- 1 Parmi les publications collectives réalisées par les membres du laboratoire au cours des dernières (...)
1La publication des quatre volumes qui composent l’ouvrage collectif intitulé Historia de la ciencia y la tecnología en Chile représente un événement à plus d’un titre. Tout d’abord, il s’agit d’une contribution majeure à l’histoire des sciences et des technologies (HST) – et plus largement aux science and technology studies (STS) – au Chili. Bien qu’au début du xxie siècle des travaux aient paru dans le contexte chilien témoignant d’une sensibilité aux méthodologies liées à l’histoire des sciences, cette discipline a commencé à jouir d’une plus grande notoriété en 2016 avec la création du Laboratorio de Historia de las Ciencias, la Tecnología y la Sociedad (LabHCTS), rattaché au Département des sciences historiques de l’université du Chili. Dès le début, ce laboratoire a fonctionné comme un point de rencontre pour les chercheurs et chercheuses de différentes disciplines des sciences sociales et humaines qui partagent un intérêt pour l’impact et la portée de la science et de la technologie dans les sociétés contemporaines. Dès lors, des publications sur l’histoire des sciences ont commencé à voir le jour et à occuper un espace de plus en plus important dans la production intellectuelle chilienne, la plupart d’entre elles étant promues individuellement et collectivement par les membres du LabHCTS1. L’ouvrage qui fait l’objet de ce compte rendu est, en définitive, la matérialisation la plus notoire des efforts entrepris dans ce contexte.
2Dans son ensemble, Historia de la ciencia y la tecnología en Chile remplit deux fonctions principales. D’abord, une fonction d’investigation, dans la mesure où elle s’érige en témoignage de l’étendue prolifique de l’histoire des sciences. En ce sens, plutôt que de viser à l’exhaustivité, les contributions cherchent à ouvrir des questions et à esquisser des problématiques, encourageant et stimulant ainsi les recherches futures. Elles sont donc une invitation à tirer parti du potentiel scientifique d’un domaine de la connaissance encore peu exploré. D’autre part, les contributions ont une fonction pédagogique, car en dépit de la diversité des thèmes abordés et l’utilisation de cadres méthodologiques adaptés à chaque cas, l’ouvrage parvient à dessiner un paysage disciplinaire cohérent et pertinent, permettant de mobiliser les grandes lignes de l’histoire des sciences et des science and technology studies. Il convient de mentionner qu’au Chili, il n’existe pas encore de diplôme correspondant à une formation de niveau bac +5 ou bac +8 en histoire des sciences, et que les branches liées à ce domaine d’étude sont plutôt accessoires et optionnelles dans les programmes de licence. En outre, les principaux ouvrages internationaux dans ce domaine ont rarement été traduits en espagnol, ce qui entrave dans une certaine mesure la transmission pédagogique dans l’enseignement supérieur. Ainsi, l’élaboration d’un ouvrage capable d’introduire théoriquement et méthodologiquement un domaine de recherche peu connu et exploré au Chili, qui serve de propédeutique utile sans réduire en même temps la diversité des approches et des problèmes – après tout, l’interdisciplinarité est l’un des points forts de la HST et des STS – était une exigence qui s’est fait ressentir et qui, dans ce cas, parvient à être concrétisée.
- 2 « ¿La ciencia en Chile se puede explicar más allá de la figura de los varones de origen europeo? ¿C (...)
- 3 Pimentel, 2020.
3Outre les conditions qui ralentissent l’institutionnalisation de l’histoire des sciences dans les programmes d’enseignement nationaux, la production de ces quatre volumes a dû faire face à un autre défi, de nature plus épistémologique : est-il possible de parler de production scientifique au Chili, et dans quelle mesure l’histoire des sciences est-elle conditionnée par l’hégémonie des sciences européennes ? Il est évident que la circulation des connaissances est un aspect fondamental dans l’étude des sciences, et dans ce cas, l’Europe, et principalement des pays comme l’Angleterre, la France et l’Allemagne – à part la présence toujours conflictuelle de l’Espagne – a conditionné à la fois la forme et la substance du développement scientifique au Chili. Cependant, dans quelle mesure cette influence rend-elle invisible la capacité de produire des connaissances valables avec des effets déterminants sur la production scientifique des pays du vieux continent ? Ou, pour reprendre les termes de ses deux directeurs généraux : « Peut-on expliquer la science au Chili au-delà de la figure des hommes d’origine européenne ? Comment découvrir la présence d’acteurs invisibilisés, d’innovations hybrides ou métisses, d’agences matérielles2 ? » Il suffit d’ajouter que le manque de reconnaissance scientifique est un problème qui ne concerne pas seulement le Chili, mais tout le monde hispanophone, y compris l’Espagne, comme l’explique Juan Pimentel dans son ouvrage Fantasmas de la ciencia española, élaboré en réponse à la sous-représentation de la science dans le récit traditionnel3.
- 4 C’est d’ailleurs l’un des éléments distinctifs par rapport aux trois volumes de l’Histoire des scie (...)
- 5 « La incidencia que han tenido los saberes, prácticas y políticas científicas en los significados d (...)
4D’une manière générale, les quatre volumes sont structurés thématiquement et couvrent une période allant du xviie au xxe siècle4. Le premier volume, intitulé Ciencia, públicos y géneros. Prácticas y agentes desde los márgenes, est divisé en deux sections thématiques. La première se concentre sur la tension entre la science et le genre et, plus précisément, sur « l’incidence que les connaissances, les pratiques et les politiques scientifiques ont eu sur les significations du genre et sur la manière dont les significations attribuées au genre les ont influencées, ainsi que leurs institutions et leurs projets publics et privés5 ». En ce sens, l’ouvrage aborde trois axes de la relation science/genre : l’intérêt scientifique pour les significations des différences anatomiques, la formation de disciplines, d’espaces de formation et d’institutions qui tendent à consolider et à reproduire les stéréotypes de genre, et la promulgation de lois et d’initiatives dans lesquelles la question du genre est abordée. La deuxième section, intitulée Las ciencias y sus públicos. Circulaciones y colaboraciones en la producción de los conocimientos científicos, s’intéresse aux processus et mécanismes de transmission et de réception de l’information (p. 139). D’une manière générale, il s’agit de déployer une vision dynamique de la circulation des sciences par opposition à une conception du travail scientifique vue comme un processus unidirectionnel ou dichotomique qui tend à donner un rôle passif au public et à segmenter, souvent artificiellement, les procédés de production et de communication des connaissances (p. 140).
- 6 « De los efectos de la interacción humana con el ambiente » (ibid.).
- 7 Cette question est particulièrement sensible en ce moment en raison du gigantesque incendie qui s’e (...)
5Le second volume, intitulé Ciencia e historia ambiental: paisajes, conflictos, recursos, se concentre sur la relation entre la culture et la nature à travers l’étude « des effets de l’interaction humaine avec l’environnement6 ». Situées dans le cadre de l’histoire environnementale, les contributions dans ce domaine abordent la nature à partir de ses différentes représentations, ainsi qu’à travers les effets causés par l’interaction avec les communautés humaines. Tout au long du volume, une série de thèmes sont abordés, allant des transformations socio-environnementales, comme dans le cas du chapitre de José Olea Peñaloza sur le processus de technification des zones rurales (p. 113-136), aux facteurs de risques environnementaux, comme l’exprime le chapitre de Diego Arango López sur les pratiques de captage, de transport et de diffusion de l’eau potable pour éteindre les incendies à Valparaíso pendant la seconde moitié du xixe siècle (p. 247-270)7. Ainsi, en même temps que les contributions parviennent à situer l’environnement dans le passé, elles permettent de projeter les problèmes qui émanent des contingences environnementales et d’esquisser ainsi une position éthique et politique face aux défis que cette question pose à l’heure actuelle. Penser l’histoire de l’environnement dans la perspective de la crise suppose un sentiment d’urgence et un engagement à considérer notre avenir.
6Le troisième volume, intitulé Cultura visual y material de las ciencias: imágenes, objetos y espacios, traite des représentations associées aux images et aux objets scientifiques, ainsi que de leurs usages respectifs ; il s’intéresse également aux lieux de production scientifique et à la manière dont ceux-ci préfigurent les champs de connaissance, tandis que leurs caractéristiques spatiales et matérielles sont conditionnées par les prétentions scientistes de leurs acteurs. Ainsi, le volume comprend des contributions qui vont de l’investigation des procédures et des méthodes de construction visuelle, comme dans le chapitre de German Hidalgo Hermosilla sur la vue panoramique de Santiago dessinée par l’astronome nord-américain James Melville Gillis en 1855 (p. 153-178), à l’analyse des caractéristiques et des fonctions de l’architecture scientifique, comme le montre la contribution de Carlos Sanhueza Cerda sur la prétention à l’objectivité derrière la standardisation de l’architecture des observatoires (p. 265-186). Dans l’ensemble, les chapitres de ce volume convergent dans la tentative de diversifier les sources et les objets de l’histoire, apportant ainsi un nouveau caractère méthodologique à la bibliographie chilienne.
- 8 « Reorganización de la narrativa local de la innovación, usualmente orientada a su negación » (p. 1 (...)
7Le dernier volume, intitulé Ciencia, tecnología e imaginarios de innovación, traite des significations sociales qui émanent du lien entre science et technologie. L’innovation, en ce sens, constitue le fil conducteur d’une bonne partie des contributions. Dans cette optique, le volume propose une réévaluation historiographique et une « réorganisation du récit local de l’innovation, généralement orienté vers sa négation8 ». Partant de ce postulat, les contributions cherchent à resituer la place de la nouveauté dans la construction de la société en examinant les événements d’innovation qui se sont produits au Chili tout au long de son histoire. Ainsi, il est possible d’observer comment, à partir de situations conditionnées par les caractéristiques du territoire et des communautés locales, différents acteurs ont réussi à coordonner leurs ressources pour générer des projets ou des dynamiques d’innovation, comme le montre Sandro Maino Ansaldo dans son chapitre consacré aux nouvelles techniques de construction qui ont vu le jour grâce à l’évaluation des effets du tremblement de terre de 1906 (p. 189-213). Les stratégies de gestion, l’importation de savoir-faire et la créativité sont quelques-unes des variables mobilisées dans ce livre.
8Pris dans leur ensemble, les quatre volumes qui composent Historia de la ciencia y la tecnología en Chile constituent une prise de position dans le débat transnational d’une discipline qui s’est profondément renouvelée au cours des quarante dernières années9. Ils représentent donc une tentative de consolider le travail historiographique dans un cadre local et de créer des ponts de dialogue au sein d’un réseau de connaissances plus large, en laissant la porte ouverte à de nouvelles contributions et questionnements.