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Comptes rendus de lecture

Jérôme Denis, David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance

François Jarrige
p. 443-448
Référence(s) :

Jérôme Denis, David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance, Paris, La Découverte (Terrains philosophiques), 2022, 368 pages

Texte intégral

1L’ouvrage des sociologues Jérôme Denis et David Pontille consacré au « soin des choses » et aux « politiques de la maintenance » offre une réflexion importante pour les sciences sociales soucieuses de penser les techniques et de comprendre le « peuple des choses » qui compose nos milieux de vie et avec lequel nous cohabitons. Les deux auteurs, membres du Centre de sociologie de l’innovation de l’École des mines, ont choisi de faire un pas de côté en se tournant vers l’étude de la maintenance et de l’entretien ordinaire des objets et infrastructures techniques. S’émancipant de l’obsession pour l’innovation qui reste au cœur des imaginaires politiques contemporains, ils explorent une autre facette des objets en invitant à prêter attention à toutes celles et tous ceux qui prennent soin des choses, à toutes ces personnes, amatrices ou expertes, qui œuvrent à prolonger la vie sociale des objets.

  • 1 Denis, Pontille, 2010.

2Le livre est publié dans une nouvelle collection des éditions La Découverte, intitulée « Terrains philosophiques », qui entend tenir ensemble les exigences de la réflexion théorique et l’étude empirique patiente et rigoureuse. L’ouvrage de Denis et Pontille correspond parfaitement à ce programme en élaborant une puissante réflexion critique sur la place des objets et des travailleurs dans le monde du capitalisme tardif, tout en ancrant ces analyses dans des matériaux empiriques denses et précis, présentés sous forme de récits vivants, issus soit des recherches de terrain des deux auteurs, soit des travaux menés par la sociologie et l’anthropologie des techniques depuis déjà plusieurs décennies. Les premières enquêtes des deux auteurs portaient sur le fonctionnement de la signalétique du métro parisien ; ils racontent comment ce terrain les a mis sur la piste de la maintenance1. Enquêtant sur l’ordre sociopolitique créé par les essais de rationalisation de la signalétique, ils ont en effet découvert une tout autre réalité en suivant les travailleurs chargés de la maintenance de ces équipements. Sans l’intervention de ces agents pour conjurer le vieillissement et la fragilité des appareils, le transport quotidien de millions de personnes serait bien plus difficile ! Adoptant la démarche pragmatiste de l’enquête située, via de nombreux exemples qui vont de la maintenance des infrastructures de l’eau, l’enlèvement des graffitis, l’entretien du photocopieur ou la réparation des voitures, les auteurs dessinent une ambitieuse philosophie du soin appliquée aux objets.

3Dans un style à la fois agréable, fluide et rigoureux, leur ouvrage se compose de multiples récits, souvent captivants, qui explorent le phénomène de la maintenance et de ses enjeux dans toutes ses dimensions. L’étude est composée de sept chapitres denses aux titres évocateurs qui envisagent chacun une dimension du travail de maintenance. Ils explorent d’abord ce que « maintenir » veut dire (chapitre 1), en distinguant la maintenance de la réparation. Cette dernière est davantage liée à l’accident et à la panne alors que « maintenir » implique une activité routinière quotidienne, ce qui explique en partie son invisibilité. Ce premier chapitre pose les cadres théoriques de l’analyse et permet aux auteurs de se positionner par rapport aux riches traditions philosophiques, historiques et sociologiques qui se sont intéressées aux objets techniques depuis les années 1970. Leur focalisation sur la question de la maintenance permet un pas de côté en élaborant un « contre-récit » qui entend « résister à l’obsession aveuglante de l’innovation » (p. 36) tout en repeuplant les analyses d’acteurs invisibles et pourtant essentiels, comme les réparateurs de photocopieuses, les agents chargés de l’entretien des canalisations, mais aussi les ouvriers de l’amiante et du nucléaire, les garagistes et les réparateurs de vélo. Tout un peuple surgit au fil de l’analyse. Cette attention à la maintenance et à ceux qui l’assurent conduit à explorer la fragilité des choses contre le mythe de l’objet parfait (chapitre 2) ; les auteurs décrivent en effet comment les équipements de notre monde qu’on croyait « robustes, immobiles, résistants, toujours disponibles […] se révélaient, au filtre des opérations de maintenance, vulnérables, mouvants, sujets à de perpétuelles transformations » (p. 70).

4Ce constat conduit à prendre au sérieux la question de l’usure matérielle et les moyens déployés pour la conjurer, c’est pourquoi les chapitres qui suivent se concentrent sur les différentes opérations qui accompagnent le travail de maintenance, que ce soit l’attention, les rencontres, les temporalités, le tact, mais aussi les conflits qui naissent parfois au contact des objets. L’étude reconstruit les exigences qu’impliquent les activités attentives à l’usure et à la fragilité des choses ; elle montre comment la maintenance implique des formes d’attention, mais aussi des formes de rencontre avec les objets (chapitre 3). Cette attention implique des gestes et des opérations, parfois subtiles, qui nécessitent un sens aigu de l’observation et de multiples compétences : la vue, le toucher, l’odorat et l’ouïe sont ainsi nécessaires pour « se rendre disponible à la manifestation de signes inattendus » (p. 125).

5Particulièrement attentifs à la diversité des gestes, des affects, comme à la dialectique qui se joue entre l’homme et la matière, Denis et Pontille se distinguent néanmoins du travail du philosophe mécanicien M. Crawford dans son « éloge du carburateur » qui tendait à produire une esthétique quelque peu idéalisée du rapport authentique à la machine, notamment parce qu’elle conduit à négliger la part sombre des relations avec les choses, en laissant de côté la violence du travail de maintenance, modelé par les souffrances du corps confronté à la résistance des matériaux et des objets « parfois récalcitrants » (chapitre 4). Aux frontières des activités de maintenance, de recyclage et de gestion des déchets, cette violence est particulièrement forte dans les pays du Sud qui voient s’amonceler les instruments électroniques délaissés par les consommateurs des pays riches. Étudier la maintenance, c’est aussi être attentif aux inégalités profondes qui structurent le rapport aux choses. Si les auteurs ont tendance à mélanger de multiples scènes et situations qu’il faudrait parfois mieux distinguer, ils parviennent à faire ressurgir ces héros et héroïnes du quotidien, grâce auxquels le monde tient encore, et qui apparurent d’ailleurs au premier plan lors de la crise du Covid et ses confinements.

6S’écartant à la fois des visions misérabilistes et romantiques, Denis et Pontille montrent comment la maintenance ne consiste pas seulement à maintenir l’intégrité physique d’une chose, mais de façon bien plus complexe comment elle implique aussi de désassembler, de transformer, d’adapter les objets afin de permettre leur pérennité. Au cœur de ces nouvelles préoccupations s’affirme ainsi la question des temporalités : contre la flèche du temps progressiste, l’attention à la maintenance révèle un temps disjoint, modelé par des discordances et frictions où il s’agit moins de créer du nouveau que de permettre à l’ancien de se prolonger, de ralentir, de persister (chapitre 5). Cette question est devenue de plus en plus centrale au sein des sciences sociales, notamment dans la sociologie des techniques qui se tourne désormais vers l’étude des incitations à faire « sans » ou « avec moins » de produits ou de procédés, voyant même parfois dans ce « faire sans » de « nouveaux horizons de l’innovation ».

7Finalement, le soin des choses nécessite toujours du tact et de subtiles négociations, comme le montre le cas des passionnés de voitures de collection telles que les Ford Mustang, que des amateurs entretiennent avec soin et minutie. De ce constat, les auteurs tirent des conclusions plus générales sur les liens avec l’« éthique environnementale » à inventer pour nous permettre de coexister dans le monde. Pour eux, l’observation des pratiques de maintenance offre en effet des pistes afin d’élaborer une « éthique de la coexistence », dans la foulée des réflexions sur l’éthique du care et la nécessité de prendre en compte l’altérité et les innombrables ajustements quotidiens grâce auxquels tient le monde (chapitre 6). Les auteurs n’ont par ailleurs aucune vision irénique et naïve de ces processus ; ils savent combien – en devenant un enjeu politique – la maintenance est également au cœur de multiples intérêts contradictoires et conflits explorés dans le chapitre 7. Revenant aux débats sur l’obsolescence programmée et le consumérisme contemporain, ils constatent qu’au cours du xxe siècle le « soin des choses est devenu superflu » au profit d’une culture proliférante du jetable.

  • 2 Henke, Sims, 2020.

8La réflexion des deux auteurs est extrêmement riche et foisonnante et ces quelques lignes n’en donnent qu’un pauvre aperçu. Il s’agit d’abord d’un essai de synthèse théorique qui servira de jalon pour l’avenir, et de balise pour tous ceux qui explorent l’inscription sociale des choses, les cultures matérielles, et autres compositions hybrides qui caractérisent la modernité capitaliste. L’ouvrage s’inscrit bien sûr dans une évolution plus large des manières d’appréhender les appareils, artefacts et infrastructures techniques à l’ère des préoccupations écologiques, il prolonge le vaste champ dynamique des repair and maintenance studies et des science and technology studies, pour reprendre les étiquettes anglophones désormais usuelles2.

  • 3 Edgerton, 2022 ; Bernasconi, Carnino, Hilaire-Pérez, Raveux (dir.), 2022.

9L’ouvrage dialogue également avec les historiens qui sont aussi partis en quête de pratiques longtemps ignorées, des objets, acteurs et artefacts anciens qui continuent d’être utilisés malgré leur obsolescence apparente. L’historien britannique David Edgerton a joué un rôle pionnier en appelant, dès les années 1990, à se détourner de l’obsession pour l’innovation au profit des usages, à abandonner le mythe de l’innovation qui invisibilise autant qu’il explique, qui obscurcit la complexité des agencements qui structurent nos milieux en marginalisant des pans essentiels de la réalité technique3. L’ouvrage de Denis et Pontille dialogue avec ces traditions intellectuelles tout en offrant des pistes et perspectives pour approfondir ce qu’ils choisissent d’appeler la « diplomatie matérielle ». Au lieu d’explorer comment l’innovation surgit, se diffuse, circule dans l’espace et le temps, les auteurs font écho aux recherches qui s’attachent à comprendre comment les choses durent, persistent, s’adaptent en dépit des appels à la disruption et au renouvellement. Cette perspective se développe désormais jusqu’à devenir un nouveau paradigme unificateur dont l’ouvrage offre sans doute un des premiers bilans réflexifs.

10L’analyse des auteurs interpelle bien entendu les historiens et doit les pousser à prêter davantage attention aux formes de maintenance des objets, aux acteurs qui s’en chargent, au soin qu’ils prêtent à leurs appareils et outils familiers. Pour cela, il faudra trouver des sources et des terrains à investir, en lien avec les réflexions sur les cultures matérielles populaires. On connaît par exemple encore mal l’histoire des artisans ruraux, forgerons, serruriers et mécaniciens qui prenaient soin et entretenaient les choses avant l’âge de l’obsolescence programmée et du renouvellement incessant. Relire ces activités à partir des grilles d’analyse proposées par les deux auteurs offrirait sans nul doute de riches pistes. L’historien pourra peut-être regretter le manque d’attention à l’historicité des processus et aux dynamiques diachroniques qui fondent le régime contemporain et les formes actuelles de la maintenance. Comment s’est constituée la relation contemporaine aux choses ? Comment le terme même de « maintenance » a acquis son sens actuel ? Jusqu’au xixe siècle, le terme semble peu employé et renvoie d’abord au maintien de quelque chose dans le présent, comme une fête ou un évènement. Le sens moderne du mot comme activité d’entretien d’un système technique semble émerger progressivement, d’abord en Grande-Bretagne, pour désigner les premières grandes entreprises télégraphiques et ferroviaires, puis surtout après 1945, lors de la reconstruction de l’Europe, lorsque l’essor de la société de consommation multiplie les pannes et impose la multiplication des acteurs en charge de la réparation et de l’entretien des réseaux techniques. Pour le dire autrement, ce soin des choses et les acteurs de la maintenance ont également une histoire qu’il conviendrait d’explorer davantage pour mieux saisir et comprendre la diversité des configurations actuelles.

11En mettant au cœur de l’analyse la question de la « désaffectation », de la « défabrication », ou pour le dire comme les chercheurs anglophones de « l’ex-novation » d’un appareil ou d’une infrastructure, l’attention à la maintenance rejoint certains appels contemporains à abandonner les infrastructures et systèmes techniques fondés sur le cycle du carbone et possède bien entendu une portée politique essentielle. À l’heure du tout jetable, de l’hyper-productivisme, des fantasmes publicitaires qui entourent encore les objets et promesses technologiques débridées, mais aussi à l’heure de l’invisibilité de franges importantes du monde du travail, l’attention au quotidien des techniques et à ses acteurs dessine un ambitieux projet de réinvention d’un autre rapport au monde pour agir et survivre dans les temps troublés de l’anthropocène.

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Sources et bibliographie

Bernasconi Gianenrico, Carnino Guillaume, Hilaire-Pérez Liliane, Raveux Olivier (dir.), Les réparations dans l’histoire. Cultures techniques et savoir-faire dans la longue durée, Paris, Presses des Mines, 2022.

Denis Jérôme, Pontille David, Petite sociologie de la signalétique. Les coulisses des panneaux du métro, Paris, Presses des Mines (Sciences sociales), 2010.

Edgerton David, Quoi de neuf ? Une histoire des techniques depuis 1900, Paris, Le Seuil, 2013.

Henke Christopher R., Sims Benjamin, Repairing Infrastructures. The Maintenance of Materiality and Power, Cambridge, MIT Press, 2020.

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Notes

1 Denis, Pontille, 2010.

2 Henke, Sims, 2020.

3 Edgerton, 2022 ; Bernasconi, Carnino, Hilaire-Pérez, Raveux (dir.), 2022.

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Pour citer cet article

Référence papier

François Jarrige, « Jérôme Denis, David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance »Artefact, 18 | 2023, 443-448.

Référence électronique

François Jarrige, « Jérôme Denis, David Pontille, Le soin des choses. Politiques de la maintenance »Artefact [En ligne], 18 | 2023, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/14320 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.14320

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Auteur

François Jarrige

Université de Bourgogne (LIR3S)

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