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L’artisanat. Un concept

La filière textile en Égypte dans l’Antiquité tardive : capital, métiers et division du travail

The Textile Industry in Late Antique Egypt: Capital, Trades, and Division of Labour
Christel Freu
p. 203-227

Résumés

L’article s’interroge sur les conséquences de l’intégration de l’Égypte à l’Empire romain sur la production textile du pays, qui en faisait dans l’Antiquité sa renommée. Après avoir exposé les informations essentielles de certains papyrus grecs (comptes de douane et reçus de commandes publiques), ainsi que les restes de tissus retrouvés en fouille qui témoignent aussi des volumes et du niveau de standardisation de la production, l’article examine les contrats de prêt contre travail bien attestés dans l’Antiquité tardive (iiie-viie siècles), où les intérêts sont remboursés en produits semi-finis ou finis (particulièrement dans le secteur du lin). Ces prêts montrent que dans l’Antiquité tardive la production était en partie tenue par des négociants (emporoi, pragmateutai), souvent résidant en ville ou agents de citadins, qui, contre de l’or, faisaient travailler le lin et l’obtenaient à très bas prix, intégrant les intérêts du prêt. L’article conclut que cette part de la production aux mains des marchands a bien des traits communs avec le Verlagssystem/putting out system de l’Europe moderne. Dans ce mode de production, qui sans doute continuait de coexister avec la production domestique et locale, le producteur n’était alors plus vraiment un artisan autonome mais bien un salarié d’une chaîne productive tenue par les négociants.

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Texte intégral

  • 1 « [La province fut transformée] par l’influence, très diverse et uniformément répandue, des (...)

1Après sa conquête par Rome en 30 av. J.-C., l’Égypte fut très vite intégrée aux réseaux marchands du grand Empire. Dès l’époque d’Auguste, des aristocrates ou hommes d’affaires romains envoyèrent leurs agents sur place pour participer au commerce international avec la mer Rouge, mais aussi pour tirer parti des richesses du pays, pierres colorées pour la construction monumentale, verre, produits textiles. Les voies commerciales sur le Nil et dans les déserts furent sécurisées par Rome, la taille des villes égyptiennes s’accrut et les structures de production changèrent peu à peu. Comme le dit Dominic Rathbone, la province fut transformée par la « highly variegated and equally pervasive institutional, commercial, and behavioral influence of Rome. It changed consumption patterns in Egypt: by the mid-first century even richer villagers were adopting Roman tastes in dress, food, funerary commemoration, and so on1».

  • 2 Sur le travail du lin en Égypte pharaonique, voir Vogelsang-Eastwood, 1992. Pour le travail (...)
  • 3 Pour l’Europe du Nord au Haut Moyen Âge, Andersson Strand, 2011, p. 3, distingue qu (...)
  • 4 Reil, 1913, p. 108-110, avait fait l’hypothèse du Verlagssystem en Égypte romaine, mais pou (...)
  • 5 Pour l’Égypte, voir Droβ-Krüpe, 2020 et 2011, p. 170-181, et pour l’Italie et l’Emp (...)

2Nous proposons ici d’étudier de près l’impact de cette intégration sur la production textile égyptienne à l’époque romaine. Le pays, dont la tradition du travail du lin et de la laine était très ancienne2, a-t-il adapté ses modes de production pour répondre à la demande d’un marché organisé à différentes échelles ? La production resta-t-elle majoritairement au stade de l’atelier de village, inséré dans la seule économie locale et répondant surtout à la demande de clients individuels (bespoke industry) ? Ou, au contraire, pour augmenter les volumes et exporter les produits vers des marchés plus lointains, la production évolua-t-elle vers un putting out system/Verlagssystem aux mains de négociants citadins faisant le lien entre les producteurs locaux et les marchés plus lointains ? Assista-t-on même à une concentration en ville de la production dans des ateliers spécialisés3 ? Ces questions, posées depuis plus d’un siècle, ont connu différentes réponses, certains auteurs pensant qu’une partie de la production en Égypte romaine avait pu être organisée sur le modèle du Verlagssystem4, quand d’autres ont défendu, encore récemment, le modèle de la bespoke industry pour l’Égypte ou le reste de l’Empire5.

  • 6 Bagnall, 2019, p. 22-26, le souligne bien.
  • 7 Droβ-Krüpe, 2020, p. 130-131, considère ces lettres comme un témoignage de la corre (...)
  • 8 Sur l’ars valorisée sur les inscriptions des « artisans » romains où on lit notamment – com (...)
  • 9 Sur la division du travail, voir la bibliographie dans Freu, 2022, p. 139, n. 239. Les hist (...)

3Il nous semble en fait que le débat et les réponses qu’on y apporte dépendent beaucoup de la nature de la documentation qu’on considère. Pour l’Égypte, le corpus papyrologique, sur lequel la plupart des études se fondent, livre certes des informations inestimables, mais celles-ci restent éparses et surtout inégalement distribuées dans le temps et l’espace : l’essentiel des documents des trois premiers siècles de notre ère provient des villages du Fayoum et de l’Oxyrhynchite et met donc en lumière la production des ateliers des villages, tandis qu’à l’époque tardive (iiie-viie siècle), ce sont au contraire les cités de Moyenne-Égypte qui ont livré la plupart des papyrus, Alexandrie, grand centre de production textile, restant notoirement sous-représentée6. Les partisans du modèle de la bespoke industry raisonnent ainsi beaucoup sur les documents du Haut-Empire et notamment sur les « lettres privées » des iie-ive siècles dont la nature peu explicite rend la contextualisation difficile7. Nous développerons ici un point de vue différent à partir d’un corpus documentaire essentiellement tardif (iiie-viie siècle) et encore trop peu étudié : les comptes et reçus d’un côté et les contrats de prêt et de travail de l’autre. Les documents ayant changé, les résultats sont différents : on y décèle des traces du putting out/Verlagssystem où le négociant est donneur d’ordres et le producteur dépendant d’avances sur vente ou sur salaire. Par là, l’article entend aussi questionner la pertinence du concept d’artisanat dans la branche textile à cette époque. Alors que, dans la littérature ou les inscriptions romaines, comme dans les lettres ou contrats d’apprentissage sur papyrus, le tisserand paraît correspondre parfaitement à l’idéal-type de l’« artisan » possesseur d’un savoir technique et maître indépendant de la production de son atelier8, dans les contrats de travail ou d’avance, celui-ci n’apparaît plus que comme un maillon dans une chaîne de professionnels salariés, payés à la tâche ou au temps – les cardeurs pour la laine, les teilleurs pour le lin, les fileuses, les foulons, les blanchisseurs, les tisserands –, et participant à la production de façon relativement intégrée. De fait, nous essayerons de montrer que le capital citadin a introduit une division du travail spatialisée, décentralisée et pas toujours concentrée en un même lieu9.

4Ces points posés, nous commencerons par l’analyse des documents qui traitent des produits mis sur le marché, pour en tirer de premiers éléments de réflexion sur le lien entre commerçants et producteurs et considérer si la nature de la demande à l’époque impériale a pu entraîner des changements dans la production ; nous examinerons ensuite plusieurs contrats tardifs confirmant ces liens entre négociants et producteurs pour finir en décrivant ce que nous considérons être une division spatiale du travail à l’échelle régionale.

Le commerce textile en Égypte romaine : volumes et degré de standardisation

Volumes

  • 10 Pour l’évaluation du nombre d’habitants d’Oxyrhynchos et des autres villes (...)
  • 11 Cette classification est une exigence de l’administration, qu’on connaît aussi par l’Éd (...)
  • 12 Ibid., p. 93 pour la citation, ici traduite ; des évaluations assez proches ont ensuite (...)

5Au iiie siècle, dans la ville d’Oxyrhynchos, un compte de facture banale et en partie fragmentaire, le P.Oxy.Hels. 40, a révélé des volumes de production qui peuvent surprendre pour cette ville moyenne d’environ 30 000 habitants10. Ce registre de douane, analysé par Peter van Minnen, comptabilisait les exportations, sur cinq jours consécutifs, de tuniques d’adultes et d’enfants, de couvertures et de manteaux : en une semaine, avaient ainsi été enregistrés plus de 2 000 vêtements, distingués pour des raisons fiscales par types de qualité (α et β)11. En extrapolant ces chiffres, P. van Minnen propose un volume de production de 100 000 vêtements par an, assuré, selon l’auteur, par « un grand nombre de petits ateliers produisant pour le marché régional et interrégional12 ». Cette moyenne annuelle, quoiqu’extrapolée à partir d’un document unique, reste plausible car d’autres données témoignent à cette époque d’une forte demande régionale, impériale et internationale en produits textiles.

  • 13 Strabon, Géographie II, 5, 12 ; Périple de la mer d’Érythrée, § 6 (Adulis et Axoum, exp (...)
  • 14 C’est un point justement souligné par Flohr, 2014, p. 5.
  • 15 CPR VII 60, 12-14 (vie/viie siècle). Sur l’importance du port de Damiette d (...)

6Les vêtements romains s’exportaient en effet régulièrement à l’étranger. Au tournant des ier/iie siècles, le Périple de la mer d’Érythrée détaille ainsi les vêtements de luxe dont le « roi » d’Axoum (Éthiopie/Érythrée) était friand, mais témoigne aussi des exportations des tuniques communes vers l’Éthiopie, l’Arabie ou l’Inde depuis les ports égyptiens de Berenikè et de Myos Hormos, où Strabon assurait avoir vu sous le règne d’Auguste cent-vingt bateaux partir pour l’Inde en convois. Les fouilles menées dans les ports égyptiens et en Arabie confortent désormais les données du Périple13. Malgré les taxes à payer à l’export, il ne fait guère de doute que les marchands espéraient tirer un profit substantiel de ce commerce. Les coûts de transport des marchandises textiles étaient d’ailleurs peu élevés comparés à ceux d’autres produits, puisque fils ou tissus pouvaient être empaquetés en ballots assez légers, quoiqu’à haute valeur ajoutée14. Dans l’Antiquité tardive, une lettre d’affaires montre ainsi des marchands du Fayoum revendre à Damiette (port du Delta) le lin trois fois plus cher qu’ils l’avaient acheté au paysan-producteur et en espérer plus encore à l’export : un dénommé Christophoros « a été mandaté pour prendre le reste du lin obtenu dans cette affaire et l’emmener hors d’Égypte pour l’y vendre et en espérer un bon profit », ce qui d’ailleurs n’aboutira pas du fait du naufrage du bateau15.

  • 16 Cardon, 2003, p. 640.
  • 17 P.Oxy. XIX 2230 avec BL VIII 255.
  • 18 P.Oxy. LXIV 4434.
  • 19 P.Graux III 30, col. 7.
  • 20 P.Bodl. I 16 (arsinoïte, 346 ap. J.-C.). Pour d’autres références de réquisitions de vê (...)
  • 21 Pour la demande des régions de l’Empire et la transformation de la consommation, (...)

7La demande régionale et impériale était l’autre moteur du secteur : les découvertes de tissus égyptiens dans les nécropoles égyptiennes et les forts romains du désert oriental font ainsi « toucher du doigt l’énorme volume » produit en Égypte pour les civils et les militaires16. En témoignent aussi de nombreux reçus des iie-ive siècles dressés par des professionnels et des marchands et consignant le prix des commandes de vêtements pour l’armée romaine stationnée en Orient, mais aussi pour des gladiateurs ou des prisonniers : à Hèrakleouspolis, vers 119-124, c’est un reçu de paiement pour 200 couvertures (λώδικες) pour l’armée qui est ainsi enregistré17 ; à Oxyrhynchos, au milieu du iie siècle, ce sont 55 « manteaux syriens » qui sont commandés pour la iiie légion Cyrénaïque basée à Alexandrie18 ; au Fayoum, un procurateur commande 6 700 stolae pour des prisonniers19, deux cents ans plus tard, dans le même nome, ce sont encore 3 500 tuniques qui sont requises pour l’armée20, et on pourrait allonger la liste. L’Empire a ainsi, par sa mise en relation des différentes régions qui le constituaient et par son soutien au commerce extérieur, suscité une demande inégalée en tissus et vêtements et transformé, par là, la nature de cette demande : celle-ci s’était standardisée pour répondre à la demande populaire croissante et à un nouveau style de vie « à la romaine », imité partout21.

Standardisation

  • 22 Droβ-Krüpe, 2020, cite le seul texte où la commande est plus précise (BGU VII 1564, où (...)
  • 23 Sur la standardisation des tuniques, voir Cardon, 2003, p. 626 (« universal (...)
  • 24 Cardon, Granger-Taylor et Nowik, 2011, p. 293-302. La standardisation vaut aussi pour l (...)
  • 25 Pour les représentations de l’hypogée de Trebius Justus sur la via Latina, voir Marucch (...)
  • 26 Cardon, Granger-Taylor, Nowik, 2011, p. 286-287.
  • 27 Ibid., p. 282-306, avec les tableaux p. 353-356, et Cardon, 2003, p. 628-631, qui relie (...)

8Dans ces commandes publiques par lots, seuls étaient en effet précisés le type de vêtements requis et leur nombre. La dimension des pièces ou leur couleur étaient beaucoup plus rarement mentionnées22 car le vêtement de base des civils et des militaires dans la plupart des provinces de l’Empire n’était généralement pas un habit ajusté. Cette tunique, dite à clavi (deux bandes pourpres courant parallèlement de part et d’autre du cou), en lin pour le vêtement de dessous et en laine pour la tunique extérieure, était en effet tissée en forme et en série suivant quatre grands types standards23. Comme le montre la comparaison entre, d’une part, les textiles retrouvés en fouille dans les grottes d’Israël, dans des nécropoles égyptiennes ou jordaniennes et dans les forts du désert oriental d’Égypte et, d’autre part, les témoins iconographiques contemporains (portraits funéraires du Fayoum, fresques et reliefs de Doura Europos et de Palmyre, auxquelles on peut ajouter des fresques d’Occident), couleurs et motifs standardisés accompagnaient chacun des quatre grands types, mais aussi les différents types de manteaux24. Ainsi, les tuniques les plus communes, où la bande pourpre allait d’un bord à l’autre de l’étoffe, étaient non teintes, sans manches et non ajustées : c’est la tunique des ouvriers d’un chantier sur la fresque de l’hypogée de Trebius Justus à Rome, mais aussi celle de plusieurs défunts portraiturés au Fayoum25. En analysant les tissus retrouvés en fouilles, l’équipe de Dominique Cardon a pu prouver que les espacements entre les bandes de clavi correspondaient à quelques grands types, identiques à Didymoi, au Mons Claudianus, dans les grottes du Negev ou en Jordanie26. L’analyse technique des méthodes de torsion des fils ou de construction des fils de trame et de chaîne montre aussi une production standardisée par type de vêtements : en Égypte et en Orient, la tunique de base est très majoritairement en torsion S pour les fils de trame et de chaîne, alors que les tuniques et manteaux les plus colorés et raffinés ont des fils à torsion différente (S/Z, Z/Z), ce qui peut témoigner d’importations de fils différents pour ces étoffes ou d’imitations régionales de productions spécialisées27.

  • 28 Le mot est ainsi employé par Carrié, 2004, Broekaert, 2016, et Pagès, Verna, 2022, qui (...)

9Volumes importants, standardisation et exportations pour des marchés non locaux laissent penser à plusieurs chercheurs que la filière avait donc atteint le stade industriel28.

Changements dans les modes de production ?

  • 29 Vogelsang-Eastwood, 1992, p. 28-29.
  • 30 Ibid., p. 30-35, pour le métier vertical à l’époque pharaonique. Pour les différents mé (...)

10Pour produire ces vêtements et tissus, les archéologues estiment que trois types de métier à tisser continuaient à coexister en Égypte : le vieux métier horizontal du Néolithique planté dans le sol et encore connu de nos jours au Soudan et dans certaines régions du Maroc pour produire de longs tissus de qualité moyenne29 ; le métier vertical à double traverse apparu au Nouvel Empire, ainsi que le métier à pesons, récemment reconnu dans les fouilles du Mons Claudianus. Les spécialistes conviennent seulement que le métier à double traverse fut de plus en plus utilisé à l’époque romaine, sans doute pour la production des tuniques en série30.

  • 31 Carrié, 2004, p. 31-33, et van Minnen, 1986, p. 90 ; Droβ-Krüpe, 2011 ; Flohr, 2014. Su (...)
  • 32 P.Oxy. XXII 2340 (192 ap. J.-C.). Sur les immunités des tisserands, voir Freu, 2011, p. (...)
  • 33 P.Giss. I 40, col. II, 27-29.

11Doit-on ensuite penser que, pour produire de tels volumes, la production textile s’était concentrée en de gros ateliers ? Cela n’était pas absolument nécessaire, et les documents du Haut-Empire qui proviennent essentiellement des villages montrent que l’atelier dirigé par un tisserand assisté de quelques aides y demeurait la norme ; douze tisserands de Philadelphie répondent ainsi ensemble à une même commande publique31. Toutefois, dès que les documents éclairent la situation en ville, le tableau change : au détour d’un procès opposant à la fin du iie siècle un chef d’atelier alexandrin (ἐργαστηριάρχης) à l’administration de la ville, on apprend que l’entrepreneur, qui conteste sa nomination à la lourde charge d’assistant-stratège, emploie de nombreux tisserands spécialisés ; l’homme revendique donc l’immunité dont bénéficiaient les maîtres d’atelier de tissage au nom de leur utilité publique32. Une génération plus tard, en 215, à la suite des troubles urbains occasionnés par sa visite à Alexandrie, l’empereur Caracalla prend un décret d’expulsion des « étrangers » égyptiens montés à la capitale pour trouver du travail : sont au premier chef ciblés les ouvriers des ateliers de tissage de la ville, que les employeurs doivent identifier à l’accent et à l’apparence parmi leurs employés33.

  • 34 Sont surtout connus au iie siècle les « marchands de vêtements et courtiers (...)
  • 35 Droβ-Krüpe, 2020, citant notamment SB VI 9025 (petite Oasis, iie siècle, lettre d’affai (...)

12Enfin, les reçus des commandes publiques montrent que l’administration traitait souvent avec des intermédiaires et grossistes34. Si le tisserand ou la tisserande pouvait répondre aussi à des commandes individuelles, bien attestées par les lettres35, l’intermédiation marchande – quand elle existait – bouleversait assurément le rapport au client : l’artisan qui traite avec l’intermédiaire ne sait que très vaguement qui sont ses destinataires. En somme, s’il existait une bespoke industry, il existait aussi un commerce de gros, qu’on ne peut nier.

13Doit-on ensuite aller plus loin, en pensant que les marchands aient pu contrôler une partie de la production textile comme à l’époque moderne, suivant le principe du Verlagssystem ? C’est ce que nous allons à présent considérer.

Crédit, négociants et production dans l’Antiquité tardive

  • 36 Pour la mobilité des professionnels et les liens entre villes et campagnes, voi (...)
  • 37 Est-ce le signe d’un boom dans la production ou d’un effet de source ? Il est difficile d (...)

14À partir du ive siècle, lettres et contrats montrent des marchands ou des agents financiers (emporoi, pragmateutai ou leurs dérivés) sillonner les campagnes du Fayoum ou de Moyenne-Égypte36 pour engager, par des avances, les premières phases de la production textile, notamment dans le secteur du lin très bien documenté à cette époque37. Dans les villages, les avances concernent la culture du lin ainsi que la phase du teillage, c’est-à-dire l’extraction de la filasse par battage de la tige ; en ville, le crédit peut être accordé pour la phase du teillage ou pour celle du tissage.

  • 38 Sur la προχρεία, contrat de travail sous forme de prêt où le travail rembourse les (...)
  • 39 Les prêts d’espèces aux intérêts remboursés en nature ont été recensés et commentés par B (...)

15Ces contrats sur avance, premier point de comparaison avec le Verlag, sont de genre varié. Cela peut être une avance sur salaire (prochreia)38 ou une vente anticipée pour la matière première présentée comme un type de prêt (grammateion) où le capital est avancé en espèces et remboursé, avec intérêts, de deux façons : soit entièrement en nature, soit en espèces pour le capital et en nature pour les intérêts39.

  • 40 Le titre et le rang des pragmateutai, ou de ceux qu’ils représentent, les ratta (...)
  • 41 Morelli, 1997, p. 25 et n. 64. Sur l’inégalité d’apports en capitaux sur laquelle (...)

16Si ce système d’avance n’est pas nouveau dans l’Antiquité tardive, il y est en tout cas de grande ampleur, stimulé semble-t-il par l’arrivée de l’or dans les échanges privés à la fin du ive siècle. L’or est en effet aux mains des citadins, négociants, propriétaires fonciers ou officiers impériaux, qui sont loin de mépriser le négoce et ses profits40. L’ayant d’abord accumulé par d’autres sources (salaires publics, rente foncière, transactions diverses), ils utilisent le fort pouvoir de transaction que l’or leur confère pour s’attacher, dans les villages, les services de producteurs de la matière première et, dans les villes, d’ouvriers peu qualifiés ou de tisserands spécialisés (cf. infra). Si, de leur côté, les producteurs acceptent ces avances, c’est sans doute qu’ils n’ont pas accès aux réseaux commerciaux pour écouler seuls le produit semi-fini ou qu’ils ne disposent pas du capital leur permettant d’acheter eux-mêmes la matière première41.

Avances aux producteurs de produits semi-finis

  • 42 Voir Cuvigny, Gascou, 2023, I,2,4,1, renvoyant à Girard, 1813, p. 539-542, qui a (...)
  • 43 P.Oxy. VIII 1130 (4 mai 484).
  • 44 P.Yale IV 186, 1-6 (Oxyrhynchite, viie siècle), édité récemment par R. Dutt (...)

17Plusieurs documents montrent en effet le négociant prêter des sous d’or au producteur de la matière première, le paysan (γεωργός) qui cultive la plante et la fournit au marchand sous forme brute ou semi-finie s’il extrait déjà la filasse (stippion) : après rouissage et broyage de la tige, le paysan pouvait en effet procéder lui-même au teillage par battage42. Le paysan-teilleur rembourse alors en écheveaux de lin à filer les intérêts ou bien la totalité du capital et des intérêts. Un villageois, Aurèlios Abraham, reçoit ainsi en 484 un prêt de dix sous d’or dont il rembourse les intérêts en livrant 20 écheveaux (desmidia) au πραγματευτής Isak, connu pour faire commerce du lin en Oxyrhynchite pendant au moins une décennie43. De son côté, un certain Aurèlios Onnophris, du village de Kainou Scholastikou dans le même nome, s’engage au viie siècle à rembourser une grosse avance de 80 sous d’or en livrant 4 800 livres de lin travaillé au racloir (phase de polissage après le teillage), au prix de 60 livres par sou d’or de 22 carats½44.

  • 45 La lettre d’affaires CPR VII 60 (Arsinoïtôn Polis, vie/viie siècles) avec Cuvigny, Gasc (...)

18Ces paysans-teilleurs tiraient assurément de l’opération un certain revenu, mais le gros du profit allait aux marchands, qui exigeaient pour le remboursement de leurs créances une marchandise à prix cassé, intégrant de façon masquée les intérêts. Des marchands du Fayoum vendent ainsi au port de Damiette le stippion à 21 livres le sou, soit trois fois plus cher qu’ils ne l’avaient acheté, à 60 livres le sou, au marché de la capitale du Fayoum, sans doute sur un contrat de vente à terme45.

  • 46 Bagnall, 1977, interprétant BGU XIII 2332. Ajoutons qu’un contrat similaire (...)
  • 47 P.Yale IV 186, 7-8 (le lin teillé est payé au prix très bas de 1 sou pour 60 livres ; o (...)

19Quant au taux d’intérêt exigé sur ces créances en or, très peu de documents l’attestent clairement. Relisant un contrat de vente à terme de vin, Roger Bagnall avait démontré que le bas prix de vente s’expliquait par l’inclusion dans le prix des intérêts du prêt au taux de 50 %, taux légal des prêts en nature (l’hèmiolia)46. Pour le lin, le prêt consenti le 4 mai 484 par le pragmateutès alexandrin Isak (P.Oxy. VIII 1130) peut aider à donner une fourchette plausible au taux qui y était appliqué : Isak prête 10 sous d’or de capital, dont les intérêts à rembourser six mois plus tard, en octobre, représentent 20 écheveaux de filasse. Grâce aux recherches de Jean Gascou, on sait maintenant que l’écheveau valait en général 5 mines pondérales et que la mine de lin équivalait, dans l’Antiquité tardive, à 12/3 de la livre romaine ; les 20 écheveaux payés en intérêts représentaient donc 166 livres romaines. Que valaient en 484 ces 166 livres ? Au viie siècle, le paysan-teilleur est payé un sou pour soixante livres de stippion, mais ce prix comprend assurément les intérêts du prêt ; si ces intérêts sont de 50 %, le prix du marché est d’un sou pour 40 livres, ce qui est très plausible47. Si on applique ces deux prix au contrat de 484, et qu’on rapporte le taux d’intérêt à l’année, on obtient un taux oscillant entre c. 50 % et plus de 80 % (voir Tableau 1). En somme, comme l’avait compris Roger Bagnall, pour le négociant/créancier qui prêtait en espèces, il était très intéressant de se faire rembourser les intérêts en nature pour augmenter le taux du prêt consenti aux paysans ou aux travailleurs.

Tableau 1 – Prix du lin dans les ventes anticipées et sur le marché : hypothèses sur les taux d’intérêt masqués

Prix payé
au producteur
de filasse (sou/livres)
Prix
du marché (sou/livres)
Taux d’intérêt

P.Yale IV 186, 7-8 (Oxyrhynchite, viie siècle)

1 sou/60 livres
Le paysan
rembourse
un prêt de 80 sous d’or par 4 800 livres de stippion

1 sou/40 livres sur le marché local ?

50 % ?

CPR VII 60, 6-7 et 8-9 (Arsinoé, vie/viie siècles)

1 sou/60 livres

Revendu 1 sou/21 livres à Damiette

?

P.Oxy. VIII 1130 (mai 484)

Prix inconnu

Il reçoit 10 sous et, au bout de 6 mois, rend 166 livres
de lin teillé
et poli + 10 sous

- Si le prix est de 1 sou/60 livres, les intérêts sur un an sont environ de 55 %

- Si le prix est de 1 sou/40 livres, les intérêts sur un an sont supérieurs à 80 %

Avances aux chefs d’atelier

  • 48 SB XXIV 16274, 1-6. Les recherches de Cuvigny, Gascou, 2023, § Ι,4,3 et I,4,4, montrent (...)

20Les négociants faisaient aussi des avances, à un taux qu’on ignore, à des chefs d’atelier de teillage (στιππουργοί, στιππ̣οχειρισταί) qui faisaient travailler en ville des salariés spécialisés. Ainsi, au ve siècle, un fabricant de filasse de lin originaire du nome Oxyrhynchite et résidant en ville y reçoit d’un commerçant une avance (προχρεία) pour le travail du lin : « [NN] fils de Phoibammôn, filass[ier, originaire du village de N.] dans le nome Oxyrhynchos et vivant [ici dans la ville de N.] et résidant dans le quartier [N.] à l’honnête [NN] fils de feu [NN], commerçant (ἐμπορευομένῳ) dans cette ville, salut. Je reconnais avoir [reçu de toi] au titre d’avance x sous [d’or ---]48. »

  • 49 Cuvigny, Gascou, 2023, § I,3,1 : « στιππίον désigne le lin en fibre dans tous ses états (...)
  • 50 P.Grenf. II 87, 17-22 (mai 602) et P.Bodl. I 41, 13-15 (BL XI 45 pour la datation : fév (...)

21Y a-t-il une différence entre le travail du filassier et de ses aides en ville et le travail du paysan-teilleur au village ? Hélène Cuvigny, qui a étudié précisément les différents types de filasse que recouvre le terme stippion, rappelle que le travail du lin donnait des fibres de qualités diverses, suivant leur maturité au moment de l’arrachage et leur longueur49. Les fibres de mauvaise qualité et les rebuts servaient au calfatage des bateaux ou à la confection de mèches, les fibres vieillies sur pied à la corderie et les fibres vertes et longues donnaient des fils d’au moins trois qualités différentes, selon le travail qui y était apporté : les teilleurs (στιππουργοί, χειρισταί ou leurs composés) frappaient la tige pour en dégager les fibres, puis les κογχισταί les lissaient et finissaient le nettoyage. Quoique des paysans aient pu accomplir aussi le polissage, cette phase est surtout attestée en ville. Ainsi à Hermoupolis, au début du viie siècle, un prêtre, stippourgos de métier, embauche contre avance un père et ses deux fils comme « polisseurs » ainsi qu’un autre employé comme teilleur, cheiristès ; signe que son atelier devait travailler la fibre en plusieurs phases50.

22En somme, cette production, impulsée par les marchands, était éminemment divisée en tâches spécialisées, payée au volume produit ou au temps passé à la tâche. C’est ce qu’on nous allons voir pour conclure.

Division des métiers et division spatiale du travail : quelle place pour l’artisan ?

  • 51 P.Oxy. XII 1414, 1-16, avec les corrections de A. H. M. Jones, reprises en BL III, 136-13 (...)

23Au début des années 270, au moment où commençait la grande période d’inflation des prix en monnaie de bronze qui n’allait se terminer que dans les années 370, le sénat d’Oxyrhynchos a consacré une séance à examiner la question de l’approvisionnement et du prix du filé de lin à rembourser aux producteurs dans le cadre des réquisitions de l’impôt sur le lin (anabolicon). Le procès-verbal qui conserve les débats, P.Oxy. XII 1414, est lacunaire sur des points importants. On y voit cependant que tout le monde souffrait alors de l’augmentation du prix des matières premières et des salaires, comme l’indique, ligne 13, la plainte des tisserands qui y est résumée. Une fois la liste des vêtements à fournir pour l’anabolicon arrêtée par la boulè, différents magistrats racontent les problèmes rencontrés : des personnes (leur titre est en lacune, mais les éditeurs pensent à des marchands de filé – linemporoi) s’excusent de ne pouvoir honorer la commande du fait que « ceux qui prennent en charge le travail [...], et que leurs femmes ne peuvent filer le lin ». En grec, cette phrase peut être comprise de deux façons. Mais, puisqu’il est question de producteurs de filé qui ont pour femmes des fileuses, nous pensons plus probable qu’il s’agisse des teilleurs51. Ensuite, les magistrats se penchent sur le prix à verser par la cité aux fournisseurs du fil (linemporoi, toujours restitué en lacune), en complément de la somme déjà versée par l’État ; le sénat considère enfin la plainte des tisserands de lin de la ville (l. 12 τῶ[ν τῆ]ς πόλεως λινοΰφων) au sujet du prix assigné aux vêtements à livrer à l’État.

  • 52 Cf. Bagnall, Worp 2011, p. 233-240, qui éditent deux déclarations (inv. P99.2D (...)
  • 53 P.Oxy. LXIII 4353, 10-11. En ce début du ive siècle, un autre employé dont on ignore (...)
  • 54 P.Herm. 30, 6-7 et 21 (avec les révisions de Cuvigny, Gascou, 2023, § II,1,3). Par son fo (...)
  • 55 Embauche de tarsikarioi contre avance : P.PalauRib. 14 (sans doute Oxyrhynchos, février 4 (...)
  • 56 À Oxyrhynchos, en 543, un patron traîne ainsi son employé devant le juge civil (« défense (...)

24Teilleurs (s’il s’agit bien d’eux), fileuses, marchands (?), tisserands et leurs aides (ὑπουργοί) : voici bien une chaîne de professionnels répartis sans doute entre campagnes et villes. Les fileuses qui ont laissé quelques traces documentaires venaient en effet souvent de familles villageoises et paysannes, où elles exerçaient cette activité leur vie durant52 ; d’autres devaient aussi filer en ville. La production textile était, on le voit, éminemment dispersée en tâches distinctes, souvent reliées par les marchands. Par ailleurs, les volumes à produire nécessitaient une main-d’œuvre nombreuse et induisaient même une division verticale du travail dans les ateliers des villes où plusieurs salariés, teilleurs ou tisserands, sont attestés. En 304, à Oxyrhynchos, c’est un tapissier qui reconnaît avoir reçu d’avance deux mois de salaire pour travailler en atelier (ergasterion)53 ; au vie siècle, un teilleur (stippourgos) s’engage dans un atelier d’Antinooupolis pour une année (P.Ant. II 91) ; à Alexandrie, en 552, un « polisseur salarié » (μίσθιος καὶ κογχιστής) est engagé par louage pour deux ans par deux chargés d’affaires (πραγματευταί) d’un homme dont le nom est en lacune mais dont on a tout de même le rang (il est « admirable »)54. Plusieurs autres contrats montrent, de façon plus floue, des embauches de tisserands de lin (tarsikarioi) par des citadins55. Enfin, des plaintes enregistrent des fuites d’ouvriers des ateliers urbains56.

  • 57 Comparer P.Oxy. LXIII 4353, 10-11 (salaire de 120 drachmes journalières) à P.Oxy. XXXVIII (...)
  • 58 P.Herm. 30, 9, avec Freu, 2022, p. 250 ; il est cependant difficile de savoir si on a aff (...)

25Ainsi, le développement d’un « salariat » textile est notable, autre point de comparaison avec le Verlag médiéval. Même spécialisés, certains producteurs sont devenus des salariés et leur rémunération est notoirement basse, à peine le double du salaire de subsistance des domestiques. Le tapissier embauché à Oxyrhynchos en 304 touche un salaire deux fois inférieur à celui d’un chef de convois engagé dans ces mêmes années57 ; le « polisseur » embauché par les pragmateutai d’Alexandrie gagne un salaire d’un peu plus de 5 sous annuels, soit le niveau minimal estimé pour faire vivre une famille58.

  • 59 Freu, 2022, p. 197, avec des développements dans Freu, à paraître. Notons que sur les pre (...)

26Ces professionnels étaient-ils encore des artisans ? Les maîtres d’atelier coordonnaient le travail de leurs ouvriers mais ils dépendaient aussi des avances des marchands ; beaucoup d’autres professionnels travaillaient quant à eux une matière première qui ne leur appartenait pas (ou plus, du fait de la vente anticipée), sur un segment précis de la production et ce, de façon répétitive. Si la fileuse, le teilleur ou le polisseur sont bien distingués par un nom de « métier » spécifique, ce nom caractérise davantage une tâche qu’un métier formellement appris59 ; quant au tisserand, il est lui-même parfois devenu salarié.

Conclusion

  • 60 Hawkins, 2016, p. 66-129, estime ainsi que les artisans préféraient les « subcontracting (...)
  • 61 SB I 4503 (janvier 605 ou 607) : embauche d’un marchand de fils teints salarié (μίσθιος π (...)

27En somme, on constate dans l’Antiquité tardive une division du travail assez nette dans la branche textile. Point besoin de manufactures pour faire naître cette division du travail ; seuls les fabriques d’État et quelques ateliers alexandrins ont pu approcher le stade manufacturier par leur taille. La mobilité du marchand supplée à la concentration en un seul lieu des différents producteurs. Existait-il par ailleurs des « subcontracting networks » entre artisans, comme l’a avancé récemment Cameron Hawkins60 ? Ils sont en réalité peu visibles dans la documentation : c’est surtout avec le marchand (emporos ou pragmateutès) et non avec un autre producteur que le tisserand, la fileuse ou le teilleur sont le plus souvent en contact ; un contrat montre cependant au viie siècle un réseau de négociants sous-contractants résidant dans différentes localités et dépendant d’un marchand de fils colorés résidant à This, ce qui témoigne de réseaux décentralisés dans les campagnes61.

28Le caractère massif de la demande en vêtements signale en tout cas un marché en évolution, où les négociants et les hommes de confiance des détenteurs de capitaux jouent un rôle majeur pour relier les différentes phases de production. En somme, on serait là dans le modèle classique de l’industrie médiévale décentralisée, pour partie dans les campagnes, pour partie dans certains quartiers des villes, et organisée suivant le système du Verlag :

  • 62 Braudel, 1979, II, p. 372-374 ; Irsliger, 1981, p. 176-177, sur la division du travail da (...)

le marchand est le donneur de travail […] il avance à l’artisan la matière première et une partie de son salaire, le reste étant payé à la remise du produit fini. […] Dans ce système de travail à façon, le maître des corps de métiers devient souvent, lui aussi un salarié. […] Intermédiaire entre le producteur de matière première et l’artisan, entre l’artisan et l’acheteur du produit fini, entre le proche et le lointain, [le marchand] l’est aussi entre la ville et la campagne62.

  • 63 Voir en ce sens Andersson Strand, 2011, ou Pagès, Verna, 2022.

29Le modèle ici proposé est donc loin du modèle manufacturier, mais il s’oppose aussi à l’idée que seuls existaient des artisans indépendants ne produisant qu’à la demande de clients individuels. Production à la demande et production pour des marchés lointains organisés par les marchands ont tout à fait pu coexister, comme ce fut le cas en d’autres temps et en d’autres lieux63.

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Sources et bibliographie

Les abréviations papyrologiques sont celles de la Checklist of Editions of Greek, Latin, Demotic, and Coptic Papyri, Ostraca, and Tablets de Duke University (https://papyri.info/docs/checklist).

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Notes

1 « [La province fut transformée] par l’influence, très diverse et uniformément répandue, des institutions, du commerce et des comportements romains. Cela changea les modèles de consommation en Égypte : dès le milieu du premier siècle de notre ère, même de riches villageois adoptèrent les goûts romains en matière de vêtement, d’alimentation et de pratiques funéraires » (Rathbone, 2007, p. 718, notre traduction). Cet article résume bien les arguments avancés dès 1989 par cet auteur et d’autres (N. Lewis) contre l’idée alors très ancrée de la place à part qu’aurait occupée le pays dans l’Empire romain. D. Rathbone, en 2007, montre que c’est par Alexandrie et son commerce que l’Égypte s’intègre à l’Empire, ce que nous croyons aussi (cf. Freu, 2022, notamment p. 65-67 et p. 137-163).

2 Sur le travail du lin en Égypte pharaonique, voir Vogelsang-Eastwood, 1992. Pour le travail de laine et du lin sur le temps long jusqu’à l’époque romaine, voir Droβ-Krüpe, 2011, p. 13-29 (qui traite aussi du coton et de la soie) et Wipszycka, 1965, toujours utile sur certains points. Sur le lin dans l’Antiquité tardive, l’article de référence est désormais Cuvigny, Gascou, 2023 (je remercie vivement les auteurs de m’en avoir communiqué les résultats avant parution).

3 Pour l’Europe du Nord au Haut Moyen Âge, Andersson Strand, 2011, p. 3, distingue quatre modes de production textile qui peuvent d’ailleurs coexister : la production domestique, l’« household industry » (ou putting-out system), l’artisanat spécialisé attaché à la maison de riches patrons, enfin l’atelier indépendant regroupant des spécialistes travaillant continûment à produire des vêtements et tissus. Je ne considère pas ici le premier mode, non qu’il n’existât pas en Égypte, mais parce qu’il est beaucoup moins décelable dans la documentation écrite. Par ailleurs, l’auteure estime que, dans le deuxième mode, le producteur peut continuer de travailler par intermittence dans une autre activité. En Égypte romaine, le travail par intermittence et le travail de professionnels s’y engageant à vie semblent avoir existé (cf. plus bas pour les fileuses).

4 Reil, 1913, p. 108-110, avait fait l’hypothèse du Verlagssystem en Égypte romaine, mais pour le Haut-Empire les documents ne permettaient pas vraiment de trancher (Wipszycka, 1965, p. 98-102 et Freu, 2022, p. 142, pour la discussion plus précise sur ce point et sur d’autres aspects de l’historiographie). Sur le putting out system, voir Pfister, 2015, ainsi que Braudel, 1979, II, p. 372-378 ; Braunstein, 1998, p. 28-29.

5 Pour l’Égypte, voir Droβ-Krüpe, 2020 et 2011, p. 170-181, et pour l’Italie et l’Empire, Hawkins, 2016, p. 49-52.

6 Bagnall, 2019, p. 22-26, le souligne bien.

7 Droβ-Krüpe, 2020, p. 130-131, considère ces lettres comme un témoignage de la correspondance entre un tisserand et son client qui fournit la matière première (« the supplier is always the customer […] and never a professional intermediary or merchant entrepreneur ») ; certaines le sont en effet, mais d’autres peuvent être des lettres entre professionnels (R. Bagnall et R. Cribiore le proposent par exemple pour P.Oxy. XXXI 2593, dans leur traduction commentée des Women’s Letters from Ancient Egypt, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2006).

8 Sur l’ars valorisée sur les inscriptions des « artisans » romains où on lit notamment – comme chez certains poètes et philosophes – l’éloge de la main et du savoir-faire du professionnel ; voir Tran, 2013, dont le tableau rejoint celui d’un Sennett, 2008, qui oppose l’artisan au producteur industriel ; sur les contrats d’apprentissage, voir Freu, 2011.

9 Sur la division du travail, voir la bibliographie dans Freu, 2022, p. 139, n. 239. Les historiens distinguent en général la division horizontale du travail (des métiers distincts pour fabriquer le produit fini en différentes phases) et la division verticale du travail (des tâches distinctes au sein d’un même atelier pour fabriquer le produit).

10 Pour l’évaluation du nombre d’habitants d’Oxyrhynchos et des autres villes égyptiennes, voir Bagnall, 1993, p. 52-54 ; De Ligt, 2017, p. 291-292.

11 Cette classification est une exigence de l’administration, qu’on connaît aussi par l’Édit des prix de Dioclétien daté de 301, où les produits étaient classés selon trois types, α/β/γ : cf. van Minnen, 1986, p. 89.

12 Ibid., p. 93 pour la citation, ici traduite ; des évaluations assez proches ont ensuite été proposées par Bagnall, 1993, p. 82-83 et Carrié, 2004, p. 30-32.

13 Strabon, Géographie II, 5, 12 ; Périple de la mer d’Érythrée, § 6 (Adulis et Axoum, exportations d’Ἀρσινοιτικαὶ στολαί), § 24, importations d’étoffes de prix, mais aussi de simples couvertures – lôdikes – par les ports de Muza et Kané/Qana’ au sud de l’Arabie (des tissus romains ont d’ailleurs été retrouvés sur le site de l’antique cité caravanière de Qaryat al-Faw) et § 39, 49, 56 pour la demande des Indiens en tissus romains, simples ou raffinés (comme des taquetés/polymita). Sur ces exportations, voir Wild et Wild, 2014. Pour la datation du Périple, voir l’édition de Casson, 1989 (qui penche pour les années 40-70 ap. J.-C) avec les précisions d’Arnaud, 2012, qui abaisse la datation de l’œuvre au iie siècle, estimant que l’auteur, loin d’être nécessairement un marchand égyptien comme on le croyait, participe plutôt aux débats de la science géographique du début du iie siècle.

14 C’est un point justement souligné par Flohr, 2014, p. 5.

15 CPR VII 60, 12-14 (vie/viie siècle). Sur l’importance du port de Damiette dans le commerce du lin, voir J. Gascou dans Cuvigny, Gascou, 2023, § II, 4, 4, 1, 2.

16 Cardon, 2003, p. 640.

17 P.Oxy. XIX 2230 avec BL VIII 255.

18 P.Oxy. LXIV 4434.

19 P.Graux III 30, col. 7.

20 P.Bodl. I 16 (arsinoïte, 346 ap. J.-C.). Pour d’autres références de réquisitions de vêtements remboursés par l’État, voir Delmaire, 1989, p. 332-343.

21 Pour la demande des régions de l’Empire et la transformation de la consommation, voir : Rathbone, 2007 (cité supra), Broekaert, 2016 et Flohr, 2014.

22 Droβ-Krüpe, 2020, cite le seul texte où la commande est plus précise (BGU VII 1564, où sont détaillées les mesures de quatre vêtements « syriens » blancs pour l’armée de Cappadoce), négligeant les autres textes qui n’évoquent rien de tel.

23 Sur la standardisation des tuniques, voir Cardon, 2003, p. 626 (« universalité de ce vêtement dans le monde romain »), Carrié, 2004, p. 18, et surtout Cardon, Granger-Taylor, Nowik, 2011, p. 282-306.

24 Cardon, Granger-Taylor et Nowik, 2011, p. 293-302. La standardisation vaut aussi pour les manteaux (ibid., p. 319-341), chaussettes et chaussures (van Driel-Murray, 2016, qui insiste, p. 134-135, sur le « considerable degree of uniformity in footwear design and technology throughout the Roman period »).

25 Pour les représentations de l’hypogée de Trebius Justus sur la via Latina, voir Marucchi, 1911, tav. XV, fig. 5. Pour des comparaisons entre les textiles des fouilles et l’iconographie essentiellement orientale, voir Granger-Taylor, 2000, et Cardon, Granger-Taylor, Nowik, 2011, p. 284-293 (et les nombreuses illustrations aux planches des p. 372-395).

26 Cardon, Granger-Taylor, Nowik, 2011, p. 286-287.

27 Ibid., p. 282-306, avec les tableaux p. 353-356, et Cardon, 2003, p. 628-631, qui relie la torsion en Z à certains sergés plus rares, produits peut-être sur des métiers à pesons. Je remercie le relecteur ou la relectrice anonyme de ses remarques sur ces points.

28 Le mot est ainsi employé par Carrié, 2004, Broekaert, 2016, et Pagès, Verna, 2022, qui reprennent les réflexions de Braunstein, 1998, sur l’industrie avant le xviiie siècle.

29 Vogelsang-Eastwood, 1992, p. 28-29.

30 Ibid., p. 30-35, pour le métier vertical à l’époque pharaonique. Pour les différents métiers à tisser à l’époque romaine, voir Ciszuk, Hammarlund, 2008, p. 119-133, et Droβ-Krüpe, 2011, p. 38-42.

31 Carrié, 2004, p. 31-33, et van Minnen, 1986, p. 90 ; Droβ-Krüpe, 2011 ; Flohr, 2014. Sur la pétition des tisserands de Philadelphie, voir P.Phil. 10 (139 ap. J.-C.). Quelques décennies plus tôt, on sait que le village de Philadelphie comptait en tout 88 tisserands (P.Corn. 23, 38).

32 P.Oxy. XXII 2340 (192 ap. J.-C.). Sur les immunités des tisserands, voir Freu, 2011, p. 28.

33 P.Giss. I 40, col. II, 27-29.

34 Sont surtout connus au iie siècle les « marchands de vêtements et courtiers de l’agora de la métropole (du nome) » (ἱματιοπῶλαι καὶ ἑρμηνεῖς ἀγορᾶς μητροπόλεως) à Ptolemaïs Euergetis : BGU VII 1564, 1 (138), avec BL IX 27 ; P.Graux III 30, col. 7, 11-12 (Ptolemaïs Euergetis). En P.Oxy. XIX 2230, ce sont les ἱματιοπῶλαι de la ville d’Hèrakleouspolis qui sont mentionnés dans les années 120. Freu, 2022, p. 141, n. 252, pour une discussion du sens d’ἑρμηνεύς.

35 Droβ-Krüpe, 2020, citant notamment SB VI 9025 (petite Oasis, iie siècle, lettre d’affaires où, en post scriptum dans la marge, un homme demande à son correspondant qui souhaite une tunique de coton de lui envoyer « le fil de chaîne et les mesures » pour la réaliser, l. 31-32 : πέμψον στήμονα καὶ τὰ μέτρα) ; P.Mert. III 114 (Fayoum, fin iie siècle) où un homme passe commande à deux femmes pour la réalisation de manteaux : il leur envoie « les fils de trame, très fins » et de chaîne et les fils de pourpre. D’autres lettres concernent la production domestique (par exemple P.Oxy. LIX 3991). Voir aussi Wipszycka, 1965, p. 47-78, qui montre les tisserands artisans travaillant de façon indépendante dans leurs ateliers avec peu de main-d’œuvre et répondant à des commandes individuelles.

36 Pour la mobilité des professionnels et les liens entre villes et campagnes, voir Freu, 2022, p. 301-303 et p. 319-320 (avec la bibliographie antérieure) et Cuvigny, Gascou, 2023, § II,4,1 pour le cas des négociants de lin.

37 Est-ce le signe d’un boom dans la production ou d’un effet de source ? Il est difficile de le dire. Cuvigny, Gascou, 2023, § I,3,7.

38 Sur la προχρεία, contrat de travail sous forme de prêt où le travail rembourse les intérêts et/ou avance pour frais de fonctionnement, voir Jördens, 1990, p. 271-295 et Freu, 2022, p. 44-45 et p. 120-122. Irsigler, 1981, p. 178, note que le Verlag repose précisément au Moyen Âge sur ce système.

39 Les prêts d’espèces aux intérêts remboursés en nature ont été recensés et commentés par Blouin, 2010, et sont tous d’époque tardive (ive-viie). À sa liste donnée en annexe, on ajoutera P.Köln III 151 (Cynopolite, 423), P.Laur. III 75 (Oxyrhynchos, 574), P.Oxy. LXXII 4918 (Oxyrhynchos, entre 494 et 497) et 4922 (Oxyrhynchos, 582).

40 Le titre et le rang des pragmateutai, ou de ceux qu’ils représentent, les rattachent aux classes moyennes libres voire aux notabilités urbaines. Plusieurs de ces hommes d’affaires ont le rang d’αἰδέσιμοι, « honnêtes hommes » (Cosentino, 1999, part. p. 24-25, pour le sens de ce titre) : SB XXIV 16274, 3-4 (Oxyrhynchos, ve siècle), P.Gen. IV 194 (Arsinoïte, 555) et P.Grenf. II 88, 9-10 (cité des Arsinoïtes, 602). Par ailleurs, le pragmateutès alexandrin Aur. Isak est le fils du palatin Nilos, officier civil des services financiers centraux. Voir Cuvigny, Gascou, 2023, § II, 4,2,2, à propos des deux contrats de prêts consentis par Isak, P.Oxy. VIII 1130 (mai 484) et P.Oxy. LXXII 4918 (entre 494 et 497). D’autres pragmateutai sont des θαυμάσιοι (« hommes admirables »), titre attribué aux fonctionnaires de rang moyen (P.Oxy. LXXII 4922, 5, daté de 582), tandis qu’en 552, deux pragmateutai représentent un Alexandrin qualifié aussi dans le contrat d’« admirabilité » (θαυμασιότης), P.Herm. 30, 5.

41 Morelli, 1997, p. 25 et n. 64. Sur l’inégalité d’apports en capitaux sur laquelle se fonde le putting out system, voir Pfister 2015, § 4.

42 Voir Cuvigny, Gascou, 2023, I,2,4,1, renvoyant à Girard, 1813, p. 539-542, qui a vu au Fayoum à l’époque de l’expédition napoléonienne la chaîne opératoire suivante : arrachage, égrenage, rouissage, séchage, broyage de la tige, teillage et peignage de la filasse. L’opération devait être identique en Moyenne-Égypte. En Haute-Égypte, en revanche, l’étape du teillage n’existait pas, ce que Pierre-Simon Girard attribue à la plus grande abondance de l’eau vers Lycopolis (Assyout) et donc à une dégradation de la fibre simplement par le rouissage de la plante durant vingt jours (je remercie Hélène Cuvigny de m’avoir signalé ce texte important par courriel, le 27 avril 2023).

43 P.Oxy. VIII 1130 (4 mai 484).

44 P.Yale IV 186, 1-6 (Oxyrhynchite, viie siècle), édité récemment par R. Duttenhöfer et étudié par Cuvigny, Gascou, 2023 ; en P.Köln III 151 (Cynopolite, 423), un moine prête deux sous d’or dont la moitié est remboursée en stippion, c’est-à-dire en filasse de lin « au prix du marché », lignes 13-14 (c’est-à-dire apparemment sans intérêts).

45 La lettre d’affaires CPR VII 60 (Arsinoïtôn Polis, vie/viie siècles) avec Cuvigny, Gascou, 2023, § I,4,1. Ajoutons, avec l’éditeur du texte, H. Zilliacus, que la lettre évoque au début, dans sa partie fragmentaire, l’intérêt d’un prêt ainsi qu’un contrat d’avance écrit (lignes 3 et 5 : « au sujet des intérêts de [ce qui a été prêté] » et « du contrat de prêt qu’ils ont passé à l’écrit avec moi »).

46 Bagnall, 1977, interprétant BGU XIII 2332. Ajoutons qu’un contrat similaire de vente à terme de vin, écrit sur tablette comme exercice d’apprenti notaire (cf. Fournet 2022, qui présente ce codex de tablettes du ve siècle, encore inédit, conservé à la British Library, BL Add. Ms. 33369), parle bien d’ἡμιολία, c’est-à-dire d’intérêts à 50 %, propres aux prêts en nature (cf. la loi de Constantin datée de 326, CTh. II, 33, 1). Le taux légal des prêts en espèces, la centesima, est quant à lui de 12 % jusqu’à Justinien et même de 6 % après 528 (CI IV, 32, 26).

47 P.Yale IV 186, 7-8 (le lin teillé est payé au prix très bas de 1 sou pour 60 livres ; on peut donc concevoir un prix moyen du marché d’un sou pour 40 livres, où le remboursement serait de 3 200 livres pour le principal + 1 600 livres pour les intérêts) ; même prix en CPR VII 60, 6-7. Pour les valeurs métrologiques, voir Cuvigny, Gascou, 2023, § II,1.

48 SB XXIV 16274, 1-6. Les recherches de Cuvigny, Gascou, 2023, § Ι,4,3 et I,4,4, montrent qu’à la ligne 1, il faut restituer stippocheiristès plutôt que stippourgos de l’ed. pr., car ce dernier technonyme y est inconnu dans ce nome et que les deux semblent synonymes.

49 Cuvigny, Gascou, 2023, § I,3,1 : « στιππίον désigne le lin en fibre dans tous ses états : “grosse filasse” seulement broyée, filasse plus ou moins traitée, long brin destiné à la filature de qualité. » Par ailleurs κογχιστής, longtemps compris comme un teinturier, est désormais décrit par Cuvigny, Gascou, 2023, § I,4, 3-4, comme un polisseur.

50 P.Grenf. II 87, 17-22 (mai 602) et P.Bodl. I 41, 13-15 (BL XI 45 pour la datation : février 604) ; l’article de Cuvigny, Gascou, 2023, § I,4,4, cite d’autres textes d’Oxyrhynchos dans lesquels apparaissent des στιπποκογχισταί, regroupés en corporations (P.Oxy. XVI 1943, fin ve siècle ; P.Oxy. XVI 1980, daté de 557 et P.Oxy. LXXVII 5122, de 552).

51 P.Oxy. XII 1414, 1-16, avec les corrections de A. H. M. Jones, reprises en BL III, 136-137, et le commentaire de Gällnö, 2013, p. 165. Sur l’anabolicon en Égypte, voir Delmaire, 1989, p. 337-341. Pour le nombre de fileuses nécessaires pour approvisionner un tisserand (au moins 4 pour 1 dans l’Antiquité), voir Wild, 2003, p. 41-42.

52 Cf. Bagnall, Worp 2011, p. 233-240, qui éditent deux déclarations (inv. P99.2D et inv. P99.2A) provenant de la même famille du village de Kellis (Oasis de Dakhla) : dans la première (15 août 132), une certaine Talaeis, épouse de Tithoès, paysan (γεωργός), se fait recenser comme fileuse, κλωθ( ), tandis que ses deux filles sont âgées de 2 et 3 ans. Dans la seconde (mai-juin 146), la mère de 50 ans et ses deux filles de 17 et 16 ans s’enregistrent toutes comme fileuses. Une déclaration contemporaine provenant du Delta montre deux fileuses mariées à des villageois et âgées de 60 et 65 ans : P. Hamb. I 7 (132), 13-14 et 17. Voir aussi Wipszycka, 1965, p. 20, qui compare la situation romaine à celle des villages de la frontière de Gaza dans les années 1920, où « la majorité des femmes » pratiquaient le filage du lin.

53 P.Oxy. LXIII 4353, 10-11. En ce début du ive siècle, un autre employé dont on ignore le métier est embauché dans un atelier de la capitale du Fayoum : P.Mich. IX 574.

54 P.Herm. 30, 6-7 et 21 (avec les révisions de Cuvigny, Gascou, 2023, § II,1,3). Par son formulaire, le texte fait penser aux contrats d’embauche sur emploi public (Freu, 2022, p. 149 et p. 178-180). Le contrat avait-il trait à des commandes publiques ou à du travail dans les grands établissements publics (gynaecea), créés à partir de la Tétrarchie pour livrer une partie des vêtements destinés aux soldats et aux fonctionnaires ? Ce n’est pas impossible.

55 Embauche de tarsikarioi contre avance : P.PalauRib. 14 (sans doute Oxyrhynchos, février 431) ; P.Rein. II 105 (Oxyrhynchos, 29 août 432) ; P.Mil. II 56 (Oxyrhynchos, vie siècle).

56 À Oxyrhynchos, en 543, un patron traîne ainsi son employé devant le juge civil (« défenseur ») de la ville, l’accusant d’avoir déserté son atelier (on ignore le métier) : SB XX 15090, 2-5. Une lettre des ve/vie siècles, publiée en BASP 50 (2013), p. 154-155 par R. McConnell, est un ordre de recherche et de mise aux fers de cinq tisserands de lin fugitifs dont l’un au moins est esclave.

57 Comparer P.Oxy. LXIII 4353, 10-11 (salaire de 120 drachmes journalières) à P.Oxy. XXXVIII 2859, 11-13, daté de 301 (250 dr journalières).

58 P.Herm. 30, 9, avec Freu, 2022, p. 250 ; il est cependant difficile de savoir si on a affaire à un salaire complet ou non, les salaires uniquement en espèces coexistant à l’époque tardive avec les salaires mixtes. Voir la comparaison des données entre secteurs économiques dans Freu, 2022, p. 271-276, ainsi que Morelli 2004, p. 73-74 sur la faiblesse des revenus des ouvriers du textile, secteur par ailleurs assez féminisé (filage, mais aussi tissage).

59 Freu, 2022, p. 197, avec des développements dans Freu, à paraître. Notons que sur les presque cinquante contrats d’apprentissage égyptiens, plus de la moitié concernent le tissage et aucun le teillage (voir Freu, 2011).

60 Hawkins, 2016, p. 66-129, estime ainsi que les artisans préféraient les « subcontracting networks » aux « integrated firms ».

61 SB I 4503 (janvier 605 ou 607) : embauche d’un marchand de fils teints salarié (μίσθιος πορφυροπώλης) chargé de représenter son employeur auprès d’autres salariés (πρὸς τῶ[ν] | ἄλλων μισθίων, lignes 16-17), marchands ou producteurs. Voir Pfister, 2015, sur cette décentralisation et l’emploi de sous-contractants pour certaines affaires.

62 Braudel, 1979, II, p. 372-374 ; Irsliger, 1981, p. 176-177, sur la division du travail dans le système du Verlag ; Braunstein, 1998, p. 34-35 (l’existence de tisserands villageois a préparé le terrain à la « construction d’un réseau commercial qui se greffe sur la vie quotidienne des villages et fait des professionnels du textile ou de la métallurgie, les soldats de l’industrie »).

63 Voir en ce sens Andersson Strand, 2011, ou Pagès, Verna, 2022.

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Pour citer cet article

Référence papier

Christel Freu, « La filière textile en Égypte dans l’Antiquité tardive : capital, métiers et division du travail », Artefact, 19 | 2023, 203-227.

Référence électronique

Christel Freu, « La filière textile en Égypte dans l’Antiquité tardive : capital, métiers et division du travail », Artefact [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 11 décembre 2023, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/14714 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.14714

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Auteur

Christel Freu

Christel Freu, professeure d’histoire romaine à l’université d’Evry-Paris Saclay, est spécialiste de l’histoire sociale et économique de l’Empire romain et s’intéresse particulièrement à l’histoire du travail et des métiers. Croisant le droit, les papyrus et la littérature d’époque impériale, elle a publié plusieurs articles sur l’apprentissage, les contrats de travail et les rapports de travail sous l’Empire, notamment en Égypte romaine. Son dernier livre, Les salariés de l’Égypte romano-byzantine. Essai d’histoire économique (ACHCByz, 2022), a reçu la médaille Diehl de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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