Genèse et mutations des paysages religieux (xiiie-vie siècles) : Péloponnèse
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1La conférence a d’abord poursuivi l’enquête sur le rôle des cultes de sommet de Zeus dans la genèse des paysages religieux du Péloponnèse entre la fin de l’âge du Bronze et le début de l’époque archaïque. La recherche a porté sur le Mt Arachnaion dans son double contexte du golfe Saronique (en particulier avec le Mt Oros à Égine et le Mt Hymette en Attique) et de la plaine d’Argolide. Elle a ensuite mis en lumière le rôle joué par le Mt Lycée d’Arcadie et le Mt Ithomè en Messénie dans l’implantation du culte d’Apollon à Vassai. Dans un deuxième temps, l’attention s’est portée sur les cultes d’Artémis qui, dans plusieurs parties du Péloponnèse, apparaissent dès l’époque géométrique sur des cols et des voies de passage, afin de mettre en lumière leur rôle dans les dynamiques régionales de rattachement ou de différenciation.
1. Recherches sur les cultes de sommet (suite)
- 1 Annuaire EPHE-SR 130 (2023), p. 181-183.
- 2 O. Psychoyos, Y. Karatzikos, « Mycenean cult on Mount Arachnaion in the Argolid », dans A.-L. Schal (...)
- 3 Annuaire EPHE-SR 130 (2023), p. 183.
2Entamée l’année précédente, l’enquête tire parti des fouilles récentes ou en cours pour réexaminer l’histoire et le rôle des cultes de Zeus établis au sommet de certaines montagnes dans la période qui va du Bronze tardif au début de l’archaïsme1. Ont d’abord été présentés les résultats de la campagne 2022 des fouilles du sommet du Mt Oros à Égine, qui ont porté sur la structure de la fin de l’époque mycénienne découverte sur la pente nord immédiatement en dessous de l’aire cultuelle, dans un secteur ensuite recouvert par les vestiges de l’activité du sanctuaire d’époque historique (cendres, fragments d’ossements, poterie…). L’attention s’est ensuite portée sur le Mt Arachnaion en Argolide, situé à mi-chemin entre la côte du golfe Saronique et la plaine d’Argos. Les fouilles effectuées dans les années 2010 y ont révélé une phase d’activité cultuelle d’époque mycénienne, plus précisément de la période palatiale (du milieu du xiiie siècle environ jusque vers 1100), caractérisée par un abondant mobilier céramique (vases rituels, vases de consommation et de cuisine, figurines et statuette faite au tour, vases miniatures) mêlé à des vestiges sacrificiels (terre noire, cendres, ossements)2. Le Mt Arachnaion faisant partie du réseau d’inter-visibilité qui, à l’époque historique, englobe toute une série de lieux de culte de sommet de Zeus autour d’Égine et du golfe Saronique (Hymette, Parnès, Cithéron…), le rapprochement avec le culte pratiqué sur le Mt Oros à l’âge du Bronze s’impose, d’autant plus que le mobilier trouvé dans les deux lieux de culte semble présenter de nombreuses analogies. Dans la mesure où l’hypothèse d’un culte pratiqué à l’âge du Bronze en Attique, au sommet du Mt Hymette, ne peut être totalement écartée, la question se pose de la mise en place d’un réseau interrégional de cultes de Zeus dès le IIe millénaire, qui se serait poursuivi ou aurait été revitalisé à l’époque géométrique. Là encore, les données que les fouilles en cours sur le Mt Oros pourront fournir sur la chronologie du culte aideront à comprendre les processus à l’œuvre autour du golfe Saronique à l’âge du Bronze : il se pourrait en effet, contrairement à ce que j’avais écrit précédemment3, que la naissance du culte soit bien antérieure à la période palatiale, ce qui lui conférerait une centralité non seulement géographique, mais historique, dans l’histoire des cultes de la région.
3Mais le Mt Arachnaion, qui domine toute la plaine argienne à l’ouest, fait également partie du système cultuel de l’Argolide et c’est également dans ce contexte qu’il convient de comprendre son histoire. De ce côté-là, on ne connaît pas d’autre culte de hauteur avec lequel il entrerait en relation visuelle. En revanche, depuis le sommet, la vue englobe presque tous les sites helladiques de la plaine argienne (à l’exception de Mycènes), depuis Prosymna au nord jusqu’aux acropoles d’Asiné au sud. Or, à l’époque géométrique, après une phase d’abandon, certains de ces sites deviennent des sanctuaires qui forment, avec le Mt Arachnaion, un autre réseau d’intervisibilité. Particulièrement intéressant est le parcours visuel qui, dans la partie orientale de la plaine, relie Prosymna, site de l’Héraion d’Argolide à partir du viiie siècle, dans la partie nord, Profitis Ilias, une colline escarpée située un peu plus au sud, au sommet de laquelle un culte apparaît au tournant des viiie/viie siècles, et l’acropole Barbouna d’Asiné, tout à fait au sud, qui accueille un sanctuaire à la fin de l’époque géométrique. Le Mt Arachnaion est visible depuis chacun des trois sites ; mais une connexion visuelle directe entre tous ces sanctuaires est également possible depuis le sommet de la colline de Profitis Ilias. De là en effet, et seulement de là, on aperçoit Prosymna au nord dans une échancrure entre deux collines, à l’est le Mt Arachnaion et au sud Asiné, dont l’acropole Barbouna dépasse d’un petit ensellement entre deux reliefs. Or c’est précisément à cet endroit qu’au tout début de l’époque archaïque est fondé un culte dont les traces visibles sont les restes d’un petit temple sous la chapelle moderne, et qui a livré un mobilier très proche de celui de l’Héraion de Prosymna : figurines de terre cuite, petits bronzes (épingles, fibules, phiales), dont une plaque de fibule du viie siècle représentant une femme à polos devant un homme qui tient son vêtement, très semblable à des plaques trouvées dans les sanctuaires d’Héra à Prosymna et à Pérachora. Peut-on conclure qu’il s’agit également d’un sanctuaire d’Héra, en relation à la fois avec le culte de Zeus (et Héra ?) sur le Mt Arachaion et le culte d’Héra de Prosymna ? La chose n’est pas prouvée, mais ces observations invitent à se demander quel rôle le culte de Zeus hérité de l’âge du Bronze sur le Mt Arachnaion a pu jouer dans l’établissement, à ses pieds, d’un réseau de sanctuaires reliés par des systèmes de triangulation visuelle établis en fonction de critères topographiques très précis.
- 4 Je laisse de côté les aménagements plus tardifs pratiqués en contrebas, au pied de ce sommet.
- 5 D. G. Romano, M. Voyatsis, « Mt. Lykaion Excavation and Survey Project, Part 1. The Upper Sanctuary (...)
- 6 F. A. Cooper, « The temple of Apollo at Bassai. New observations on its orientation and its plan », (...)
- 7 Plus aucune observation n’est évidemment possible dans le temple classique enfermé dans son linceul (...)
4Le cas du Mt Lycée en Arcadie paraît plus clair encore. De façon significative, le culte de Zeus y a été établi non pas au point le plus haut du massif, mais au sommet d’un relief bien détaché, d’altitude très légèrement inférieure (1383 m) mais dont la forme arrondie est immédiatement reconnaissable de loin4. Le culte y est attesté au Bronze Récent et semble particulièrement florissant à l’époque palatiale ; il se poursuit sans discontinuité à l’âge du Fer et pendant toute l’époque historique5. De là, la vue s’étend sur un très vaste cirque de montagnes aux confins de la Laconie, de l’Argolide, de l’Arcadie du nord, de l’Élide et de la Messénie. Dans cette dernière direction, au sud-ouest, émerge un autre sommet connu pour avoir accueilli un culte de Zeus à l’époque historique : le mont Ithomé, qui dépasse légèrement de la ligne de crête des montagnes situées entre l’Arcadie et la Messénie. Même si l’histoire du culte de Zeus Ithomatas reste très mal connue, en particulier pour les hautes époques, on est amené à se demander, là aussi, quel rôle la relation visuelle entre les deux sommets a pu jouer. La question paraît d’autant plus pertinente que cette connexion s’inscrit à l’époque historique dans une triangulation visuelle très significative. En effet, à l’ouest/sud-ouest du mont Lycée, on distingue à moyenne distance la crête du mont Kotylion qui culmine à 1240 m et barre la vue vers la mer. Ce relief est le site d’implantation, à la fin du viiie siècle, d’un sanctuaire double d’Artémis, dans une petite dépression au sommet du mont, et d’Apollon (le célèbre Apollon de Vassai) un peu plus bas, au pied du mont. Or, le temple d’Apollon est situé à l’endroit précis d’où l’on peut apercevoir à la fois le mont Lycée, au nord-est, et le mont Ithomè au sud, visible grâce, encore une fois, à une profonde échancrure dans la ligne des montagnes. Le plan et l’orientation des temples archaïque et classique soulignent cette double connexion. D’une part, les édifices sont orientés sur un axe nord-sud qui se prolonge droit vers l’Ithomè au sud. D’autre part, aussi bien le temple archaïque que le temple classique présentent au fond de la cella un espace réservé, qui abritait sans doute une statue, où est ménagée une ouverture latérale ouvrant vers le nord-est. Des théories sophistiquées avaient été élaborées pour expliquer cette singularité par des jeux de lumière créés à certaines époques de l’année, au lever du soleil, par la position des colonnes de la péristasis et celle de l’ouverture afin d’éclairer la statue de culte6. Conçues pour le temple classique, elles ne peuvent valoir pour le temple archaïque, qui n’a pas de péristasis. Or, il suffit de se placer au centre de la pièce arrière du temple archaïque pour se rendre compte que l’ouverture encadre exactement le Mt Lycée, situé dans son axe7.
- 8 Du sanctuaire d’Artémis, ouvert vers le sud, seul l’Ithomè est visible.
5Il ne fait donc guère de doute que la double relation visuelle avec les sommets du Lycée et de l’Ithomè a joué un rôle dans le choix de l’emplacement du culte d’Apollon8. Reste à élucider la signification historique de ce choix dans un ensemble régional où, à haute époque, les identités messénienne, arcadienne et laconienne n’étaient pas encore nettement définies et où différents réseaux se mettaient en place selon des processus multiples de rapprochements ou de conflits, où la participation aux cultes jouait évidemment un rôle central. Les soi-disant « guerres de Messénie » ne sont qu’un aspect de cette histoire complexe dont les communautés du sud de l’Arcadie, comme Phigalie, étaient partie prenante. Fait intéressant, le temple archaïque construit à la fin du viie siècle, tout en étant orienté nord-sud, tourne le dos au Mt Ithomè en s’ouvrant au nord (comme ensuite le temple classique) : signe d’un choix dans les rattachements politiques et culturels de Phigalie et de sa région face à l’expansion spartiate en Messénie ?
6Quoi qu’il en soit, il apparaît que les cultes de sommet de Zeus hérités de l’âge du Bronze ont pu jouer un rôle central dans la construction des paysages religieux des époques suivantes. Les réseaux d’inter-visibilité qui se forment autour d’eux dessinent des solidarités cultuelles qui dépassent le cadre de chaque communauté et de son territoire, au niveau régional voire interrégional. Ces dynamiques donnent à Zeus une forme de primauté cultuelle par rapport à laquelle les cultes des autres divinités, dont Héra elle-même, sont agencés, ce qui permet de transcrire dans le paysage la prééminence du roi des dieux, sans recours à la monumentalité : le paysage cultuel ne peut être interprété uniquement à l’aune de la monumentalité des sanctuaires.
2. L’Artémis des cols et des passages
- 9 M. Petropoulos, « Geometrikos Naos Rakitas », dans V. Mitsopoulos-Leon (éd.), Forschungen in der Pe (...)
- 10 S. Koursoumis, « Revisiting Mount Taygetos: the Sanctuary of Artemis Limnatis », BSA 109 (2014), p. (...)
- 11 Pour les sanctuaires d’Arcadie, synthèse récente de M. Jost, « Sanctuaires d’Arcadie trente ans apr (...)
- 12 En particulier pour le secteur de l’Azanie, où le processus est visible dès l’époque géométrique : (...)
7On connaît, dans les montagnes du Péloponnèse, un certain nombre de sanctuaires qui, placés sur un col ou une voie de passage, jalonnent la transition d’un canton à un autre. Beaucoup sont attribués à Artémis, soit avec certitude, soit de manière hypothétique. Parmi les premiers, certains apparaissent très tôt : le culte d’Artémis Aontiai (« des vents ») à Rakita, situé à l’endroit précis où la route montant d’Aigion débouche sur un haut plateau, aux confins de l’Achaïe et de l’Arcadie, semble débuter au xe siècle ; le sanctuaire d’Artémis Limnatis à Kombothekra, sur la crête du mont Lapithos entre l’Élide et la Triphylie, semble actif au ixe siècle9. Le peu d’éléments que l’on possède sur le sanctuaire d’Artémis Limnatis à Volimnia, dans le Taygète, entre la Laconie et la Messénie historiques, permettent de faire remonter le culte à la deuxième moitié du viiie siècle10. C’est à cette même période du Géométrique récent que l’on assigne l’apparition de cultes de divinités féminines qui, du fait de leur position sur un col, sont parfois identifiées à Artémis : ainsi à Grémoulias, sur le mont Chelmos, à six kilomètres au nord de Lousoi, là où la route montant de Cleitor d’Arcadie redescend vers l’Achaïe ; ou Aghios Petros (« Mt Aphrodision »), perché sur un col entre les vallées de Psophis et Telphousa en Arcadie11. L’épiclèse récurrente de Limnatis, qui se réfère à une situation de transitions, à un espace « d’entre deux », dit bien le rôle que tiennent ces sanctuaires tous placés dans des lieux intermédiaires. Cela ne signifie pas pour autant que ces sanctuaires sont « marginaux » et, par conséquent, modestes : les types d’offrande (en particulier les figurines de bronze, voire, dans le cas de Rakita, des armes et un trépied miniature), et parfois la construction de temples dès la seconde moitié du viiie siècle (ainsi à Rakita où un hécatompèdon périptère à double extrémité absidale est construit à peu près en même temps que le temple de Poséidon Héliconios à Hélikè d’Achaïe), soulignent plutôt la richesse de l’investissement symbolique et matériel dans ces sanctuaires. On ne peut, dès lors, n’y voir que des cultes de lointains montagneux fréquentés lors de transhumances saisonnières. Leur répartition sur des massifs montagneux qui dessinent de futures limites régionales, en particulier aux confins de l’Arcadie du nord12, invite plutôt à considérer leur histoire en fonction de l’établissement de relations suivies entre des secteurs voisins, pour lesquels ils jouent le rôle de lieu central, contribuant ainsi à organiser les dynamiques régionales de rattachement ou de différenciation et à mettre en place les réseaux d’où émergeront les identités régionales. Ainsi, le célèbre sanctuaire d’Artémis Limnatis du Taygète, présenté dans le « roman » tardif des guerres de Messénie comme le lieu d’origine du conflit entre Spartiates et Messéniens, doit-il être vu comme un des sanctuaires où, par le biais des modalités de participation au culte, ont été négociés les processus d’intégration ou d’exclusion qui ont abouti, à l’époque archaïque, à la mise en place des différentes catégories – citoyens, périèques, hilotes… – organisant la société laconienne. Loin d’être un lieu disputé dans un affrontement de deux « blocs » homogènes de Laconiens et de Messéniens, le sanctuaire a sans doute joué un rôle central dans l’intégration d’une partie des élites messéniennes dans la construction et l’organisation de l’état laconien tout au long de l’époque archaïque et à l’époque classique : ce n’est qu’après la création d’un état messénien qu’il devint un lieu d’affrontement symbolique et territorial avec Sparte.
Notes
1 Annuaire EPHE-SR 130 (2023), p. 181-183.
2 O. Psychoyos, Y. Karatzikos, « Mycenean cult on Mount Arachnaion in the Argolid », dans A.-L. Schallin, I. Tournavitou (éd.), Myceneans up to date. The archaeology of North-eastern Peloponnesos, Stockholm 2015, p. 261-276.
3 Annuaire EPHE-SR 130 (2023), p. 183.
4 Je laisse de côté les aménagements plus tardifs pratiqués en contrebas, au pied de ce sommet.
5 D. G. Romano, M. Voyatsis, « Mt. Lykaion Excavation and Survey Project, Part 1. The Upper Sanctuary », Hesperia 83 (2014), p. 569-652.
6 F. A. Cooper, « The temple of Apollo at Bassai. New observations on its orientation and its plan », AJA 72 (1968), p. 103-111.
7 Plus aucune observation n’est évidemment possible dans le temple classique enfermé dans son linceul de toile.
8 Du sanctuaire d’Artémis, ouvert vers le sud, seul l’Ithomè est visible.
9 M. Petropoulos, « Geometrikos Naos Rakitas », dans V. Mitsopoulos-Leon (éd.), Forschungen in der Peloponnes, Athènes 2001, p. 39-45. U. Sinn, « Das Heiligtum der Artemis Limnatis bei Kombothekra, II. Der Kult », MDAI, Athen. Abteilung 96 (1981), p. 26-71.
10 S. Koursoumis, « Revisiting Mount Taygetos: the Sanctuary of Artemis Limnatis », BSA 109 (2014), p. 191-222.
11 Pour les sanctuaires d’Arcadie, synthèse récente de M. Jost, « Sanctuaires d’Arcadie trente ans après : bilan des recherches », BCH 142 (2018), p. 97-143, avec la bibliographie afférente.
12 En particulier pour le secteur de l’Azanie, où le processus est visible dès l’époque géométrique : C. Morgan, Early Greek States beyond the Polis, Londres 2003, p. 176-186.
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Référence papier
François de Polignac, « Genèse et mutations des paysages religieux (xiiie-vie siècles) : Péloponnèse », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 131 | 2024, 727-732.
Référence électronique
François de Polignac, « Genèse et mutations des paysages religieux (xiiie-vie siècles) : Péloponnèse », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses [En ligne], 131 | 2024, mis en ligne le 17 juillet 2024, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/asr/5352 ; DOI : https://doi.org/10.4000/122y9
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