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Résumés des conférences

Michel Trivolis / Maxime Le Grec (v. 1470-1555 / 1556)

Un Ulysse de l’orthodoxie byzantine face aux sirènes de la culture occidentale
Marcello Garzaniti
p. 304-308

Texte intégral

I. La formation en Grèce et la période florentine (1492-1503)

1Originaire d’Arta en Épire, Michel Trivolis commence ses études à Corfou (possession vénitienne) qu’il quitte en 1491 pour suivre à Florence son mentor, Jean Lascaris (1445-1534). Il reste dans la capitale toscane plus de dix ans (1492-1503), y copie de nombreux manuscrits grecs, en compagnie du Crétois Marc Musurus (v. 1470-1517). Il fréquente le Studium Florentinum, dit aussi Académie néoplatonicienne, où enseignent Lascaris et Ange Politien, Pic de la Mirandole († 1494), Marsile Ficin. Michel est aussi très influencé par la prédication de Jérôme Savonarole († 1498) dont il conserve toute sa vie le souvenir. Il est secrétaire de Jean-François Pic de la Mirandole (1498-1502), avant d’entrer comme novice au couvent Saint-Marc de Florence, le 12 juin 1502. Toutefois, moins de deux ans plus tard, il abandonne le monastère, où l’on opprime les derniers partisans de Savonarole, et cherche à Venise un emploi auprès du célèbre imprimeur Alde Manuce.

II. La période vénitienne (1503/1504-1506) et la vie monastique sur l’Athos (1506-1516)

2Michel collabore à l’édition par Manuce de plusieurs textes grecs classiques, mais aussi religieux et liturgiques. Il fréquente la communauté grecque de Venise dominée par la riche Anna Notaras († 1507) qui finance l’imprimerie de Zacharie Kalliergis où sont publiés importants travaux liturgiques grecs, avec la collaboration de Musurus et Lascaris. Ce dernier est présent à Venise en tant qu’ambassadeur de France, jusqu’à la rupture des relations entre la Sérénissime et le royaume, en 1509. Mais Michel n’attend pas cette date pour se détacher de ce milieu. Dans son esprit en effet, la tension entre le rigorisme religieux et l’attrait pour la pure érudition et la vie brillante de cour, déjà perceptible à Florence, atteint son comble. En 1506, alors que Manuce, faute de moyens, doit suspendre son activité d’imprimeur, Michel Trivolis quitte définitivement la péninsule italienne et se retire sur la « Sainte Montagne », le Mont-Athos. C’est peut-être Lascaris qui le recommande au monastère de Vatopedi qu’il avait visité deux fois, à la recherche d’anciens manuscrits.

3Michel devient un moine orthodoxe, sous le nom de Maxime. C’est à Élie Denissoff, un Russe émigré, que l’on doit l’identification positive entre les deux facettes du personnage (établie dans la thèse de l’auteur, parue à Louvain en 1943). Maxime vit retiré pendant dix ans (1506-1516) sur lesquels nous n’avons que peu d’informations. Il peut approfondir sa connaissance des sources patristiques en puisant dans les richesses de la bibliothèque de Vatopedi. Il entretient aussi des relations avec Constantinople et avec le voïvode de Valachie, Neagoe Basarab V (1459-1521).

4En 1516 le grand-prince de Moscou Basile III et le métropolite de l’Église russe Barlaam invitent officiellement le moine serbe Sava, retiré à Vatopedi, à venir en Russie travailler à la traduction et à la révision des textes sacrés en slavon. Les autorités de l’Athos acceptent l’invitation, mais envoient Maxime, certes expert en grec et en latin, mais qui ignore le slavon. Il est vrai que Sava est certainement trop âgé pour partir en Moscovie. Mais il semble clair aussi que la délégation grecque n’a pas seulement une mission philologique, mais aussi un objectif diplomatique : restaurer les relations entre la métropole russe et le patriarcat de Constantinople et impliquer la Moscovie dans la lutte contre les Ottomans.

III. La période moscovite (1518-1525)

5La Moscovie est à l’époque en pleine affirmation de sa puissance. Affranchie du jour tatar depuis 1480, elle a annexé tous les territoires russes voisins, de Novgorod (1478) à Riazan (1521), et pris Smolensk (1514) à la Pologne-Lituanie. Depuis 1448, son Église est de facto autocéphale. Néanmoins, elle reste sous la menace du khanat de Crimée, vassal de la Porte ottomane, dont les hordes ravagent les environs de Moscou en 1521. Basile III, fils de Sophie Paléologue, venue en Russie en 1472, compte dans son entourage un « parti grec », bien représenté au sein du corps diplomatique russe en formation. S’y sont illustrés les Trachaniotes, qui avaient déjà été actifs à la cour napolitaine, Demetrius Rhaul Kavakis (en russe Dmitrij Ralev ou Larev) et Constantin, prince de Teodoro (Mangup), qui devient plus tard moine, sous le nom de Cassien. En 1496, arrive de la cour de Matthias Corvin Demetrius Lascaris (Dmitrij Feodorovič Laskirev). Il sera ambassadeur de Basile III à la cour de l’empereur Maximilien en 1514. À Rome, auprès de Léon X, élu en 1513, on retrouve Jean Lascaris et Marcus Musurus. Apprenant la conquête de l’Égypte par le sultan (1517), le pape envoie une ambassade à Moscou pour tenter de lever une grande croisade antiturque. L’émissaire qu’il choisit est Nikolaus von Schönberg, dominicain de Saint-Marc et disciple de Savonarole. Cet vieille connaissance de Michel Trivolis ne parviendra pas jusqu’à Moscou, mais son frère, Dietrich, bras droit du Grand Maître de l’ordre Teutonique, s’y rend plusieurs fois. L’empereur allemand envoie de son côté Sigismond von Herberstein dans la capitale russe.

6Après un assez long séjour à Constantinople (1517), Maxime arrive à Moscou en 1518. La délégation grecque, conduite par le métropolite Grégoire, est plutôt mal reçue par une Église russe qui ne reconnaît plus la tutelle du patriarcat. Cela n’empêche pas Maxime de former rapidement une équipe de traducteurs au monastère du Miracle du Kremlin. La correction des traductions slavonnes du grec se fait au début par l’intermédiaire du latin, langue que pratique Dmitrij Gerasimov, le plus proche collaborateur russe de Maxime. Ce dernier tente de clarifier la hiérarchie des autorictates, confondues dans la tradition slavonne sous le terme générique de « Livres Sacrés ». Maxime distingue clairement le canon de la Bible de la théologie patristique et de la philosophie où Platon, défini comme « le premier des philosophes externes », assume un rôle fondamental.

7Ayant acquis la maîtrise du slavon, Maxime se met à composer des œuvres originales. Elles sont novatrices par leur contenu, mais aussi par leur forme. Plutôt que des lettres spirituelles ou des traités contre les hérésies, comme ceux qu’avaient composés Nil de la Sora († 1508) ou Joseph de Volokolamsk († 1515), il compose des discours polémiques et apologétiques, parfois sous la forme de dialogues, qui se rapprochent de la prédication, dont il avait eu un modèle remarquable avec Savonarole. Ad intra, il se range aux côtés des adversaires des biens d’Église, dont le plus ardent est Bassien Patrikeev, et combat la pratique de l’usure par certains grands monastères. Ad extra, il lutte contre les résurgences du paganisme, en particulier la pratique de l’astrologie. Il attaque Nicolas Bulow (Nikolaj Bulev, v. 1460-1548), originaire de Lübeck, un temps employé par le pape Jules II, devenu médecin de la cour de Moscou. Maxime cite les Pères à l’appui de sa démonstration, mais il est clairement inspiré par Savonarole et Pic de la Mirandole quand il oppose le libre arbitre (samovlastie) qui permet au chrétien de faire (ou ne pas faire) son salut, au déterminisme des prédictions astrologiques qui lui ôte toute liberté. Simultanément, Maxime termine la révision de la Triode pascale (1525), un des livres liturgiques les plus importants, et compose une nouvelle version de la Vie de la Mère de Dieu de Simeon Métaphraste.

IV. De la condamnation pour hérésie (1525, 1531) à la retraite honorable au monastère de la Trinité-Saint-Serge (1531-1555 / 1556)

8Les positions audacieuses prises par Maxime lui valent d’être jugé et condamné pour hérésie à deux reprises (1525, 1531). Sa critique des biens d’Église provoque l’hostilité des disciples de Joseph de Volokolamsk, très influents dans le haut clergé. De plus, il ne reconnaît pas l’autocéphalie de la métropole russe. Mais on l’attaque sur le terrain de ses traductions. Pour se défendre, il élabore un discours nuancé sur la correction (ispravlenie) et sur la compétence linguistique (iskusstvo) qui peuvent être indépendants de la sainteté (svjatost’) des traducteurs. La classification des fautes est proche de celle que proposaient les humanistes italiens dans leur travail philologique. Néanmoins, la traduction et la correction des livres saints ne sont pas seulement un travail technique, mais aussi une tâche éminemment théologique qui doit s’appuyer sur une solide exégèse biblique.

9En 1525, une ambassade russe, emmenée par Dmitrij Gerasimov, le collaborateur de Maxime, arrive à Rome. Clément VII s’efforce de persuader Basile III d’adhérer à la ligue anti-ottomane. Si l’ambassade est remarquée, elle n’est pas suivie d’effets. Le souverain russe est, certes, en lutte contre les Tatars de Crimée, protégés par la Porte, mais aussi avec la Pologne-Lituanie. Le « parti grec » de Moscou se trouve pris en porte à faux, par sa persistance, jugée dangereuse, à plaider en faveur d’une ligue anti-turque, et par sa fidélité au patriarcat de Constantinople, au détriment de l’autocéphalie. À ces griefs déjà existants s’ajoutent, à cause de Maxime, les problèmes soulevés par la révision des traductions slavonnes et la polémique sur les biens d’Église. Enfin, et peut-être surtout, Maxime et plusieurs autorités de l’orthodoxie grecque (si l’on en croit une source tardive) s’opposent ouvertement à la dissolution du mariage entre Basile III et sa première épouse, Solomonija Saburova. Ce divorce est uniquement motivé par la raison d’État : Basile n’a pas d’héritiers. Il contracte donc un nouveau mariage avec la princesse Elena Glinskaja (janvier 1526), qui lui donne l’héritier attendu, le futur tsar Ivan le Terrible (1530-1584).

10La condamnation de Maxime vise probablement à décapiter l’opposition au mariage et les forces contestatrices au sein de l’Église russe. Le premier procès (1525) est suivi d’un second (1531) qui confirme la peine d’excommunication et d’emprisonnement. À l’issue du deuxième, Bassien Patrikeev, également accusé d’hérésie et d’avoir composé un Livre pilote en contradiction avec la tradition établie, est condamné à la prison au monastère de Volokolamsk. Il disparaît rapidement.

11Maxime demeure plus d’un an excommunié et privé de ses livres, avec interdiction d’écrire. Il est ensuite confié à la garde de l’évêque de Tver’, Acace (1532-1537). Il obtient la protection du métropolite Josaphat (1539-1542), puis de son successeur Macaire (1542-1563), et bénéficie de l’intercession des patriarches de Constantinople et d’Alexandrie. C’est ainsi qu’à la fin des années quarante du xvie siècle, il est transféré dans les murs plus hospitaliers du monastère de la Trinité-Saint-Serge. Il rédige alors un véritable plaidoyer en sa faveur, comme l’avait fait Savonarole dans le Triomphe de la Croix (1497). Il tente ensuite de rassembler sa production dans des recueils plus complexes, contenant plus d’une centaine de textes, touchant aux sujets les plus divers, de la défense de la tradition orthodoxe contre les dangers extérieurs (le retour du paganisme en Occident, l’offensive de l’islam) et internes (l’usure et l’immoralité) jusqu’aux questions philologiques : description des outils du discours apologétique ou exégétique, problèmes de traduction, réflexions méthodologiques.

12Transformant sa cellule monastique en petite académie, Maxime forme des disciples, versés dans l’étude du grec et la pratique des traductions. Il faut avant tout mentionner le prince Andrej Kurbskij (v. 1528-1583) et l’abbé de la Trinité-Saint-Serge, Artème, qui tous deux se réfugieront dans le grand-duché de Lituanie à l’époque d’Ivan le Terrible. En exil, Kurbskij consacrera beaucoup d’énergie et de ressources à la traduction des textes de l’héritage patristique qu’il considère comme fondamentaux pour aborder la polémique confessionnelle.

13Le moine athonite qui avait été appelé en Russie pour corriger les traductions slavonnes et que le patriarcat de Constantinople avait probablement chargé d’une mission diplomatique délicate est resté en Russie plus de trente ans, contre son gré, en dépit de ses demandes réitérée d’être autorisé à rentrer au Mont-Athos. Il a ouvert un chantier d’adaptation et de renouvellement de la tradition byzantino-slave qui n’a guère d’équivalent. Mettant à profit les différentes formes de communication (controverse, dialogue, etc.) qu’il avait apprises au cours de son éducation byzantine et de sa formation en Occident, il a développé un discours exégétique, théologique, liturgique et dévotionnel, pédagogique et prophétique, qui vise à renouveler profondément la société et l’Église russe. L’idée de « correction » (ispravlenie), initialement appliquée à la pratique de la révision textuelle, se transforme en un discours de « réforme » au sens étymologique du terme, qui vise à renouveler la vie chrétienne et monastique. Son action et son travail, sans sortir de la tradition byzantine, ont donné à la Russie des outils conceptuels et une rigueur méthodologique qui l’ont armée pour la lutte confessionnelle qui marquera l’époque moderne.

14L’héritage de Maxime le Grec n’a pas toujours été compris, au point que l’interprétation dominante a longtemps fait de lui un représentant de « l’ancienne orthodoxie ». Seule une étude plus approfondie de son travail, avec ses racines byzantines et ses ramifications occidentales, nous aidera à appréhender pleinement une personnalité-clé dans l’histoire russe et européenne.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marcello Garzaniti, « Michel Trivolis / Maxime Le Grec (v. 1470-1555 / 1556) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 150 | 2019, 304-308.

Référence électronique

Marcello Garzaniti, « Michel Trivolis / Maxime Le Grec (v. 1470-1555 / 1556) »Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 150 | 2019, mis en ligne le 12 juin 2019, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/ashp/3111 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ashp.3111

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Auteur

Marcello Garzaniti

Directeur d’études invité, M., École pratique des hautes études — section des Sciences historiques et philologiques, université de Florence

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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