Sandra Bazin-Henry, Tromper les yeux. Miroirs dans le grand décor en Europe (xviie-xviiie siècles)
Sandra Bazin-Henry, Tromper les yeux. Miroirs dans le grand décor en Europe (xviie-xviiie siècles), Dijon, Éditions Faton, 2021, 384 pages
Texte intégral
1L’importance prise par les glaces dans la décoration architecturale des xviie et xviiie siècles est flagrante. Qui ne connaît pas la galerie des glaces de Versailles ? Pourtant, peu de travaux spécifiques furent publiés tant en France qu’à l’étranger. Le livre de Serge Roche Miroirs, galeries et cabinets de glaces (1956) était avant tout un inventaire. Bien que générales, les études de Fiske Kimball (1949), Peter Thornton (1978), Katie Scott (1995), Anne Perrin Khelissa (2015) ouvrirent des perspectives de recherche. De récents ouvrages et articles – sur les architectes français, les galeries palatiales, les techniques du verre – ont pointé l’intérêt du sujet. Sandra Bazin-Henry s’en est brillamment emparée à travers une thèse en histoire de l’art (prix Bruno Pons, 2017), à l’origine de cette volumineuse monographie accompagnée d’une iconographie très complète.
2Comment, de simple miroir suspendu, la glace est-elle devenue un revêtement mural ? Sandra Bazin-Henry enquête sur l’évolution de cette « nouvelle matière du décor » qui, d’une utilisation ponctuelle, à l’instar des tableaux, est passée à un emploi mural concurrençant le bois et le marbre. Le matériau permettant cette prouesse nécessita de longues recherches parmi lesquelles l’auteure remarque celles sur l’optique au xiiie siècle. L’apparition du verre dit « cristallin », au xve siècle, précipita l’essor d’une production dont les maîtres incontestés étaient les Vénitiens. La fabrication reposait sur la complémentarité des savoir-faire des verriers, experts dans la technique du soufflage dit « en cylindre » ou « en manchon », et des miroitiers chargés du doucissage, du polissage et de la mise au tain. La qualité des miroirs produits par les artisans de l’île de Murano séduisit la clientèle française. La corporation parisienne des « marchands miroitiers », fondée en 1581, rassemblait déjà environ 3 000 membres environ qui, outre la vente, pouvaient couper et étamer les glaces importées.
3Sandra Bazin-Henry s’efforce de préciser le lieu et l’époque auxquels des miroirs furent fixés sur des parois. Elle attire ainsi l’attention sur un cabinet aménagé dans l’hôtel de Catherine de Médicis (hôtel de Soissons), construit entre 1571 et 1585, dont l’emplacement est rappelé par sa haute colonne, miraculeusement conservée, qui jouxte la bourse du commerce. Selon elle, le « tournant des années 1640-1650 » est fondamental, car dans un « contexte propice à la mise au point de nouveaux systèmes décoratifs […] les glaces de Venise s’imposent […] comme un revêtement mural à part entière » (p. 52). Louis Le Vau en fut un fervent partisan comme le démontrent, par exemple, les hôtels Hesselin (île Saint-Louis), la place royale de Villequier et le château de Vaux. Les glaces offrent l’opportunité d’une mise en relation entre l’intérieur et l’extérieur par l’entremise des fenêtres à petits bois. À juste raison, l’historienne rapproche cet usage des travaux sur la perspective, l’optique et la catoptrique. Elle note ainsi : « Au début des années 1660, les glaces apparaissent donc comme un élément structurant du décor, désormais intégré à des systèmes complexes qui privilégient les effets illusionnistes et les jeux de matières. » (p. 65) Les demeures de Louis XIV, associées à toutes sortes de matières précieuses, occupent, d’après elle, une place déterminante restée méconnue illustrant l’apogée de la mode des glaces. Son appartement versaillais, aménagé entre 1663 et 1665, possédait une chambre ornée de glaces et de taffetas à figures chinoises. Réalisé en 1668-1669, l’appartement royal du château de Saint-Germain-en-Laye (Château-Vieux) offrait un premier exemple français de glaces peintes de figures, en l’occurrence des Amours jouant et travaillant. Les comptes des bâtiments du roi sont une source incontournable pour connaître l’activité de nombreux marchands miroitiers, notamment celle de Claude Briot, « miroitier ordinaire du roi ».
4L’essor de l’industrie des glaces en France s’explique notamment par la politique économique de Jean-Baptiste Colbert, par les choix du surintendant des bâtiments, Jules Hardouin-Mansart, par la production de glaces de grandes dimensions. La création de la Manufacture royale des glaces (1665) en fut le point de départ. Le premier miroir sans défaut fut envoyé, en février 1666, à Colbert qui fit interdire, six ans plus tard, l’importation des glaces de Venise (ce qui n’empêcha pas leur commerce frauduleux, car elles étaient moins coûteuses). La fabrication des glaces était effectuée dans la verrerie de Tourlaville, la finition dans l’établissement de la rue de Reuilly à Paris. Deux tarifs étaient institués : celui de la vente au public (tarif marchand) et celui de la fourniture aux maisons royales (tarif du roi). Les marchands miroitiers achetaient leurs glaces, présentées le vendredi dans les galeries de la manufacture, se faisaient livrer et terminaient le travail. Quant aux glaces destinées aux maisons du roi, elles étaient remises au miroitier en titre qui travaillait à leur finition sur place. Ensuite, la manufacture se chargeait de l’emballage et du transport. Parvenues à destination, les glaces étaient posées sous la direction du miroitier, conformément aux volontés de l’architecte. À partir de 1675, Hardouin-Mansart les employa pour parfaire la somptuosité des décors de Versailles. La grande galerie, longue de soixante-treize mètres (une « allée lumineuse », comme la qualifiait Madeleine de Scudéry), semblait être ouverte des deux côtés sur le jardin. Dans son ouvrage, Sandra Henry-Bazin insiste sur le goût particulier du roi : « Louis XIV n’eut de cesse de faire aménager des intérieurs décorés de miroirs tout au long de son règne… » (p. 12)
5L’année 1688 marqua un progrès : la technique de coulage du verre sur une table en métal permit de fabriquer de grandes glaces. Le secret en revenait à Abraham Thévart qui obtint un privilège de trente ans pour l’exploiter. Mais des difficultés techniques et financières, des rivalités commerciales entravèrent le développement de sa fabrique. À la fin du siècle, la Manufacture royale des glaces regroupait six établissements dont Saint-Gobain et Reuilly qui demeurèrent les sites les plus importants. L’apparition des glaces coulées engendra de nouveaux systèmes décoratifs. Au château de Marly, Hardouin-Mansart fit installer des glaces de 2,20 × 1,10 mètres au-dessus des cheminées en marbre du grand salon. Jean-Aymar Piganiol de La Force écrivait en 1753 : « La Manufacture royale des glaces mérite une attention particulière, car c’est celle de l’Europe où l’on souffle et l’on coule les plus grandes et les plus belles glaces, en sorte que celles de Venise n’approchent point de celles-ci pour la grandeur, ni pour la beauté. » (p. 131)
6Les décors français de glaces inspirèrent beaucoup de réalisations. Sandra Bazin-Henry les examine en s’attachant aux transferts de modèles et à leur réalisation. En juillet 1728, le directeur de l’Académie de France à Rome recevait les glaces – d’une qualité et d’une grandeur jusque-là inconnues en Italie – destinées à orner le palais Mancini. Les trumeaux de glaces du palais eurent un tel succès que la mode s’imposa dans les palais romains. Le prestige des glaces françaises suscita un commerce actif, même en Italie. Néanmoins, malgré la domination des glaces françaises et vénitiennes, des manufactures furent créées en Angleterre (Ravenhead), en Prusse (Neustadt) et en Espagne (La Granja).
7Deux types d’espaces ornés de glaces fixes prédominaient : le cabinet et la galerie. Les arguments en faveur d’une origine française des cabinets de glaces sont développés par la chercheuse : « Bien évidemment, il ne s’agit pas de minimiser le rôle de l’Italie… les Français auraient été bien en peine de multiplier les cabinets de glaces dans leurs châteaux et leurs hôtels durant la première moitié du xviie siècle sans le concours des verriers vénitiens » (p. 179). La mode du cabinet de glaces s’explique par ses avantages : possibilité de se retirer dans un lieu intime, mise en valeur des collections, agrandissement de l’espace, amélioration de l’éclairage, création de jeux de perspective. L’historienne distingue plusieurs typologies, dont celle du cabinet qui s’apparentait à « une cage de verre où la nature s’offre tout entière » qu’elle rapproche de la mode des belvédères. Au contraire, le cabinet de glaces fermé était propice au repli sur soi, à la rêverie, à la contemplation de ses objets précieux, à l’amour. « Sorte d’antre secret », il s’apparentait aux alcôves et aux grottes, parfois aussi enrichies de glaces. À propos des galeries, l’historienne relève des problèmes de terminologie : le terme de « galerie de(s) glaces » n’est pas utilisé avant le xixe siècle. La désignation de la grande galerie de Versailles par cette expression a fait « semblablement rebaptiser de nombreuses autres galeries européennes » (p. 222). Elle invite à en reconsidérer l’importance et à analyser leurs particularités. Les galeries de glaces européennes du xviiie siècle ne sont-elles pas davantage redevables à l’invention du trumeau de glace qu’au modèle versaillais ? S’ensuit un essai de typologie. L’auteure observe l’ordonnancement des galeries situées à l’étage ou au rez-de-chaussée : miroirs placés face aux fenêtres pour profiter de la vue extérieure, glaces placées sur le pourtour pour augmenter l’impression d’espace. Elle ajoute : « Si l’idée de regard est sous-jacente au concept même de galerie, dans cet espace en longueur qui offre une perspective, une direction, la contemplation de soi et des autres, grâce au jeu des glaces, faisait partie intégrante du plaisir éprouvé par le visiteur. » (p. 271)
8Le rôle du miroitier, assisté par des compagnons – ou « garçons » – et des « crocheteurs », est longuement analysé (p. 293-301). Plusieurs missions lui incombaient : étamage, choix des glaces d’une même couleur et d’une même épaisseur, découpe, pose, entretien. Il travaillait en collaboration avec le menuisier, le serrurier, le bronzier et le doreur. Le maintien des glaces entre des moulures et la jonction des différents panneaux étaient des opérations délicates. L’exemple de Briot révèle « le rôle clé » du miroitier du roi, nommé à vie.
9Sandra Bazin-Henry sonde, dans une dernière partie, les ressources esthétiques offertes par les glaces. Elles répondaient à la même quête d’espace que les plafonds peints ouverts sur des ciels et les peintures murales en trompe-l’œil. Miroirs et quadratura participaient à l’abolissement des murs, surtout dans les palais italiens. Le rôle du stuc servant de transition entre les murs et le plafond ne doit pas être omis dans cette alliance. Le trio « peintures, stucs et glaces » connut en effet un grand succès dans les galeries du xviiie siècle (palais Spinola, palais Carrega-Cataldi, château de Schönbrunn, etc.). L’historienne met subtilement en évidence le fait que les surfaces réfléchissantes formaient elles-mêmes des « tableaux mouvants », elle remarque que : « Tout cela pose la question de la réception du décor par l’observateur… Où poser l’œil dans cet ensemble où se mêlent le réel et l’artifice ? » (p. 331)
10Dans cet ouvrage sur la place des glaces dans le décor intérieur à l’époque moderne, Sandra Bazin-Henry livre une minutieuse enquête qui englobe de multiples créations européennes, suscitant des comparaisons, des remises en question, des hypothèses appuyées sur des fonds d’archives, des textes contemporains et des documents iconographiques variés. Son travail est d’autant plus remarquable qu’il déborde largement la sphère artistique et n’élude pas, bien au contraire, la question des techniques et l’histoire sociale. L’abondance des reproductions de gravures, de dessins d’architectes, de pièces d’archives, de décors conservés constitue une raison supplémentaire de l’apprécier comme un outil de recherche.
Pour citer cet article
Référence papier
Catherine Cardinal, « Sandra Bazin-Henry, Tromper les yeux. Miroirs dans le grand décor en Europe (xviie-xviiie siècles) », Artefact, 17 | 2022, 413-417.
Référence électronique
Catherine Cardinal, « Sandra Bazin-Henry, Tromper les yeux. Miroirs dans le grand décor en Europe (xviie-xviiie siècles) », Artefact [En ligne], 17 | 2022, mis en ligne le 25 novembre 2022, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/13543 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.13543
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