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Comptes rendus de lecture

Gérard Bodé, Stéphane Lembré, Marianne Thivend (dir.), Une formation pour tous ? La loi Astier, un projet pour le xxe siècle

Pascal Raggi
p. 421-424
Référence(s) :

Gérard Bodé, Stéphane Lembré, Marianne Thivend (dir.), Une formation pour tous ? La loi Astier, un projet pour le xxe siècle, Paris, Classiques Garnier (Histoire des techniques, no 25), 2022, 416 pages

Texte intégral

1Reprenant et prolongeant une partie des communications du colloque « De la loi Astier au baccalauréat professionnel » qui s’était tenu à Lyon en juin 2019, ce livre est à la croisée de différents champs de recherches historiques complémentaires. Il permet des développements sur l’histoire de l’enseignement et de l’éducation en lien avec les avancées récentes en histoire du genre, des techniques et du travail. Après une belle préface de Nicolas Hatzfeld consacrée au positionnement scientifique du livre, l’introduction de Stéphane Lembré et Marianne Thivend revient, d’une part, sur la portée de la loi Astier du 25 juillet 1919 qui organise l’enseignement technique et commercial en France et, d’autre part, sur les aspects historiographiques liés à cette loi et à tous les développements ultérieurs de ses conséquences et de ses effets sur l’enseignement professionnel. De riches notes de bas de page permettent au lecteur, déjà éclairé par le texte, de pouvoir approfondir ses connaissances sur la formation professionnelle au xxe siècle.

2La première partie de l’ouvrage aborde le contexte historique précédent ou contemporain de la mise en place de la loi Astier. Un premier texte de Gérard Bodé permet de faire un point sur l’offre d’enseignement technique français aux alentours de 1900. L’enseignement technique industriel, commercial et agricole est ainsi décrit à partir de sources historiques comme celles émanant des rapports de fonctionnaires du ministère du Commerce, de l’Industrie, des Postes et Télégraphes. Ensuite, les écrits de Stéphane Lembré, intitulés « La loi Astier, acteurs, débats et enjeux (1905-1919) », précisent le contexte de création de cette avancée législative dans le domaine de l’enseignement professionnel et technique. Dans « La loi Astier… Et après ? », Guy Brucy prolonge les réflexions de Stéphane Lembré en montrant notamment comment cette loi est « confortée mais profondément transformée » (p. 116) par les conventions collectives signées entre 1936 et 1939, car ces dernières « définissent l’ouvrier ou l’employé qualifié comme celui qui possède un métier dont l’apprentissage peut être sanctionné par un CAP » (p. 116). Le texte de Cédric Perrin, « De la loi Astier à la loi Walter-Paulin », clôt la première partie de l’ouvrage en s’intéressant à la mise en œuvre par les chambres de métiers de l’apprentissage artisanal, « aboutissement d’un processus d’autonomisation de l’artisanat engagé depuis le début des années 1920 » (p. 133).

  • 1 Mioche, Godelier, Kharaba et Raggi, 2022, p. 231.

3Dans la deuxième partie, les textes de Danièle Fraboulet et d’Antoine Vernet reviennent d’abord sur l’importance du secteur métallurgique pour l’enseignement professionnel en France. Danièle Fraboulet montre comment, pendant l’entre-deux-guerres, la loi Astier fut mise en œuvre sous la houlette de l’UIMM (Union des industries métallurgiques et minières) – syndicat professionnel alors particulièrement puissant – dans le cadre des entreprises d’une branche d’activité dont une composante comme la sidérurgie emploie, en 1939, plus de 250 000 ouvriers et employés1. En développant également l’exemple de l’école de métiers de la métallurgie du Rhône, Danièle Fraboulet parvient à donner au lecteur une idée précise du type d’enseignements dispensés alors dans les formations professionnelles de la métallurgie. Antoine Vernet se penche, quant à lui, sur le cas géographiquement proche de Saint-Étienne en décrivant l’application sur le terrain des réformes de l’enseignement technique avec « Le patronat stéphanois et l’apprentissage ouvrier entre 1936 et 1949 ». On y apprend les stratégies patronales de financement des formations des métallurgistes pour arriver, finalement, avec la création de CAP spécifiques à la métallurgie, à une « étatisation consensuelle de la formation ouvrière, commune à l’ensemble de la métallurgie française, qui voit dans la mise en école le moyen de réduire le coût de débauchage des travailleurs qualifiés » (p. 173). Le texte suivant, écrit par Florent Montagnon, est consacré à l’école d’apprentissage de la compagnie des Omnibus et tramways de Lyon (OTL) de 1946 à 1982. Pendant cette séquence, les apprentis formés dans cette structure intègrent majoritairement l’OTL, même si l’entreprise a recours par d’autres canaux, d’une part, à l’embauche d’ouvriers qualifiés, et d’autre part, à celle d’ouvriers spécialisés. Cette politique de recrutement diversifiée est commune à de nombreuses entreprises industrielles et/ou de transport à une époque où l’emploi ouvrier est encore numériquement important en France. André D. Robert et Yves Verneuil concluent la deuxième partie du livre en explorant l’univers syndical des personnels de l’enseignement technique dans le premier tiers du xxe siècle. Ce faisant, les auteurs reviennent sur l’ouvriérisme présent dans des organisations syndicales qui en ont besoin afin de « concilier la pluralité d’identités du personnel de l’Enseignement technique, et en particulier d’atténuer l’opposition entre “manuels” et “intellectuels” » (p. 206).

4La troisième partie, intitulée « Les frontières de la loi Astier », nous entraîne vers les études de genre et vers les « petits métiers » du bas de l’échelle professionnelle et sociale, qui bien qu’essentiels, ne sont pas assez valorisés. Fabien Knittel nous livre un article très bien renseigné sur l’enseignement agricole pour les jeunes filles/femmes rurales tel qu’il est mis en œuvre par la loi de 1918 et les réglementations des années 1918-1921. Il apparaît ainsi que l’enseignement agricole des jeunes filles/femmes rurales est alors davantage ménager que technique. Et même si des trajectoires personnelles ont permis à des femmes de s’émanciper de rôles qui avaient pu leur être assignés, il faut attendre les années 1970 pour que la profession d’agricultrice devienne réellement un métier. Dans le secteur du care, la formation des ambulanciers et ambulancières, des années 1940 jusqu’aux années 1970, décrite par Charles-Antoine Wanecq, montre la fabrique d’un diplôme féminin par la Croix-Rouge française (p. 236-238) non exempt de stéréotypes de genre. Toutefois, l’institutionnalisation de la profession d’ambulancier, au début des années 1970, aboutit à une normalisation de la formation des hommes et des femmes qui ont choisi ce métier. Les deux derniers textes de la troisième partie concernent les évolutions pédagogiques dans l’enseignement professionnel. Maryse Lopez aborde l’« expérience du contrôle continu dans l’enseignement professionnel » et, par conséquent, un exemple de modernisation du système scolaire par une branche de sa filière professionnelle. Nicolas Divert s’intéresse au baccalauréat professionnel « Accompagnement, soins et services à la personne » (ASSP, créé en 2011) dont l’un des objectifs est la montée en compétence de personnels ultra-majoritairement féminins avec, en arrière-plan, des questionnements sur la valorisation ou la non-valorisation d’un diplôme qui concerne surtout des jeunes femmes.

5La quatrième partie de l’ouvrage Une formation pour tous ? La loi Astier, un projet pour le xxe siècle s’ouvre à l’international. De l’Afrique du Nord française jusqu’aux États-Unis, en passant par la Suisse et l’Italie, les auteurs nous permettent d’avoir des vues intéressantes sur les systèmes d’enseignement techniques d’espaces et de temps différents de celui de la France métropolitaine contemporaine. Ainsi, l’enseignement technique en Algérie coloniale (années 1900-1950) est analysé par Stéphane Lembré, puis Sébastien-Akira Alix qui montre l’importance du Smith-Hugues Act de 1917 pour l’enseignement professionnel américain, tandis que Lorenzo Bonoli étudie le lien entre les milieux syndicaux helvétiques et la formation professionnelle (années 1880-1930) et que, enfin, Anna Pellegrino met en évidence la diversité des filières d’apprentissage et d’enseignement professionnel à Florence au début du xxe siècle. Cette escapade internationale fort bienvenue conclut un ouvrage contenant des références qui ne peuvent qu’encourager la poursuite de la recherche dans le vaste domaine de l’histoire de l’enseignement technique et de la formation professionnelle.

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Sources et bibliographie

Mioche Philippe, Godelier Éric, Kharaba Ivan, Raggi Pascal (dir.), Dictionnaire historique de la sidérurgie française, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2022.

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Notes

1 Mioche, Godelier, Kharaba et Raggi, 2022, p. 231.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pascal Raggi, « Gérard Bodé, Stéphane Lembré, Marianne Thivend (dir.), Une formation pour tous ? La loi Astier, un projet pour le xxe siècle »Artefact, 18 | 2023, 421-424.

Référence électronique

Pascal Raggi, « Gérard Bodé, Stéphane Lembré, Marianne Thivend (dir.), Une formation pour tous ? La loi Astier, un projet pour le xxe siècle »Artefact [En ligne], 18 | 2023, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/14256 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.14256

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Auteur

Pascal Raggi

Université de Lorraine, Nancy

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