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Comptes rendus de lecture

Sophie Omère, Jeux d’eau à La Granja. Les fontainiers français en Espagne au xviiie siècle


Paris, Presses des Mines, 2021, 332 pages
Bruno Bentz
p. 361-365
Référence(s) :

Sophie Omère, Jeux d’eau à La Granja. Les fontainiers français en Espagne au xviiie siècle Paris, Presses des Mines, 2021, 332 pages

Texte intégral

1Ce livre est issu d’une thèse de doctorat préparée à l’École des hautes études en sciences sociales, sous la direction de Liliane Hilaire-Pérez, et soutenue à l’université PSL (Paris sciences et lettres) en 2018. Sophie Omère, également conservatrice du patrimoine, a développé ses recherches sur l’un des plus grands jardins aménagé au xviiie siècle où, comme il était d’usage depuis la Renaissance, les fontaines occupaient une place essentielle. Loin de Versailles, mais comme à Peterhof en Russie ou à Nymphenbourg en Bavière quelques années plus tôt, les jeux d’eau de La Granja de San Ildefonso ont été créés sous l’impulsion de fontainiers français qui apportèrent avec eux l’expérience acquise auprès des chantiers de Louis XIV. Durant un demi-siècle, de 1721 à 1772, sous le règne de Philippe V puis de ses fils, ils ont organisé la fontainerie, créé et entretenu le réseau hydraulique. Cette étude présente, dans un récit clair et argumenté, cette épopée technique avec un questionnement mis en avant dans toutes les étapes de son exposé. Dans une première partie, les hommes et l’organisation du métier de fontainier sont présentés dans une perspective administrative. La deuxième partie est consacrée aux dispositifs hydrauliques mis en œuvre. C’est dans la troisième partie que l’auteure étudie les conséquences de cette émigration sur l’hydraulique royale espagnole. Son analyse s’appuie sur les fonds d’archives et toute la documentation conservée, notamment en Espagne (Bibliothèque nationale et Bibliothèque royale), ainsi que dans les traités et descriptions imprimées ; elle confronte ces textes (et de rares documents graphiques) aux nombreux vestiges d’un site bien conservé malgré les inévitables modernisations réalisées dans ce jardin depuis trois siècles. Malgré quelques lacunes dans la conservation des sources qui ne permettent pas toujours de répondre à toutes les interrogations, c’est une vision globale du système hydraulique de La Granja qui nous est proposée et qui vient compléter – et parfois corriger – une historiographie qui n’avait pas pris la mesure du rôle de ces fontainiers.

2D’emblée, le réseau hydraulique de La Granja se distingue du modèle versaillais par l’absence de toute construction mécanique de pompage et d’adduction. Ici, du captage des sources aux fontaines, le mouvement des eaux est uniquement gravitaire et la ressource est abondante. Cette situation avantageuse résulte certainement d’une intention préalable au choix du site, adossé à une montagne et implanté sur un dénivelé de soixante-six mètres. Pour comprendre l’organisation de ce réseau, Sophie Omère propose une distinction selon la finalité des ouvrages : destinés au captage, au stockage, à la distribution et enfin à l’effet des jeux d’eau. Malgré ses efforts pour localiser chaque fontaine, le lecteur aurait pu être aidé par un plan indiquant l’emplacement des fontaines – d’une manière générale, l’illustration est malheureusement particulièrement réduite dans cette édition. L’inventaire est pourtant saisissant, du bassin des Vientos avec une voûte d’eau formée par ving-quatre jets, celui de la Selva avec soixante-treize jets, celui d’Androméda avec encore soixante-treize jets, celui de Latona avec soixante-quatre jets et bien d’autres encore avec eux aussi des dizaines de jets chacun, de toutes formes et souvent de très grande hauteur. Il n’est pas excessif, en effet, de considérer que sur le plan des effets d’eau, La Granja était comparable aux jardins de Versailles, Marly ou Chantilly (p. 30). Pour arriver à ce résultat, il n’est pas étonnant qu’une administration spéciale ait été mise en place, dirigée par un fontainier en chef. Les archives retrouvées sur cette question sont particulièrement intéressantes et témoignent des conflits de compétences (notamment avec les jardiniers) et la difficile, mais progressive, légitimation de l’autorité des fontainiers placés directement sous les ordres de l’intendant du domaine. Leur fonction est clairement revendiquée auprès du roi dès 1726, à savoir « la conduite et l’entretien des eaux et fontaines » (p. 41), demandant donc leur intervention dès la création des ouvrages, mais également pour leur mise en œuvre. La nécessité de recruter un personnel spécialisé et expérimenté transparaît donc dans le choix, dès 1721, de fontainiers venus de France. Leurs noms n’étaient pas spécialement célèbres, car il s’agissait de compagnons, mais ils exerçaient dans les grands jardins royaux et princiers et appartenaient aux familles des fontainiers du roi. Parmi eux, Jean Baptiste Maimpon de la Roche venait de Marly, il était spécialiste des tuyaux de grès. Le récit de son aventure espagnole est étonnant : arrivé en 1731 à La Granja, il est écarté quelques années plus tard et envoyé sur un autre domaine, à Aranjuez, à cause de son mauvais caractère ! Il est remplacé par son second, François Guillaume Desjardins, mieux accoutumé à son exil, qui resta à la tête de la fontainerie jusqu’à sa mort en 1772. C’est donc lui qui dirigea les travaux de construction jusqu’en 1745 avec une équipe comptant dix-huit employés pour les fontaines. Ainsi, sept fontainiers sont venus de France et l’un d’eux, Joseph Loizeleur, a vu ses enfants entrer ensuite dans la fontainerie. Les biographies (p. 66-94) dressées par Sophie Omère sont riches de détails sur le parcours de ces hommes, de leur femme et de leurs enfants, qui ont quitté leur pays pour gagner un peu de reconnaissance, mais surtout pour former les fontainiers espagnols. Le conflit entre de la Roche et Desjardins exalta un temps l’expertise de chacun, mettant ainsi en lumière leur maîtrise des moyens techniques nécessaires à la conception des réservoirs de stockage, à la mise en œuvre de la robinetterie, à l’approvisionnement en plomb ou à la pose des tuyaux de fonte, compétences recherchées par l’administration espagnole.

3Le travail des fontainiers est présenté sous son aspect technique, l’hydraulique, mais également dans le projet d’ensemble de l’aménagement du jardin dans le cadre duquel il doit trouver sa place. La fontaine, justement considérée ici comme un « objet technique » (p. 115), est le résultat d’un long circuit comprenant non seulement son alimentation, mais aussi le monument du déversoir. Durant tout ce parcours, c’est le fontainier qui règle la pression, le débit et la hauteur des eaux. Ce travail souvent invisible permet aux sculpteurs des fontaines de réaliser leurs effets d’eau, avec le nombre et la forme des jets. L’interprétation des archives, notamment un manuscrit daté de 1796, détaillant chaque fontaine des jardins de La Granja avec ses jeux d’eau, est intelligemment mise à l’épreuve par une analyse qui distingue l’effet produit et le moyen ayant permis sa mise en œuvre. Si le sculpteur conçoit la fontaine, c’est bien le fontainier qui valide l’emplacement, les possibilités hydrauliques et la réalisation technique (p. 122-125) : « il est une figure décisive dans le projet de conception de la fontaine » (p. 132) et il est juste de le démontrer et de le souligner. L’animation des fontaines est aussi une responsabilité importante. Dans un système purement gravitaire, la robinetterie occupe une place complexe car la science des eaux est encore largement empirique, mais déjà bâtie sur l’expérience – il est donc inutile d’évoquer une technique sans science (p. 144). D’ailleurs, ce qu’on appelle déjà l’« hydrodynamique » illustre parfaitement les connaissances expertes de ces fontainiers, capables de créer des soupapes et des ajutages adaptés à chaque besoin et, d’une manière générale, d’assurer une bonne distribution des eaux en amont et en aval des fontaines, tout en assurant une excellente qualité de la ressource. La conservation d’une grande partie des dispositifs anciens jusqu’à nos jours permet d’en juger, surtout lorsque les archives sont muettes. C’est le cas notamment pour l’origine de l’alimentation des bassins qui n’est pas documentée, mais que le réseau actuel permet de restituer. Dès lors que la documentation est lacunaire, il faut aussi étudier les vestiges des constructions pour connaître les procédés de maçonnerie et l’étanchéité des bassins et réservoirs. L’origine des matériaux employés pour la robinetterie et la tuyauterie fait l’objet de remarques très intéressantes. Sophie Omère s’est appuyée à la fois sur des archives permettant d’identifier des provenances et sur des observations réalisées sur les ouvrages encore en place. L’usage des métaux est alors essentiel et nécessite une parfaite connaissance des réseaux d’approvisionnement. Le plomb, sans doute du nord de l’Espagne, le cuivre d’Andalousie, l’étain d’Angleterre, etc., mais l’innovation principale réside dans l’emploi des tuyaux de fonte, tuyaux à brides mis en œuvre précédemment sur le chantier de Versailles. L’historiographie a longtemps privilégié une production exclusivement en Cantabrie, mais une belle découverte issue des nombreux dépouillements réalisés pour cette étude révèle une commande, en 1741, de tuyaux fabriqués en France, probablement en Champagne (p. 162-166). Cette découverte montre que les fontainiers français ont importé les procédés, mais aussi les matériaux qu’ils connaissaient. Le résultat fut spectaculaire : à La Granja, les eaux jaillirent plus haut que nulle part ailleurs, avec le jet de la fuente de la Fama s’élevant à environ quarante mètres ! Cette prouesse fut remarquée, de même qu’un autre aspect des fontaines des jardins : la qualité, la pureté des eaux, contrairement à Versailles, ce que les voyageurs et même Philippe V ne manquaient pas d’apprécier (p. 7 et 207). C’est notamment pour ces raisons que Sophie Omère s’interroge sur ce qu’elle appelle la « privation de postérité pour les fontainiers » de La Granja (p. 213).

4La dernière partie du livre explore les modalités et les effets de cette migration des hommes en remarquant qu’elle relève d’une pratique établie de longue date dans le domaine de l’hydraulique, citant par exemple le cas du florentin Tommaso Francini qui arriva à la cour de France à la fin du xvie siècle. Des échanges comparables se faisaient aussi dans d’autres domaines des arts et des techniques, puisque l’architecte français Jean Baptiste Alexandre Leblond est allé servir le tsar en Russie ou, pour rester en Espagne à La Granja, l’architecte René Carlier et le sculpteur René Frémin ont participé à la transmission des savoir-faire tandis que Robert de Cotte était envoyé sur le chantier du Buen Retiro. Cette recherche de Français était motivée par leurs compétences acquises sur les chantiers de Louis XIV, mais aussi, comme le souligne justement Sophie Omère, par la mort du roi de France et l’arrêt des grands travaux qui s’ensuivit. Cette circonstance explique sans doute que l’émigration était aussi une opportunité pour ces fontainiers et que les conditions de salaire et de logement n’étaient pas nécessairement prodigieuses. Néanmoins, sur le modèle français, l’analyse du cadre administratif montre que « le premier fontainier fait partie des officiers les plus importants du domaine » (p. 254) et, en effet, il faut remarquer que la plupart d’entre eux sont définitivement restés et ont créé des liens familiaux et corporatifs entre eux. L’exemple du Castillan Miguel Hernandez est explicite : connaissant le français, il fut d’abord secrétaire de la fontainerie à La Granja pour devenir ensuite fontainier en chef à Aranjuez. Ces échanges avec la communauté locale des fontainiers montrent qu’ils étaient réciproques : les Français arrivèrent dans un pays dont la tradition hydraulique était ancienne, enrichie notamment par l’apport de l’immigration arabe pour l’irrigation ou plus tard des techniciens flamands pour les machines élévatoires. Dans ce contexte, « l’arrivée de la communauté des fontainiers français à San Ildefonso n’est donc pas une nouveauté » (p. 286) remarque Sophie Omère. Ce qui caractérise leur apport, c’est l’emploi du tuyau de fonte en remplacement du tuyau de céramique, pourtant moins cher et pouvant être fabriqué localement, mais dont certaines qualités du matériau, notamment sa solidité, permettaient d’obtenir un réseau fiable et des capacités nouvelles pour les jeux d’eau. À partir d’une approche monographique d’un jardin exemplaire, le métier de fontainier apparaît, au terme de cette passionnante étude, dans toutes ses dimensions (administrative, humaine et technique) comme une fonction indispensable, méconnue, sinon ignorée, bien que son expertise soit requise pour la mise en valeur du spectacle de ces jardins qui ne cessent d’être admirés.

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Pour citer cet article

Référence papier

Bruno Bentz, « Sophie Omère, Jeux d’eau à La Granja. Les fontainiers français en Espagne au xviiie siècle  »Artefact, 16 | 2022, 361-365.

Référence électronique

Bruno Bentz, « Sophie Omère, Jeux d’eau à La Granja. Les fontainiers français en Espagne au xviiie siècle  »Artefact [En ligne], 16 | 2022, mis en ligne le 15 juin 2022, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/12600 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.12600

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Auteur

Bruno Bentz

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