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Comptes rendus de lecture

Margot Lyautey, Léna Humbert, Christophe Bonneuil (dir.), Histoire des modernisations agricoles au xxe siècle

Fabien Knittel
p. 417-420
Référence(s) :

Margot Lyautey, Léna Humbert, Christophe Bonneuil (dir.), Histoire des modernisations agricoles au xxe siècle, Presses universitaires de Rennes (Histoire), 2021, 365 pages

Texte intégral

1L’ouvrage Histoire des modernisations agricoles au xxe siècle débute par une introduction annonçant « un renouveau de l’histoire contemporaine des mondes agricoles et des espaces ruraux » (p. 7-20). Il est vrai que depuis quelques temps, environ une vingtaine d’années maintenant, l’histoire des sciences et des techniques, croisée avec l’histoire rurale au sens large, permet à nouveaux frais de rouvrir les questionnements concernant les modernisations agricoles et les rationalités du travail agraire. Si l’ouvrage aborde l’historiographie des sciences et des techniques en lien avec l’agriculture à l’époque contemporaine, il s’agit avant tout d’un livre sur le xxe siècle.

2Ouvrage collectif, dont les chapitres sont issus des communications proposées lors d’un colloque de septembre 2017 organisé au Centre Alexandre-Koyré, divisé en cinq parties, le livre ne regroupe pas moins de vingt-six auteurs et autrices ; c’est dire le foisonnement des thématiques abordées. La première partie est peut-être la plus stimulante, proposant des « perspectives internationales » sous forme d’approches croisées à différentes échelles. Delphine Berdah aborde, par exemple, la question des antibiotiques dans le cadre de la modernisation des pratiques d’élevage en France et en Grande-Bretagne (p. 101-114). Gesine Gerhard et Margot Lyautey choisissent, quant à elles, d’étudier les questions agricoles en Allemagne ou en France occupée pendant la période nazie (p. 53-69 et p. 71-83). Notons que l’article de Deborah Fitzgerald (p. 27-37) est une synthèse de deux de ses travaux antérieurs qui permet aux lecteurs et lectrices francophones d’accéder plus rapidement et plus facilement aux idées de l’autrice sur le processus d’industrialisation de l’agriculture durant l’entre-deux-guerres aux États-Unis et en URSS, que si ils ou elles avaient dû lire la version originale, notamment son Every Farm a Factory (Yale University Press, 2003).

3La seconde partie aborde les enjeux de l’industrialisation de l’agriculture, des rapports avec l’État, de l’insertion dans les marchés et le rôle des entreprises agroalimentaires. Les contributions abordent alors les enjeux de la régulation des marchés : l’ONIB puis l’ONIC – Office national interprofessionnel du blé puis des céréales – par Alain Chatriot (p. 137-151), par exemple. L’industrialisation de la production alimentaire, devenue un « nouveau paradigme modernisateur » est mise en perspective par Odile Maeght-Bournay et Egizio Valceschini pour comprendre la politique de l’innovation développée en France par le ministère de l’Agriculture durant les années 1970 (p. 167-180).

4La troisième partie offre trois analyses fouillées de « l’évangile modernisateur » et de ses acteurs, permettant de comprendre les fondements du courant productiviste dominant au xxe siècle. L’ouvrage a aussi une dimension transdisciplinaire avec, par exemple, l’approche de type philosophique proposée par Aurélien Gabriel Cohen qui choisit de faire une analyse croisée de La méthode en agronomie (1944) de Stéphane Hénin (1910-2003) et de L’évolution scientifique de l’agriculture française (1946) d’Albert Demolon (1881-1954). Le texte de Stéphane Hénin à lui seul est du plus grand intérêt ; texte rédigé par l’auteur lorsqu’il était en captivité entre 1940 et 1943, présenté à Gaston Bachelard qui en exigeât une réécriture avant d’être présenté en Sorbonne comme une thèse de philosophie en 1944. Le texte de la thèse de Hénin est ensuite multigraphié et circule dans le milieu agronomique français pendant plus d’un quart de siècle avant d’être, enfin, publié en 1999. La confrontation des deux textes permet de saisir les méandres épistémologiques d’une discipline scientifique encore incertaine, l’agronomie, face aux défis d’une modernisation agricole en Europe, au milieu du xxe siècle, dans un contexte de guerre (p. 213-226).

5Cette partie consacrée aux acteurs du schéma d’une agriculture productiviste est suivie par une quatrième, intitulée « Une révolution silencieuse ? ». C’est, en quelque sorte, un contre-point qui aborde les contestations de ce modèle productiviste, identifie les dégâts de cette agriculture et, avec les contributions de Céline Pessis et Alexis Vrignon (p. 233-247 et p. 279-292), propose une histoire des débuts de l’agriculture biologique.

6Enfin, une cinquième et dernière partie est consacrée aux « territoires en modernisation » où les auteurs confrontent les modèles de modernisation, les résistances rencontrées, les adaptations et, surtout, dissèquent les récits idéalisés voire mythiques de ces processus. Par exemple, Claire Delfosse et Pierre Le Gall (p. 313-326) consacrent leur article à l’industrialisation de la filière lait dans la seconde moitié du xxe siècle et en analysent les répercussions sur les produits laitiers locaux, notamment à partir du cas de l’AOC du fromage Saint-Nectaire se trouvant au « carrefour de deux modèles agricoles », entre fromage fermier et industrie agroalimentaire.

7L’un des enjeux épistémologiques du livre concerne le refus d’une approche monolithique de la modernisation. Au contraire, les auteurs et autrices font le choix d’historiciser la catégorie des « modernisations agricoles » pour en comprendre les dynamiques propres. Cela explique le choix du pluriel dès le titre du livre. Cela permet aussi d’étudier les progrès et innovations agricoles dans leur pluralité, d’aborder tous les possibles sociotechniques et de mettre de côté la vieille vision d’un progrès descendant des sommets de la recherche scientifique ou des instituts techniques vers les agriculteurs et agricultrices qui auraient appliqué docilement les nouvelles recettes. Cette vision erronée de la circulation du progrès est pourtant tenace, et il faut sans cesse insister sur son inanité et convaincre des multiples pistes possibles dans la marche vers des modernités, tant dans la circulation des techniques que dans celle des pratiques paysannes. Bien sûr la vision productiviste du progrès agricole, dominante jusqu’au milieu des années 1960, puis timidement mise en cause avant de l’être franchement à partir des années 1990, est discutée et mise en perspective pour en comprendre les fondements, les enjeux et saisir aussi pourquoi il a été si difficile d’aller contre cette pensée techniciste dominante. L’ouvrage, dans ses nombreuses contributions, affronte ces sujets à travers l’étude des acteurs et des groupes d’acteurs, à différentes échelles, pour saisir les évolutions territoriales, et sans en oublier le versant institutionnel.

  • 1 Locher, Quenet, 2009.

8Ce livre correspond au colloque co-organisé par le Centre Alexandre-Koyré, le Réseau universitaire de chercheurs en histoire environnementale (RUCHE) et l’Association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement (AHPNE). La compréhension des processus de rationalisation des techniques agricoles et l’insertion des sociétés rurales dans le processus d’industrialisation et le capitalisme au xxe siècle sont abordées par nombre de contributions en croisant histoire rurale et approche par l’histoire environnementale. Si renouveau historiographique actuel il y a en histoire des techniques agraires et rurales, c’est bien par le truchement des nouveaux questionnements et des nouvelles méthodes proposées par l’histoire environnementale. C’est une manière de faire de l’histoire en tenant compte « des processus naturels dans les dynamiques sociales et culturelles1 », au croisement de plusieurs approches, d’une histoire des techniques agricoles à une histoire culturelle des sciences agronomiques.

9Ce livre deviendra à n’en pas douter un jalon historiographique important dans la compréhension des phénomènes de modernisations et d’innovations à l’échelle des territoires ruraux et des mondes agricoles.

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Sources et bibliographie

Locher Fabien, Quenet Grégory, « L’histoire environnementale : origines, enjeux et perspectives d’un nouveau chantier », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 56, no 4, 2009, p. 7-37.

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Notes

1 Locher, Quenet, 2009.

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Pour citer cet article

Référence papier

Fabien Knittel, « Margot Lyautey, Léna Humbert, Christophe Bonneuil (dir.), Histoire des modernisations agricoles au xxe siècle »Artefact, 18 | 2023, 417-420.

Référence électronique

Fabien Knittel, « Margot Lyautey, Léna Humbert, Christophe Bonneuil (dir.), Histoire des modernisations agricoles au xxe siècle »Artefact [En ligne], 18 | 2023, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/14239 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.14239

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Auteur

Fabien Knittel

Université de Franche-Comté, Centre Lucien-Febvre et MSHE-Ledoux (UAR 3124-CNRS)

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