La mise en récit managériale des ordinateurs en France dans les années 1960 »Artefact, 16 | 2022, 111-129.

Référence électronique

Cédric Neumann, « La mise en récit managériale des ordinateurs en France dans les années 1960 »Artefact [En ligne], 16 | 2022, mis en ligne le 15 juin 2022, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/12043 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.12043

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Auteur

Cédric Neumann

Cédric Neumann est historien, docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au laboratoire HT2S du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Ses recherches s’inscrivent dans la socio-histoire du numérique. Il s’intéresse notamment à la construction historique du marché du travail des informaticiens, aux politiques de formation à l’informatique ainsi qu’aux liens entre les outils numériques et les processus de managérialisation des organisations publiques. Il est l’auteur, avec Jérôme Pellissier Tanon, de La Belle époque de l’industrie française. Témoignages d’ingénieurs de l’aluminium de Pechiney et Ugine (années 1950-1980), Aix-en-Provence, REF.2C éditions/IHA, 2018.

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