Droits et institutions des chrétientés orientales
Plan
Haut de pageTexte intégral
Les prodromes d’un droit successoral ecclésiastique : les canons du synode de Duin (645)
- 1 Ci-après KH.
- 2 V. Hakobyan (éd.), Kanonagirkʿ Hayocʿ (Livre des canons arméniens), I, Érévan, 1964 (ci-après KH I)
- 3 V. Hakobyan (éd.), Kanonagirkʿ Hayocʿ (Livre des canons arméniens), II, Érévan, 1971 (ci-après KH I (...)
- 4 KH I, p. xxx-xxxviii ; KH II, p. xv-xli. Seulement trois autres groupes seront rajoutés entre les x (...)
1Entre la compilation des 705 canons, répartis en 24 groupes, du Livre des canons arméniens (Kanonagirkʿ Hayocʿ1) – premier recueil canonique officiel de l’Église arménienne composé par le catholicos Yovhannēs Awjnecʿi peu après 7202 – et la copie du plus ancien manuscrit du corpus connu actuellement, réalisée en 1098 à Nor-Djulfa, 33 groupes, rassemblant 626 dispositions, ont été insérés, en plusieurs étapes, au sein de la collection3. Ce processus aussi long que complexe reste entouré de nombreuses zones d’ombre, même si Vazgen Hakobyan a jadis tenté de le reconstituer dans ses grandes lignes avec une série d’hypothèses souvent stimulantes4. Après une période d’obscurité, le KH resurgit sous le pontificat d’Anania Mokacʿi (943-967). L’examen des différentes lettres composées par ce catholicos suggérerait qu’il disposait d’un KH comprenant au minimum 34 et, très probablement, 38 groupes. Sous le catholicos Xačʿik (972-991), puis son successeur Sargis Sewancʿi (992-1019), le corpus contiendrait 40 groupes. Enfin, l’exemplaire du recueil recopié dans le manuscrit de 1098 bénéficie de la présence de dix-sept groupes supplémentaires. À cette date, le KH affiche sa forme définitive.
2Cette reconstitution qui se fonde essentiellement sur des données historiques et philologiques nous semble globalement pertinente. Elle peut toutefois être affinée et, dans certains cas, corrigée, à partir d’une analyse qui s’appuierait plus profondément sur le contenu même des canons. Précisons immédiatement que, d’une manière générale, aucun travail de classement chronologique n’apparaît dans l’enchaînement de ces groupes. En cela, le contraste est flagrant avec les efforts minutieux qu’avait déployés Yovhannēs Awjnecʿi pour composer son KH. Une telle entreprise a-t-elle été considérée comme superflue du fait, qu’à l’exception de quatre groupes, les 29 autres étaient des pseudépigraphes ? Rien n’est moins sûr. Assez logiquement ce penchant pour le faux fait que la majorité des titres présents sont attribués à un Père de l’Église ou à une haute figure de l’Église arménienne et non à un concile, la « falsification » étant plus aisée à diffuser dans le premier cas.
- 5 A. Mardirossian, « Un absent de marque : les canons du synode Duin (645) », dans Vertiges du droit. (...)
3Ainsi, les douze canons rédigés par le synode de Duin de 645 sous la présidence du catholicos Nersēs III Šinoł « le Bâtisseur » (641-661) se rangent parmi les quatre groupes authentiques5 ! Le rang qu’ils occupent dans le KH – entre la législation polémique attribuée à Grégoire de Nazianze et les dispositions, elles aussi authentiques, de Macaire Ier de Jérusalem – résiste pour le moment à toute explication. Mais le plus important ici est d’essayer de cerner les motifs qui ont conduit Yovhannēs Awjnecʿi à écarter ce groupe arménien comprenant de très importantes prescriptions de son corpus. Texte strictement de type juridique, ces canons de Duin s’intéressent prioritairement à l’organisation de l’institution et du patrimoine ecclésiastiques.
4Contrant les timides tentatives esquissées par le synode de Šahapivan (444), puis par le vardapet (« docteur ») julianiste Yovhannēs Mayragomecʽi († ca 650) qui visaient à amoindrir la prêtrise héréditaire prévalant en Arménie, l’assemblée de 645 instaure une législation particulièrement détaillée qui permet au prêtre privé d’enfant d’adopter un fils, afin que celui-ci puisse lui succéder au sacerdoce ! Dans le cas contraire, la charge et les biens qui lui sont attachés devront revenir à un parent proche ou à défaut, être cédés à un autre clerc. Moins d’un siècle plus tard, Yovhannēs Awjnecʽi clôt définitivement le débat en abrogeant la législation de Šahapivan et de Mayragomecʽi.
- 6 A. Mardirossian, Le Livre des canons arméniens (Kanonagirkʿ Hayocʿ) de Yovhannēs Awjnecʿi. Église, (...)
- 7 A. Mardirossian, « Les canons du synode de Partaw (768) », Revue des études arméniennes, n. s. 27 ( (...)
5Le concile de Duin de 645 prescrit également des mesures relatives à la répartition des revenus et des recettes de l’Église qui s’opposent de façon frontale aux canons promulgués sur ce thème par le synode de Duin réuni en 553 sur ordre du catholicos Nersēs II Aštarakecʿi et de l’évêque Neršapuh Mamikonean6. D’ailleurs, le synode de Partaw de 768 reviendra sur la législation réformatrice ébauchée par Nersēs III7. Yovhannēs Awjnecʿi avait-il anticipé la mesure prise par les Pères de Partaw en écartant les canons de 645 ? En outre, ces derniers évoquaient les rapports des Arméniens avec les occupants arabes, qui venaient tout juste de conquérir le pays dans des termes suffisamment neutres pour ne pas gêner la politique « concordataire » nouée par Yovhannēs Awjnecʿi avec le califat omeyyade.
- 8 A. Mardirossian, « “Iconodule et chalcédonien’’ : la déposition de Vahan Ier, catholicos de l’Églis (...)
6De fait, la principale cause qui pourrait expliquer l’hostilité du catholicos-philosophe envers le synode de Duin de 645 pourrait être l’attitude résolument pro-chalcédonienne dont Nersēs III avait fait preuve durant tout son pontificat. Tout aussi hostile au julianisme qu’au credo de 451, Yovhannēs Awjnecʿi – suivi ici par une large majorité de la hiérarchie ecclésiastique arménienne – réprouvait la politique menée en son temps par le catholicos-bâtisseur. Le rejet des canons que celui-ci avait promulgués pouvait être interprété comme une forme indirecte de damnatio memoriae qu’on lui infligeait pour ses accointances avec l’« hérésie grecque ». Comme précédemment avec les Canons de Grégoire le Théologien, la période troublée du pontificat de Vahan Siwni constituait peut-être le contexte le plus propice pour que les dispositions de Nersēs III intègrent enfin le KH8.
L’essentiel et le complément : les canons de saint Grigor l’Illuminateur
- 9 Agathange, Patmutʿiwn Hayocʿ § 885 ; Agathangelos: History of the Armenians, trad. R. W. Thomson, A (...)
- 10 Seule une minorité de l’historiographie arménienne a osé remettre en cause l’authenticité des Canon (...)
- 11 A. Mahé et J.-P. Mahé, Grégoire de Narek, Tragédie – Matean Ołbergutʿean: le Livre de Lamentation, (...)
7Une fois les canons de Nicée rapportés en Arménie par son fils Aristakēs, l’auteur anonyme qui se fait appeler Agathange (Agatʿangełos), on le sait, affirme que Grigor l’Illuminateur (Lusaworičʿ) aurait procédé à « des additions à ces canons lumineux, rendant encore plus glorieux son propre siège d’Arménie9 […] ». Bien qu’il soit possible en théorie, à ce jour rien ne prouve l’existence d’un tel remaniement. De fait, les Canons de saint Grigor présents dans le KH ne peuvent aucunement être considérés comme la traduction arménienne des « additions » évoquées par Agathange10. Ils constituent probablement un texte élaboré par Yovhannēs Mayragomecʿi, qui a dû estimer inconcevable que le fondateur de l’Église arménienne n’ait pas personnellement légué des prescriptions canoniques. Nous ignorons si le vardapet julianiste a rédigé son texte de toutes pièces ou s’il s’est fondé sur un écrit plus ancien et, en l’occurrence, nous souscrivons à l’hypothèse d’Annie et Jean-Pierre Mahé qui précisent que ces canons « représentent sans doute des règles anciennes, mais ils ne sauraient être antérieurs au ve siècle et peuvent avoir été remaniés jusqu’au viie siècle »11.
- 12 Mayragomecʿi pouvait aussi s’adosser sur le préambule du synode de Šahapivan qui indiquait la néces (...)
- 13 Ms 659 : « Canons de saint Grigor le Parthe, ajoutés aux [canons] Nicéens » ; mss 8459 et 657 : « C (...)
8La chronique d’Agathange fournissait ici à Mayragomecʿi – comme pour les pseudo-Canons de Césarée – la trame de sa forgerie. Ainsi, les Canons de saint Grigor apparaissent dans le KH derrière les Canons de Laodicée qui représentent le groupe clôturant la Collection d’Antioche, à savoir les Canons nicéens12. Ce classement permet de présenter les Canons de saint Grigor comme le complément ou le post-scriptum de ce corpus ; et ce caractère additionnel du groupe canonique attribué à Grigor est fortement marqué par le sous-titre que lui est accolé dans plusieurs manuscrits marginaux du Matenadaran13. Enfin, la brièveté des 30 articles composant ce groupe canonique pourrait refléter le désir de Mayragomecʿi d’insister sur leur caractère additionnel.
- 14 Notamment, les Canons des Pères continuateurs, comme l’avait jadis relevé N. Melikʿ Tʿangean, Hayoc (...)
- 15 A. Mardirossian, « Légitimer la norme : les Canons de saint Grigor l’Illuminateur », dans P.-G. Del (...)
9Les Canons de saint Grigor comprennent de nombreux parallèles avec divers écrits composés du même Mayragomecʿi. Bien plus, la quasi-totalité des thèmes évoqués dans les 30 dispositions de ce groupe se retrouvent dans d’autres écrits canoniques rédigés ou interpolés par le savant julianiste, mais aussi au sein de ses Parénèses14. La similarité, tant sur le fond que sur la forme, qui apparaît entre les Canons de saint Grigor et l’Appel à la pénitence – faussement attribué au catholicos Yovhannēs Mandakuni – constitue une illustration claire de ce canevas15.
Notes
1 Ci-après KH.
2 V. Hakobyan (éd.), Kanonagirkʿ Hayocʿ (Livre des canons arméniens), I, Érévan, 1964 (ci-après KH I).
3 V. Hakobyan (éd.), Kanonagirkʿ Hayocʿ (Livre des canons arméniens), II, Érévan, 1971 (ci-après KH II).
4 KH I, p. xxx-xxxviii ; KH II, p. xv-xli. Seulement trois autres groupes seront rajoutés entre les xve et xviiie siècles.
5 A. Mardirossian, « Un absent de marque : les canons du synode Duin (645) », dans Vertiges du droit. Mélanges franco-helléniques à la mémoire de Jacques Phytilis, Paris, 2011, p. 289-301.
6 A. Mardirossian, Le Livre des canons arméniens (Kanonagirkʿ Hayocʿ) de Yovhannēs Awjnecʿi. Église, droit et société en Arménie du IVe au VIIIe siècle, Louvain, 2004, p. 379-381 (désormais Le Livre).
7 A. Mardirossian, « Les canons du synode de Partaw (768) », Revue des études arméniennes, n. s. 27 (1998-2000), p. 117-134.
8 A. Mardirossian, « “Iconodule et chalcédonien’’ : la déposition de Vahan Ier, catholicos de l’Église arménienne, en 968 », dans La déposition du pape. Lieux théologiques – modèles canoniques – enjeux constitutionnels, colloque international (30-31 mars 2017), laboratoire Droit et sociétés religieuses, université Paris I Panthéon-Sorbonne, université Paris-Saclay, université Clermont Auvergne, Sceaux, 2019, p. 163-172.
9 Agathange, Patmutʿiwn Hayocʿ § 885 ; Agathangelos: History of the Armenians, trad. R. W. Thomson, Albany, New York, 1976 [trad. anglaise avec réimpression sans apparat du texte de Tiflis, 1909], p. 416-417. Il ne faut pas confondre ces dispositions avec un autre faux – comprenant une série de onze canons sous forme de questions-réponses – traditionnellement dénommé Questionnaire de Grigor l’Illuminateur, cf. N. Adontz, « Le questionnaire de saint Grégoire l’Illuminateur et ses rapports avec Eznik », Revue de l’Orient chrétien 25 (1925-1926), p. 309-337 [éd. et trad. française].
10 Seule une minorité de l’historiographie arménienne a osé remettre en cause l’authenticité des Canons de saint Grigor, cf. notamment N. Akinean, « Šahapivani žołovin kannonerǝ. Matenagrakan usumnasirutʻiun artʻiw 1500 ameay taredarjin (444-1944) » (Les canons du synode de Šahapivan. Étude littéraire à l’occasion du 1500e anniversaire [du synode]), Handēs Amsoreay 63 (1949), p. 79-170 [traduction allemande de cet article – comprenant une édition des canons de Šahapivan – publiée à Vienne en 1950], ici p. 103-106.
11 A. Mahé et J.-P. Mahé, Grégoire de Narek, Tragédie – Matean Ołbergutʿean: le Livre de Lamentation, Louvain, 2000 [trad. française], p. 121 n. 441.
12 Mayragomecʿi pouvait aussi s’adosser sur le préambule du synode de Šahapivan qui indiquait la nécessité de confirmer « à nouveau la règle établie par saint Grigor, Nersēs, Sahak et Maštocʿ », cf. A. Mardirossian, Le Livre, p. 501 sq.
13 Ms 659 : « Canons de saint Grigor le Parthe, ajoutés aux [canons] Nicéens » ; mss 8459 et 657 : « Canons de l’apôtre saint Grigor le Parthe, Illuminateur des Arméniens et confesseur de la grâce apostolique, ajoutés aux canons nicéens », cf. V. Hakobyan, KH I, p. 594.
14 Notamment, les Canons des Pères continuateurs, comme l’avait jadis relevé N. Melikʿ Tʿangean, Hayocʿ ekełecʿakan irawunkǝ (Le droit ecclésiastique des Arméniens), Šuši, 1903, t. 1 [édition et traduction partielle en arménien moderne ; rééd. Ēǰmiacin, 2011, t. 1 et 2], p. 514. Citons aussi à titre d’exemple, le c. 22 de Grigor qui condamne le prêtre révélant la confession secrète de quelqu’un. La disposition considérée se rapproche étroitement de la Lettre sur la confession qui ouvre les Parénèses de Mayragomecʿi.
15 A. Mardirossian, « Légitimer la norme : les Canons de saint Grigor l’Illuminateur », dans P.-G. Delage (éd.), Saint Grégoire l’Illuminateur : aux commencements de l’Église d’Arménie. Actes de la huitième petite journée de patristique (12 mars 2016, Royan), Royan, 2016, p. 61-78. Plusieurs des manuscrits qui contiennent une version abrégée du KH ajoutent un épilogue plus ou moins long aux Canons de saint Grigor qui devait figurer dans le texte de Mayragomecʿi. Ce propos a dû être écarté par Yovhannēs Awjnecʿi, lors de l’insertion de ce groupe canonique dans son KH.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Aram Mardirossian, « Droits et institutions des chrétientés orientales », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 132 | 2025, 445-450.
Référence électronique
Aram Mardirossian, « Droits et institutions des chrétientés orientales », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses [En ligne], 132 | 2025, mis en ligne le 04 septembre 2025, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/asr/5713 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14mg3
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page

