- 1 Proudhon, 1846.
- 2 Marx, Engels, 1848.
- 3 Jaeger, 1982.
- 4 Zarca, 1986.
- 5 Mayer, 1993.
- 6 Gresle, 1977.
- 7 Mazaud, 2013 ; Abdelnour, 2017.
- 8 Barnley, Paillet, 1978.
- 9 Perrenoud, 2008.
- 10 Bourdieu, 1979a, p. 415.
- 11 Legros, 2020.
- 12 Dain, 2021.
- 13 Heinich, Shapiro, 2012.
- 14 Jourdain, 2014b.
- 15 Crawford, 2010 ; Lochmann, 2019.
- 16 Sennet, 2010.
1Sans être un objet d’étude très couru par les sociologues, l’artisanat a néanmoins retenu leur attention depuis les origines de la discipline. Pour les penseurs sociaux du xixe siècle, il constitue la forme originelle du travail et sert de support à une critique de l’industrialisation1, tout en étant par ailleurs un archaïsme voué à une disparition inéluctable2. Dès lors, l’artisanat est durablement appréhendé comme un groupe social dont la survie est en elle-même une question à résoudre3. L’étude de son institutionnalisation permet d’aborder la question des conflits internes et des rapports de force qui structurent ce groupe social qui présente une certaine stabilité dans sa reproduction intergénérationnelle4. Incarnant une petite classe moyenne tiraillée entre une double appartenance aux classes populaires et au patronat5, il apparaît dans les années 1970 comme un groupe conservateur menant des luttes sociales d’arrière-garde6. Néanmoins, le phénomène du néo-artisanat des années post-68 et l’émergence progressive de la figure de l’entrepreneur débouchent sur un changement de perspective. Les travaux contemporains sont désormais centrés sur une approche critique de l’entrepreneuriat7 et sur les nouvelles catégories sociales qui investissent le champ de l’artisanat. Ces nouveaux artisans issus des classes moyennes à haut capital culturel sont repérés dès les années 1970 sous différentes appellations. Ces « néo-artisans8 » ou « artisans créateurs9 » sont recrutés au sein de la « petite bourgeoisie nouvelle10 », des « élites managériales11 » ou des « cadres reconvertis12 ». En mettant en exergue la dimension culturelle des métiers, ils participent à leur artification13, déplaçant certains d’entre eux dans la catégorie intermédiaire de l’artisanat d’art14, laquelle repose à la fois sur la profondeur historique des techniques mises en œuvre et sur une créativité propre aux pratiques artistiques. Ces nouveaux artisans sont également vecteurs de questions dont certains auteurs contemporains, parfois eux-mêmes impliqués dans la pratique d’un métier15, se font l’écho. Une approche du travail en tant qu’expérience corporelle et philosophique amène à questionner l’engagement du corps et son articulation avec la dimension intellectuelle qui lui est consubstantielle16.
2Ces nouveaux profils n’ont pas fait disparaître les catégories d’artisans qui préexistaient et qui ont, elles aussi, une culture de métier et un rapport au travail davantage marqué par la culture ouvrière. Ils n’ont pas non plus effacé les rapports de force qui ont cours en son sein. Un décalage persiste entre les définitions institutionnelles et une réalité complexe où des acteurs opérant en marge de celles-ci jouent pourtant un rôle majeur dans l’évolution du groupe social.
3À partir de l’étude de deux catégories d’artisans à l’origine sociale et au capital culturel contrastés, on montre que leurs rapports au geste et à la matière sont soutenus par des valeurs différentes.
4Les matériaux discutés dans cet article ont été élaborés dans le cadre d’une thèse soutenue au Centre nantais de sociologie et dédiée à la santé des artisans17.
5L’enquête a été menée dans le nord de la Bretagne en zone rurale et dans des villes petites et moyennes. Les matériaux ont été élaborés en s’appuyant sur deux méthodes que sont les entretiens semi-directifs (n = 44) et la démarche ethnographique. Celle-ci s’est avérée possible du fait d’un parcours marqué par plusieurs bifurcations dont il convient de dire quelques mots. Après une formation initiale en sociologie, j’ai entamé une carrière de ferronnier d’art d’une vingtaine d’années. En débutant une thèse de sociologie sur la santé des artisans, j’étais donc bien immergé dans mon objet d’étude et j’ai pu solliciter mon entourage afin d’accéder à une série de terrains variés (maréchalerie, taille de pierre, ferronnerie d’art, charpente, carrelage, menuiserie PVC) et intégrer facilement les équipes de travail. À ces données d’enquête, il faut ajouter des matériaux moins formalisés mais très heuristiques, comme des souvenirs et des archives personnels. J’ai donc cherché, selon la formule de Florence Weber, à « habiter [m]a place au bénéfice de l’analyse18 », tout en évitant de produire un travail autocentré consistant en une description de mon univers personnel. Sur base de ce parcours, j’ai réalisé une « enquête indigène », c’est-à-dire l’étude d’un milieu social dans lequel l’enquêteur a été socialisé sur un mode non réflexif et sans intention initiale d’en faire un objet d’étude.
6Avant d’aborder l’analyse des données d’enquête, on évoquera quelques éléments saillants de l’histoire institutionnelle artisanale afin de montrer le décalage qui existe entre les institutions de l’artisanat et la population qu’elles représentent. Puis, on cherchera à tracer les contours du groupe des artisans tel qu’on peut le définir sociologiquement. Après avoir présenté la diversité des artisans, on présentera deux profils contrastés pour questionner leur rapport au geste et à la matière.
- 19 Perrin, 2007 ; Zarca, 1985.
7Les définitions juridiques de l’artisanat évoluent au fil du temps. Il s’institutionnalise dans l’entre-deux-guerres, ce qui pose la question de ses frontières dont la définition divise les artisans, notamment autour de la question du nombre maximal de salariés au-delà duquel une entreprise ne relève plus de l’artisanat mais de la petite industrie. Deux points de vue s’opposent19. D’une part, la vision classiste de la Confédération générale de l’artisanat français (CGAF) qui considère l’artisan comme un membre de la classe laborieuse aux conditions de travail proches de celles de ses ouvriers. De l’autre, le Comité d’entente et d’action artisanale (CEAA) qui considère pour sa part que l’appartenance commune à un métier crée un lien entre les salariés, les petits indépendants et les gros employeurs, et que ce lien justifie de les regrouper dans l’artisanat pour organiser les métiers de la base au sommet. Dans un premier temps, l’approche classiste l’emporte, ce qui amène à exclure les entreprises ayant plus de dix salariés en 1934, puis cinq en 1938.
- 20 Perrin, 2007.
- 21 Zdatny, 1999, p. 328.
- 22 Mazaud, 2013, p. 28.
8Dans l’après-guerre, l’artisanat est affaibli tant au niveau de sa crédibilité auprès des pouvoirs publics que du point de vue démographique. Il représente une classe moyenne en difficulté. Il faut ici comprendre la locution « classe moyenne » non pas au sens d’une catégorie aux revenus économiques moyens comme on l’entend aujourd’hui, mais au sens d’« entre deux classes sociales », ni prolétaire ni capitaliste, tout en présentant des caractéristiques de l’une et de l’autre. Les politiques publiques se saisissent de la question en intégrant une commission de l’artisanat au Commissariat général au plan en 1956. Il s’agit désormais d’adapter et de faire participer l’artisanat au progrès économique20. Une refonte du régime artisanal est menée (décret du 1er mars 1962) avec la création du « secteur des métiers », dont l’idée générale consiste à définir l’artisanat en considérant les entreprises et non plus les individus qui les composent21. Au nom de la liberté d’entreprendre, ce décret facilite l’accès à l’artisanat puisque chacun peut désormais diriger une entreprise artisanale sans détenir de qualification professionnelle, laquelle est dès lors dissociée de la fonction de chef d’entreprise. Le seuil des cinq salariés est relevé par différents mécanismes à partir de 197022. Moderniser l’artisanat consiste donc à placer à la tête des entreprises des dirigeants capables de porter leur développement dans une économie de marché.
9La création de l’UPA (Union professionnelle artisanale) et sa reconnaissance en tant que partenaire social (1983) siégeant aux côtés des confédérations patronales confirment cette approche de l’artisanat centrée sur les « chefs d’entreprises artisanales23 ».
- 24 Perrin, 2023.
- 25 Audretsch, 2007.
10La définition de l’artisanat passe donc par plusieurs étapes. À partir de son institutionnalisation en 1923, elle désigne un groupe social formé de l’ensemble des artisans, sur des critères d’exercice d’un métier avec un recours limité au salariat. Ensuite, à partir de 1962, elle concerne le secteur économique composé des entreprises et de chefs d’entreprises artisanales. Cette évolution se déroule dans un contexte de salarisation croissante qui désigne le travail indépendant comme un anachronisme condamné à court terme24. Le regard des pouvoirs publics change encore à partir des années 1980 lorsque le travail indépendant est promu en tant que solution au chômage dans une société entrepreneuriale à venir où les petites entreprises ont une place à occuper25. L’entrepreneur risquophile et créateur d’emplois apparaît dès lors comme une figure majeure du travail contemporain.
11Finalement, la définition juridique de l’artisanat résulte d’un rapport de force entre ses composantes, influencé par les attentes des pouvoirs publics. Or, les artisans restent un groupe très hétérogène et seule une minorité d’entre eux correspond au modèle entrepreneurial.
Graphique 1. – Unités légales artisanales selon le nombre de salariés en 2017
Insee, Tableaux de l’économie française. Édition 2020, p. 151.
- 26 Legrand, Darbus, 2023.
12Le graphique 1 présente le nombre d’entreprises inscrites au répertoire des métiers selon leur effectif de salariés pour l’année 2017. La première ligne indique que les entreprises comptant 0 ou 1 seul salarié représentent plus des trois quarts d’entre elles (76 %). Cette large majorité est discordante par rapport au discours porté par les CMA (Chambres de métiers et de l’artisanat) qui est centré sur les entrepreneurs créateurs d’emplois. On peut regretter que ce graphique rassemble dans une même catégorie les artisans sans salariés (qu’on appellera ici les « solos ») et ceux qui en emploient un seul, car elle regroupe deux situations fondamentalement différentes. En effet, à partir du premier salarié, c’est toute l’organisation du travail qui est affectée, car les règles propres au salariat ont désormais cours dans l’entreprise, même si les TPE (très petites entreprises) sont connues pour en contourner certaines26. Les horaires sont contraints par la présence des ouvriers. L’artisan doit planifier et organiser le travail d’autrui en plus du sien et manager l’équipe. Le Code du travail s’impose dans les locaux de l’entreprise. Par exemple, les machines de l’atelier doivent être conformes aux normes de sécurité, ce qui n’est pas le cas pour un artisan sans salarié qui est responsable de ses propres conditions de travail. Enfin, de nouvelles obligations administratives, liées par exemple à l’émission des bulletins de salaire, sont à prendre en charge.
13L’enquête Santé et itinéraire professionnel (SIP 2006, Drees-Dares)27 indique que la présence de salariés augmente la charge mentale et le stress, même si cela est partiellement compensé par une vie sociale qui s’enrichit. La majorité des artisans évitent ces contraintes et préfèrent travailler seuls ou collaborer ponctuellement avec des confrères sur un pied d’égalité28, voire comme sous-traitants. Le terme d’entrepreneur (au sens de Schumpeter29) leur est difficilement applicable puisqu’il n’y a pas de projet de développement d’une entreprise qui soit portée par la prise de risque et l’innovation. En effet, selon l’enquête Système d’information sur les nouvelles entreprises (SINE, Insee), toutes entreprises confondues dans le secteur marchand (hors agriculture) : « 64 % des créateurs de 2010 ont comme objectif d’assurer leur propre emploi, et seulement 22 % de développer leur entreprise en termes d’emploi30. » Le projet professionnel des artisans solos correspond plutôt à un artisanat de subsistance, mais cette catégorie d’artisans est très peu visible malgré ses spécificités en ce qui concerne le mode de vie, le projet professionnel et les conditions de travail.
- 31 JORF, 1996, p. 10199-10208.
14La seconde catégorie est celle des entreprises comptant entre deux et dix salariés. C’est celle qui correspond le mieux à ce qu’est un artisan aux yeux de la loi du 5 juillet 1996 prévoyant que les personnes qui doivent être immatriculées au répertoire des métiers sont celles qui n’emploient pas plus de dix salariés et qui exercent une activité professionnelle indépendante de production, de transformation, de réparation ou de prestation de services31.
- 32 Chiffres-clés de l’artisanat, 2013. Le chiffre d’affaires des entreprises a (...)
15La troisième catégorie, composée des entreprises d’au moins onze salariés, représente moins de 4 % de l’effectif, mais son poids économique est prééminent. En 2010, ces « grosses entreprises » de l’artisanat réalisent à elles seules 57 % du chiffre d’affaires du secteur32.
16On observe une distorsion entre la démographie des entreprises artisanales et le poids économique respectif des trois catégories (solos, petits employeurs et « grandes » entreprises). Comme on l’a vu, les redéfinitions successives de l’artisanat ont conduit à privilégier ces dernières, notamment en autorisant les entreprises de plus de dix salariés à rester immatriculées au registre des métiers, certaines d’entre elles occupant aujourd’hui près de cinquante salariés. Ces redéfinitions successives ne sont pas des ajustements a posteriori qui correspondraient aux évolutions du groupe ; elles précèdent et suscitent ces évolutions, cherchent également à placer telle ou telle fraction du groupe au centre ou à l’écart. Elles sont aussi prescriptives en définissant un modèle à suivre et laissent dans l’ombre une part importante des entreprises. Derrière le modèle de l’entrepreneur artisanal se cache une réalité complexe et hétérogène. En élargissant la perspective au-delà de la seule population des CMA, on verra ci-après qu’une partie des artisans n’y est pas représentée.
17Si l’on s’intéresse à l’activité de travail, la définition juridique de l’artisanat n’est pas satisfaisante du fait de l’hétérogénéité de la population ainsi désignée. S’en écarter impose de proposer une autre approche et de redéfinir de quoi il est question.
18La loi du 5 juillet 1996, déjà évoquée, prévoit que les activités concernées figurent « sur une liste établie par décret en Conseil d’État ». C’est donc à partir d’une liste de métiers qu’est défini l’artisanat, qui est organisé en quatre secteurs (alimentation, bâtiment, production, services). En établissant cette nomenclature relativement arbitraire – on y trouve notamment les taxis –, le législateur a contourné le problème de la définition.
- 33 Jaeger, 1982.
- 34 Notamment le fait que les artisans accumulent souvent du capital au fil de leur parcour (...)
19Pour résoudre cette question, Christine Jaeger propose une approche en termes de « mode de production artisanal33 ». Cherchant à renouveler l’approche marxiste de l’artisanat qui le considérait comme un archaïsme dans la société capitaliste, elle propose une explication à sa survie. Si l’artisanat n’est pas en mesure de faire concurrence à la production industrielle, il se maintient néanmoins dans ses interstices, c’est-à-dire des activités que l’industrie n’est pas en mesure d’investir (notamment lorsqu’il s’agit de travail sur mesure, par exemple la fabrication d’escaliers). Si l’industrie arrive à s’y établir (en proposant par exemple des escaliers en kits adaptables à toute situation), alors l’artisanat est évincé mais il ne disparaît pas et se déplace vers un autre secteur (par exemple de la fabrication d’escaliers à celle de cabanes dans les arbres). L’artisanat coexiste donc avec la production industrielle dans un rapport de force où il est toujours perdant, mais il reste viable dans les secteurs qu’elle n’investit pas ou pas encore, ou qu’elle n’investit plus. À partir de ce processus, Jaeger propose une définition de l’artisanat comme une « petite production marchande » dans laquelle les producteurs vendent leur propre production, possèdent leurs moyens de production et sont rémunérés sur la base de la valeur créée par leur travail. Malgré ses limites34, cette définition est opératoire pour saisir l’existence de l’artisanat en dehors des CMA. Jaeger insiste sur le fait que le revenu est créé par un travail concret supposant la maîtrise d’un métier et que l’artisan participe directement à la production, ce qui le différencie des gestionnaires d’entreprises artisanales. Enfin, l’artisan travaille pour son propre compte et pas pour celui d’un employeur.
20De manière un peu arbitraire, le seuil maximal de dix salariés peut être considéré comme une limite au-delà de laquelle l’artisan ne se consacre plus du tout à la production mais uniquement à la gestion dont les conditions de travail sont éloignées. En somme, cette définition est proche de celle qui prévalait dans les années 1930. En la mobilisant, on met à jour un groupe d’individus dont seule une partie est immatriculée aux Chambres de métiers, les autres relevant d’une variété de statuts tout en étant dans une situation proche du point de vue des conditions de travail. On peut ici parler d’un halo artisanal par analogie avec celui du chômage.
21Si les Chambres de métiers et de l’artisanat restent un acteur majeur dans la représentation de l’artisanat, d’autres possibilités que l’inscription à la Chambre des métiers existent.
- 35 Bureau et al. (dir.), 2019.
22Le halo artisanal est formé pour une part d’individus dont les statuts d’emploi empruntent des caractéristiques au salariat et à l’indépendance et qui sont regroupés sous le terme de « zone grise35 ». Dans cet entre-deux, on trouve notamment des salariés qui se comportent dans les faits comme des indépendants (perception de l’employeur comme un client, négociation des tarifs, autonomie dans les horaires de travail, propriété des outils) et dont certains répondent à la définition des artisans. En voici deux exemples.
- 36 Loi du 26 juillet 2005 relative au développement des services à la personne et portant di (...)
- 37 La liste des 26 activités relevant des SAP est fixée par l’article D.7231-1 du (...)
- 38 Calcul réalisé à partir des données présentées dans Dares Résultats (2020). Le bricolage (...)
23Le premier est le Chèque emploi service universel qui permet à des particuliers de salarier une personne intervenant à leur domicile pour des tâches de services à la personne (SAP)36. Certaines des tâches relevant des SAP, comme les travaux de jardinage et de « petit bricolage », mettent en œuvre des compétences de métiers37. Les tâches autorisées sont limitées afin de protéger les professions qui pourraient souffrir de cette concurrence. Par exemple, les activités de jardinage excluent l’élagage et le terrassement ; celles de petit bricolage ne doivent pas mettre en jeu de savoir-faire professionnel particulier et être réalisées en deux heures maximum. En 2017, ces deux activités représentent approximativement 16 000 équivalent temps plein38. Raisonner en ces termes a peu de sens dans des secteurs où les 35 heures de travail hebdomadaires ne sont pas la norme ; il s’agit de donner un ordre de grandeur de la main-d’œuvre concernée. Ces « petits bricoleurs », comme les désignent parfois les artisans qui ont pignon sur rue, se situent en bas de la hiérarchie professionnelle, tant du point de vue symbolique que des compétences techniques qu’ils déploient. Un certain flou demeure néanmoins concernant les tâches effectivement réalisées qui, selon quelques témoignages, débordent souvent du cadre prévu.
- 39 Ce statut est régulé par la loi no 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’éco (...)
- 40 Bureau et al. (dir.), 2019.
24Le second exemple concerne les membres des coopératives d’activité et d’emploi (CAE). Leurs membres, dits « entrepreneurs-salariés », peuvent convertir le chiffre d’affaires de leur activité en contrats de travail salarié39. Environ 10 000 personnes sont concernées par ce statut dont le profil est plutôt celui des actifs du secteur tertiaire40. On y trouve néanmoins une minorité d’artisans. C’est moins leur nombre que leur présence qui retient ici l’attention et on pourrait dérouler la liste des statuts d’emploi qui sont autant de niches en marge des CMA (portage salarial, intermittents du spectacle, etc.), sans compter les artisans qui travaillent au noir qui, d’un point de vue sociologique, constituent une catégorie d’emploi comme une autre. La zone grise de l’emploi comporte donc une série de statuts accessibles à des artisans et qui restent à investiguer en détail.
25Une autre catégorie du halo artisanal, celle des artisans d’art, se situe clairement du côté du travail indépendant. Environ 69 000 entreprises relèvent des métiers d’art41, lesquels sont définis de la manière suivante :
- 42 Loi du 18 juin 2014 relative à l’artisanat, au commerce et aux très petites entreprises.
Relèvent des métiers d’art les personnes physiques et les dirigeants sociaux des personnes morales qui exercent à titre principal ou secondaire une activité indépendante de production, de création, de transformation ou de reconstitution, de réparation ou de restauration du patrimoine, caractérisée par la maîtrise de gestes et de techniques en vue du travail de la matière et nécessitant un apport artistique42.
- 43 Ateliers d’art de France, 2014.
- 44 Les artistes-auteurs déclarent leur activité auprès de l’URSSAF (pour les questions fisca (...)
26Cette définition est complétée par une liste de 281 métiers. Selon les Ateliers d’art de France43, environ la moitié des artisans d’art sont inscrits aux CMA, les autres ayant opté pour le statut d’artiste, artiste-auteur ou artiste libre44. Le choix du statut est lié à trois facteurs : l’identité, le poids de la fiscalité et un calcul rationnel coût-bénéfice en termes de protection sociale.
27Ces données concernant la diversité des statuts choisis par les artisans, toutes partielles qu’elles soient, indiquent que les CMA sont confrontées à des « fuites » au double sens du terme. Y échappent ceux dont le niveau d’activité économique est insuffisant pour y adhérer et qui se trouvent relégués dans des statuts d’emploi précaire ; d’autres cherchent à les fuir car ils ne s’y reconnaissent pas. Autour de la Chambre des métiers, qui reste l’acteur central, se dessine une zone floue composée d’individus aux identités professionnelles incertaines ou multiples et qui travaillent sous des statuts variés.
28Pour refléter la diversité qui existe dans ces groupes du point de vue du rapport au travail et à la matière, on choisit ici de comparer deux types d’artisans rencontrés sur le territoire étudié. Les deux catégories décrites sont des idéaux-types au sens weberien, c’est-à-dire des portraits simplifiés qui retiennent les traits les plus typiques de groupes sociaux, sans que toutes les caractéristiques se retrouvent dans chacune des situations observées. Ils se différencient notamment par leur origine sociale, laquelle détermine des « usages sociaux du corps45 » et une culture somatique spécifique (catégories de perception, sensibilité à la douleur, etc.) dont on peut penser qu’elle joue un rôle dans un travail artisanal marqué par l’engagement du corps.
29En outre, ces deux idéaux-types, à savoir les « hommes de métier du bâtiment » et les « artisans créateurs », sont bien identifiés dans la littérature sociologique. Deux variables permettent de les différencier. La première est la distinction entre solos et employeurs qui a été décrite plus haut. La seconde est celle du capital culturel que l’on peut résumer ainsi : parmi les différents types de capitaux qui circulent dans la société (économique, social et culturel)46, le capital culturel représente des ressources sous leur forme institutionnalisée (des diplômes), sous forme d’objets (des livres, des œuvres d’art) et sous forme incorporée, c’est-à-dire inscrite dans le corps (savoir danser, planter un clou).
- 47 Zarca, 1986.
- 48 Dans la tradition catholique, les saints patrons protègent certains groupes (...)
- 49 Mayer, 1977.
- 50 Mazaud, 2013.
30Cette première catégorie d’artisans est repérée de longue date en sociologie. Selon Zarca47, l’homme de métier se définit à la fois par des origines populaires et par un parcours typique jalonné de quatre étapes : une socialisation primaire dans un milieu qui prédispose à entrer dans l’artisanat, puis l’obtention d’un CAP en apprentissage suivi de quelques années de salariat avant l’installation à son compte. Ces artisans et leurs salariés partagent potentiellement le même destin professionnel, lequel est calqué sur un modèle générationnel, chacun étant amené à prendre un jour la place de celui qui le commande. C’est sur ce principe que se fondent à la fois les rapports hiérarchiques et la division du travail. L’homme de métier, s’il emploie de la main-d’œuvre, reste proche de ses salariés avec qui il partage le travail au quotidien. Une identité de métier commune contribue à renforcer les liens entre eux, comme en témoigne une intense sociabilité (tutoiement, repas et pauses-café pris en commun, voire célébration du saint patron48). L’accès à l’indépendance constitue une promotion sociale pour cette catégorie populaire, elle est envisagée comme « une filière de mobilité ouvrière49 » pour les artisans qui n’occupent pas le statut par héritage familial, ce mode d’accès à l’indépendance ayant beaucoup régressé. La catégorie des hommes de métier est aujourd’hui fragilisée au regard de l’évolution du recrutement artisanal et de la nécessité accrue des compétences de gestionnaire50. Néanmoins, le bâtiment demeure leur bastion.
31Cette catégorie ne se laisse pas définir par la pratique d’une activité particulière. Certains pratiquent des métiers d’art au sens où l’entend Anne Jourdain51, c’est-à-dire qu’ils fabriquent des objets à vocation esthétique à partir de savoir-faire traditionnellement attachés à un métier. Mais les techniques y valent moins pour elles-mêmes que comme instrument mis au service de la création.
32Quel que soit le métier pratiqué, ce groupe se caractérise par l’importance du capital culturel dont ses membres disposent, par sa mise en valeur voire sa mise en scène. Numériquement, les créateurs sont minoritaires et souvent présentés comme un groupe émergent. Ce dernier s’est pourtant installé dans le paysage depuis plusieurs décennies par vagues successives, depuis les néo-artisans des années post-68 jusqu’aux néo-ruraux post-Covid. Ces artisans sont issus de la classe moyenne intellectuelle. Ils ont souvent fréquenté l’enseignement supérieur avant de se tourner vers le travail manuel. Deux voies de formation sont possibles : la voie professionnelle (un CAP en taille de pierre) ou la voie artistique (une école de Beaux-arts).
33L’entrée dans le métier peut se produire tardivement, après une première carrière professionnelle. On évoque alors les « reconvertis de l’artisanat52 ». Parmi les métiers pratiqués, on rencontre la céramique, le vitrail et d’autres métiers d’art, mais également des métiers à composante patrimoniale (maçonnerie de pierre) ou relevant de l’alimentation (boulangerie).
34Leur capital culturel est supérieur à celui des hommes de métier du point de vue du diplôme et par d’autres aspects (bibliothèque personnelle, fréquentation des musées et expositions artistiques). Ce capital culturel leur est nécessaire à double titre. Premièrement, pour accéder à leur clientèle, ils doivent être capables de s’insérer dans des réseaux (associations de défense du patrimoine bâti, architectes, galeristes) qui les introduisent auprès de ces clients. Deuxièmement, une fois le contact établi, les deux parties doivent s’accorder pour faire passer au second plan la relation commerciale et mettre en scène un désintéressement qui puisse satisfaire les aspirations vocationnelles. Ce capital culturel permet d’entretenir un certain type de relation avec la clientèle où l’artisan est plus qu’un simple exécutant et se rapproche de la figure de l’artiste53.
35Malgré la présence d’un commanditaire qui impose des contraintes, il ne s’agit pas d’un simple travail d’exécution dans la mesure où la composante artistique fait partie du produit qui est commandé à l’artisan. Dans ce cadre, la relation avec le client entretient l’illusion d’une création artistique par un discours où l’inspiration et la créativité semblent guider les actes. Et ceci, même si le client peut demander à valider un projet sur papier ou une maquette avant la réalisation, et exiger certaines modifications du projet initial sous peine d’annuler sa commande.
36Satisfaire une attente impose de l’avoir d’abord comprise, et l’artisan créateur doit savoir écouter son client et lui faire des propositions. Formuler celles-ci dans un « langage créatif » fait partie de ses attributions, comme dans cet extrait d’entretien cité par Perrenoud : « On va travailler sur les volumes, sur les matériaux, donc les surfaces, les énergies… ça peut aller loin, on crée des trucs un peu fous des fois ! » (un charpentier)54.
37D’autres termes comme « naturel », « texture », « matière », « lumière » reviennent couramment dans ce genre de propos. Le travail est esthétisé, un style personnel et singulier est décliné dans des fabrications qui sont reconnaissables. Le travail est pratiqué sur le mode de la vocation dans un régime de singularité quasi artistique qui fait partie de ce qui est offert. Ils possèdent un book, sorte de catalogue qui présente des photos des travaux réalisés, des croquis et des coupures de presse où l’artisan est mis en valeur. Les productions portent souvent une marque qui singularise l’objet (poinçon, signature, numéro).
- 55 Sennet, 2010 ; Crawford, 2010.
38Cette approche est porteuse d’une promesse d’épanouissement personnel55 et elle se définit comme étant à contre-courant des dérives de la société actuelle (réhabilitation du travail manuel, retour au naturel, travail porteur de sens). Il s’agit d’accéder à une qualité de vie qui repose en partie sur l’ascétisme. Il faut ajuster son train de vie à des moyens économiques réduits même s’il faut nuancer ce point car les ressources économiques de ce groupe peuvent être importantes et compléter le revenu du travail (conjoint, famille, patrimoine). En cas d’échec du projet, le retour vers un parcours plus habituel pour cette catégorie sociale reste envisageable.
39Les employeurs sont assez rares dans la catégorie des artisans créateurs. Lorsqu’ils ont des salariés, les artisans dotés d’un capital culturel important passent plus volontiers dans la catégorie des gestionnaires d’entreprises artisanales qui a été évoquée précédemment. Dans l’échantillon étudié, 12,5 % des créateurs emploient de la main-d’œuvre contre les 3/4 pour les hommes de métier.
40À partir de ces deux idéaux-types d’artisans, on peut comparer leur manière de travailler en cherchant à comprendre quel genre de résultats techniques ils cherchent à atteindre et quel rapport subjectif ils entretiennent avec les matériaux mis en œuvre. Il s’agit d’identifier à quels registres de valeurs ils se réfèrent pour juger de la qualité d’un travail et sur la base de quels principes supérieurs ils justifient la manière dont ils travaillent56. Trois questions ont retenu l’attention : comment définissent-ils leur identité professionnelle ? Qu’est-ce qu’un travail bien fait ? Quel rapport entretiennent-ils avec le matériau ?
41Les hommes de métier se définissent avant tout comme des « professionnels57 ». Ils détiennent des connaissances qui dépassent les seuls aspects concrets du travail comme la lecture de plans, la connaissance des normes et des matériaux, les règles fiscales. Ils sont capables d’entretenir des rapports avec les classes moyennes et supérieures qui constituent leur clientèle la plus rémunératrice et font valoir leur professionnalisme en présentant des garanties au sens propre (assurances décennales, factures) et au sens figuré (réputation, références). Néanmoins, ils restent des exécutants dont on n’attend aucune initiative qui dépasse les aspects strictement techniques du travail.
42Pour les hommes de métier, la finalité du travail est d’atteindre un résultat qui est bien défini dès le départ, de respecter ce qui est prévu par le plan de l’architecte ou ce qui est détaillé dans le devis. Ce plan est une fiction dans la mesure où les artisans sont souvent confrontés au décalage qui se manifeste entre celui-ci et la réalité. Si la pose d’interrupteurs est prévue à un endroit inaccessible, l’électricien les posera ailleurs. Si le maçon n’a pas construit un mur parfaitement vertical, il faudra rattraper les défauts au moment de poser les fenêtres. Les « aléas de chantier » sont fréquents, particulièrement dans la rénovation des bâtiments. Il faut néanmoins arriver à suivre ce qui est initialement prévu en comblant le décalage qui existe entre le travail prescrit et la réalité de celui-ci. Le « beau travail », le travail bien fait, c’est celui qui a réussi à résoudre cette difficulté et à présenter une régularité impeccable.
43Son évaluation repose sur des critères objectifs et géométriques (plat, droit), mesurables concrètement (niveau, fil à plomb) ou appréciables par un coup d’œil exercé (alignement des carrelages, espacement des joints). Le travail est aussi mesuré par l’effort qu’il a demandé, on valorise ce qui donne à voir l’ampleur du travail réalisé : une grande surface carrelée dans un pièce vide où l’on embrasse d’un regard tout le travail produit depuis des semaines, ce qui témoigne aussi de l’engagement physique nécessaire à sa réalisation. Le travail est également évalué à l’aune de la minutie qu’il a demandée, c’est le travail « soigné » qui valorise le sens du détail : on s’est appliqué jusqu’au bout sans négligence. Par exemple, dans le cas d’une pièce dont les murs ne sont pas droits, il a fallu découper une multitude de carreaux en suivant les irrégularités des murs sans faire aucune concession sur ces découpes. À aucun moment, l’artisan ne s’est dit qu’il pouvait relâcher son attention dans les endroits les moins visibles. Le visiteur du chantier cherchera ces petits coins cachés et félicitera l’artisan s’il n’y trouve pas de défaut. Ce souci de la finition n’est pas toujours gage de qualité. Ainsi, lors d’un chantier de sous-traitance en menuiserie PVC, nous posions précipitamment les fenêtres sans aucun soin avant de concentrer longuement notre effort sur la pose de baguettes de finition que les ouvriers qualifiaient de « cache-misère ».
44Car l’idée est bien là : toute irrégularité est considérée comme un défaut et doit disparaître. Le travail doit être « propre, net, sans bavures », en quelque sorte se faire oublier pour ne présenter qu’un résultat. L’enjeu du travail est d’instaurer de la régularité dans un contexte où elle est en permanence menacée. Le travail consiste donc en un acte orthopédique : on corrige, on redresse pour obtenir la planéité, l’horizontalité. Le travail est une lutte pour instaurer de l’ordre dans un univers menacé par un chaos qu’il faut sans cesse repousser. Pour cela, il faut imposer sa volonté au matériau et ne pas le laisser « faire ce qu’il veut », selon une expression récurrente. L’utilisation de matières premières industrielles standardisées facilite cette approche (bois coupé à des dimensions régulières, sacs d’enduits normalisés, parpaings en béton). L’usage de machines est privilégié car il accentue cette régularité. Travailler, c’est imposer sa volonté à un matériau. Une fois celui-ci maîtrisé, sa rectitude fait oublier qu’il a été façonné.
45Les créateurs se caractérisent par un profil sociologique moins homogène que les hommes de métier. En conséquence, l’identité professionnelle qu’ils revendiquent oscille entre l’artisan, l’artisan d’art et l’artiste. Outre la difficulté à bien définir ces termes, il est délicat de faire la part des choses dans leur discours, d’autant qu’ils travaillent dans plusieurs de ces registres et se présentent différemment au client selon le contexte.
46La réussite du travail se mesure avec des critères plus subjectifs, même si certains critères objectifs sont indispensables. Si un céramiste fabrique une théière, on doit pouvoir y faire du thé, mais la virtuosité technique a une valeur moindre que chez les hommes de métier. L’esthétique des créateurs est fondée sur une exploration de la matière, sur la singularité de formes qui apparaissent en cours de travail et qui n’étaient pas forcément attendues. Le travail consiste à révéler les qualités intrinsèques d’un matériau qu’il faut laisser s’exprimer. Le travail à la main, marque de distinction dans un monde d’objets standardisés, doit rester visible et témoigner de la singularité de l’œuvre. On valorise la présence de « traces du passage de la main ». Néanmoins, une trace trop ostentatoire de travail manuel n’est pas souhaitée. Elle doit être visible sans être une fin en soi. Ainsi, certains ferronniers d’art se plaignent que des clients leur demandent de marquer leurs fers de nombreux coups de marteau pour que l’objet ait l’air authentique. Un objet réussi doit être également accompagné d’un discours qui peut référer à différents univers : le patrimoine (enduits à la chaux dont la recette ancienne a été retrouvée ou transmise par un ancien), des traditions lointaines dans le temps ou l’espace (un céramiste spécialisé dans des théières chinoises), ou a contrario une technologie de pointe (une baignoire en béton ciré).
47Dans cette démarche, il s’agit d’être à l’écoute du matériau et de se laisser surprendre par ce qu’il produit, le travail est un dialogue avec un matériau dont on cherche à révéler les qualités. Celui-ci est un interlocuteur qui contribue à la réussite de l’œuvre, il en est presque acteur dans le sens où il est actif, participant à l’œuvre. Il est donné à voir pour lui-même. À sa rugosité et son irrégularité sont prêtées plusieurs qualités : celle d’être naturelle, celle d’être écologique, ou encore celle d’être traditionnelle. Les irrégularités sont donc souhaitées.
- 58 La dinanderie consiste en la mise en forme des métaux en feuille.
48Lors d’un salon d’exposition d’artisanat d’art, un exposant présente un disque de cuivre qu’il a battu au marteau. L’œuvre présente des fissures (criques) car le métal a fini par se déchirer. Interrogé à ce propos, l’exposant explique leur présence en disant qu’il a « poussé le matériau jusqu’à sa limite ». Par là, il fait le récit d’une expérience vécue et d’une exploration des possibilités de la matière. Un homme de métier pratiquant la dinanderie58 aurait été scandalisé par son manque de maîtrise technique mais, dans le contexte d’un salon d’artisanat d’art, ce discours est bien reçu par le public. Une homologie culturelle s’avère donc indispensable entre les créateurs et leurs clients.
49Le récit de la construction de leur maison par un couple d’enseignants l’illustre a contrario. À cette occasion, ils chargent un homme de métier de réaliser un enduit de façade irrégulier et présentant des « effets de matière », où l’on voit « des traces d’outils ». L’artisan accepte de travailler avec un outil de petite taille qui devrait laisser des traces (une taloche au lieu d’une règle), il renonce même à placer des baguettes en plastique sur les arêtes des murs comme il a l’habitude de le faire. Mais lorsqu’il commence le travail, les propriétaires l’interrompent car le mur est trop lisse. « Le type travaillait tellement bien que même sans règle c’était tout droit ». Ils insistent alors pour qu’il y ait davantage de creux et de bosses. L’artisan s’efforce de travailler plus irrégulièrement et conclut en disant : « Vous allez être contents, je ne pouvais pas faire pire », alors que le résultat semble encore trop régulier aux yeux des clients. Cette situation révèle un désajustement entre les deux parties. L’homme de métier exécute les consignes prescrites mais, de son point de vue, la manière dont il travaille reflète ses propres qualités morales. Il ne peut pas aller au-dessous d’un certain niveau de qualité, d’autant que des confrères observeront son travail en passant devant la maison. Le client, lui, reste étonné que sa demande n’ait pas été comprise et que tant de bonne volonté mène à un résultat aussi éloigné de ce qu’il attendait.
50L’approche sociologique de l’artisanat montre que les artisans les plus défavorisés se voient rejetés aux marges des institutions et que ceux qui sont dotés d’un capital culturel conséquent adoptent pour certains d’entre eux des pratiques d’évitement. En centrant le propos sur l’artisanat du bâtiment et de la production, on observe une dispersion des artisans autour des CMA. La liste des statuts formant le halo de l’artisanat reste à compléter en investiguant les secteurs de l’alimentation et des services.
51Considérer l’artisanat comme un mode de production permet de définir un groupe cohérent du point de vue de l’activité de travail. À partir de cette définition, la comparaison entre hommes de métier et créateurs montre une série d’oppositions. Le rapport au travail des hommes de métier est agonistique et instrumental : travailler est une lutte contre un matériau et, plus largement contre le désordre, en vue d’atteindre un résultat normalisé défini par autrui. Le travail des créateurs est expérientiel, c’est un outil de développement personnel. Il consiste à travailler sur soi-même en tant qu’individu, et à produire un résultat qui est une émanation de soi. Un individu singulier créant une pièce unique pour un client unique. L’artisanat pratiqué sur le mode créateur permet de résoudre les contradictions d’une société à la fois très individualiste et très industrielle en proposant des objets non standardisés autorisant le client à se distinguer du commun. S’il reste minoritaire, son existence a une influence considérable sur la structuration symbolique et économique du marché artisanal car les catégories cultivées sont des prescripteurs culturels dont les pratiques de consommation ont valeur d’exemple. Les valeurs dont il est porteur se diffusent progressivement et laissent présager une possible gentrification de l’artisanat, tant au niveau du recrutement des artisans qu’à celui des attentes de la clientèle.