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L’artisanat. Un concept

La notion d’artisanat comme piège pour l’histoire économique antique, à l’exemple de la Grèce

The Notion of Craftsmanship as a Trap for Ancient Economic History, with Examples from Greece
Julien Zurbach
p. 229-246

Résumés

Il est plus que temps de se défaire de la notion d’artisanat, trop générale et porteuse de préjugés. Elle empêche d’apprécier la diversité des formes de production dans l’Antiquité. Il faudrait lui préférer, dès lors qu’on dépasse le strict cadre de la production en atelier à petite échelle, un usage raisonné de la notion d’industrie, éventuellement qualifiée (extensive, domestique, etc.).

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Texte intégral

Artisanat ou industrie : un peu d’historiographie

  • 1 Bresson, 2007, p. 193-199 (paragraphe intitulé « L’artisanat », juste avant « Capital et (...)

1Peu de domaines de l’histoire ancienne ont une charge théorique aussi ancienne et touffue que l’histoire économique. La chasse aux impensés, aux présupposés, aux implications de chaque énoncé et de toute prise de position y est un art largement pratiqué, avec des conséquences diverses, qui font de ce champ particulier une victime toute désignée de l’hypertrophie théorique actuelle. Il y a cependant un impensé qui a jusqu’ici échappé à toute remise en cause : celui de l’artisanat. Le savoir commun veut que, dans les économies antiques, la production non agricole se soit toujours faite à échelle artisanale. L’opposé souvent implicite de l’artisanat est l’industrie : et celui qui se hasarderait à parler d’industrie antique serait certainement taxé de modernisme et disqualifié. Même Alain Bresson, qui met un point d’honneur à utiliser des notions que d’autres récuseraient parce que trop rattachées à une analyse économique voire moderniste, comme « capital » et « innovation », définit la production non agricole comme un « artisanat1 ».

  • 2 Zurbach, à paraître.
  • 3 Picard, 2008, p. 57.

2Cette courte contribution n’a pas d’autre objet que d’ouvrir un débat sur cet usage. Il m’est apparu que ce point, qui peut sembler un peu théorique, était devenu un frein à l’analyse. Je m’en tiens ici au cadre de mon mémoire d’habilitation, en cours de publication2, et donc à la Méditerranée pré-romaine, celle des cités grecques, étrusques, phéniciennes et autres, dont les structures politiques et économiques sont analogues. S’il est courant de souligner la mesure et les précautions qu’impose l’usage du terme d’artisanat, c’est en général pour évoquer des traits antiques qui ne correspondent pas à un monde de corporations urbaines médiévales ou modernes (lui-même largement idéaltypique, pour ne pas dire plus). L’absence de métiers bien définis par l’inscription sur un registre et la mobilité des travailleurs spécialistes amènent ainsi Olivier Picard à préférer le terme de « gens de métier » à celui d’« artisans3 ». Mais on semble s’accorder sur le fait que l’artisanat reste la moins mauvaise notion englobante et descriptive. L’artisanat s’impose donc par défaut comme le moins mauvais outil, sans doute par l’effet d’une certaine prudence, qui fait préférer une notion courante fondée sur l’idée de petits ateliers, souvent liés à la sphère domestique, produisant surtout pour leur environnement immédiat et à une échelle modeste.

  • 4 Guiraud, 1900.
  • 5 Sur l’histoire de l’histoire économique antique, voir Zurbach, 2019.
  • 6 Bourriot, 1959.
  • 7 Ibid., p. 209.
  • 8 Sur l’œuvre de Leroi-Gourhan, voir Barbe, Bert (dir.), 2011.

3L’histoire de la notion peut amener à deviner les ressorts de ce triomphe si ambigu. Paul Guiraud, en 1900, n’hésitait pas à intituler son livre La main-d’œuvre industrielle dans l’ancienne Grèce4. Il parle couramment de « travail industriel », mais ceux qui effectuent ces tâches sont bien des « artisans ». C’est que Guiraud se situe dans un contexte particulier. Certes il y a la vague des études modernistes sur les économies antiques, prenant le contre-pied des tentatives de Karl Bücher pour ramener l’économie antique à une juxtaposition de maisonnées (oikoi)5. Il y a aussi, cependant, un usage ancien en français, auquel il faut prendre garde. Une industrie est ici un secteur d’activité non agricole. Ce sens disparaît, du moins dans l’usage des historiens, dans la première moitié du xxe siècle. L’usage du terme « industrie » à propos de la production non agricole de l’Antiquité est alors ressenti comme clairement moderniste, car assimilant les structures antiques à l’industrie par excellence qui est désormais celle de la « révolution industrielle », ce qu’on appelle alors parfois la grande industrie. L’industrie est devenue l’usine, la division du travail et la classe ouvrière, et ceci en fait un repoussoir bien avant que la domination des approches modernistes ne soit contestée. Félix Bourriot, dans sa contribution à l’Histoire générale du travail publiée en 19596, évite ainsi soigneusement le terme et préfère parler de « travaux artisanaux » – à une exception près, précisément dans le sens de secteur d’activité. Mais dans ce dernier cas, l’emploi du terme par Bourriot s’éloigne de celui de Guiraud parce qu’il s’applique exclusivement à l’aspect concret de chaque filière. Ce n’est plus un secteur d’activité qui comprend les travailleurs et le capital, c’est un ensemble de gestes de production et d’équipements : c’est pourquoi Bourriot parle des industries extractives ou des industries urbaines7 mais ne suit pas Guiraud et ne parle plus d’industrie en général ou de main-d’œuvre industrielle, mais uniquement d’artisans. André Leroi-Gourhan n’est plus très loin, lui qui, à la même époque, impose l’expression d’industrie lithique dans un sens d’abord purement technique, décrivant l’analyse technologique fondée sur la notion de chaîne opératoire, comme une succession de gestes8.

4Cette histoire ici esquissée à grands traits est aujourd’hui largement méconnue au profit d’une autre, qui lie la notion d’industrie à une perspective moderniste et explique par là sa disparition à peu près définitive. Comme l’industrie au sens de Leroi-Gourhan reste une notion propre à la préhistoire, les spécialistes de l’Antiquité n’ont pas à s’en soucier. Ne reste donc que l’artisanat à qui ne veut pas paraître moderniste. Plus personne depuis Mikhail Rostovtseff ne prétend que l’Antiquité a connu une industrie, tant ce terme est aujourd’hui lié à la grande industrie. C’est cet usage qu’il faut ici mettre en question : gagne-t-on vraiment à se cantonner à l’artisanat pour décrire les filières de production non agricole de l’Antiquité ?

  • 9 Blümner, 1875-1887 ; Neesen, 1989, 1991.

5Avant d’en arriver à cette question, il est bon de préciser que ce problème existe bien au-delà de la langue française. Dans les langues usuelles de l’histoire ancienne et de l’archéologie, il existe des termes proches de celui d’artisan ou équivalents. La plupart des termes désignant l’artisan mettent l’accent sur le métier au sens de corps de savoirs et surtout de savoir-faire, ce qui est le sens premier du français « art » : ainsi artigiani, artesanos, craftsmen. L’allemand Handwerker insiste plus sur l’aspect manuel du travail. Mais cet ensemble de termes a convergé pour désigner une production manuelle, en très petites unités personnelles ou familiales, qui oriente donc la recherche vers une idée précise des structures de production. À l’inverse, le terme d’industrie semble avoir connu en anglais une évolution assez semblable à celle qu’on vient d’esquisser en français. Il désigne d’abord une activité de production puis est devenu spécifique de l’organisation du travail des sociétés issues de la révolution industrielle ; ici aussi, parler d’industrie, c’est parler d’usine. On peut faire l’hypothèse d’une évolution semblable en allemand et en italien. Comme souvent, l’allemand a cependant deux termes et il y existe à côté du terme latin d’Industrie celui, germanique, de Gewerbe, qui a gardé une indétermination intéressante. Il a pu être utilisé par Hugo Blümner dans une synthèse de la fin du xixe siècle portant essentiellement sur les faits techniques, mais pas seulement ; et il est donc ici très proche de l’usage d’industrie par Guiraud, mais se retrouve dans des contributions plus récentes où l’un de ses intérêts est justement, peut-on penser, d’éviter de choisir entre industrie et artisanat9.

De l’artisan aux fabriques esclavagistes

6Cela ne fait que souligner ce que peut véhiculer le terme d’artisanat. Il n’est pas difficile de montrer son inadéquation au matériel dont nous disposons. Bien plus : non seulement il est souvent inefficace voire illégitime, mais il ramène des situations extrêmement diverses à un seul ensemble et écrase ainsi la diversité des situations concrètes. Étiquette inadaptée, l’artisanat efface et rend peu lisible une variété qui est un élément historique de premier plan. Quelques exemples suffiront.

7Hésiode, dans les Travaux et Jours, qui date certainement du viie siècle et donc d’une phase ancienne de l’époque archaïque, nous donne à voir un village de manière très idéologique, en énonçant des principes autant que des faits. Il mentionne un potier dans un passage de portée très générale, puis une forge, chalkeion, qui est située en plein cœur du village. Le village d’Hésiode, formé de familles paysannes, comprend donc un homme et probablement une famille qui travaille le fer, peut-être pas à plein temps, mais assez pour qu’un lieu soit ainsi nommé. Cette apparition d’un forgeron de village nous est (presque trop) familière. Elle est confirmée par un passage d’Hérodote (I 68), qui situe au vie siècle un épisode des conflits entre Sparte et Tégée où un certain rôle revient à une forge et à un forgeron, situés en marge du centre urbain de Tégée. Les forges connues par l’archéologie de ces siècles sont, en général, des lieux modestes, montrant une certaine permanence et réduits à un seul lieu de travail, occupant une pièce ou deux et parfois un espace ouvert, ce qui est donc très proche de ces récits.

  • 10 Feyel, 2006.

8En contrepoint de ce forgeron de village, dont l’exploitation familiale n’est que le pendant « artisanal » des maisonnées agricoles constituant la communauté puis la cité, on place d’ordinaire les grands chantiers des sanctuaires organisés et financés par les cités, dont certains comptes ont été inscrits sur pierre et ainsi préservés10. Mais pour évaluer la notion d’artisanat, mieux vaut en rester aux filières où la demande privée est déterminante. On pensera surtout aux ateliers connus par la documentation littéraire athénienne d’époque classique, fondés sur l’emploi d’une main-d’œuvre servile. Deux cas sont souvent cités. Le métèque Lysias, au début du ive siècle, exploite avec son frère une fabrique de boucliers qui emploie 120 esclaves dans un bâtiment adjacent à sa résidence principale : c’est là sans doute un cas extrême. On lui confisque 700 boucliers (Lysias, Contre Eratosthène [XII], 8 et 19). Le père de Démosthène, dont on connaît la richesse par les accusations de Démosthène contre ses garants, faisait travailler, dans deux ateliers (ergastèria) différents, d’une part 20 ouvriers fabriquant des lits, et d’autre part 32 ou 33 machairopoioi (Démosthène, Contre Aphobos I [XXVII], 29). Avant d’être une arme, la machaira est un couteau ou un coutelas et se situe donc aussi dans le répertoire de l’équipement quotidien. Mentionnons encore l’atelier de Kerdôn, fabricant et vendeur de chaussures mentionné par Hérondas (Mimes VI 63-64 et VII 44), qui comprendrait 13 esclaves et semble fonctionner à son domicile.

  • 11 Celle-ci est en préparation par Stéphanie Maillot et Julien Zurbach.

9Ces exemples suffiraient à montrer combien la notion d’artisanat est ici impropre. Mais il n’est pas inutile de noter quelques autres traits de ces ateliers esclavagistes. Bien d’autres exemples sont connus ; on en attend toujours une étude approfondie11. Notons que ces ateliers, qui sont loin de comprendre tous 30 ou 120 esclaves, sont connus surtout dans des domaines comme la cordonnerie et le textile. Ils apparaissent intimement liés à la croissance urbaine qui, depuis la fin de l’époque archaïque, marque le monde grec : il s’agit de meubles, de chaussures, de couteaux, de vêtements, tous objets qu’avant ou ailleurs on fabriquait en partie au moins à l’intérieur de la maisonnée. Un texte de Xénophon indique que les ateliers textiles, spécialisés dans un type de manteau ou de vêtement, et les boulangeries sont d’après lui des sources de revenus tout à fait honorables au début du ive siècle :

  • 12 Xénophon, Mémorables II 7.

[Socrate parle à Aristarque] Eh bien ! ne sais-tu pas qu’une seule de ces activités, la fabrication de la farine, suffit à Nausicydès pour nourrir non seulement ses serviteurs, mais encore un grand nombre de porcs et de bœufs, et qu’il économise assez pour se charger souvent de prestations publiques [liturgies] ; qu’en faisant du pain Cyrèbos entretient toute sa maison et vit largement, que Déméas de Collytos vit de la confection des chlamydes, Ménon de celle des chlanides [manteaux de fine laine] et la plupart des Mégariens de celle des exomydes [manteaux] ? – Si, par Zeus ; mais ces gens-là achètent des esclaves barbares et les forcent à faire le travail qu’il convient, tandis que moi j’ai affaire à des personnes libres et à des parentes12.

10La mention de Mégare est intéressante ; cette petite cité voisine d’Athènes aurait ainsi connu une évolution similaire, à moins qu’elle n’exporte ses produits vers Athènes.

11L’atelier du père de Timarque (Eschine, Contre Timarque [I], 97) comprend neuf ou dix esclaves ouvriers du cuir, dirigés par un chef d’atelier (ἡγεμὼν τοῦ ἐργαστηρίου). Chacun verse une rente (apophora) quotidienne de deux oboles, trois pour le chef, à quoi il faut ajouter une esclave fabriquant des amorgina, tissus légers et de luxe, et les vendant au marché, et un esclave brodeur (poikiltès), qui versent eux aussi une apophora. Apparaît ici la diversité de la main-d’œuvre servile en termes de spécialités plus ou moins poussées comme de hiérarchie. L’atelier esclavagiste est donc une source de rente pour le propriétaire des esclaves.

12Au vu de ces textes, qui nous font connaître une bonne vingtaine de cas, on peut définir ces ateliers comme des structures de production constituées d’esclaves (exclusivement, semble-t-il) placés sous la direction d’un chef d’atelier lui-même probablement esclave. L’articulation avec l’oikos est double : locale d’abord, car certains de ces ateliers se situent dans la résidence principale, même si d’autres sont à côté de celle-ci ou dans d’autres bâtiments, par exemple au Pirée ; et patrimoniale ensuite, car les ateliers font partie intégrante du patrimoine familial. Les ateliers, ce sont les esclaves : ce sont eux qu’on cite, non les murs ou les moyens de production ; ceci est dû à ce que les ateliers connus sont surtout des lieux d’activité à structures légères, n’ayant pas recours au feu. On doit parler de relation patrimoniale, non économique, car de ce point de vue l’atelier est séparé du travail de la famille à strictement parler, constituée de la famille biologique et de quelques esclaves domestiques. Il est possible d’avoir une comptabilité autonome de l’atelier, distinguant les intrants et les revenus de manière clairement séparée de la famille : l’atelier verse une apophora calculée par tête.

  • 13 Blondé, Perreault, Péristéri, 1992 ; Rizza, Palermo, Tomasello, 1992.

13L’atelier esclavagiste ainsi entendu est-il une nouveauté de l’époque classique ? Rien n’est moins certain. Des ateliers de céramique d’époque archaïque de taille plus étendue et comprenant plusieurs fours sont connus à Prinias en Crète ou à Phari sur l’île de Thasos13. Il est impossible de démontrer que les ateliers connus par des fouilles et qui dépassent nettement la taille usuelle étaient en effet fondés sur l’emploi de main-d’œuvre servile, mais cela est au moins probable.

Les ateliers de la céramique fine

14Une autre manière d’aborder les structures de la production consiste à faire parler les objets eux-mêmes. La céramique attique à figures noires puis à figures rouges, produite à Athènes entre le second quart du vie siècle et le deuxième tiers du ive siècle, est le champ par excellence de la science des attributions – si on peut appeler science une pratique qui en anglais porte encore le nom délicieux de connoisseurship. Il est impossible ici de discuter des tenants et des aboutissants d’une pratique qui suscite encore des discussions. Les études portant sur la céramique attique amènent à établir des carrières, mais aussi des relations horizontales et verticales, de collaboration et d’apprentissage, encore compliquées par la distinction courante mais pas universelle entre peintre et potier. L’opinion commune veut que le personnage important soit le potier, non le peintre, à rebours de l’évaluation spontanée par l’histoire de l’art. Cela peut aussi vouloir dire que le potier dirige normalement l’atelier.

  • 14 Stissi, 2002 ; voir aussi Jubier-Galinier, Laurens, 1998. Voir le volume Töpfer Maler Wer (...)
  • 15 Tosto, 1999.
  • 16 Stissi, 2002, p. 135-137.
  • 17 Sapirstein, 2014. Dans le même ordre de grandeur, l’étude de Williams, 2017 sur le Peintr (...)
  • 18 Dyfri Williams (2016) s’intéresse surtout à la collaboration entre peintres et (...)
  • 19 Sur la notion d’atelier, voir le parfait résumé de Jubier-Galinier, 2009, p. 65 : « Il se (...)

15De cet ensemble bibliographique massif, il est possible de tirer quelques observations qui permettent d’approcher ce que peut être un atelier – et surtout un ensemble d’ateliers – dans l’Athènes des vie et ve siècles14. La différence entre potier et peintre, qu’on tient pour courante dans la céramique attique, n’est pas encore établie au début de la production, et ne s’impose que très progressivement. Nombre d’artisans du second quart du vie siècle sont des peintres-potiers. Cette évolution lente doit sans doute se comprendre comme un des aspects de tendances très diverses à la spécialisation dans une forme ou un ensemble de formes. En ce qui concerne la taille des ateliers, la tendance semble très nette, partant de Sophilos qui travaille peut-être seul une bonne partie de sa carrière autour de 570, et arrivant au cas célèbre de Nicosthénès, produisant de 545 à 510 environ. Lui-même peintre et potier, ce dernier aurait employé au long de ses 35 ans d’activité entre 30 et 50 peintres et trois potiers au moins. Sa signature est due à plusieurs mains différentes ; ses collaborateurs ont parfois travaillé pour d’autres ateliers, voire en ont dirigé. Nicosthénès est ainsi devenu l’exemple de la céramique attique comme industrie, et du changement d’échelle que vit la seconde moitié du vie siècle et encore plus le dernier quart du siècle. L’étude de Vincent Tosto a cependant permis de corriger cette approche : il remarque notamment que les collaborateurs de Nicosthénès n’ont en général travaillé avec lui que pour une partie seulement de sa carrière, ce qui lui permet d’estimer l’atelier à cinq ou six artisans au début, peut-être une dizaine à la fin15. Cette opération peut être faite aussi pour les deux autres grands ateliers de la période, ceux de Pamphaios (actif de 530 à 490 av. J.-C. environ) et d’Euphronios (actif de 520 à 470 av. J.-C.), où la même réduction de taille s’impose si on répartit leur grand nombre de collaborateurs sur la durée de leur activité16. Philipp Sapirstein, reprenant les données chiffrées issues des classifications de Beazley, arrive à la conclusion qu’à la fin du vie siècle la population totale occupée dans la céramique se situait entre 120 et 200 personnes17. Si on retient ces ordres de grandeur, il faut ajouter deux éléments pour approcher une vue complète du travail des potiers et des peintres. Le premier est la hiérarchie interne des ateliers, soulignée notamment par une étude de Dyfri Williams à partir des scènes d’atelier qui se trouvent sur certains vases18. Le second est l’interaction poussée entre ateliers, qui voient des travailleurs changer d’employeur de manière assez régulière et s’inspirer les uns des autres. Mais il ne faut pas voir là une grande kermesse : l’atelier garde toujours sa cohésion et sa cohérence19, et tout le monde n’est pas libre de changer d’affectation.

  • 20 La première signature attique serait celle de Sophilos, dans les années 570.
  • 21 Boardmann, 1996, p. 12.

16Sur ce dernier point, une source de toute première importance est constituée par les quelques dizaines de noms de potiers et accessoirement de peintres livrés par les signatures, qui deviennent une pratique relativement courante, mais en aucun cas générale, à partir du deuxième quart du vie siècle20. Ces noms permettent d’aborder la question du statut des travailleurs (libre ou servile, citoyen ou étranger) et ils ont donné lieu à des discussions nombreuses mais souvent biaisées. Le bilan donné par Vladimir Stissi est d’autant plus précieux que Stissi est lui-même sceptique sur la valeur de cet ensemble. L’opinion commune, selon lui, est que l’onomastique révèle le statut peu enviable (esclaves, affranchis, métèques) des artisans de la céramique ; les objections à cette opinion seraient fondées mais peu partagées. John Boardmann, dans un livre qui est peut-être le manuel le plus lu sur les vases attiques à figures noires, écrit pourtant, après avoir parlé de Lydos, Sikanos et quelques autres21, qu’on « n’a pas à supposer à ces hommes une origine servile ou barbare » et que « rien dans leur œuvre n’indique une expérience qui viendrait d’ailleurs que de l’Attique ». Il continue en supposant que ces artisans vendaient cher leur production et étudiaient précisément leur marché, vision moderniste usuelle chez les historiens de l’art qui travaillent sur les grandes pièces faites sur commande. Cette position de principe est intéressante en ce qu’elle indique sans aucun doute une des raisons de la préférence générale pour le terme d’artisanat : si ces gens sont si doués et capables de réaliser des pièces exceptionnelles pour de riches commanditaires, comment penser qu’ils ne soient pas des artisans libres ? On ne saurait les réduire à des esclaves industrieux.

  • 22 Maillot, 2021.

17Il faut revenir aux noms. Il y a une forte proportion d’artisans qui portent des noms relevant de l’une des catégories suivantes : (a) ethniques, surtout de Sicile, d’Asie Mineure et de mer Noire (Lydos, Skythès, Thrax, Sikelos, etc.) ; (b) noms véritablement non grecs, très rares, au nombre de deux, Amasis et Midas ; (c) quelques noms clairement non attiques, mais d’autres dialectes grecs ; (d) noms dépréciatifs liés à des caractères physiques : Polypous « petit pied », Smikros « petit » ou Epictétos « acheté ensuite », qui est un nom d’esclave. Ces noms coexistent avec des noms traditionnels ou composés qui ne dépareraient pas parmi les citoyens. Les objections de type strictement onomastique consistent à tenter de trouver un cas de Sikélos, par exemple, qui serait un citoyen ; cela peut arriver, mais ce qui compte dans ce domaine est la masse. Stéphanie Maillot a donné une perspective méthodique solide à l’approche de l’onomastique servile, en montrant que des désignations exactement équivalentes à celles qui dominent ici (noms d’origine, qui sont des noms de régions ou de lieux d’achat, et noms dépréciatifs) sont caractéristiques de l’onomastique servile dans les sociétés hellénistiques22.

  • 23 Sanidas, 2014.

18Nous avons donc affaire à des ateliers de taille moyenne (entre cinq et dix personnes), dont une partie du personnel au moins est esclave, et ces ateliers montrent un certain degré d’interaction, qui permet d’envisager une zone de production cohérente. La plupart des vestiges de production céramique, mais pas tous, provient à Athènes de la zone dite du Céramique, d’après le nom du dème qui occupait cet endroit. S’il n’est pas certain qu’on puisse parler d’un quartier de potiers au plein sens du terme, il est certain que ces ateliers se côtoyaient23.

Retour aux notions

19Parler d’artisanat oriente donc la recherche vers un type précis de structure, dont les ateliers qu’on vient de mentionner sont assez éloignés. Le terme d’artisanat est souvent crédité d’une certaine neutralité, surtout lorsqu’on l’oppose à la notion d’industrie qui semble faire référence à l’usine, fondée sur la division interne du travail, qui a longtemps défini les sociétés dites industrielles. Pourtant, c’est presque l’inverse qui est vrai, tant le terme d’artisanat véhicule de préjugés, outre une conception bien précise de la très petite entreprise.

  • 24 Braunstein, 1998.
  • 25 Verna, 2017, p. 18 : « le terme d’artisanat, qui a envahi le secteur de la production non (...)
  • 26 Ibid.

20Les historiens médiévistes Philippe Braunstein et Catherine Verna ont justement souligné l’existence d’un niveau d’organisation de la production qui ne peut être appelé artisanat, tout en continuant à utiliser ce terme pour d’autres formes de production24. Catherine Verna indique à juste titre que le renvoi vers l’artisanat de toutes les structures de production du passé est le fait des premières sociétés industrielles, dans la seconde moitié du xixe siècle, qui cherchent par là à définir leur propre modernité25. Dans la lignée de Philippe Braunstein, Catherine Verna définit l’industrie par ce qu’elle est « capable de livrer une production quantitativement importante, régulière, de qualité constante et reconnue sur le marché, une production qui dépasse le marché local26 ». Comment ne pas songer à la céramique mycénienne, à la céramique attique, aux bronzes archaïques ?

  • 27 Pleiner, 2000, 2006.
  • 28 Ici, la notion de proto-industrie et de proto-industrialisation est strictement celle de (...)
  • 29 Sélinonte : Bentz et al., 2016, avec références ; Carthage/Bir Massouda : Fumadó Ortega, (...)

21Mais le problème n’est pas tant de définition que de procédé et de méthode. C’est en actes qu’une définition peut être utile, par ce qu’elle fait apparaître. Et il faut ici constater que le souci principal des historiens médiévistes qu’on vient de citer est de rendre à la diversité des niveaux de production et de diffusion un rôle historique de premier plan. Ce but ne saurait être atteint en se limitant à opposer deux niveaux entièrement séparés, tant il est vrai que des ateliers modestes, artisanaux, peuvent participer à une production industrielle. C’est notamment le cas dans la proto-industrie telle qu’on l’analyse depuis Franklin Mendels, et dans l’industrie extensive, telle que décrite notamment par le fondateur de l’archéométallurgie, Radomir Pleiner27. Si l’articulation entre un capital urbain et un travail domestique féminin à la campagne, telle qu’on la voit à l’œuvre dans la proto-industrie28, est un phénomène jusqu’ici absent de la documentation antique (mais il vaut la peine d’avoir bien cherché avant d’écrire cela), l’industrie extensive est bien un outil descriptif utile, notamment dans le cas de la production céramique attique et par-delà pour les quartiers spécialisés qu’on voit apparaître dans certaines cités, surtout en Occident. Le Céramique de Métaponte, dans sa seconde phase, lorsque le cadre domestique disparaît, et évidemment les grands ateliers de Sélinonte dans la seconde moitié du vie siècle, sont des cas évidents ; les forges de Bir Massouda à Carthage en sont un autre29.

22À travers ces catégories spécifiques, la notion d’industrie devient un outil plus efficace. On peut donner quelques autres exemples de notions semblables.

  • 30 Morel, 1985, 1996 ; voir Williams, 2017.
  • 31 Cahill, 2005, avec des exemples d’Olynthe et Sardes ; voir aussi Cahill, 2002, sur Olynth (...)
  • 32 Ps.-Aristote, Économique I 6, 2 (1344b) : « l’économie attique est aussi utile : à mesure (...)

23C’est aussi dans la perspective d’un dépassement de cette opposition que Jean-Paul Morel emploie, dans un contexte romain, le terme de manufacture30, qui a l’avantage, dans sa définition classique, de souligner l’ampleur de la production rassemblée en un lieu, sans impliquer de préjugés sur le niveau de la division des tâches. Le terme de fabrique pourrait aussi convenir ; si l’un des deux permettait de faire sortir l’atelier de 120 esclaves de Lysias du monde de l’« artisanat », on aurait déjà fait un certain chemin dans l’appréciation de la diversité des formes de production dans les cités grecques. Profitant sans doute du maintien en anglais du sens large d’industrie, Nicholas Cahill a pu élaborer ce qu’il appelle la household industry comme une production domestique par le lieu et la main-d’œuvre, mais destinée au marché31. Il s’agit donc de quelque chose de très différent de l’industrie ou de la production domestiques, expressions vagues souvent associées en français à l’autoconsommation, alors que la notion développée par Cahill est bien définie par le lien au marché – une sorte de face industrielle de l’« économie attique » du Pseudo-Aristote, où chaque maison vend tout sur le marché32.

24Parler d’industrie est donc légitime et nécessaire à une histoire aussi diverse que possible des formes de la production non agricole. Cela suppose évidemment de se détacher d’un emploi très marqué du couple artisanat/industrie, lié à la polarisation extrême de l’histoire économique de l’Antiquité depuis la fin du xixe siècle qui continue à hanter les débats actuels, entre primitivistes et modernistes. Mais pour les antiquisants, les nombreuses formes historiques de l’industrie peuvent offrir des leviers plus précis et efficaces que le vaste artisanat qui nous ramène toujours aux mêmes préjugés.

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Sources et bibliographie

Barbe Noël, Bert Jean-François (dir.), Penser le concret. André Leroi-Gourhan, André-Georges Haudricourt, Charles Parain, Paris, Créaphis Éditions, 2011.

Bentz Martin et al., « Das Handwerkerviertel von Selinunt. Vorbericht zu den archaischen Strukturen der Kampagnen, 2010-2016 », Kölner und Bonner Archaeologica, no 6, 2016, p. 59-74.

Blondé Francine, Perreault Jacques-Yves, Péristéri Katerina, « Un atelier de potier archaïque à Phari (Thasos) », dans Blondé Francine, Perreault Jacques-Yves (dir.), Les ateliers de potiers dans le monde grec aux époques géométrique, archaïque et classique. Actes de la table ronde organisée à l’École française d’Athènes (2 et 3 octobre 1987), Paris, École française d’Athènes (BCH, Supplément 23), 1992, p. 11-40.

Blümner Hugo, Terminologie der Gewerbe und Künste bei Griechen und Römern, 4 vol., Leipzig, Teubner, 1875-1887.

Boardmann John, Les vases athéniens à figures noires, Paris, Thames & Hudson, 1996.

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Notes

1 Bresson, 2007, p. 193-199 (paragraphe intitulé « L’artisanat », juste avant « Capital et innovation »).

2 Zurbach, à paraître.

3 Picard, 2008, p. 57.

4 Guiraud, 1900.

5 Sur l’histoire de l’histoire économique antique, voir Zurbach, 2019.

6 Bourriot, 1959.

7 Ibid., p. 209.

8 Sur l’œuvre de Leroi-Gourhan, voir Barbe, Bert (dir.), 2011.

9 Blümner, 1875-1887 ; Neesen, 1989, 1991.

10 Feyel, 2006.

11 Celle-ci est en préparation par Stéphanie Maillot et Julien Zurbach.

12 Xénophon, Mémorables II 7.

13 Blondé, Perreault, Péristéri, 1992 ; Rizza, Palermo, Tomasello, 1992.

14 Stissi, 2002 ; voir aussi Jubier-Galinier, Laurens, 1998. Voir le volume Töpfer Maler Werkstatt de Eschbach, Schmidt (dir.), 2016, notamment Williams, 2016.

15 Tosto, 1999.

16 Stissi, 2002, p. 135-137.

17 Sapirstein, 2014. Dans le même ordre de grandeur, l’étude de Williams, 2017 sur le Peintre de Berlin (début ve siècle) et des ateliers proches, parle de « manufacture » pour des ateliers employant moins de dix peintres. Voir aussi Scheibler, 1984.

18 Dyfri Williams (2016) s’intéresse surtout à la collaboration entre peintres et potiers, spécialistes de la cuisson, peintres occasionnels et aides, dont des enfants ; il souligne la dimension familiale des affaires, en se fondant notamment sur la mention du père dans certaines signatures.

19 Sur la notion d’atelier, voir le parfait résumé de Jubier-Galinier, 2009, p. 65 : « Il serait trop facile et réducteur d’envisager le quartier des potiers d’Athènes comme une entité où tout le monde se fréquente, s’inspire, voire s’imite, même si nous pouvons toujours soutenir que les objets circulent. Les ateliers de potiers, chacun identifié à partir de leurs formes, techniques, styles et systèmes de décoration, opèrent des choix, des sélections parmi les combinaisons possibles, et ces choix nous permettent de mettre en évidence une hiérarchie dans les proximités et de saisir des porosités d’une unité à l’autre, autorisant le plus souvent des transferts de savoir, et quelques fois de personnes. L’identification des mains de potiers nous aide à préciser la nature des relations entre peintres, à consolider des associations à partir de ce point fixe que constitue le tour de potier, mais nous ne devons pas fermer la porte de l’atelier derrière nous quand celle-ci restait, à l’évidence, perpétuellement ouverte. »

20 La première signature attique serait celle de Sophilos, dans les années 570.

21 Boardmann, 1996, p. 12.

22 Maillot, 2021.

23 Sanidas, 2014.

24 Braunstein, 1998.

25 Verna, 2017, p. 18 : « le terme d’artisanat, qui a envahi le secteur de la production non agricole de la médiévistique française, a été forgé relativement tard par les historiens, ceux du xixe siècle, sûrs de leur industrie, de la force et de l’originalité de leur capacité de production et qui voulaient affirmer la spécificité de leur mode de production. »

26 Ibid.

27 Pleiner, 2000, 2006.

28 Ici, la notion de proto-industrie et de proto-industrialisation est strictement celle de Mendels et des historiens qui travaillent à sa suite. Nous évitons donc l’emploi qui en est fait par les archéologues notamment protohistoriens, dans une démarche par ailleurs très proche de celle qui nous amène à parler d’industrie extensive, et qui vise à souligner que la notion d’artisanat n’est pas apte à décrire les faits que nous observons. Dans cette perspective, on verra surtout les actes du colloque de l’AFEAF portant sur la question : Deffressigne, Kaurin, Bataille, 2017. Sur la proto-industrie de l’Europe tardo-médiévale et moderne, voir d’abord Bottin, 2013, et l’ensemble de ce volume des Cahiers de Flaran (Minovez, Verna, Hilaire-Pérez [dir.], 2013).

29 Sélinonte : Bentz et al., 2016, avec références ; Carthage/Bir Massouda : Fumadó Ortega, 2013, p. 178-180, et p. 203-207.

30 Morel, 1985, 1996 ; voir Williams, 2017.

31 Cahill, 2005, avec des exemples d’Olynthe et Sardes ; voir aussi Cahill, 2002, sur Olynthe.

32 Ps.-Aristote, Économique I 6, 2 (1344b) : « l’économie attique est aussi utile : à mesure qu’on vend, on achète, et les petites exploitations n’ont pas besoin d’office à provisions. »

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Pour citer cet article

Référence papier

Julien Zurbach, « La notion d’artisanat comme piège pour l’histoire économique antique, à l’exemple de la Grèce », Artefact, 19 | 2023, 229-246.

Référence électronique

Julien Zurbach, « La notion d’artisanat comme piège pour l’histoire économique antique, à l’exemple de la Grèce », Artefact [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 11 décembre 2023, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/14814 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.14814

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Auteur

Julien Zurbach

Julien Zurbach est maître de conférences d’histoire grecque à l’ENS. Il est spécialiste d’histoire économique et sociale du monde grec depuis l’époque mycénienne. Il dirige des fouilles à Milet et a notamment publié Les hommes, la terre et la dette en Grèce, c. 1400-c. 500 a.C. (Ausonius, 2017) ; en collaboration avec François Lerouxel, Le changement dans les économies antiques (Ausonius, 2019), et avec Stéphanie Maillot, Statuts personnels et main-d’œuvre en Méditerranée hellénistique (Presses universitaires Blaise Pascal, 2021).

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