Boudia Soraya, Rasmussen Anne, Soubiran Sébastien (dir.), Patrimoine et communautés savantes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
Frédéric Soulu, Anthony Turner (dir.), La Fabrique des instruments scientifiques, xviiie-xxe siècles. Études en hommage à Denis Beaudouin et Paolo Brenni
Frédéric Soulu, Anthony Turner (dir.), La Fabrique des instruments scientifiques, xviiie-xxe siècles. Études en hommage à Denis Beaudouin et Paolo Brenni, Paris, Presses des Mines (Histoire, sciences, techniques et sociétés, no 29), 2024, 330 p.
Texte intégral
- 1 Dictionary of Precision Instrument-Makers and Related Craftsmen, https://bibnum.explore.psl.eu/s/di (...)
1Sous la direction de Frédéric Soulu et Anthony Turner, La Fabrique des instruments scientifiques, xviiie-xxe siècles est un recueil de 15 contributions présentées lors de la journée d’étude du 25 novembre 2022 à l’École supérieure de physique et chimie industrielle (ESPCI) de la ville de Paris. Organisée en hommage à Denis Beaudouin et Paolo Brenni, décédés tous deux en 2021, cette journée se proposait d’être une prolongation de leur travail. En effet Beaudouin et Brenni menaient, avec Turner, le projet d’un dictionnaire bio-bibliographique des fabricants français et suisses d’instruments scientifiques. Aujourd’hui hébergé sur le site web de Paris Sciences & Lettres (PSL), le dictionnaire a été enrichi des contributions présentées à l’ESPCI et compte déjà plus de quatre mille noms inventoriés1.
2Les deux contributions de Brigitte Leridan et de Marco Beretta, peignant des portraits de leurs collègues disparus, trouvent une place particulière dans la première partie du recueil. Beaudoin et Brenni étaient sans aucun doute tous deux des « passionnés des instruments », pour reprendre la formule de Beretta (p. 17). Tout en ayant chacun un profil unique, leurs biographies montrent néanmoins des analogies : tous deux liés par leur propre histoire familiale à l’histoire des techniques voire, dans le cas de Beaudouin, à celle de la fabrication d’instruments scientifiques ; tous deux collectionneurs d’instruments ; tous deux travaillaient au plus près des collections. Brenni et Beaudoin ont contribué de manière déterminante à la constitution, à l’étude et à la compréhension des collections scientifiques et techniques du xviiie au xxe siècle. Leridan remarque par exemple que, grâce à la contribution de Beaudouin à la Commission Patrimoine de l’ESPCI en 2018, des instruments dont on avait perdu trace ont été « retrouvés ». C’est le cas du télescope pyrhéliométrique de Charles Féry, construit vers 1905 par la maison Beaudouin, fondée par le grand-oncle de Denis Beaudouin. Quant à Brenni, grâce aux descriptions de son collègue Marco Beretta, on l’imagine dans les réserves du musée des Arts et Métiers en train d’identifier et reconstituer, sous le regard ahuri des collègues, une lampe Volta de la collection Lavoisier, dont les pièces inconnues avaient été inventoriées séparément.
3Comme le souligne David Aubin, « l’héritage de ces grands innovateurs ne mourra pas avec eux, mais semble au contraire appelé à prospérer » (p. 317). En effet, en deuxième partie du recueil s’enchaînent en ordre chronologique de nombreuses contributions, où l’histoire des sciences est toujours traitée sous le prisme de la fabrication des instruments. Dans ces récits, nous trouvons les biographies d’un grand nombre de fabricants ayant travaillé entre le xviie et le xxe siècle. Le cas des Baradelle (1701-1835), fabricants parisiens d’instruments de mathématiques et d’écriture, est mis en lumière par Patrick Rocca et Françoise Launay, qui recomposent les biographies et inventions sur plusieurs générations, mettant en évidence l’héritage familial. Parmi les autres fabricants, certains ont été peu ou pas étudiés auparavant, c’est le cas du mathématicien allemand Graf von Tschirnhaus (1651-1708) pointé par Christine Lehman. Pour d’autres déjà bien connus, comme Paul Ferdinand Gautier (1842-1909), l’accès à de nouvelles sources a permis d’approfondir l’étude de leur production.
4Ces travaux montrent bien que la figure du fabricant, tout comme celle du scientifique, est toujours mouvante, et dépendante du contexte dans lequel elle évolue. Ainsi on retrouve des savants-fabricants, comme von Tschirnhaus, ou Pierre Curie (1859-1906) au xixe siècle. D’autres sont de véritables artisans, vivant et travaillant avec toute leur famille, comme c’est le cas de Jean-Nicolas Fortin (1750-1831). Au xixe siècle, on voit émerger les ingénieurs issus des écoles, comme le polytechnicien Amédée Jobin (1861-1945). Au xxe siècle, on parle de techniciens spécialisés, comme le verrier Roger Alexandre (1920-1992). Certaines figures permettent d’interroger l’effet des changements politiques et institutionnels sur le travail scientifique et technique. Martina Schiavon montre comment Fortin parvient à traverser avec succès la Révolution française, l’exécution d’Antoine de Lavoisier – dont il était l’un des fabricants attitrés –, et une réorganisation profonde et complexe des institutions scientifiques et corporatives. Si chacun de ces fabricants est un cas particulier, l’ensemble des parcours jette une lumière nouvelle sur une grande diversité de métiers, sur leur évolution avec les contextes politiques, mais aussi sur des institutions et des réseaux.
5Entre les lignes d’une histoire des fabricants et de leurs instruments, émerge aussi une histoire des institutions scientifiques et des réseaux par lesquels les savoirs se diffusent. Le cas des lentilles ardentes de von Tschirnhaus, étudié par Christine Lehman, permet d’appréhender la circulation des inventions et des idées, ainsi que les relations entre sciences, techniques et pouvoir au xviie et xviiie siècle. La contribution de Gérard Emptoz et Daniel Blouin, sur la Société pour l’encouragement de l’industrie nationale (SEIN), se confronte à la définition de ce qui est considéré comme étant un instrument « productif » ou « utile », au fil du xixe et du xxe siècle. Robert Fox, quant à lui, s’appuie sur la grande lunette construite en France par Gautier pour l’Exposition universelle de 1900, et son homologue allemande construite en 1896 pour l’Exposition berlinoise, afin d’analyser les stratégies concurrentes des deux pays dans le domaine de l’industrie d’instruments de précision.
6En lien avec tous les fabricants cités, on trouve les savants. C’est sur la demande du physicien Heinrich Wild (1833-1902) que les fabricants Friedrich Hermann (1835-1906) et Hermann Studer (1834-1865) emménagent à Berne en 1858, et ouvrent un atelier de mécanique. Jean-François Loude met ainsi en lumière que les débuts de la firme Haag-Studer sont inhérents aux relations entre savants et ingénieurs. Françoise Le Guet-Tully replace la collaboration entre le constructeur d’instruments Amédée Jobin et l’astronome Henri Chrétien (1879-1956) à l’origine même de la création de l’Institut d’optique. Les relations entre fabricants et savants, ou institutions savantes, sont souvent révélées comme durables et avantageuses pour les deux parties. Julien Gressot le souligne en particulier dans son article dédié au « couple » représenté par l’astronome Adolphe Hirsch (1830-1901) et l’électrotechnicien Matthäus Hipp (1813-1893). Gressot montre que l’instrumentation de l’Observatoire de Neuchâtel par Hipp a permis à l’institution, dirigée par Hirsch, « d’être reconnue par ses pairs et ainsi de s’insérer dans un réseau scientifique ». Il souligne que « la relation entre les astronomes et les fabricants est centrale, tant pour la sélection d’appareils adéquats, que pour leur installation, leur utilisation et leur maintien » (p. 173).
7Lorsqu’on s’intéresse aux sciences par leur matérialité, cela apparaît nécessaire de réintégrer la fabrication d’instruments dans la « chaîne opératoire » – pour reprendre le concept utilisé par Gressot. Celle-ci est entendue comme l’ensemble des actions, matérielles ou intellectuelles, qui mènent de l’idée à la mesure. Cette démarche rend aux fabricants une place de premier plan dans le récit historique des sciences. En brisant « le mythe de la parfaite exactitude et comparabilité des baromètres portatifs de Mégnié-Lavoisier », Patrice Bret montre que le chemin entre l’idée savante et la mise en pratique est long et tortueux, et nécessite la mobilisation de savoirs et de savoir-faire qu’il serait difficile de hiérarchiser.
8Une hiérarchie semble pourtant bien établie, que ce soit dans l’histoire sanctionnée du savant ou dans les situations socio-économiques des uns et des autres. Pour exemple, d’après Jean Davoigneau, Paul Gautier, fabricant reconnu des savants, n’obtient qu’une voix lors de sa candidature à l’Académie des sciences en 1899 (p. 162). Frédéric Soulu remarque même que « l’espace [du laboratoire] est aussi organisé selon la hiérarchisation sociale du laboratoire » (p. 299). En analysant une photo de Roger Alexandre, Soulu souligne le contraste entre le travail hautement qualifié d’Alexandre, et son statut dans le laboratoire : « Le technicien est habillé d’une blouse de protection sombre, conforme à sa condition ouvrière, mais équipé de gants blancs soulignant la minutie de l’action en cours » (p. 298). Pour continuer, Emptoz et Blouin remarquent : « bien que le premier président de la Société [SEIN], Chaptal, ait proposé une vision égalitaire de la relation entre le “savant” – l’expert – et “l’artiste” – le fabricant – s’éclairant mutuellement des apports de la théorie et de la pratique, rapidement s’impose l’idée d’une relation verticale où l’expert […] éclaire le producteur » (p. 211). Cette vision d’une relation univoque entre savant et fabricant est le plus souvent contredite par les études de cas présentées dans ce recueil. On voit au contraire émerger chez les fabricants étudiés des qualités qui vont bien au-delà de l’habileté technique, du ressort de la vision, passion, créativité – attribuées trop exclusivement aux savants.
- 2 Les procès-verbaux du Bureau des longitudes. Un patrimoine numérisé (1795-1932), http://bdl.ahp-num (...)
- 3 Tension par exemple étudiée dans Boudia, Rasmussen, Soubiran (dir.), 2009.
9Enfin, la question des sources apparaît comme centrale. Natalie Pigeard-Micault l’écrit dans son article, qui interroge les relations entre les scientifiques du laboratoire Curie et les fabricants : « Pour mener de telles études, il faut connaître l’ensemble du patrimoine venant du Laboratoire Curie. Un patrimoine n’existe que s’il est partagé et connu » (p. 282). Cet ensemble comprend archives administratives, archives de la recherche, photos et instruments. Ce n’est qu’en croisant ces sources qu’une compréhension de la pratique scientifique est possible. Et en effet, le monumental inventaire du patrimoine astronomique français, ou encore la mise en ligne des procès-verbaux du Bureau des longitudes2, sont à l’origine même de la plupart des contributions de ce recueil. Jean Davoigneau montre aussi que, dans le cas de Paul Gautier, on a pu interpréter un ensemble d’instruments avec des caractéristiques variables comme étant une « série éclatée d’instruments uniques » grâce surtout aux campagnes d’inventaire (p. 161). Cependant, dans la plupart des cas, le travail patrimonial de repérage, d’inventaire et de mise à disposition reste à faire, comme indiqué par Natalie Pigeard-Micault, ou, pour les instruments scientifiques et musicaux, par Anne Houssay et David Pantalony. La tension3 entre les différents métiers maniant ces objets – historien.nes, archivistes, conservateur.rices, scientifiques, etc. – pose question, et plusieurs auteur.rices plaident pour un accès plus aisé aux instruments, véritables sources pour l’histoire.
10Pour conclure, ce recueil a toute sa place dans la collection « Histoire, sciences, techniques et sociétés » dirigée par Liliane Hilaire-Pérez et Stéphane Lembré, en ce qu’il fournit une richesse d’exemples de ce que l’on peut découvrir quand on fait de l’histoire sociale des sciences à partir des objets et des personnes qui les ont fabriqués. Les auteur.rices remettent au cœur du récit tour à tour les fabricants d’instruments, leurs connexions à des réseaux de scientifiques, voire des réseaux artistiques, ou le contexte historique et politique dans lequel le travail scientifique et technique s’inscrit. Ils et elles montrent aussi, au fil des pages, que les instruments, avec les archives, sont de véritables objets d’étude et peuvent profondément changer la façon de faire l’histoire des sciences.
Notes
1 Dictionary of Precision Instrument-Makers and Related Craftsmen, https://bibnum.explore.psl.eu/s/dictionarypim/page/prolegomena.
2 Les procès-verbaux du Bureau des longitudes. Un patrimoine numérisé (1795-1932), http://bdl.ahp-numerique.fr/.
3 Tension par exemple étudiée dans Boudia, Rasmussen, Soubiran (dir.), 2009.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Camilla Maiani, « Frédéric Soulu, Anthony Turner (dir.), La Fabrique des instruments scientifiques, xviiie-xxe siècles. Études en hommage à Denis Beaudouin et Paolo Brenni », Artefact, 22 | 2025, 381-385.
Référence électronique
Camilla Maiani, « Frédéric Soulu, Anthony Turner (dir.), La Fabrique des instruments scientifiques, xviiie-xxe siècles. Études en hommage à Denis Beaudouin et Paolo Brenni », Artefact [En ligne], 22 | 2025, mis en ligne le 10 juillet 2025, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/artefact/17551 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14bhu
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