Féminins sacrés : les visages de Marie
Texte intégral
1Dans un parcours sur les êtres non-visibles en tant qu’acteurs d’une relation étroite avec les humains, nous avons focalisé notre attention sur la figure mariale. Entre aspects liturgiques et savoirs ethnographiques, formes instituées du religieux et pratiques hors-norme, récits scripturaires et évocations de mythes préchrétiens, l’image de Marie incarne un féminin pluriel et sacré, souvent résultante dialectique d’une profonde complexité et polyphonie culturelle.
2Les conférences de l’année 2022-2023 ont proposé une lecture polyphonique du féminin à partir de la figure mariale. La présence de Marie dans la Bible est discrète. Si l’on s’en tient aux seules citations de son nom dans les Évangiles, sa place est moindre : elle est intimement liée à la vie de son fils, et, après la mort du Christ, à sa permanence auprès des apôtres, rapportée dans les Actes des apôtres. Cependant, dans le credo catholique et orthodoxe en particulier, Marie est considérée comme présente dans tout l’espace biblique, évoquée sous une forme figurée, annoncée et préparée tel Jésus même. Nombreuses sont les préfigurations de Marie et ses appellations selon les lectures catholiques et orthodoxes de l’Ancien Testament : en tant que mère du sauveur ou nouvelle Ève, par exemple, ou encore mère de tous les vivants, nouvelle Judith, bénie entre toutes les femmes et qui a sauvé le peuple de la destruction ; la nouvelle Arche d’Alliance, etc.
3Son histoire commence avec l’annonciation (Luc 1, 26-38), qui représente un véritable nouveau commencement. Dans la perspective sotériologique chrétienne, ce « oui » de la jeune femme qui accepte d’accueillir le Sauveur dans son ventre a inauguré un nouveau cours pour l’histoire universelle.
Ἰδοὺ ἡ δούλη κυρίου· γένοιτό μοι κατὰ τὸ ῥῆμά σου/ Ecce ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum tuum (Luc 1, 38).
4Ce fiat mihi est à la fois l’expression la plus élevée de l’abandon total et l’évocation du premier chapitre de la Genèse, fiat lux et facta est lux (Gn 1, 3), qui instaure une continuité entre la création du monde et l’incarnation, à partir du consentement marial. De la création à l’incarnation, l’histoire est synthétisée dans la figure mariale, dans son corps : de la Genèse, à l’Évangile de Luc, jusqu’au Verbum caro factum est de l’Évangile de Jean (1, 14), son importance majeure émerge dans la signification même de son rôle dans la réalisation du dessein divin.
5Au fil du temps, la « servante du Seigneur » a été évoquée en tant que modèle absolu d’acceptation et d’humilité. Nos conférences ont exploré la portée de ce féminin divin, à partir du credo chrétien et dans sa complexité et sa polyphonie culturelle. À partir d’exemples ethnographiques méditerranéens, cette complexité a fait l’objet d’un parcours sur les « visages de Marie » entre savoirs différents, dont ceux qui émergent dans les formes non instituées du religieux et du spirituel.
6Entre théologie et liturgie, littératures et arts, cette image féminine divine a montré sa spécificité et sa prégnance dans la relation aux figures du non-visible et dans les formes de construction symbolique du genre, à partir des faits religieux.
7Nous avons suivi un fil rouge ethnographique qui montre une dynamique dialectique entre savoirs « savants » et formes « populaires ». Dans les récits « officiels » Marie est la sublimation d’un féminin épuré des traits les plus mondains : la jeune fille humble qui accueille dans son ventre le mystère, l’élue du Seigneur s’abandonnant docilement à un « oui » absolu, quoique non sans effroi. Elle sera ensuite la mère douloureuse qui pleure le sacrifice de son fils, toujours mesurée dans la conscience et la préfiguration de la résurrection à la vie éternelle.
8D’autres traits – et bien divergents – émergent dans les savoirs ethnographiques, et notamment dans les récits et les légendes de fondations de cultes, et laissent entrevoir des caractéristiques proches des figures préchrétiennes, en opposition dialectique, incarnation d’un féminin sombre, démesuré, séduisant, charnel et très savant. C’est, par exemple, le cas de la Sibylle des Apennins, dont on retrouve les traces ethnographiques dans le culte de la Madone de Polsi (Calabre) et dans toute une série de cultes au féminin, comme celui de Sainte Rita.
9La jeune femme qui a dit son oui, d’un côté, et la Sibylle « hérétique et érotique » de l’autre : dans cette opposition se concrétise la nécessité du choix d’une féminité pure et éthérée, modèle et prescription pour toute fille naissant à la vie collective. Dans le système de valeurs incarnées dans ce dipôle, le mariage et l’acceptation du rôle assigné sont primordiaux pour la légitimation sociale. Les savoirs oraux, entre proverbes, légendes et expressions lexicales, tissent les trames de la construction symbolique du féminin – ainsi que du masculin, de manière spéculaire – au travers de ce contraste entre valeurs et tabous, prescriptions et interdictions.
- 1 A. Basile, Folklore della Calabria, vol. I et II, Barbaro, Reggio Calabria 1990 [1950].
- 2 L. Di Francia, Fiabe e novelle calabresi, vol. I et II, Donzelli, Rome 2015 [1934].
10Encore jusqu’aux années 1980, dans les coutumes qu’on observait lors de la procession de Polsi, résonnait l’image d’une Sibylle puissante et cultivée, mais antagoniste de la Vierge. Dans la version de la légende récoltée par Antonino Basile1, les familles illustres envoyaient leurs filles chez cette Sibylle très savante afin de recevoir l’instruction. Un jour Marie, son élève, fit un rêve qui préconisait qu’elle-même serait la mère du Christ. La Sibylle comprit tout de suite la signification du message onirique, en fut très jalouse et fit de son mieux pour contrarier cette élection de la jeune fille en mère du sauveur. Dieu la punit en l’obligeant à vivre dans une grotte de l’Aspromonte. Dans la version récoltée par Letterio di Francia2, la Sibylle folle de jalousie aurait même fait brûler les livres à ses élèves afin que Marie ne comprenne pas la portée de son rêve prophétique.
- 3 G. B. Lalli, Tito Vespasiano overo Gerusalemme desolata, Foligno 1635.
- 4 A. Da Barberino, Il Guerin Meschino, Mauro Cursietti (éd.), Antenore, Rome, Padoue 2005 ; A. De la (...)
11L’image de la Sibylle repoussée de Cumes qui trouve refuge dans les Apennins de l’Italie centrale, renvoie à une tradition attestée dans la poésie du xviie siècle de Giovan Battista Lalli3. Elle fournit une inspiration féconde à la littérature chevaleresque et courtoise, notamment dans les œuvres d’Andrea da Barberino, d’Antoine de la Sale et de Tullia d’Aragon4.
12La prophétesse étatique de l’Antiquité est désormais devenue une reine d’immense beauté, entourée d’une cour de jeunes femmes magnifiques et séduisantes, qui a établi son règne paradisiaque dans les tréfonds de l’Apennin. Les chevaliers courageux qui défient cet antre acquièrent tout savoir en s’abandonnant en même temps à toute sorte de plaisir. Mais le temps s’écoule et cent jours après on ne pourra plus sortir. C’est en ce moment que la réalité se manifestera et cette cour au féminin dévoilera son vrai visage : la reine et ses demoiselles ne sont que des monstres aux corps répugnants d’anneaux de serpent.
13Cette féminité prophétique millénaire progressivement marginalisée et diabolisée a donc trouvé une synthèse dans le dipôle d’opposition des savoirs ethnographiques : la Sibylle et Marie. Aux jeunes filles qui se préparaient à être épouses et mères, on transmettait dès leur plus jeune âge un système de valeurs qui indiquait la soumission et le silence au sommet des conceptions du désirable.
- 5 À partir de 1580 il y aura une identification progressive entre la « femme publique » et la sorcièr (...)
14D’autres beautés du monde préchrétien ont été concernées par ce processus de diabolisation, telles que les fées par exemple. Dans le climat culturel produit par le Concile de Trente, les savoirs féminins auront été désormais stigmatisés, dans un double lien avec la luxure et la prostitution d’un côté et la magie de l’autre5.
- 6 La présence du toponyme Sibylle est attestée dans diverses localités italiennes, comme à Civitella (...)
15C’est avec ces prémisses qu’un héritage littéraire et mythologique complexe a une retombée dans les savoirs ethnographiques, dans la culture agropastorale de l’Italie, dans une contamination continue entre savoirs « savants » et savoirs oraux6.
- 7 Les narade ou nadare, par exemple, sont des figures n’appartenant pas à l’humain, dont on peut ente (...)
16La Sibylle outragée pendant la procession de Polsi en Calabre a hérité de ce sibyllin ambigu et dangereux. D’un féminin au-delà de l’humain, sauvage et inquiétant, aussi séduisant que maléfique, l’imaginaire agro-pastoral a gardé d’autres figures7.
- 8 A. Bellio, « Les temps du devenir femme. Corps, assignations de genre et faits religieux », dans A. (...)
Comprendre les visages mariaux dans les mondes occidentaux, à savoir la polyphonie de la figure mariale, signifie analyser une bipolarité du féminin de longue durée, un dipôle qui agit au travers des structures sociales – à partir de la famille et des formes d’institution de la société – qui se transmet d’une génération à l’autre – et dont les contenus et les traces sont lisibles en filigrane dans les formes de construction des discours et des iconographies8 (p. 3).
17Ce dipôle s’inscrit dans le corps. Le corps des femmes représente, dans la longue durée, un élément symbolique et mythopoïétique primordial, telle une véritable machine à penser, au centre d’enjeux sociaux, politiques, artistiques.
- 9 A. Bellio, All’ombra delle pupazze in fiore. Antropologia di un rito nella Calabria grecanica, Kuru (...)
18Au moyen de cet élément du désir et de la crainte chaque société a véhiculé et véhicule à sa manière ses propres contenus culturels. Pays des merveilles et territoire de l’inquiétante altérité à la fois, floraison ou sécheresse, intime silence et parole de chair, le féminin dans sa dimension corporelle devient aussi une excellente machine à… déguster. Dans ce cheminement, nous avons rencontré des formes du féminin et du masculin en miroir, qui se déclinent en nourriture rituelle et festive9.
19Farine cosmique, pâte souple à pétrir et faire lever, croissant lunaire, coupe accueillante, four à pain, matière métaphorique, ce corps révèle son attitude alimentaire, parfois centrale dans les pratiques religieuses, offrande et moyen de communication privilégié entre les mondes, porte de passage pour les au-delàs de quelque façon qu’ils soient représentés, seuil entre la terre, les cieux et les enfers.
Notes
1 A. Basile, Folklore della Calabria, vol. I et II, Barbaro, Reggio Calabria 1990 [1950].
2 L. Di Francia, Fiabe e novelle calabresi, vol. I et II, Donzelli, Rome 2015 [1934].
3 G. B. Lalli, Tito Vespasiano overo Gerusalemme desolata, Foligno 1635.
4 A. Da Barberino, Il Guerin Meschino, Mauro Cursietti (éd.), Antenore, Rome, Padoue 2005 ; A. De la Sale, Le Paradis de la Reine Sibylle, Desonay, Paris 1930 ; Tullia d’Aragon, Il Guerin o il Meschino.
5 À partir de 1580 il y aura une identification progressive entre la « femme publique » et la sorcière : on attribuait aux prostituées la pratique des arts magiques pour attirer les hommes et les rendre fous. Dans les procès elles sont également accusées de pratiques divinatoires au travers des rêves. Dans leurs rituels, elles s’adressent à la Sibylle comme à Diane. M. P. Fantini, « Les mots secrets des prostitués (Modène, 1580-1620) », Clio 11 (2000), dossier : Parler, chanter, lire, écrire, p. 27.
6 La présence du toponyme Sibylle est attestée dans diverses localités italiennes, comme à Civitella Casanova, dans les Abruzzes, et la dénomination se retrouve aussi dans certaines légendes concernant des figures féminines dévouées aux arts divinatoires.
7 Les narade ou nadare, par exemple, sont des figures n’appartenant pas à l’humain, dont on peut entendre la nuit le bruit qu’elles produisent en faisant la lessive auprès des fleuves. Les récits de tradition orale en soulignent le danger, car elles attendent de s’introduire dans les maisons pour se nourrir des nouveau-nés ; ainsi la pronèta, femme d’immense beauté qui séduit les hommes s’aventurant dans la mer à la nage pour les faire se noyer. Des fées et toute sorte d’êtres féminins monstrueux ou qui perdent les hommes peuplent l’imaginaire agropastoral. Cf. A. Bellio, « Il pendolo della marginalità. Donne calabresi tra la Sibilla e Maria », dans V. Porcellana (dir.), Il doppio margine. Donne tra esclusione e cambiamento, Libreria Stampatori Edizioni, Turin 2011, p. 25-55 : p. 39 et suiv.
8 A. Bellio, « Les temps du devenir femme. Corps, assignations de genre et faits religieux », dans A. Bellio, I. Kuzma et A. Tuaillion Demésy (dir.), Imaginaires du temps. Religion, politique, loisirs, Harmattan Italia, Turin 2022, p. 17-37.
9 A. Bellio, All’ombra delle pupazze in fiore. Antropologia di un rito nella Calabria grecanica, Kurumuny, Calimera 2010.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Alfonsina Bellio, « Féminins sacrés : les visages de Marie », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 131 | 2024, 695-699.
Référence électronique
Alfonsina Bellio, « Féminins sacrés : les visages de Marie », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses [En ligne], 131 | 2024, mis en ligne le 17 juillet 2024, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/asr/5332 ; DOI : https://doi.org/10.4000/122y5
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