Ana Cardoso de Matos, Giovanni Luigi Fontana, Valérie Nègre (dir.), Trajectoires des matériaux et des objets. Usages, transformations et réemplois
Ana Cardoso de Matos, Giovanni Luigi Fontana, Valérie Nègre (dir.), Trajectoires des matériaux et des objets. Usages, transformations et réemplois, Paris / Belfort, UTBM / Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2022, 176 pages
Texte intégral
- 1 L’une le 25 septembre 2019, l’autre le 29 septembre 2021.
1Suivre les matériaux ! Ce recueil de textes débute par cette invitation conforme en tout point au vœu de la revue Artefact de promouvoir les recherches sur les techniques suivant la matérialité de leurs pratiques. Dans un préambule lucide, Valérie Nègre récapitule l’étendue des approches, mais aussi les limites de l’ambition, maintes fois caressée, d’une histoire des techniques partant de la trajectoire des matières et des matériaux, croisée avec celle de la vie des objets, de leurs fonctions et de leurs usages : même balisée par de grands noms dignement rappelés dans ce texte, cette histoire matérielle des techniques reste difficile à exercer tant son appréhension commande d’investir une multitude de territoires nouveaux et aux périmètres toujours plus vastes. Ce qui rend d’autant plus honorable la mise à l’épreuve proposée ici au travers de différentes études de cas, brossant ainsi le spectre large des potentiels d’entrée par la matérialité. Toutes sont issues de deux journées d’étude1 organisées dans le cadre du Master international Erasmus Mundus Techniques, patrimoine, territoires de l’industrie, par l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’Università degli studi di Padova et l’Universidade de Evora.
2Une première partie focalise l’attention sur les objets eux-mêmes, puisant sa pertinence dans l’analyse de leurs trajectoires au travers des pratiques d’entretien, de réparation et de réemploi. La machine à coudre est de ceux-là. Équipement industriel en usage tant dans les usines que dans les ateliers artisanaux, puis dans les espaces domestiques, il devient pour les autrices de cette biographie d’objet singulier le témoin d’une culture matérielle de la société industrielle portugaise dans son ensemble. Avec son entrée au musée, la machine à coudre entrecroise l’histoire des entreprises et des marques, de l’organisation du travail et de l’économie locale, de la culture et des gestes techniques, de la mémoire et du patrimoine. Avec la réforme des transformateurs électriques en Tchécoslovaquie, de la Première Guerre mondiale à aujourd’hui, l’histoire devient celle de la réaffectation des usages d’un objet industriel pour devenir symbole, mais surtout résidences privées, espaces culturels, lieux d’activités artisanale et commerciale. La restitution de ces trajectoires sociotechniques ouvre la piste d’une histoire culturelle et architecturale, faisant de la modernité électrique le berceau d’un récit patrimonial et l’opportunité d’une lecture paysagère des territoires, chaque poste d’électrification réapproprié devenant un lieu de mémoire pour leurs habitants. Le texte suivant est sans doute celui qui colle le mieux au titre de l’ouvrage, combinant matière, matériau et matériel dans une proposition d’histoire sociale et culturelle de la fabrication d’ustensiles de cuisine à partir d’objets recyclés. Le choix d’illustrer la couverture de cet ouvrage avec l’un des clichés issus de l’enquête conduite sur le terrain en est une démonstration probante. On y voit un homme manipuler, au-dessus d’un tas de canettes en métal, la fonte de ces dernières dans un foyer rudimentaire. Tout l’environnement de travail réduit à sa plus simple expression et l’absence d’équipement de protection disent toute la complexité socioéconomique de la trajectoire de ces objets aux vies multiples. Ici on suit assurément les matériaux. Saisissante par sa précision et la richesse de ses sources concrètes, l’étude de cas permet de pousser loin l’exploration des voies de transformation des matières et matériaux selon une diversité remarquable de registres de la culture matérielle. Les avions Caudron G3 et G4 de fabrication française sont l’objet d’une analyse de l’évolution de leurs fonctions entre engins militaires opérationnels puis dispositifs de formation technique en Colombie après la Première Guerre mondiale. Ce changement d’usage est prétexte à l’étude d’une coopération militaire et de transferts de compétences auprès des futurs responsables de l’armée de l’air colombienne.
3Dans sa seconde partie, le livre resserre la focale de la problématique générale en abordant la question du point de vue des matériaux eux-mêmes, des formes et de leurs usages. Les tissus poissés utilisés pour la confection des joints d’étanchéité des bateaux gallo-romains sont l’occasion d’une entrée par la voie de l’archéologie de la réalisation technique, de l’histoire de la mise en œuvre et du travail préparatoire à la construction d’objet de la batellerie fluviale. Au travers de la méthode du déploiement des matières, inverse du geste technique d’exécution, les auteurs retracent la continuité des modes opératoires, des savoir-faire et des pratiques de recyclage en usage à l’époque romaine. Cornes animales en tout genre sont un matériau dont la diversité des usages dans le Nord-Cameroun révèle leur multifonctionnalité à travers le temps. Partant de la matière elle-même, et non de son observation à distance, l’auteur ventriloque la fait parler. Entre ses mains, elle devient prolixe. Elle dit tout ou presque : la combinaison de l’ancien et du moderne, la symbolique et la culture matérielle des rites, la dimension ludique et esthétique des pratiques, la fonction d’échange et de communication, les processus d’attribution de vertus médicinales et l’assignation aux soins entre le normal et le pathologique, et bien sûr l’usage ancestral en vue de la fabrication de mobilier et d’éléments architecturaux, marquant de son omniprésence le territoire.
4Après avoir lu le texte de Ignacio Garcia-Pereda et Ana Cardoso de Matos, vous ne verrez plus un bouchon de champagne de la même façon. Liège de chêne serré dans le creux de votre main, vous devriez ressentir l’histoire de ce matériau tant vanté pour son évidence d’usage, assurant la qualité du breuvage par association du mythe et d’un sentiment de nature en phase avec la culture du moment. Stratégies narratives et valeurs sont incorporées dans ce matériau toujours largement usité. Dans le contexte de la permanence de son emploi au profit d’une industrie du luxe cultivant la noblesse de ses produits, le bouchon en liège de chêne est travaillé pour demeurer un outil de distinction face à la concurrence de matériaux plus performants. Suivi au travers de quelques entreprises et marques qui en maintiennent l’emploi envers et contre tout, le constat converge vers la fabrication conjointe d’une efficacité technique et d’une culture. L’une et l’autre contribuent à façonner une image d’authenticité au produit. Elle pourvoit aussi à la crédibilité de son fabricant et à la quête d’une confiance de sa clientèle. Le dernier texte s’attache au déclin de l’emploi du bois de Bretagne pour la fabrication des bateaux de pêche, désormais essentiellement construits à partir de métal et de polyester. Ce qui ne s’est pas fait en un jour. L’autrice s’intéresse au passage de l’un à l’autre, suivant les matériaux à travers l’évolution de leur emploi et de l’adaptation des techniques de façonnage, de l’organisation du travail prise dans les contraintes imposées par leurs propriétés et leur facilité d’usage, enfin à travers la perte des savoir-faire traditionnels et de la pénurie de la ressource en bois tors. Une standardisation de la fabrication entraîne la disparition progressive des besoins en main-d’œuvre qualifiée que réclame la charpenterie de marine. Les mots finissent par remplacer la chose, symptôme d’une perte matérielle et des savoir-faire. Le vocabulaire technique sur les chantiers de construction navale est inspiré de la fabrication traditionnelle, mais l’objet, lui, a rejoint le musée pour figurer, comme les pratiques séculaires, parmi les témoignages d’un héritage en cours de patrimonialisation.
5Mêlant enquêtes et études de cas, ce recueil de textes incite dans son ensemble à la comparaison des approches. Il démontre ainsi qu’il n’y a pas qu’une façon de suivre les matériaux, mais une infinité de pistes à explorer. Ces dernières sont aussi nombreuses que le permettent les récits de leurs trajectoires. Chaque parcelle de matière, replacée dans le contexte sociotechnique de ses usages, assure de déployer une intelligence de cette culture matérielle si difficile à saisir autrement. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce livre pour l’apprécier comme un outil de recherche.
Pour citer cet article
Référence papier
Michel Letté, « Ana Cardoso de Matos, Giovanni Luigi Fontana, Valérie Nègre (dir.), Trajectoires des matériaux et des objets. Usages, transformations et réemplois », Artefact, 19 | 2023, 389-392.
Référence électronique
Michel Letté, « Ana Cardoso de Matos, Giovanni Luigi Fontana, Valérie Nègre (dir.), Trajectoires des matériaux et des objets. Usages, transformations et réemplois », Artefact [En ligne], 19 | 2023, mis en ligne le 11 décembre 2023, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/15094 ; DOI : https://doi.org/10.4000/artefact.15094
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