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Technik ou Technologie ? Circulations européennes des travaux de Bélidor, de Wolff et de Gessner

Technik ou Technologie ? Circulation européenne des œuvres de Bélidor, de Wolff et de Gessner

Technik or Technologie? European circulation of Wolff’s, Bélidor’s, and Gessner’s Works and Ideas
Marcos Camolezi
p. 9-22

Texte intégral

  • 1 Chambers, 1728 ; Zedler, 1732-1754 ; Diderot, d’Alembert, 1751.

1L’incertitude plane encore sur la naissance des mots et des concepts de technologie et de technique dans l’espace européen au xviiie siècle. L’historiographie récente met en lumière la diversité éblouissante des processus techniques, artistiques et scientifiques qui fondent les mondes de l’Europe moderne, en creusant l’histoire bien au-delà de ladite Révolution industrielle et des avancées technologiques en temps de guerre. Elle retrace également la naissance et la répercussion de diverses entreprises de classification des sciences, des arts et des métiers dont la Cyclopædia de Chambers, l’Universallexicon de Zedler et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert demeurent des modèles exceptionnels1. Cependant, la façon dont les arts dits « utiles » ou « mécaniques » ont commencé à être associés à « la technique » et à « la technologie » n’a pas encore été déterminée dans tous ses détails.

  • 2 Voir par exemple, Roche, 1989, 2011 ; Vérin, 1993 ; Daston, 1999 ; Bret, Patrice, Chatzis, Hilaire- (...)

2Il ne s’agit pas de ce qu’en a dit un auteur ou un autre, mais des processus de transmission assurés par des éléments de culture : le livre, l’école spécialisée, la visite d’ateliers, le rapport d’expertise, le brevet. Pour qu’une chose vue commence à s’associer habituellement à un mot, il est nécessaire qu’un processus intellectuel vienne situer ce mot dans un univers linguistique fonctionnant déjà avec ses relations et oppositions. Comment alors « la technique » et « la technologie » rentrent-elles dans la vie intellectuelle et affective en Europe2 ? Une réponse rigoureuse à cette question exigerait l’adoption d’un regard historique et ethnologique : comment l’action de production, en devenant un objet de la pensée, apparaît-elle dans le discours lettré en bousculant les frontières sémantiques déjà existantes, en rongeant de l’intérieur, peu à peu, des concepts tels l’esprit, la science, la physique, la morale ? Comment, enfin, « la technique » et « la technologie » s’enracinent-elles dans les esprits des maîtres les plus doctes du xviiie siècle ?

  • 3 Voir Mühlpfordt, 1990 ; Goubet, Fabbianelli, Rudolph, 2008 ; Buchenau, 2013.
  • 4 Sur la dernière problématique, voir Barbier, 2002.
  • 5 École, 1990, p. 62 et suiv. ; Goubet, 2008 ; Beiser, 2009, p. 51 et suiv. ; Buchenau, 2013, p. 41-5 (...)

3En 1728, Christian Wolff pose un jalon fondamental de ce processus dans son célèbre Discours préliminaire. Cet opuscule introduit un ouvrage monumental paru chez Renger, éditeur basé à Francfort et à Leipzig ; quelques années plus tard, l’ouvrage est imprimé à nouveau à Vérone, en Italie. Le rôle prépondérant que le philosophe de Halle exerce dans l’Aufklärung est bien connu – la liste de ses distinctions et titres internationaux permet de pressentir l’intensité de la circulation de ses idées3 –, tout comme la place centrale de la ville de Leipzig dans le marché européen du livre4. L’attention que Wolff accorde à la technologie a été également thématisée par des historiens de la philosophie et de l’esthétique, qui expliquent la place de ce concept dans le système wolffien5. Que peut-on en dire depuis l’histoire des techniques et de la technologie ?

  • 6 Wolff, 2006 [1728], § 71.

4En premier lieu, rappelons que Wolff considère la technologie comme une partie irréductible des connaissances humaines : une « philosophie » ou « science des arts ». À elle seule, sa façon de situer la technologie par rapport à d’autres parties plus classiques de la connaissance (ontologie, théologie naturelle, psychologie, physique, logique, éthique, politique, etc.) est digne d’attention. Il s’agit, pour lui, d’une science vouée à rendre raison (textes, calculs, images) de la rationalité immanente aux arts. Surtout, « il ne faut pas expliquer de quelle façon les mouvements des mains et d’autres organes requis pour l’accomplissement des œuvres de l’art peuvent se produire par la structure du corps ; en effet, cette enquête a trait à la physique6 ». Ainsi, son intention de soutenir l’irréductibilité de la technologie est indiscutable : la technologie ne se confond ni avec la physique mathématique ni avec l’habileté des artistes et artisans. On soupçonne déjà chez lui le jeu du pur et de l’empirique qu’Emmanuel Kant radicalise un demi-siècle plus tard. Il y a en effet des règles pour ainsi dire pures qui assurent l’efficacité de l’action empirique des artistes et artisans, souvent à l’insu de ceux-ci ; à la technologie d’en démontrer la structure.

5En deuxième lieu, la façon dont Wolff soutient réellement l’irréductibilité de la technologie par rapport à la physique suscite des questionnements. Les études qui analysent la place de la technologie dans le système wolffien relèvent en effet une potentielle dépendance de celle-ci par rapport à la physique. En particulier, Stefanie Buchenau met en évidence les rapports entre la technologie et l’ars inveniendi en montrant que, selon Wolff, la philosophie a besoin de la technologie, celle-ci étant capable de découvrir des propriétés cachées de la nature au moyen de la connaissance accumulée par les artistes et artisans. Il n’en reste pas moins que la place effective que Wolff réserve à la technologie remet en question l’autonomie de celle-ci de façon permanente. Dans le § 113 du Discours préliminaire, en cherchant à établir les assises rationnelles des arts, il affirme que « la Technologie emprunte ses principes à la Physique » et que « celui qui veut rendre raison des [choses] qui se produisent par l’art doit recourir à la Physique ». Bien entendu, il extirpe ainsi l’idée que les arts relèvent de la magie. Cependant, et sans remettre en cause la cohérence du système wolffien, on peut en conclure que la technologie n’apparaît pas comme une science véritablement autonome chez lui. Au vu des dédoublements de l’histoire intellectuelle des techniques, l’autonomie de sa conception de la technologie peut être questionnée notamment à la lumière de son obsession – un trait de l’époque – pour l’utilité et pour l’application (Anwendung) des connaissances théoriques.

  • 7 Ibid.

6Et pourtant, en troisième et dernier lieu, on en est bel et bien aux commencements de l’histoire intellectuelle des techniques et des technologies. Non seulement Wolff exprime ouvertement l’ambition de considérer la technologie comme une branche à part entière des connaissances humaines, mais encore il lui accorde un nom spécifique : « Tu peux l’appeler Technique ou Technologie [Eam Technicam aut Technologiam appellare posses]7. » L’acte de nommer ici est loin d’être anodin. D’un côté, Technica apparaît comme un substantif au sens fort : il ne s’agit plus de l’adjectif technicus qui désigne « les choses techniques » au pluriel neutre (technica), comme dans le titre du livre Technica curiosa du jésuite Gaspar Schott, paru en 1664. Wolff a l’intention de réserver à ce mot de Technica un domaine de la connaissance susceptible d’être élevé à la qualité de « philosophie » ou « science des arts ». De l’autre côté, son emploi du mot Technologia rompt avec la longue tradition qui le définissait comme une science terminologique (des Saintes Écritures, par exemple). Cela veut dire qu’il l’écarte de l’univers sémantique des lettrés, ou plutôt qu’il essaie de rapprocher les doctes de l’univers des arts et métiers.

  • 8 Lenormand, 1822 ; Mertens, 2002 ; Camolezi, Hilaire-Pérez, 2024.
  • 9 Voir par exemple Guillerme, Sebestik, 1968 [1966] ; Seibicke, 1968 ; Sigaut, 1993 ; Marx, 2010 [199 (...)

7Ainsi Wolff ouvre-t-il les horizons du concept moderne de technologie qui marque l’œuvre et la carrière de Johann Beckmann à la fin du xviiie siècle. Au siècle suivant, le mot allemand Technologie et ses cognats circulent dans l’espace européen qui s’industrialise à des rythmes hétérogènes. Déjà dans les premières décennies du xixe siècle, en assimilant l’œuvre de Beckmann à la réalité française, Louis-Sébastien Lenormand parle par exemple de la technologie comme « la science des arts industriels8 », comme le font souvent les germanophones à la même époque. Pleinement incorporé aux langues modernes vers la moitié du xxe siècle, le mot « technologie » désigne en France une science humaine et sociale, tandis qu’aux États-Unis « technology » devient un synonyme de « science appliquée ». Au tournant du xxie siècle, c’est cette technologie à l’américaine qui tend à remplacer les acceptions autrefois courantes en France et en Allemagne9.

  • 10 Le substantif français « technique » apparut dans un texte dont le privilège date de 1726. Voir Cam (...)
  • 11 Le « Systême figurè des connoissances humaines » de l’Encyclopédie ne liste pas nominalement la tec (...)

8On pourrait également penser à la cartographie du substantif Technica. Si Wolff n’est pas le premier à avoir utilisé la forme substantivée de l’adjectif10, il établit le champ lexical de son usage futur. S’inspirant sans doute de lui, le naturaliste suisse Johannes Gessner intègre die Technik – « la technique est la science des différents arts et métiers » – à sa classification des sciences physiques. Il le fait dans le discours d’inauguration de la Société de physique de Zurich (future Société des sciences naturelles), daté de 1746, publié en 1766 et traduit dans ce volume, ce qui le place comme l’un des tout premiers auteurs à avoir utilisé le substantif en langue allemande écrite. En France, deux décennies plus tard, Denis Diderot parle quant à lui d’un technique, au masculin. Lecteur de Wolff, son approche s’écarte du wolffisme dans la mesure où, pour Diderot, « le technique » ne désigne pas seulement une partie du système des connaissances humaines11, mais aussi une sorte de faculté : l’habileté dont font preuve les artistes dans le traitement matériel de l’art. Malgré ces emplois ponctuels, le substantif « technique » et ses cognats ont parfois tardé à s’intégrer aux langues nationales ; en anglais, par exemple, technics n’avait pas remplacé le mot art lorsque le mot technology s’est établi dans la langue courante au début du xxe siècle.

  • 12 Carnino, Hilaire-Pérez, Hoock, 2017.
  • 13 Guillerme, Sebestik, 1968 [1966].

9Issu d’une journée d’étude organisée par Liliane Hilaire-Pérez, Guillaume Carnino et Marcos Camolezi, tenue le 30 novembre et le 1er décembre 2022, et s’inscrivant dans la continuité d’un livre consacré à La Technologie générale de Johann Beckmann12, ce dossier proposait en principe une contribution à l’histoire de la circulation des mots et concepts de Technik et de Technologie au xviiie siècle. La qualité et la diversité de la manifestation scientifique tenue en 2022 ont néanmoins élargi le cadre de la réflexion. Ce dossier effectue non seulement un retour aux « commencements de la technologie » à la manière des pionniers de cette approche en France13, mais il offre aussi une contribution à l’histoire de la pensée technologique au xviiie siècle, indépendamment de la façon dont on l’a nommée. En attirant l’attention sur des occurrences des mots Technik et Technologie qui n’avaient pas été remarquées par la communauté internationale, il interroge également les raisons de la circulation concrète des mots, des choses et des idées : l’avancement des connaissances dans les domaines de l’architecture, de la science des mines, de l’agriculture, etc.

10Un ensemble de sept articles ouvre le dossier. Isabelle Laboulais interroge les éventuels rapports entre le « Tableau sommaire de la science des mines par l’ingénieur en chef des mines Lenoir », préparé en 1806, et la pensée technologique développée en outre-Rhin par Johann Beckmann. L’œuvre de ce dernier aurait-elle encouragé Lenoir à composer son tableau ? Isabelle Laboulais montre que si le dernier peut présenter des convergences avec le projet technologique de Beckmann, notamment dans la mesure où il cherche à établir une classification rationnelle des arts, la technologie beckmannienne n’était pas intégrée à la formation des ingénieurs des mines à ce moment-là. En revanche, elle montre que le tableau est un précieux témoignage de la présence des idées d’Abraham Gottlob Werner à la culture des ingénieurs des mines en France.

11Amélie Dessens présente les derniers perfectionnements apportés à l’infrastructure documentaire de la bibliothèque de l’École des mines (Mines Paris – PSL). En mettant en lumière les gisements conservés par l’établissement, elle confirme l’influence exercée par Werner dans les sciences des mines au tournant du xixe siècle. Elle analyse encore les initiatives menées par la bibliothèque pour conserver ses différentes vocations tout en s’inscrivant dans les temps nouveaux de l’information numérique accessible à distance. Sont à noter en particulier les projets de mise en ligne et de numérisation d’images et de manuscrits, y compris avec la technologie HTR (handwritten text recognition), menés par la bibliothèque, qui conserve de précieux journaux de voyage des ingénieurs des mines du xixe siècle.

12Sebastian Felten confirme l’importance de Werner pour la science des mines à l’échelle européenne. En présentant la trajectoire de Werner et la codification des techniques d’extraction de la roche dure qu’il a développée, Felten interroge la division du travail minier à la fin du siècle des Lumières et revient sur la pertinence de la catégorie d’experts hybrides couramment utilisée par l’historiographie actuelle. Il montre ainsi comment le mot de « minier » (Bergmann) et celui de Technik désignaient l’hétérogénéité des arts, des sciences et des statuts du monde minier, mais aussi comment l’introduction de nouvelles nomenclatures suit la différentiation des fonctions et des connaissances. S’ils existent, les rapports entre la science des mines de Werner et la technologie de Beckmann ne sont pas faciles à trouver : leur écart semble témoigner de l’éloignement entre la culture minière et celle des savoirs administratifs.

13Guillaume Garner restitue un maillon perdu entre le projet technologique de Wolff et celui de Beckmann. Il revient sur l’ambition propre à Wolff et à son époque de rendre aux sciences la plus grande utilité grâce à leur application dans les arts, tout en montrant les présupposés technologiques de la pensée de Wolff, des caméralistes de la moitié du xviiie siècle et de Beckmann. Entre le premier et le dernier, une transformation s’opère : de l’économie wolffienne, misant sur la quantité de la production, on passe à une conception économique fondée sur la qualité des produits, avec une préférence pour des petites entreprises soumises à une police des manufactures efficace. La contribution de Garner permet ainsi d’éclairer la fonction que la police devrait exercer dans la technique selon Gessner, comme l’on peut voir dans le texte traduit dans le présent volume.

14Johannes Schick interroge la dimension contemporaine du concept de technologie. S’inspirant de l’approche proposée par Ludovic Coupaye dans le no 15 d’Artefact, il considère la technologie comme une catégorie, c’est-à-dire comme un cadre capable de constituer l’expérience. Loin de l’apriorisme transcendantal kantien, il cherche la formation de cette catégorie dans la perspective sociologique introduite par Émile Durkheim. Il suit ainsi la formation de la catégorie de technologie dans les rubriques de L’Année sociologique tenues par Henri Hubert et Marcel Mauss, pour qui il devient de plus en plus clair que l’individu, la société et leurs représentations se constituent au moyen de la technologie.

15Jérôme Baudry et Yohann Guffroy proposent une histoire comparative des brevets d’invention en France et en Angleterre. Le découpage chronologique, compris entre 1780 et 1850, leur permet d’analyser tant les effets immédiats que les effets durables d’institutions importantes telle la loi de 1791 sous la Révolution. Au moyen d’une analyse quantitative et qualitative des brevets et de leur évolution, ils montrent que la formation du genre des brevets est une composante essentielle de la formation de la pensée technologique elle-même. Ainsi, en confirmant la richesse des brevets considérés comme source pour l’historien des techniques, ils relèvent un ensemble d’enjeux fondamentaux liés en particulier à la fonction du dessin dans l’invention.

16Jacob Orrje apporte une autre contribution précieuse sur la pensée technologique de Wolff, qui désignait normalement deux domaines de la technologie : l’architecture et l’agriculture. Jacob Orrje s’intéresse à la réception en Suède de l’opuscule Entdeckung der wahren Ursache von der wunderbahren Vermehrung des Getreydes, dadurch zugleich der Wachstum der Bäume und Pflantzen (traduit en anglais, A Discovery of the True Cause of the Wonderful Multiplication of Corn; with some General Remarks upon the Nature of Trees and Plants), traduit en langue suédoise par Anders Gabriel Duhre. À partir de ce cas de réception, il retrace la place des Getreydes dans le projet wolffien de technologie en démêlant celui-ci de la mentalité industrialiste à laquelle la technologie semble être indissociablement liée.

  • 14 Wolff, 1740.
  • 15 Gessner, 1766 [1746].

17Le dossier se conclut par deux traductions faites par Marcos Camolezi et Theresa Wagner : l’avant-propos de Christian Wolff à la traduction allemande de l’Architecture hydraulique de Bernard Forest de Bélidor, daté du 29 avril 174014 ; le projet des activités de la Société de physique de Zurich (future Société des sciences naturelles, NGZH), daté du 18 novembre 1746, publié dans le troisième tome de la revue de la NGZH en 176615.

  • 16 Sur le réseau éditorial de Wolff en France, essentiellement le même que celui de Bélidor, voir l’hi (...)
  • 17 Klemm, 1954, p. 264.
  • 18 Guillerme, Sebestik, 1968 [1966], p. 23, note 2.
  • 19 Certeau, 1990, p. 317-318, note 14.
  • 20 Vérin, 2007, p. 138, note 19.

18La parution des deux premiers tomes de l’Architecture hydraulique en 1737 et 1739 éveille la plus grande curiosité chez Wolff16, qui voit dans l’ouvrage un exemple concret de ce qu’il entend par « Technique ou Technologie ». Selon Wolff, « il manquait un livre dans lequel la théorie de la mécanique serait appliquée aux machines ». Dans les années 1950, cette préface à la traduction allemande de l’Architecture hydraulique a été remarquée par l’historien des techniques Friedrich Klemm, futur directeur de la bibliothèque du Deutsches Museum : « Wolff voyait en Bélidor la concrétisation de ses propres efforts et de ceux de ses contemporains pour améliorer les arts au moyen des sciences mathématiques et procurer ainsi le bonheur humain. Bélidor utilisait déjà le calcul intégral récemment découvert dans la résolution de problèmes hydrotechniques17. » En France, dans les années 1960, Jacques Guillerme et Jan Sebestik traduisent dans « Les commencements de la technologie » le passage où Wolff plaide pour l’arrivée d’un « troisième homme qui réunirait en lui la science et l’art18 ». En se référant à l’article de Guillerme et de Sebestik, Michel de Certeau reprend ce passage dans le premier tome de L’Invention du quotidien19, de même qu’Hélène Vérin dans « La technologie : science autonome ou science intermédiaire ?20 ». La préface de Wolff gagne maintenant une traduction complète.

  • 21 Boschung, 1996, p. 20.

19Moins connu de l’historiographie des techniques, le texte attribué à Gessner est un témoin précieux de la circulation de la pensée technologique dans le monde européen de la moitié du xviiie siècle. Il s’agit d’un projet collectif lu par Gessner, rapproché en 1745 par des savants et érudits suisses tels Johann Heinrich Rahn (1709-1786) et Hans Ulrich Blaarer (1717-1793) afin de créer la Société de physique de Zurich. Inaugurée l’année suivante, cette société tenait ses réunions jusqu’en 1757 dans le Limmatburg (Central, actuellement), puis dans le prestigieux Zunfthaus zur Meisen jusqu’en 184021. L’initiative a été couronnée de succès, avec 20 membres chargés de poursuivre les activités collectives. Botaniste reconnu et correspondant de Linné, Gessner propose un programme comprenant cinq parties principales : la science naturelle, l’histoire naturelle, les mathématiques, l’art de la médecine et la technique (die Technik). Les rapports entre le projet technique ou technologique de Wolff (1728), le projet technique lu par Gessner (1746-1766) et le projet technologique de Beckmann soutenu dès 1777 mériteraient d’être mis en évidence par une étude approfondie.

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Sources et bibliographie

Sources

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Notes

1 Chambers, 1728 ; Zedler, 1732-1754 ; Diderot, d’Alembert, 1751.

2 Voir par exemple, Roche, 1989, 2011 ; Vérin, 1993 ; Daston, 1999 ; Bret, Patrice, Chatzis, Hilaire-Pérez, 2008 ; Beaurepaire, Pourchasse, 2010 ; Hilaire-Pérez, Simon, Thébaud-Sorger (dir.), 2016 ; Carnino, Hilaire-Pérez, Lamy, 2025.

3 Voir Mühlpfordt, 1990 ; Goubet, Fabbianelli, Rudolph, 2008 ; Buchenau, 2013.

4 Sur la dernière problématique, voir Barbier, 2002.

5 École, 1990, p. 62 et suiv. ; Goubet, 2008 ; Beiser, 2009, p. 51 et suiv. ; Buchenau, 2013, p. 41-51.

6 Wolff, 2006 [1728], § 71.

7 Ibid.

8 Lenormand, 1822 ; Mertens, 2002 ; Camolezi, Hilaire-Pérez, 2024.

9 Voir par exemple Guillerme, Sebestik, 1968 [1966] ; Seibicke, 1968 ; Sigaut, 1993 ; Marx, 2010 [1997] ; Schatzberg, 2006, 2018 ; Vérin, 2007 ; Carnino, 2010 ; Carnino, Hilaire-Pérez, Hoock, 2017 ; Camolezi, Barron, Deldicque, 2021 ; Camolezi, Hilaire-Pérez, 2024, 2025.

10 Le substantif français « technique » apparut dans un texte dont le privilège date de 1726. Voir Camolezi, 2021, p. 69.

11 Le « Systême figurè des connoissances humaines » de l’Encyclopédie ne liste pas nominalement la technique ou la technologie, même s’il est clair que la catégorie proposée par Wolff (Technica ou Technologia) et par Gessner (Technik) y est déjà indiquée. Comprenant diverses sortes de travail (de l’or, des pierres précieuses, du fer, etc.), elle est présentée comme relevant des « arts, métiers, manufactures ». Diderot, d’Alembert, 1751.

12 Carnino, Hilaire-Pérez, Hoock, 2017.

13 Guillerme, Sebestik, 1968 [1966].

14 Wolff, 1740.

15 Gessner, 1766 [1746].

16 Sur le réseau éditorial de Wolff en France, essentiellement le même que celui de Bélidor, voir l’histoire de la maison Jombert retracée par Kaucher, 2015.

17 Klemm, 1954, p. 264.

18 Guillerme, Sebestik, 1968 [1966], p. 23, note 2.

19 Certeau, 1990, p. 317-318, note 14.

20 Vérin, 2007, p. 138, note 19.

21 Boschung, 1996, p. 20.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marcos Camolezi, « Technik ou Technologie ? Circulation européenne des œuvres de Bélidor, de Wolff et de Gessner »Artefact, 22 | 2025, 9-22.

Référence électronique

Marcos Camolezi, « Technik ou Technologie ? Circulation européenne des œuvres de Bélidor, de Wolff et de Gessner »Artefact [En ligne], 22 | 2025, mis en ligne le 10 juillet 2025, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/16612 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14bh7

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Auteur

Marcos Camolezi

Marcos Camolezi est docteur en philosophie et chargé d’enseignement d’histoire des techniques à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Dans le domaine de l’histoire globale, ses recherches retracent l’invention du concept de technique du xviiie au xxe siècle. Il est l’auteur d’Henri Bergson : écrits sur la technique (Presses des Mines, 2024) et co-coordinateur du numéro « Technique, Technologie » d’Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines (no 15, 2021). Son article « Si nous avions à construire un oiseau… Finalisme et dessin chez Étienne Œhmichen, 1884-1955 » (dans Baudry Jérôme, Nègre Valérie [dir.], Dessiner la technique, Paris, Presses des Mines, 2024, p. 197-227) a été distingué par l’ICOHTEC.

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