Sociolinguistique diachronique romane
Résumé
Programme de l'année 2007-2008 : I. Signaux de changements langagiers dans la langue écrite. — II. Émergence des langues littéraires. — III. Périodisation en diachronie longue.
Texte intégral
1L’étude des documents écrits de la fin du très haut Moyen Âge a été poursuivie de façon à corroborer la modélisation proposée dans les séminaires des années précédentes. Il a été étendu notamment aux documents écrits en « latin » en Italie médiévale : jugement devant un tribunal ecclésial (début du ixe s.) [M. Palma et F. Bianchi, ChLA, t. LXXIII, document 50] ; relation d’un procès entre le castaldius de Spolète et l’évêque de Rieti (fin viiie s.) ; actes de donations divers (fin viiie s.) [ChLA, t. XL, p. 7-8-9], etc. Une étude approfondie de la langue menée en appliquant les catégories classiques des typologies contrastives, mais en évitant les classements binaires traditionnels (bon / mauvais) a permis de mettre définitivement en évidence à la fois l’invalidation du modèle diglossique (si récurrent) et la validation d’un modèle neuf. La langue écrite fluctue en effet là aussi considérablement entre les niveaux I (latin « moderne » quasi protoroman) et le niveau V (latin ancien reconstruit). Le système culturel loin d’oblitérer cette réalité de la parole lui ouvre l’accès à la mémoire longue sous la pression des contraintes pragmatiques.
2Il se confirme ainsi que la genèse des langues romanes est, au prix de précautions méthodologiques maintenant bien rodées et de hardiesses intellectuelles indispensables, non pas limitée à des reconstructions rétrospectives arbitraires, mais accessible directement au prix d’une archéologie sociolinguistique des textes de la période de transition. De ce fait la question de la périodisation en diachronie longue a été reprise en centrant la discussion sur la prise en compte de la typologie cosérienne des facteurs dia [diatopique / diastratique / diaphasique]. Le supposé facteur diamésique, peu défini, a été laissé de côté au profit d’une nouvelle catégorie qui a été proposée, le facteur diaeautique. On s’est attaché en effet à démontrer que l’énoncé d’un locuteur n’est le produit ni de la somme des facteurs évoqués, ni de l’héritage langagier dont est construite sa parole : il s’y ajoute son propre vecteur individuel. Autrement dit, on s’est franchement opposé à la sentence pleine d’humour, mais fausse : « On ne devrait pas être embarrassés si nous découvrons que les réajustements systémiques dans la syntaxe et la morphologie du langage sont gouvernées par les mêmes facultés cognitives qui gouvernent le comportement social des canards cendrés [Labov, Principles of Linguistic Change, t. 1, Internal Factors, Oxford-Cambridge (Mass.), 1994, p. 598] ». Le facteur diaeautique permet de relier linguistique et stylistique [M. Banniard, « Le style, moteur et bénéficiaire du changement langagier », dans : Actes du colloque de Paris-X, 2003 (Langage et société, 109), 2004, p. 53-73] et pour illustrer ce postulat, on a remonté un peu le temps pour montrer que précisément le diasystème du latin classique fluctue en fonction des buts et des désirs énonciatifs du poète en commentant divers passages des Élégies de Properce, appuyés sur les éditions commentées de référence. On a vu ainsi apparaître des syntagmèmes qui se retrouveront des siècles plus tard, mais alors de façon diffuse, en latin parlé lorsque ces innovations diaeautiques se seront grammaticalisées.
3 L’interaction entre facteurs externes et internes a été au cœur précisément de la troisième problématique traitée, l’émergence des langues littéraires. En termes sociolinguistiques, toute langue littéraire émerge comme acrolecte. Ce fut le cas du latin classique, du latin chrétien patristique, et enfin des langues de l’Europe médiévale, tant germaniques que romanes. On a réouvert dans cette perspective le dossier des Cansos du premier troubadour Guillaume IX pour corréler ce surgissement à des aspects moins étudiés jusqu’à présent : la cristallisation d’une identité féodale en rupture spéculaire avec les élites carolingiennes et leurs traditions ; la montée d’une morale et d’une éthique privée fortement démarquées de l’emprise ecclésiale ; la recherche d’une étiquette et donc d’un langage distinct tant des élites cléricales (et apparentées) maintenant la suprématie de l’écrit en latin (ou au moins latiniforme) que de la parole ordinaire des masses (romanophones depuis plusieurs siècles). À ces facteurs externes se sont ajoutés des facteurs spécifiques, tout spécialement la rivalité entre Robert d’Arbrissel et Guillaume : leurs destins ont été étroitement liés (non seulement en Poitou puis à Fontevrault, mais aussi et peut-être surtout à Toulouse) et leur affrontement s’est condensé au niveau de la parole, dont chacun dans son registre a été le maître. L’étude soignée de la documentation disponible et l’analyse des poèmes du duc a permis de conclure avec de bonnes certitudes que Guillaume était trilingue : oïl / oc / latin (il était latinophone comme un Maginarius) ; qu’il avait si profondément été plongé dans la révolution des nouveaux chants (tropes et séquences) qu’il s’était emparé non pas tant de ces formes que de leur liberté ; qu’enfin son œuvre contient des références suffisamment claires à l’art poétique latin pour placer ses propres déclarations sous la bannière d’une prise de pouvoir langagière. Cette lecture éclaire le sens du vers célèbre Farai un vers de dreit nien (IV, 1) : « Je créerai un poème dont la forme ne vient vraiment de nulle part / ne vient d’aucun héritage artistique » (il est le facteur de son trope d’oc, comme les tropatores d’Aquitaine le sont des tropes latins).
4Le séminaire s’est conclu par une remise à plat de la terminologie usuelle pour insister sur l’absence totale de sentiment d’infériorité des premiers auteurs littéraires romans par rapport aux maîtres latins : en ce sens, le duc d’Aquitaine prend rang non seulement de poète, mais aussi d’intellectuel.
Pour citer cet article
Référence papier
Michel Banniard, « Sociolinguistique diachronique romane », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 140 | 2009, 174-175.
Référence électronique
Michel Banniard, « Sociolinguistique diachronique romane », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 140 | 2009, mis en ligne le 15 octobre 2009, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ashp/706 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ashp.706
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