Ginzburg Carlo, Mythes emblèmes traces. Morphologie et histoire [1986], Lagrasse, Verdier poche, 2010.
Ingold Tim, Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture [2012], Bellevaux, Éditions Dehors, 2017.
Techniques, histoire et sciences humaines
Gianenrico Bernasconi, Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez, Olivier Raveux (dir.), Les réparations dans l’histoire. Cultures techniques et savoir-faire dans la longue durée, Paris, Presses des Mines (Histoire, sciences, techniques et sociétés), 2022, 544 pages
1Voici un ouvrage collectif très dense dont le premier tour de force est d’être publié moins de trois ans après le colloque dont il est issu, malgré la parenthèse pandémique. Pluridisciplinaire, le thème des réparations articule sciences humaines et sciences des matériaux autour d’études de cas ouvrant des perspectives sur les techniques, les rapports sociaux, symboliques et économiques. Les articles rassemblés ici soulèvent une foule de questions théoriques et pratiques sur l’étude des techniques et de la culture matérielle en couvrant un large panorama chronologique, géographique et thématique (au sens où les études de cas concernent différents matériaux et secteurs d’activités). C’est cette diversité et l’ampleur de la perspective qui en rend la lecture extrêmement enrichissante, aussi bien pour l’histoire et l’archéologie des réparations elles-mêmes que pour l’historiographie et le traitement des objets réparés et restaurés par les chercheurs et par les musées.
2Le volume rassemble trente-deux contributions, organisées en cinq parties, celles-ci faisant chacune l’objet d’une utile introduction qui en décrypte les enjeux théoriques. La première partie, « Des savoir-faire de réparation », rassemble des articles qui établissent que, sur le temps long, les actions de réparations constituèrent la norme et non l’exception, générant un ensemble de « rapports techniques au monde » (Guillaume Carnino) qu’une certaine modernité a pu appauvrir. La deuxième partie s’intéresse aux rapports complexes entre consommation et réparation, entretenant une « liaison réflexive » (Liliane Hilaire-Pérez) qui ne se limite pas à la mise en cause de l’une par le recours à l’autre : le développement de la société de consommation a en effet suscité l’émergence d’un important domaine d’activités de réparation et continue à le faire par la multiplication des initiatives du mouvement Maker ou autres Repair cafés. La troisième partie, « Réparations et muséologie », soulève des questions cruciales quant à la problématique des objets de musée, autour de leur restauration, de leur conservation et de la mise en évidence ou, inversement, de la dissimulation des traces de réparations laissées par l’histoire. La partie consacrée aux usages, contraintes et ressources se déploie sur un très large éventail chronologique afin de saisir la variété des articulations entre les différents degrés de réparation, les contraintes techniques et économiques spécifiques au contexte, les usages adaptables ou non à ces actions réparatrices, et les ressources matérielles et intellectuelles nécessaires. Enfin, la cinquième et dernière partie s’intéresse aux aspects symboliques et sociaux de la réparation, dimension importante de la thématique qui sous-tend différents enjeux quant au statut des objets réparés et au caractère ostensible des modifications effectuées.
3Le thème de la trace laissée par les réparations traverse l’ensemble des articles, principalement à propos de sa visibilité : dans quels contextes cherche-t-on à la dissimuler ? Inversement, quelles peuvent être les raisons de la visibilité délibérée, de l’ostension volontaire ? Si pour la restauration muséale les choix effectués sont régis par des conventions, comme l’explique Gianenrico Bernasconi, pour les périodes les plus anciennes et les objets du quotidien, il faut se tourner vers l’archive matérielle, scruter le corps de l’objet lui-même où les traces sont autant d’indices1. Car les objets ne sont pas des entités physiques déterminées une fois pour toutes par leur fabrication mais sont toujours susceptibles de connaître des évolutions matérielles par l’usure ou par l’intervention humaine, ce que les historiens et les archéologues ont longtemps négligé. C’est ce qu’affirment plusieurs contributeurs et ce que montre Léonard Dumont avec l’exemple du dessin d’une épée de l’âge du bronze escamotant la partie réparée de l’objet (p. 482). Ainsi le travail du chercheur sur ce type de traces est-il révélateur du rapport de sa discipline à la matérialité. Ce livre montre que désormais la culture matérielle est envisagée dans une perspective processuelle centrée sur ce que Tim Ingold appelle le faire, « la confluence de forces et de matières » qui n’est pas seulement « la transposition d’une image sur un objet2 ». L’objet est le résultat d’un devenir, processus physique l’affectant comme matière et comme interaction entre les êtres et les choses, saisissable par les traces laissées par les réparations. Celles-ci, sous ce terme générique, se déclinent en fonction des objectifs de l’action sur l’objet et recouvrent une multiplicité de pratiques.
4Dans cette perspective, le travail des musées est très illustratif puisqu’en somme, la restauration muséale est un mode de narration de l’histoire des objets. L’objet détérioré doit être restauré non pas, généralement, en vue d’une remise en état fonctionnel, mais pour une restitution principalement visuelle respectant la réversibilité et la lisibilité des interventions, tout en éprouvant son identité et son authenticité. Dans un article théorique à propos des « instruments disloqués des musées de sciences et de technologie », Jean-François Gauvin propose de « naviguer entre l’unité du total et l’unité du tout », c’est-à-dire, en référence aux travaux de Cesare Brandi et Jean-Pierre Cometti, de distinguer l’unité du total, celle des objets fonctionnels composés de plusieurs parties et l’unité du tout, celle des objets d’art. La restauration doit tenir compte du fait qu’un objet n’est pas définitivement stable et que la compréhension de son histoire passe par la mise à l’épreuve des réparations qu’il a subies, parties intégrantes de son identité dynamique à l’instar du célèbre bateau de Thésée. Celui-ci, constamment réparé au fil du temps, finit par ne plus être constitué que d’éléments renouvelés, ce qui pose un problème ontologique touchant la plupart des choses dont il est question ici : la chose authentique est-elle l’originelle ou celle qui a vécu, matériellement, avant de parvenir jusqu’à nous ?
5L’étude de Renée Otto Kristin sur les masques Sowei, fondée sur un important corpus issu des collections ethnographiques, montre parfaitement la complexité des combinaisons entre différents moments d’intervention, marquant autant d’étapes des biographies des masques, soit durant leur période d’activation rituelle, soit au moment de leur collecte ou encore depuis leur entrée au musée. Celle-ci produit des effets sur le statut de l’objet, sur sa matérialité mais aussi sur les personnes qui en ont la charge. Au xixe siècle, dans le contexte du Conservatoire des arts et métiers, la fonctionnalité était une donnée du processus de conservation-restauration puisque la démonstration à des fins d’apprentissage faisait partie des missions du musée. Marie-Sophie Corcy détaille les procédures et les protocoles qui y étaient mis en œuvre, montrant comment le personnel de gardiennage et d’entretien a vu ses métiers évoluer avec le regard porté sur les collections. De même, à propos de la restauration d’une aile d’avion de la Première Guerre mondiale, l’étude de cas très fouillée de Laurent Rabier et Tiziana Beltrame montre qu’est en jeu un ensemble d’attachements sensoriels qui influent sur l’objet comme sur l’équipe d’intervention.
6Les savoir-faire de la conservation-restauration sont distincts de ceux des réparateurs du quotidien, mais il s’avère très pertinent de les mettre en résonance. Les pratiques de réparation, expliquent les coordinateurs de l’ouvrage dans l’introduction générale, exigent et entretiennent « une familiarité avec l’objet, la matière, le procédé [qui] recouvre un mode relationnel aux objets » (p. 16). Ce rapport aux objets implique de les estimer durables en s’appropriant leur technicité et en revendiquant leur intelligibilité par la pratique. Le cas de la réparation des armes dans l’antiquité grecque, présenté par Isabelle Warin, illustre la métis, « intelligence pratique qui parvient à ses fins par l’habileté, la ruse et l’illusion » afin de redonner leur usage aux armes mais aussi de leur rendre leur valeur symbolique. Ces réparations ont donc une fonction technique, guerrière, à l’échelle du combattant, ainsi qu’une fonction sociale à l’échelle communautaire : réparer les armes revenait à renforcer la sécurité de la cité. Au xxe siècle, en France, il s’agissait de maintenir les communautés rurales en évitant l’exode vers les villes, par l’apprentissage et la transmission de savoir-faire permettant d’entretenir le matériel agricole. C’est ce que montre le cas des camions-écoles dans les campagnes françaises des années 1920-1930, ateliers ambulants pour l’apprentissage de divers procédés de réparation afin d’éviter l’exode rural en fixant les jeunes au village dans le cadre d’une activité utile à la communauté. Stéphane Lembré a étudié ces ateliers à travers le film documentaire que leur avait consacré le ministère de l’Agriculture. Ce travail fait directement écho à celui mené par John Laudun sur des ateliers contemporains de réparation agricole aux États-Unis, où il s’agit autant de « réparer le savoir » (repairing knowledge) que les machines et les outils.
7Sur la longue durée, réparations et raccommodages ne sont pas des activités exceptionnelles mais très régulières voire fréquentes, comme le montrent plusieurs articles. Dès le Néolithique (Pauline Debels et Martine Regert), les populations préhistoriques prennent grand soin de leurs biens matériels, en l’occurrence la céramique. Avec l’accroissement de ces biens émerge une économie de la réparation. L’exemple des tuileries et briqueteries du Moyen Âge au xixe siècle (Cyril Lachèze) et celui de la porcelaine au xviiie siècle soulignent la préoccupation marquée pour la durabilité et l’intégrité fonctionnelle des structures et des objets. La réparation fait partie des activités ordinaires de l’artisanat, c’est un acte technique pleinement constitutif de la vie de l’objet, une « activité inventive et créatrice » (Sébastien Pautet). En effet, les réparations peuvent générer de l’innovation, à l’exemple des moyeux d’éoliennes étudiés par Philippe Bruyerre, ou être source d’amélioration fonctionnelle de l’objet. C’est le cas des formes à sucre en céramique : destinées à recevoir le sirop à cristalliser pour le mouler en pains de sucre commercialisables, soumises à de nombreuses tensions et chocs, peu ménagées au cours du processus de raffinage sucrier, leur entretien a généré un métier de « raccommodeur de formes ». Sa tâche n’était pas tant liée à des raisons économiques, car les formes en terre cuite étaient des objets d’un coût très modéré, qu’à des nécessités techniques, les formes déjà usagées produisant des pains de sucre de meilleure qualité ; il s’agissait, expliquent Gaëlle Laire, Patricia Moitrel et Serge Le Maho, de « faire durer un ustensile qui se bonifie avec le temps ».
8La contrainte matérielle n’est pas la cause exclusive de la préférence accordée à la réparation des objets sur leur remplacement. Il existe une éthique de la parcimonie et de la préservation, prégnante aux xviie et xviiie siècles comme le montrent Ariane Fennetaux pour le textile et Simon Werrett à propos de la gestion domestique en Angleterre. La réparation y constitue une valeur morale, visant à tirer le meilleur parti des biens matériels. Cette époque moderne, perçue comme celle de la naissance du consumérisme et de la mode, a vu se maintenir et se développer une intense activité de recyclage et de raccommodage, reprisage, réutilisation, une « économie partagée de la parcimonie textile ». Les vêtements réparés sont les « archives des gestes du faire durer » qui nous permettent de « saisir quelque chose de l’industrieux labeur de ce que consommer veut dire » (Ariane Fennetaux). Il ne paraît pas anachronique de relier cette culture domestique au mouvement contemporain qui articule réparation, recyclage et inventivité technique à un choix politique fort, associant étroitement démocratie et économie soutenable. Le souci de la durabilité est redevenu d’actualité. Mais a-t-il jamais cessé de l’être ? Car l’époque contemporaine, l’industrialisation et la consommation massive n’ont pas marqué un déclin de la réparation du fait de la baisse des coûts des objets, mais ont plutôt transformé cette activité, qui a subi un profond changement culturel, politique, social et technique dans la seconde moitié du xxe siècle, comme le montre l’exemple du Luxembourg (Stefan Krebs et Thomas Hoppenheit). Dans des économies où la récupération et le recyclage sont la norme, tourner le dos au gaspillage des objets et des matières permet à une véritable culture technique artisanale de se déployer. Dans les casses d’Abidjan, la gestion de la pénurie se combine avec le refus du gaspillage et l’entretien de réseaux d’échanges transfrontaliers nécessaires à l’économie locale. L’étude menée par Hélène Timpoko Kienon-Kabore, Atta Bradié et Jacob Kobenan sur les circuits d’approvisionnement des pièces qui mobilisent plusieurs réseaux nationaux, internationaux ou de récupération locale, atteste du poids économique majeur de cette économie informelle, la réparation étant un secteur central pour l’économie ivoirienne et plus largement africaine. Ce type de pratiques a toutefois une contrepartie : ce sont les dégâts environnementaux causés par les déchets que les économies consuméristes déversent, les pollutions dramatiques de la récupération de masse.
9Plusieurs études de cas s’interrogent sur la valeur symbolique des réparations. Le cas de la châsse des enfants de Saint-Sigismond à l’abbaye Saint-Maurice (Valais Suisse), étudié de façon très approfondie par Pierre-Alain Mariaux, illustre parfaitement la combinaison complexe entre remploi pour raisons économiques et ajouts d’ornements, à l’occasion de réparations qui consolident l’authenticité du reliquaire en prouvant l’ancienneté des reliques, ce qu’on pourrait qualifier de préoccupations patrimoniales. Celles-ci nous sont accessibles par l’histoire des remontages et des modifications matérielles, dont les raccords et les sutures ne sont pas masqués. Julie Renou et Sébastien Poignant s’interrogent sur la présence de bijoux réparés dans des sépultures de l’élite du haut Moyen Âge ; l’enjeu social et symbolique de ces objets doit être questionné à nouveaux frais, hors du « cadre historiographique encore pétri de la quête du bel objet ». Car si l’on admet l’interprétation qui fait des sépultures des lieux de mise en scène des défuntes et des défunts, comment expliquer la présence d’objets incomplets, imparfaits, lacunaires ou réparés ? Il faut, expliquent les archéologues, se débarrasser d’une conception du précieux exclusivement fondée sur la valeur économique des matériaux employés et tenir compte davantage de la trajectoire des bijoux, celle-ci matérialisée par les traces des réparations laissées sur eux.
10La richesse de l’ouvrage nous empêche de résumer toutes les contributions et de mentionner tous les auteurs, malgré la qualité des travaux. Soulignons – pour terminer – la cohérence de l’ensemble, où les problématiques techniques rejoignent l’historiographie et les interrogations contemporaines cruciales sur la façon dont l’humanité gère ses composantes matérielles en s’adaptant aux difficultés posées par leur omniprésence. Réparation et restauration nous font pénétrer l’intimité matérielle et technique des objets. Observer et interroger les traces imprimées dans leur corps même permet d’accéder à leur histoire, à leurs transformations successives donc à leur évolution permanente et aux relations d’appropriation avec les hommes et les femmes qui les ont tenus entre leurs mains. Le sujet est éminemment politique et d’une grande actualité : face au consumérisme et à l’obsolescence programmée, l’histoire des réparations sur la longue durée nous donne-t-elle des clés pour modifier notre relation aux objets ?
Ginzburg Carlo, Mythes emblèmes traces. Morphologie et histoire [1986], Lagrasse, Verdier poche, 2010.
Ingold Tim, Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture [2012], Bellevaux, Éditions Dehors, 2017.
Thierry Bonnot, « Gianenrico Bernasconi, Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez, Olivier Raveux (dir.), Les réparations dans l’histoire. Cultures techniques et savoir-faire dans la longue durée », Artefact, 18 | 2023, 429-435.
Thierry Bonnot, « Gianenrico Bernasconi, Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez, Olivier Raveux (dir.), Les réparations dans l’histoire. Cultures techniques et savoir-faire dans la longue durée », Artefact [En ligne], 18 | 2023, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/14281 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.14281
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