1Parmi des pièces isolées conservées dans la série 1J des archives départementales de la Haute-Vienne se trouvent deux cahiers manuscrits, désormais numérisés et mis en ligne sous la rubrique « Limoges et la lutte contre les incendies au tournant des xviiie et xixe siècles ». Ces deux cahiers manuscrits ont été achetés à M. de Saint-Martin, curé de La Coquille en Dordogne, puis déposés aux archives départementales de la Haute-Vienne en 1950, où ils sont toujours conservés.
2Leur auteur, Antoine Deville (1756-1818), fut à l’initiative de la première compagnie de pompiers de la ville, en 1793. Si le cahier, conservé sous la cote 1J 529, qui présente un relevé chronologique des incendies à Limoges entre 1793 et 1818 est précieux pour l’histoire locale de la lutte contre le feu, le cahier manuscrit de 328 pages conservé sous la cote 1J 528, intitulé par son auteur Ouvrage sur les incendies. D’après les principes et la méthode de Mr Morat commandant des pompiers de Paris est un document exceptionnel à plus d’un titre. La page de garde révèle un contenu composite :
- 1 Les citations respectent la graphie originale.
Traité de l’attaque des incendies commencé en 1786 fini en 1790, Par Mr Deville, commandant des pompiers en survivance, ancien ingénieur des ponts et chaussées du département du mans. Ce volume contient, 1o : La description de l’établissement de la compagnie des gardes pompes de la ville de Paris. 2o. un traité de l’attaque des incendies, divisé en 39 articles avec 19 plans des différentes attaques de feux. 3o. un projet d’établissement des pompes à incendie et d’une compagnie de pompiers pour la ville du mans. paris – 17901.
- 2 Bury, 2021.
- 3 Van der Heiden, 1690 ; Donahue Kuretsky, 2012.
3Ce texte qui vraisemblablement n’a jamais été publié constitue une source particulièrement rare ; d’une part, il documente l’organisation du service incendie parisien avant la Révolution et la sensibilité au feu de la capitale ; d’autre part, il expose le point de vue d’un ingénieur sur la gestion du risque urbain par sa tentative de réduction en art de la lutte contre l’incendie. On en connait peu d’équivalent avant la généralisation des services incendies au xixe siècle2, hormis le traité sans égal – notamment pour ses gravures à l’esthétique saisissante – de Jan van der Heyden (1637-1712), peintre et premier initiateur avec son frère d’un service de pompes municipales à Amsterdam3, publié en 1690, mais dont on ne connait pas de traduction dans la période.
Fig. 1 – Page titre de la première section d’Antoine Deville, Ouvrage sur les incendies. D’après les principes et la méthode de Mr Morat commandant des pompiers de Paris, 1790, p. 6-7.
Archives départementales de la Haute-Vienne, 1J 528.
- 4 Archives départementales de la Haute-Vienne, 1J 528, Antoine Deville, Ouvrage sur les incendies, 17 (...)
- 5 Sur la prosopographie des élèves des Ponts et Chaussées, Blond, 2025.
- 6 Archives nationales de France, série F 14, Ponts et Chaussées, 2212.2 Deville, demande d’avancement
- 7 Ibid.
- 8 Deville, 1790 ; 1792.
4Le manuscrit porte les traces du processus de fabrication qui suit la trajectoire géographique et professionnelle d’Antoine Deville. Assorti de notes, d’un avant-propos et d’une table des matières qui restituent sa circulation, ce texte est rédigé au moment où son auteur occupe des fonctions de directeur adjoint de la compagnie de gardes-pompes de Paris. Antoine Deville est alors le bras droit de Pierre Morat (1736-1821), ingénieur des Ponts et Chaussées et directeur des pompes parisiennes depuis 1760. « Je lui dois ce que je sais et ce que je suis4 », écrit-il dans l’avant-propos. De vingt ans son aîné, ce dernier, aurait épousé sa tante, Marguerite Deville5. Pierre Morat, qui veille à la formation du jeune homme après l’avoir fait entrer aux Ponts et Chaussées, le rappelle à ses côtés pour le former à la gestion des pompes parisiennes en 1786. Après avoir fait plusieurs campagnes à sa sortie des Ponts et Chaussées, il était posté au Mans depuis 1781. Dans une note historique de ma vie datée du 2 frimaire an 13 et qui accompagne une demande d’avancement qu’il formule en 18156, il relate son parcours et situe le moment précis de la rédaction du traité durant sa période d’activité à la direction des pompes parisiennes. En 1790, Antoine Deville, devenu capitaine en survivance de Pierre Morat, ambitionne d’expliciter les principes et la méthode de son mentor tout en légitimant sa position, car au début de la Révolution, le système de l’organisation parisienne de secours au feu fait l’objet de remise en question. Dans sa note rétrospective, il rappelle qu’il a « fait un traité commencé en 1787-1790 qui a pensé lui faire coupé le cou », car il avait été soumis à la commune de Paris « qui voulait le faire imprimer » lorsqu’on trouva que « l’ouvrage était aristocrate7 ». Les brochures qu’il édite en réponse aux attaques témoignent de ce moment houleux ; on y trouve quelques extraits de son ouvrage, qui constituent à ce jour les seuls fragments édités du manuscrit8. Alors que se met en place un concours pour décider de la succession à la tête des pompes parisiennes, Antoine Deville ne peut succéder à Pierre Morat sans paraitre bénéficier d’un privilège aristocratique. Il quitte donc Paris et réintègre définitivement le corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées en avril 1793. Il s’installe durablement à Limoges où il s’occupe notamment de la mise en place de la première compagnie de pompiers.
5Si le traité d’Antoine Deville n’a pas été imprimé, son cahier manuscrit a circulé au sein de plusieurs administrations, de la commune de Paris à la préfecture de Limoges. La page de garde précédant l’avant-propos en atteste par une première note manuscrite du 24 février 1792 qui indique :
Le 27 décembre 1791 j’ai remis ce livre et le précis des incendies à mr tenon député à l’Assemblée M. du Département de Seine et Oise, rue du jardinet no 9 ;- chargé par l’assemblée de faire un rapport Sur les incendies. Le 23 février 1792, mr tenon après avoir fait le travail qu’il doit lire à l’assemblée m’a remis ce livre et le précis9.
6La seconde inscription stipule « du 20 février au 10 mars 1815 Mr le comte de Brosses préfet à Limoges a lu cet ouvrage et vu les dessins des pompes ». De la même manière, à la suite de la première table des matières, figurent des errata et la « Nouvelle table de mon ouvrage sur les incendies, corrigée et perfectionné le plus possible a été terminée à Limoges le 22 octobre 1817, jour de la naissance de ma fille Thérèse, âgée de onze ans, née le 22 octobre 1806 ». Antoine Deville décède accidentellement un an plus tard d’une chute dans la rivière. L’inscription qui referme le manuscrit apparait comme un legs à l’intelligence administrative comme à sa descendance.
- 10 Lettres patentes du 17 septembre 1770 ; Lettres patentes du 11 novembre 1785.
7L’Ouvrage sur les incendies expose en premier lieu et de manière précise l’organisation logistique du service au feu parisien avant la Révolution en fournissant une description du service des gardes de pompes de Paris qui avait été amplement réorganisé par Pierre Morat. La description concorde avec celles des lettres patentes10. Mais Antoine Deville mentionne également les changements les plus récents, en particulier ceux survenus au début de la Révolution, lorsque les brigades sont légèrement étoffées par l’intégration de la garde nationale.
- 11 Monval, 1887.
- 12 Cerise, 1893.
- 13 Lyon-Caen, Morera, 2020, p. 134.
8Comme à Amsterdam avec les frères van der Heyden, c’est autour de l’usage des pompes à eau, le nouvel élément technique de l’organisation collective du secours au feu, que se forge un ensemble de pratiques, de gestes et de savoir-faire communs. La mise en usage des machines entraîne une logistique, la formation de brigades, la création de dépôts. Si on assiste dans la seconde moitié du xviiie siècle à l’organisation et au financement de ce service de secours un peu partout, en France comme en Europe, les modalités en sont très différentes et le cas parisien est exceptionnel. Antoine Deville n’en reprend pas l’historique, mais on sait que l’initiative vient de François Dumouriez, dit Du Périer (1650-1723), un comédien de la troupe de Molière (1622-1673), qui aurait rapporté des premières pompes à bras de Hollande et obtenu un privilège pour les fabriquer11. Promu « premier directeur des pompes du roi », il obtient un financement pérenne pour leur fourniture et leur entretien et met en place un service qui passe ensuite à son fils. Le privilège d’exploitation donne naissance, dès 1722, à la création d’un corps de gardes-pompes dont l’intervention, payante jusqu’en 1733, devient ensuite un service gratuit12. Cette évolution s’inscrit dans les transformations du gouvernement de la ville, qui redéfinit alors les prérogatives de la lieutenance de police13. Mais Pierre Morat, en prenant la suite, réforme et consolide amplement ce service.
9Comme le rappelle Antoine Deville dans la première partie de son ouvrage, il est structuré autour d’une hiérarchie précise : un commandement, un lieutenant adjoint, deux sous-lieutenants, trois adjudants, vingt-sept brigadiers, vingt-huit appointés, cent-soixante-quatorze gardes-pompes, cinq roulants ou surnuméraires, deux-cent-soixante-huit hommes, autour de cinquante-six pompes, dont douze pompes « à aspiration » – mais on compte aussi un médecin et un chirurgien référent. Le service repose sur une large publicisation : vingt-mille placards sont distribués chaque année dans Paris, indiquant aux habitants les endroits où se trouvent les vingt-sept corps de garde, et qui sont plus nombreux dans les quartiers densément peuplés de la capitale. Chaque corps de garde est composé de trois pompiers, dont un chef, et un système de relève est en place à toute heure de la journée, ainsi qu’un corps de réserve. Selon l’importance du feu, on requiert soit de petites pompes, c’est-à-dire un tonneau de huit pieds cubes monté sur un chariot tiré par deux ou trois hommes, soit de grandes machines ; celles-ci sont pourvues de tonneaux de quarante-deux pieds cubes d’eau, qui nécessitent une voiture construite sur mesure et trois chevaux. La logistique comprend donc les services des voituriers, des écuries, l’administration centrale à l’hôtel des pompes, mais aussi la coordination avec les fontainiers de la ville qui vont ouvrir le regard le plus voisin de l’incendie pour remplir les tonneaux. Antoine Deville signale les évolutions du système qui s’adapte en réaction à des accidents marquants. Il reporte ainsi dans son traité l’un des grands feux mémorables de la période, l’incendie des Tuileries du 6 juin 1787, dont il est l’un des protagonistes, et qu’il parvient à endiguer. À la suite de l’événement, deux corps de gardes pompiers supplémentaires sont postés aux Tuileries et au Louvre et un réservoir de mille-huit-cents muids d’eau (environ 5 000 hectolitres) est construit sous les gazons de la grande cour du Louvre, pour éviter le gel, qui permet, par aspiration, de remplir de gros tonneaux.
10L’ouvrage dévoile un service organisé, qui rend hommage aux accomplissements de Pierre Morat et dresse le cadre de l’action à laquelle se consacre ensuite son traité technique.
Fig. 2 – Antoine Deville, « 18e Plan. Plan de l’attaque de L’incendie Des tuileries art. 36 », Ouvrage sur les incendies, 1790, p. 261.
Archives départementales de la Haute-Vienne, 1J 528.
- 14 Le rapport servait pour évaluer le cout de l’invention. Les comptes étaient vérifiés par la chambre (...)
11Le traité inséré après cette présentation de l’institution propose l’anatomie de vingt-cinq cas exemplaires survenus entre 1786 et 1789 à Paris ; dix-neuf d’entre eux sont accompagnés d’un plan présentant une vue d’en haut des bâtiments, sur lequel Antoine Deville indique l’emplacement des pompes, la direction des jets, et les parties des murs attaquées. Le commentaire analytique de chacun de ces cas est précédé d’une « copie de rapport au feu », procès-verbal établi après chaque intervention et donnant lieu à une inscription au registre de rapport au feu conservé à l’hôtel des pompes de Paris, rattaché à la lieutenance de police. Ce témoignage est d’autant plus précieux qu’il n’existe plus (à ma connaissance) de trace du registre original dans les archives parisiennes14.
- 15 Deville, 1790, p. 287.
- 16 Roche, 1997 ; Castelluccio, 2016 ; Jandot, 2017.
- 17 Bernasconi, Storni, 2024.
- 18 Zwierlein, 2011 ; Garrioch, 2019.
- 19 Garrioch, 2016, 2018.
12La sélection de cas effectuée par Antoine Deville qui nous est parvenue est réduite, mais elle est construite comme exemplaire et cet ensemble s’inscrit bien pour lui dans une série. Il estime le nombre d’incendies annuels entre cent-dix et cent-trente et le nombre de feux de cheminées entre cinq-cents à cinq-cent-soixante. Pour une année, il relève ainsi : « Du 1er octobre 1788 au 1er octobre 1789, 142 incendies et 582 feux de cheminée. Il est très étonnant que ces événements ne soient pas beaucoup plus multipliés quand on pense à la grande quantité de feux et de lumières qui existent dans cette ville et surtout du peu de soin de la plupart des individus15. » Le problème majeur réside dans les départs de feux, notamment la part prépondérante des feux de cheminée. Le manuscrit atteste bien de l’omniprésence du danger quotidien pour les villes de l’Ancien Régime où le feu est partout (chauffage, éclairage, cuisson, activité productive16) et l’accident banal17. En dépit du net recul du nombre de grands incendies dévastateurs qui a pu être souligné par l’historiographie18, la menace demeure constante et la vigilance quotidienne. Aux yeux du responsable du service public des pompes, Paris se révèle donc une ville encore très sensible au feu. De plus, le chiffre serait à majorer, car son calcul ne prend en compte que les incidents ayant fait l’objet d’interventions répertoriées. Le constat amène à nuancer les analyses récentes présentant la capitale comme résiliente, notamment grâce à une moindre utilisation du bois dans l’architecture19.
13L’intérêt de la compilation des cas vaut autant pour cette estimation que pour ce qu’elle révèle de son mode de fabrication. Elle traduit l’ambition du travail synthétique de l’ingénieur qui organise la série de cas comme un moyen de capturer des variabilités, de mesurer le degré des incendies afin d’appréhender plus finement d’une part des processus de propagation et d’autre part certains phénomènes récurrents, permettant d’établir les critères utilisés pour produire une typologie.
14L’échantillon constitué par Antoine Deville rassemble donc un ensemble de cas, qui sans être exhaustif, peut être considéré comme représentatif, car loin de se limiter aux accidents de grande ampleur, il s’intéresse au cas « infra », voire banals. Après avoir exposé quelques « principes généraux », il propose un manuel d’opérations pratiques. Cette section est organisée dans une perspective analytique et non pas chronologique, elle suit un ordre méthodique.
15Le premier article concerne le feu de cheminée qui constituait une menace permanente. Antoine Deville s’attache ensuite à la gestion des incendies en commençant par détailler les pompes : la description des parties dont elles sont composées et leur fonctionnement, les premières mesures à prendre lorsque survient un incendie, mais aussi les moyens de parer tous les imprévus. Pour l’ingénieur, la machine est, bien sûr, l’alpha et l’oméga du secours permettant de domestiquer le risque dans un paysage urbain en transformation : « l’homme a trouvé par l’invention des pompes à incendies, le moyen d’arrêter et de détruire le feu en y lançant de l’eau avec autant d’abondance que de force20 ». La puissance du jet permet d’amplifier l’effet de la pression et sa hauteur, décuplant les possibilités d’action sur le brasier, mais nécessitant que le réservoir des pompes soit alimenté en eau pour que la pompe soit actionnée en continu. Les pompes sont de deux sortes : soit foulantes, soit foulantes et aspirantes, c’est-à-dire qu’au lieu d’être alimentées par des seaux ou d’être transportées pleines, elles puisent directement l’eau sur place en étant raccordées à un réservoir, une fontaine ou une rivière. Les contraintes créées par ces machines, assez volumineuses et lourdes, génèrent la coordination du responsable des pompes afin de pouvoir les transporter rapidement au feu et les activer avec succès. Ce nouveau dispositif technique favorise le développement de nouvelles compétences des acteurs de la chaine du secours (préposés à l’entretien et maniement des pompes).
- 21 Ibid.
- 22 Ibid., p. 63 et suiv.
16En phase avec la dynamique de professionnalisation, encore peu présente dans le royaume en dehors du contexte parisien, il considère que tout repose sur leur mise en action et leur entretien. Il consacre ainsi un article à la « manière de réparer un cuir qui vient à crever » et à l’« art, manière de monter le conduit 21 ». Il faut également s’assurer du jeu des pistons et des soupapes. Après une action au feu, il faut « visiter » la machine qui doit être alors démontée et nettoyée. On ôte les coussinets en cuivre, on enlève les balanciers, on les nettoie, on les sèche et on les remonte. On verse ensuite l’eau dans le corps de la pompe afin de repérer d’éventuelles fuites, ou tout signe de dysfonctionnement, de dégradation des soudures ou des soupapes et surtout les diverses manières de vérifier que le réservoir d’air n’est pas troué22. La méthode combine un savoir empirique et, puisqu’on ne peut tout détecter à l’œil nu, mobilise les sens, le toucher et l’ouïe pour évaluer la circulation ajustée des fluides dans les contenants. Ces jeux de l’air, de l’eau et du feu impliquent une bonne connaissance des matériaux : ici, huiler le vert-de-gris et là, graisser annuellement les cuirs et tuyaux. Le traitement des surfaces, notamment des tuyaux, permet d’assurer leur imperméabilité, leur étanchéité et leur souplesse, mais aussi de les protéger des rats et des insectes : Antoine Deville transmet sa recette à base de graisse de porc et de goudron, ainsi que le tour de main nécessaire. Il transcrit une connaissance qui permettra ensuite intuitivement de rendre la machine efficace en situation, en sachant l’adapter immédiatement à des configurations variées.
17Ainsi, à partir de l’article 8, il expose différentes situations concrètes tirées des incendies parisiens qu’il a été amené à superviser, afin d’en tirer des principes généraux pour chacun d’entre eux. Son classement se construit en partant du cas le plus simple pour aller vers le plus complexe tout en organisant son propos en suivant une approche verticale du bâtiment : il commence avec les feux de cave, les feux de rez-de-chaussée et les feux d’entresol, qui mobilisent peu de machines, puis viennent les feux de premier étage, tel le « feu supposé au premier étage dans une boutique ou donne l’escalier de la maison », feux de deuxième étage, de troisième étage et ainsi de suite jusqu’au « feu de 7e étage et plus haut 23», grenier et feux de combles. Chacun comporte des traits caractéristiques. Il étend ensuite l’approche non plus au bâtiment même, mais porte une attention particulière aux configurations de voisinage où les édifices sont imbriqués, « un hangar plein de mille tonneaux remplis », adossé à un chantier de menuisier en carrosses (cul-de-sac bas four, rue Saint-Denis), ou encore le feu pris dans la boutique du marchand de paillassons, Sardine, attenante à un maitre chaudronnier, rue de Bercy, ou encore le « feu supposée dans une rue ou les voitures d’eau ne peuvent entrer 24». La problématique majeure de l’accès détermine le placement des machines et le déploiement des tuyaux – et leur raccordement à l’eau dans le cas des pompes aspirantes.
18L’approche rend compte des risques liés à la production artisanale ; ils représentent plus de la moitié (treize) des cas du petit échantillon. Ces activités favorisent la multiplication des lieux de stockage, ainsi que des configurations où fabrique et revente sont fortement intriquées. La part croissante de matériaux combustibles entreposés constitue le facteur de risque majeur, particulièrement dans les espaces d’habitation qui servent aussi d’atelier. C’est, par exemple, le cas le 12 août 1786, lorsque l’appartement d’un receveur des fermes, loué aux Ursulines de Saint-Louis et sous-loué à un marchand de mercerie et de mode, prend feu à l’étage au fond de la cour. La frontière entre le départ de feu au domicile et au lieu de travail est difficile à tracer. Enfin, les métiers de bouche, épiciers en gros et boulangers sont présents tout comme les greniers des voituriers et les bateaux remplis de foin sec (port au blé), caractéristiques d’un marché grandissant nécessitant à la fois l’approvisionnement et revente de denrées et boissons : la multiplication du transport accroissant la présence des chevaux et des barges, des greniers et des écuries au cœur de l’espace urbain, ainsi que le mouvement de l’activité fluviale et portuaire particulièrement importante25.
Fig. 3 – Antoine Deville, « 1er Plan. Plan De L’attaque Du feu De Cave de la rue De Richelieu, art. 9 », Ouvrage sur les incendies, 1790, p. 83.
Archives départementales de la Haute-Vienne, 1J 528.
Fig. 4 – Antoine Deville, « 17e Plan. Plan de L’attaque de l’incendie du cul de Sac Bas four, rue St-Denis, art. 35 », Ouvrage sur les incendies, 1790, p. 239.
Archives départementales de la Haute-Vienne, 1J 528.
- 26 Le Roux, 2011.
- 27 Garrioch mentionne bien ce type d’accidents, par exemple une explosion rue de la Vannerie, en 1780, (...)
19L’incendie de type industriel est, en revanche, absent de la typologie établie par Antoine Deville. À Paris, la période est pourtant marquée par un desserrement de l’encadrement des autorités urbaines qui prévalaient jusqu’alors et imposaient un contrôle préventif et précoce sur les activités dangereuses et insalubres, telles que les fonderies de suif, les ateliers de colle, les teintureries et les fours de plâtrier. À partir des années 1770, la réorganisation de la lieutenance de police, notamment sous l’impulsion de Jean Charles Pierre Lenoir (1732-1807)26, favorise le retour de petits ateliers d’acide et de vernis au sein du tissu urbain, auxquels s’ajoutent l’implantation de grandes manufactures dans le faubourg Saint-Antoine, l’installation de la pompe à feu à Chaillot et la production de chlore à grande échelle à Javel. Il est possible que l’organisation publique et centralisée des pompes parisiennes se soit avérée suffisamment efficace, ou bien que de tels accidents, dont nous connaissons l’existence par ailleurs27, ne semblent pas une catégorie qu’il lui ait semblé suffisamment pertinente pour être singularisée. Les débordements du feu au cœur de ses préoccupations procèdent avant tout de l’activité « industrieuse » liée à la densification et à la dispersion des ateliers, ainsi qu’à la croissance démographique et urbaine qui accompagne la montée de nouvelles consommations et de l’économie des loisirs.
20Les derniers articles s’attachent à des configurations plus complexes, ne serait-ce que par l’importance des édifices et abordent le cas de grands bâtiments publics (comme l’incendie des Tuileries) qui sont à l’origine d’incendies impressionnants, notamment dans les salles de spectacles particulièrement vulnérables28. Il consacre l’article 31, plan à l’appui, à l’incendie de la salle de spectacle des amusements comique dans l’aire populeuse du boulevard du Temple, ainsi que le dernier plan, à l’article 37, retraçant l’incendie de l’hôtel des Menus-Plaisirs du roi, mobilisant simultanément pas moins de dix-sept machines.
Fig. 5 – Antoine Deville, « 19e Plan. Plan de l’attaque de L’incendie des menus plaisirs du roy art. 37 », Ouvrage sur les incendies, 1790, p. 273.
Archives départementales de la Haute-Vienne, 1J 528.
21Les articles du traité d’Antoine Deville juxtaposent deux types de discours produits dans des temporalités distinctes : le rapport au feu qui suit immédiatement l’événement et l’analyse a posteriori qui sert de légende au plan qui l’accompagne. Le procédé narratif produit un effet de perspective. Il permet d’identifier des paramètres spécifiques à partir de situations concrètes ancrées dans l’espace parisien et le contexte social qui entoure chaque accident et qui joue pleinement dans la mise en œuvre des moyens d’action. La typologie, en amorçant un processus d’abstraction, peut alors servir de guide pratique pour répondre à tous les cas de figure.
22Répertorier l’accident, déterminer son origine et caractériser les éléments récurrents constituent le socle d’une expertise qui inclut des observations sur les processus de la combustion, le point d’ignition, la réaction à l’air, la fragilité de certains matériaux, ainsi que la forme et la rapidité de la propagation. Ainsi, la nature profondément anthropique de l’incendie domine le recensement, on ne trouvera guère que le cas d’un feu de tourbe au titre des combustions spontanées. L’embrasement résulte des négligences habituelles (l’oubli d’un vêtement devant le feu, la chandelle qui se renverse…) et de la précarité des installations des moins fortunés. Les comportements humains sont particulièrement ciblés par la sélection des cas opérée par Antoine Deville.
- 29 Le cursus suivi par Antoine Deville aux Ponts et Chaussées permet de corroborer l’acquisition de ce (...)
- 30 Deville, 1790, p. 29.
23Pour y faire face, l’art du pompier nécessite, selon lui, de posséder des capacités de « calculs » et des notions de physique29, par exemple savoir calculer si la masse d’eau projetée est suffisante pour dissiper le volume de feu – une petite quantité sur un grand feu « ne servirait qu’à augmenter l’activité parce qu’elle se réduirait promptement en vapeur30 ». Mais il faut surtout savoir maitriser la dimension temporelle du processus afin de limiter et d’interrompre la propagation. Il ne s’agit pas d’un savoir exact qui doit guider l’action, mais d’un savoir forgé par la pratique qui « tient à l’expérience et l’intelligence de celui qui dirige les secours ». Ce faisant, ce savoir requiert de pouvoir évaluer une situation et disposer immédiatement les pompes, d’agir de manière réfléchie « sans perdre de temps » à réfléchir… « on doit juger pour ainsi dire au coup d’œil », ce qui nécessite une capacité de décision prompte afin d’exercer avec « talent » l’attaque victorieuse, selon une terminologie empruntant largement au lexique militaire.
24Le traité d’Antoine Deville brosse le portrait idéal des qualités humaines requises : agir de sang-froid au milieu des tumultes, empêcher les pillages ainsi que les accès de panique des habitants captifs d’une maison en feu qui jettent leurs meubles par la fenêtre (et donc sur les secours), voire parfois se précipitent dans le vide aux dépens de leur vie. Ces mesures visent à protéger les habitants comme les acteurs du secours. La bataille livrée est donc loin de se restreindre à celle du brasier. Les dispositifs techniques opèrent ici à l’interface, mettant en valeur l’action du commandement qui, à travers la mise en œuvre de la machine, agit concrètement sur le chaos, autant matériel que social, engendré par l’accident : « parer au désordre et la confusion qui règne ordinairement dans un incendie », les réactions humaines pouvant entraver leur capacité d’action et donc la résolution de l’accident.
- 31 Ibid., p. 35.
- 32 Ibid., p. 28-29.
- 33 Ibid., p. 93.
- 34 Ibid., p. 27.
25Au-delà des traits de caractère, il faut surtout repenser la hiérarchie du secours. Donner toute l’autorité au commandement s’avère dispensable, celui-ci primant sur toute autre intervention : non seulement les bonnes volontés assemblées, mais aussi toutes les strates des différents pouvoirs urbains incarnés par les militaires, les magistrats et les officiers de la ville, nuls « ne pourraient contrarier le commandement des pompiers31 ». C’est la condition préalable pour pouvoir arrêter la progression du feu en exerçant la pleine maitrise de l’art, c’est-à-dire « sans jamais rien abattre ». Cette approche est la doctrine phare de la méthode de Pierre Morat : la communication du feu ne doit être interrompue qu’avec le jet des pompiers. Les architectes et entrepreneurs, ainsi que les charpentiers et ouvriers doivent également être aux ordres du commandant des pompiers et en aucun cas intervenir pendant l’incendie, mais uniquement une fois celui-ci éteint pour déblayer les décombres (ou très ponctuellement et exceptionnellement pendant l’incendie, pour permettre le passage des conduits des pompes)32. On note ici une rupture avec les pratiques en usage, car leur collaboration était communément requise pour abattre des pans de murs en vue de « couper » le feu. Or ces derniers, en faisant des brèches, activeraient le développement de l’incendie par appel d’air en donnant de « nouveaux aliments au feu33 ». Constater la manière dont la combustion fait son œuvre porte en germe des réponses plus structurelles qui supposent, lors de l’intervention, de savoir jauger ce qu’il convient de perdre ou de sauver, d’estimer jusqu’où laisser aller le feu : l’action des pompes par l’intelligence du pompier met en lumière une nouvelle manière d’opérer visant à « faire la part du feu » en laissant à bon escient certaines parties bruler, car ce n’est « pas un grand sacrifice » note Antoine Deville « d’abandonner des parties enflammées pour conserver celles qui ne le sont pas34 ». L’art de l’attaque au feu promeut la maitrise de cette vision globale, ce « coup d’œil » où la décision d’abandon qui peut paraitre contre-intuitive, loin d’être une forme d’impuissance est guidée par de nouvelles rationalités : contingenter et accepter que le feu ait fini son ouvrage sur place, afin d’éviter efficacement que la contagion ne se répande aux maisons adjacentes.
26Pour rendre justice à Pierre Morat, l’ambition d’Antoine Deville est de diffuser sa méthode et de promouvoir le système de l’organisation parisienne des pompes publiques par un ensemble de principes généralisables. Dans la dernière section de son ouvrage, après quelques remarques synthétiques et réflexions générales, il intègre un projet conçu pour la ville du Mans qui l’avait sollicité. Bien que la gestion des secours au feu soit davantage centralisée à l’échelle municipale en France et que les édiles, encouragés par les intendants, n’aient cessé d’investir dans l’achat de pompes et se soient parfois dotés d’un service au feu et de bridages, l’organisation des secours s’avère souvent insuffisante et surtout très inégalement répartie selon les villes. Les règles sont loin d’être normalisées.
27À l’instar de ce que préconisait déjà Pierre Morat en aidant à la mise en place des compagnies dans les ports de Brest et Toulon, constituer des brigades est inefficace sans un véritable apprentissage. Antoine Deville reconnait que dans les villes de province, il ne sera pas possible de former des brigades entières et qu’il faudra intégrer les représentants du guet et les gardes, mais il insiste sur la nécessité de les former au maniement des pompes et de leur mise en action. À cette fin, il suggère de centraliser l’instruction à Paris : chaque ville pourrait y envoyer annuellement un à deux pompiers pour y apprendre les subtilités du métier.
28Le manuscrit promeut un système s’émancipant des pratiques communautaires traditionnelles en affirmant un commandement autonome. Il participe dans une certaine mesure d’une réflexion sur la refonte des pouvoirs locaux alors que s’amorce le mouvement de révolution municipale. En présentant son plan d’action initialement conçu pour la ville du Mans, il s’agit pour lui de partir d’un ordre de grandeur référent, soit « 2000 maisons, 20 mille âmes environs », en soulignant qu’il faut faire ensuite jouer les proportions : « Le projet exécuté au Mans peut l’être dans toutes les villes en l’augmentant ou le diminuant selon l’étendue et la population.35 » Derrière l’ajustement des moyens d’action à l’échelle de l’espace urbain en calculant le déploiement logistique adéquat, le nombre de machines et de brigades, perce l’ambition modélisatrice et planificatrice de la ville mise en ordre par l’ingénieur.
29Ce manuscrit indique la richesse potentielle de ce type de source à la fois pour l’historiographie, en plein renouvellement sur l’incendie urbain, comme pour celle de l’histoire de la pensée technique.
- 36 Bury, 2021.
- 37 Hilaire-Pérez, Thébaud-Sorger, 2014.
- 38 Zwierlein, 2011 ; Garrioch, 2019.
30Le document est tout d’abord précieux pour les informations concernant le cas parisien, moins documenté à la fin de la période moderne, avant la mise en place de la professionnalisation du secours au feu36. La mise en œuvre de moyens d’action efficaces permet, dans une certaine mesure, non seulement de limiter l’impact, mais aussi de s’adapter à la nature changeante de l’incendie ; ici, l’estimation chiffrée des incendies parisiens comme leur morphologie converge avec le constat de la métamorphose de l’espace urbain en voie de métropolisation qui accroit les difficultés liées à la gestion du feu37, mais elle nécessite d’être confronté à d’autres corpus afin de nuancer et compléter l’étude comparative des situations urbaines38.
31Le traité présente ensuite un document de premier plan pour documenter l’histoire des techniques d’extinction, instrumentales et logistiques. La pompe constitue un dispositif social autant que technique qui transforme progressivement la dimension civique du secours, produisant des segmentations qui accentuent une division des tâches et des personnes autorisées à intervenir, régulant la mobilisation des agents et l’intervention des corps de métiers et attestant de la montée des savoirs de l’ingénieur sur la gestion du risque en milieu urbain.
32En élargissant à d’autres pièces imprimées ou situées dans d’autres fonds d’archives, le cas d’Antoine Deville qui contribue à l’histoire déjà florissante des parcours d’ingénieurs, nous invite peut-être par sa dimension ego-historique à explorer d’autres voies plus prospectives, à la fois la stratégie sociale de construction de sa réputation comme celle de la dimension sensible du portrait de l’ingénieur en « artiste », où le talent est moins l’expression d’une action rationnelle basée sur les calculs qu’une approche empirique intégrant la dimension humaine et sociale à la mise en œuvre des machines et systèmes matériels.