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Comptes rendus de lecture

Serge Benoit, D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique (xviiie-xxe siècle). Une histoire singulière de l’industrialisation française

Denis Ève
p. 365-369
Référence(s) :

Serge Benoit, D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique (xviiie-xxe siècle). Une histoire singulière de l’industrialisation française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020, 450 pages

Texte intégral

1L’ouvrage est un recueil de textes de Serge Benoit rassemblés par Stéphane Blond et Nicolas Hatzfeld. La première partie reprend la thèse de doctorat sur travaux soutenue en 2006, tandis que la seconde réunit des articles publiés de 1988 à 2005 et regroupés en trois thèmes : « Pouvoirs publics et choix énergétiques », « Renouvellements techniques dans la première industrialisation » et « Énergies mécaniques : trajectoires régionales ». Le titre D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique annonce les sujets abordés par le recueil : l’énergie et l’industrie. Le sous-titre fournit le cadre chronologique, des débuts du xviiie siècle jusqu’à une époque récente où l’on assiste à la patrimonialisation de nombreux sites industriels. Le livre s’ouvre sur une préface de Denis Woronoff et Gérard Emptoz, suivie d’un court avant-propos de Stéphane Blond, tous rappelant le rôle de première importance que Serge Benoit occupe dans l’histoire des énergies en France. Sa réflexion dans ce domaine se reflète à tous les niveaux d’analyse, des sources aux réalisations concrètes, des archives au terrain. Ainsi « Les sources de l’approche historique de sites hydrauliques » coécrit avec Jean-François Belhoste en est la meilleure illustration. Les deux chercheurs maîtrisant parfaitement les fonds historiques proposent à la fois une approche méthodologique et un outil, offrant une base de données d’archives et des pistes à exploiter pour l’étude de l’énergie hydraulique. Le recensement réalisé par ces deux historiens demeure à ce jour une référence.

2Les aspects techniques de l’énergie hydraulique sont aussi abordés, notamment dans « Les cadres historiques généraux d’un inventaire de site hydraulique dans le cas français ». L’auteur dresse d’abord un panorama du rôle du moulin hydraulique dans l’histoire économique de la France. Puis vient l’idée centrale de sa démonstration. Il expose comment l’industrialisation française au xixe siècle repose largement sur cet équipement et sur les différentes innovations, notamment nationales, dans ce domaine. Il met en lumière ce moment clé de l’histoire de l’énergie hydraulique méconnue, celui du moulin industriel, afin de lui restituer sa place entre le moulin champêtre et le barrage hydroélectrique. La déconstruction des clichés sur l’industrialisation française continue dans « L’eau, source d’énergie dans la ville : un second âge d’or au xixe siècle ». L’auteur montre le rôle de l’hydraulique dans l’industrialisation des villes au xixe siècle, sa typologie, et ses limites techniques. Il s’appuie pour cela sur de nombreux exemples français (Normandie, Picardie, Champagne, Île-de-France), mais aussi étrangers (États-Unis, Suisse).

3L’autre axe des recherches de l’historien consacrées aux énergies porte sur le charbon de bois. « L’actualité du combustible végétal : l’évolution des procédés de carbonisation du bois » en est une approche historique et scientifique. Cet article imposant de 60 pages apporte un éclairage nouveau sur le rôle du combustible végétal au xixe siècle dans la sidérurgie française et dans la naissance de la chimie organique. Benoit et Emptoz expliquent comment se fabrique le charbon de bois et les processus physico-chimiques qui s’exercent pour l’obtenir. Ils donnent le cadre théorique de cette pratique longtemps empirique, tout en la rendant accessible, tel un article de l’Encyclopédie. Les différentes étapes de la carbonisation du bois sont analysées ainsi que les améliorations apportées au cours du xixe siècle pour augmenter la quantité et la qualité du produit fini.

4Dans « Les usines textiles hydrauliques de la basse vallée de l’Iton (Eure) : de l’histoire au patrimoine », Éliane Carouge et l’auteur dressent un portrait de ces établissements spécifiques. Ils présentent d’abord l’évolution des activités textiles, le profil des entreprises, les types d’installation motrice. Ils finissent par réaliser un bilan du bâti actuel. Cette étude locale prouve une connaissance du patrimoine industriel textile normand et offre la possibilité d’en dégager un profil général pertinent dans le cadre de la première industrialisation. L’article montre par ailleurs un axe de recherche et un choix personnel, celui de la défense du patrimoine industriel. Cette démarche individuelle et scientifique de Serge Benoit a notamment trouvé son expression par le rôle qu’il a joué dans la sauvegarde de la Grande Forge de Buffon.

5Sa réflexion globale s’élargit à tous les aspects de l’évolution des techniques et à leurs impacts à toutes les échelles. Avec l’article « La rationalisation de l’espace de travail à l’ère de la première industrialisation : le cas des forges à la houille dites forges à l’anglaise », l’auteur rend sa place à la forge à l’anglaise dans l’histoire de la sidérurgie. Ce procédé méconnu de fabrication du fer se situe entre le haut-fourneau à bois et les grandes usines de fer de Lorraine qui monopolisent nos représentations mentales concernant les établissements sidérurgiques. Il explique comment l’innovation change l’organisation de l’usine, l’architecture du bâtiment, sa localisation, l’équilibre entre les équipements pour son exploitation entre fours à réverbère, fours à réchauffer, marteau cingleur et laminoir principalement. Toute la troisième partie porte sur l’effet de la diversification de la production, sur l’organisation de l’usine et sur le choix des moteurs et de leur utilisation. Nous pouvons cependant regretter l’absence de plans qui auraient sans doute facilité la représentation et la compréhension de l’organisation de la nouvelle usine.

6La connaissance fine des lieux de l’industrie permet à Serge Benoit de dégager les choix énergétiques aussi bien au niveau d’une micro-région comme le Châtillonnais que d’une macro-région comme celle du rayon industriel de l’Est. Par exemple, « Les énergies mécaniques dans le processus de transition technique de la sidérurgie française au xixe siècle : le cas de la Bourgogne du Nord » modifie la vision de la première industrialisation. En effet, pour beaucoup de contemporains la condition sine qua non du progrès dans la sidérurgie consistait en la substitution énergétique : le passage de l’hydraulique à la vapeur, du bois à la houille. L’antagonisme entre la rapidité britannique et la lenteur française s’en trouvait ainsi justifié. Le chercheur démontre en réalité qu’en France la transition se réalise dans la complémentarité et non dans la concurrence et l’opposition. L’auteur révèle les particularités de l’évolution économique de la Bourgogne du Nord par rapport à la Haute-Marne et la Haute-Saône, notamment par la mise en place d’un système de production mixte et d’un mouvement de concentration des entreprises.

7Dans l’article « Choix énergétiques, espaces frontaliers et localisations industrielles : l’exemple du rayon industriel de l’Est en France, 1814-1919 », l’auteur, par l’étude de l’Est de la France, établit l’importance de l’énergie hydraulique dans l’industrialisation de cette région, mais aussi sa dépendance croissante au charbon de la Sarre dans une perspective historique. Il rappelle par ailleurs les enjeux de cet espace frontalier, sa géopolitique, et les choix énergétiques à la fois locaux et nationaux qui en découlent.

8Le niveau national n’est pas oublié. Dans « Le bois, l’eau, la houille : l’État face à la transition énergétique à l’ère de la première industrialisation, c. 1800-c. 1870 », l’historien décrit l’évolution de la réglementation étatique tout au long du xixe siècle concernant l’énergie hydraulique, les mines et la métallurgie, la politique forestière et les appareils à vapeur. Par une analyse de la politique énergétique de la France, il dégage son manque de cohérence. Il dévoile par ailleurs l’influence jouée sur le choix des énergies par les ingénieurs des Mines pour soutenir le duo houille/vapeur et par ceux des Ponts et Chaussées pour l’hydraulique.

9L’ensemble des recherches de Serge Benoit trouve sa synthèse dans son texte rédigé pour sa soutenance de thèse sur travaux, « La modernité de la tradition : les énergies renouvelables classiques – l’eau et le bois – dans la voie française de l’industrialisation, c. 1750-c. 1880 ». Ce mémoire de synthèse de 100 pages présente l’originalité de ses recherches, invitant le lecteur à réfléchir sur la place de deux sources d’énergie classique renouvelable, l’eau et le charbon de bois, durant la période de la première industrialisation. L’auteur appuie son analyse principalement sur deux espaces, la Bourgogne du Nord et l’Eure, et se concentre sur deux secteurs d’activité : la sidérurgie et le textile. Il déconstruit le mythe d’une révolution industrielle. Il prouve qu’il n’y a pas de développement linéaire et qu’il existe des alternatives énergétiques qui ont permis la première industrialisation en France. Elle diffère en cela du modèle anglais reposant sur le charbon et la vapeur.

10Cette étude livre une réflexion globale sur l’innovation, sur les conditions de son apparition, sur les facteurs qui la favorisent, sur la diffusion et le transfert d’innovations entre les pays européens et les États-Unis. Le scientifique vient à rebours des clichés. Serge Benoit prouve que le xixe siècle est un « deuxième âge d’or de l’hydraulique », particulièrement en ville. L’ouvrage se termine par une postface de 20 pages intitulée « Serge Benoit et la pluralité des temporalités techniques », de Liliane Hilaire-Pérez et François Jarrige. Les deux auteurs présentent l’intérêt des recherches de Serge Benoit et de sa réflexion, notamment sur la coexistence des générations techniques et le rôle des structures productives héritées. Des annexes viennent compléter l’ensemble. Elles regroupent les sources utilisées par Serge Benoit qui font toujours figure de référence pour l’étude de l’industrie.

  • 1 Edgerton, 1998.

11En définitive, cet ouvrage présente des articles jusqu’alors inédits et un mémoire de synthèse exceptionnel. Cette publication valorise quarante ans de travail d’un historien qui éclaire une partie méconnue de l’industrie et de l’industrialisation de la France. Ce xixe siècle revisité par l’œil aguerri de Serge Benoit donne à voir une autre évolution du pays, loin des clichés. Son analyse pointue, sa maîtrise très fine des archives et sa connaissance des lieux donnent une vision d’ensemble très pertinente de cette mutation de l’industrie. Son travail met fin aux poncifs de la révolution industrielle pour cerner la réalité d’une transition énergétique progressive et évolutive, avec une pluralité des techniques et des temporalités. Il propose une réflexion semblable à celle de l’anglais David Edgerton1. L’auteur utilise sa maîtrise des exemples locaux de la Bourgogne ou de l’Eure pour les mettre en écho des évolutions nationales, européennes et mondiales. Il peut ainsi établir des comparaisons et cerner les spécificités propres à l’industrie française. Cet ouvrage de référence consacre la place que Serge Benoit a dans l’histoire et dans l’historiographie des sciences et techniques en France. La rigueur de ses démonstrations, sa participation à de nombreux projets collectifs, son rôle dans le développement de l’histoire industrielle et de la notion de patrimoine industriel sont ici reconnus. Son travail précurseur reste un modèle de réflexion. Il anticipe déjà les problématiques et les questionnements de l’histoire actuelle, aussi bien des techniques, de l’environnement, que des transitions énergétiques.

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Sources et bibliographie

Edgerton David, « De l’innovation aux usages. Dix thèses éclectiques sur l’histoire des techniques », Annales, Histoire, Sciences Sociales, vol. 53, no 4-5, 1998, p. 815-837.

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Notes

1 Edgerton, 1998.

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Pour citer cet article

Référence papier

Denis Ève, « Serge Benoit, D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique (xviiie-xxe siècle). Une histoire singulière de l’industrialisation française », Artefact, 19 | 2023, 365-369.

Référence électronique

Denis Ève, « Serge Benoit, D’eau et de feu : forges et énergie hydraulique (xviiie-xxe siècle). Une histoire singulière de l’industrialisation française », Artefact [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 11 décembre 2023, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/15054 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.15054

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Auteur

Denis Ève

Université Paris Cité, Laboratoire ICTdenis.eve@etu.u-paris.fr

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CC-BY-NC-ND-4.0

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