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Comptes rendus

Étienne Fouilloux, Yves Congar. 1904-1995

Paris, Salvator, 2020, 350 p.
Sabine Rousseau
p. 260-263
Référence(s) :

Étienne Fouilloux, Yves Congar. 1904-1995. Paris, Salvator, 2020, 350 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage est le point d’orgue d’un long compagnonnage, un trait d’union final entre un historien frotté à la théologie et un théologien féru d’histoire. C’est en février 1966 qu’Étienne Fouilloux rencontra le théologien dominicain Yves Congar pour la première fois. Il commençait alors une thèse sur les origines de l’œcuménisme. Congar lui ouvrit libéralement ses archives personnelles. Pendant quinze ans, Congar n’est pas sorti de l’horizon de Fouilloux. Il assista à la soutenance de sa thèse d’État en 1980. Ensuite, au gré des travaux de l’historien, le théologien ne fut jamais loin, protagoniste volontaire ou involontaire de nombre de ses études sur les crises théologiques des années 1930 et 1950, la Seconde Guerre mondiale ou le concile Vatican II.

2Par touches éparses mais récurrentes, Fouilloux avait déjà éclairé de nombreux aspects de l’œuvre de Congar, y compris en publiant Journal d’un théologien. 1946-1956 (Éditions du Cerf, 2000). Aujourd’hui, un plan d’ensemble et le ciment nécessaires à l’écriture d’un récit de vie viennent celer les nombreuses pierres apportées précédemment à l’édifice et constituer, enfin, une biographie du père Congar. La somme est indéniablement supérieure à l’addition des parties.

3L’auteur précise qu’il écrit « une vie du père Congar par lui-même », nourrie de ses fragments autobiographiques et d’une abondante documentation conservée par goût de l’histoire et de l’archive : son journal (intermittent), la liste (tenue à jour par lui-même) de ses sermons, conférences et publications, diverses notes sur les événements, sa correspondance. Pour restituer non seulement sa vie intellectuelle et spirituelle mais « une vie tout court », inscrite dans l’histoire du xxè siècle, Fouilloux choisit une écriture au plus près de la documentation originale contemporaine des événements. En qualifiant tour à tour Congar (1904-1995) de « théologien en situation » dont beaucoup d’écrits sont enracinés dans leur époque, de « théologien de plein vent » dont la vie, « de l’ordre du roman », fut marquée par des nombreuses ruptures, dont plusieurs périodes d’exil, ou encore de « théologien de service » écrivant pour « le peuple de Dieu », Fouilloux souligne son ancrage dans le monde et l’Église, « des lendemains de la crise moderniste aux lendemains de la crise conciliaire ».

4Le récit déroule classiquement le cours d’une vie, s’appliquant à en caractériser chaque flux et reflux pour mieux souligner les ruptures, brutales chez Congar : 1940, 1954, 1967.

5Le premier chapitre retrace le chemin qui mène vers « les quatre vocations du père Congar » : une vocation sacerdotale née à la fin de Grande Guerre au sein d’un catholicisme dévotionnel et doloriste, une vocation dominicaine marquée par la fréquentation du thomisme du milieu maritainien et par l’imprégnation de l’« Action française » au studentat en exil en Belgique, une vocation ecclésiologique et une vocation œcuménique précoce, indissociables, qui le conduisent à s’interroger sur l’Église et ses relations avec les « frères séparés ». Au Saulchoir, il se lie avec Marie-Dominique Chenu (son maître) qui éclipse l’abbé Lallement (son directeur de conscience) et Jacques Maritain. Son thomisme évolue avec l’adoption de la méthode historico-critique et s’éloigne du thomisme spéculatif.

6Ordonné en 1930, il enseigne au Saulchoir et commence à faire œuvre de théologien, en historien plus qu’en philosophe, dans l’atelier duquel Fouilloux nous fait entrer dans le chapitre deux. Il crée la collection Unam Sanctam dont le premier volume est son propre livre Chrétiens désunis (1938). Il élabore sa « méthode œcuménique », un œcuménisme de terrain qui rassemble des catholiques, protestants et orthodoxes ouverts au dialogue. Dès 1937-1938, il essuie les critiques virulentes de ceux qui défendent une apologétique traditionnelle. Ses « amitiés protestantes » lui attirent les « foudres vaticanes » en 1939 mais la guerre éclate.

7Le troisième chapitre est un récit vivant de la période de la Seconde Guerre mondiale, basé sur des carnets. On le suit dans ses différents lieux de captivité pour « fortes têtes » où il « contracte le virus de l’évasion ». Le récit s’interrompt à point nommé pour poser les questions essentielles du temps, n’hésitant pas à procéder à un retour en arrière sur ses prises de positions idéologiques pendant les années 1930. Congar est pétainiste et maréchaliste mais hostile à toute collaboration par patriotisme et antinazisme. Il exprime cependant « un antisémitisme social, politique, culturel » (mais pas d’antijudaïsme religieux, p. 110) qui peut l’amener à justifier certaines lois anti-juives. À noter dans ce chapitre un passage original sur le rôle de Congar dans la construction de la mémoire de la captivité après-guerre. S’interrogeant sur les effets à long terme de cette capacité à « obéir sans collaborer », Fouilloux considère que sa captivité de guerre est une expérience dans laquelle il puisera quand il sera dans « une captivité intellectuelle et spirituelle », « un point de référence » qui fait de lui un « résistant » (sans majuscule) de façon définitive.

8Le chapitre quatre est consacré à la reprise de ses activités intellectuelles (enseignement, conférences, publications) dans le monde catholique d’après-guerre. Il retrouve ses activités d’enseignement et d’édition au Saulchoir mais le climat est tendu avec Thomas Philippe. Congar se positionne contre le regain du culte marial de 1950 mais « il est discipliné » (p. 155). Aux deux extrémités de la période, un voyage à Rome en 1946 lui permet de revenir aux sources du christianisme occidental, un autre en Terre Sainte en 1954 lui fait découvrir les sources du christianisme oriental. Pendant cette décennie, Congar exerce un ministère de la parole à un rythme très soutenu qui le fatigue beaucoup et le rend irascible. Fouilloux analyse la liste de ses conférences (60 par an) et de ses publications (40 par an), un tiers portant sur l’œcuménisme. Congar devient ce « théologien de service » qui privilégie la formation des clercs et des laïcs. La genèse et l’histoire de deux ses grands livres (Vraie et fausse réforme dans l’Église et Jalons pour une théologie du laïcat) sont retracées.

9Le chapitre suivant, intitulé « Seconde captivité ? », s’ouvre sur la crise de 1954 qui voit Congar exilé pendant deux ans à Jérusalem, Rome puis Cambridge. Il ne s’agit pas de reprendre le dossier d’une crise bien connue par ailleurs mais de montrer la spécificité du cas Congar, moins suspect de complaisance à l’égard du communisme que pour son ouverture aux autres religions chrétiennes et pour sa critique d’une ecclésiologie autoritaire, centralisée, verticale et contraire à sa conception de l’Église du « peuple de Dieu ». Fouilloux retrace son vécu de la « purge » dominicaine de 1954 : son expérience du quasi silence, de l’obéissance de façade mais aussi d’une radicalité de plus en plus marquée contre l’autorité absolue du magistère et du Saint-Office qualifié de « Gestapo ». L’historien évoque le soutien épistolaire de Liégé, Chenu et de « son grand ami Féret » pendant sa longue déprime anglaise de février à décembre 1956, mais on aurait aimé en savoir plus sur ces amitiés et fidélités évoquées çà et là au fil du récit.

10De retour en France, assigné au couvent de Strasbourg, Congar reprend peu à peu ses travaux, sans toutefois retrouver le droit d’enseigner. Quand il apprend la convocation d’un concile d’aggiornamento par Jean XXIII, il se lance dans une « campagne de promotion du concile dans l’aile marchante du catholicisme », énonce ses attentes en matière de dialogue avec les Églises séparées, de collégialité. Dans ce chapitre six, « Convalescence », Fouilloux s’applique à montrer que les grandes avancées du concile sont présentes dans les vœux formulés par Congar, insistant sur une clairvoyance qui paraît unique en son genre.

11Le long chapitre qui suit entre dans le vif du concile, bien documenté par son Journal du Concile. Intitulé « Un théologien de Vatican II » ce chapitre hésite parfois entre l’article indéfini et l’article défini. Congar fut-il un ou le théologien de Vatican II ? L’auteur montre crescendo sa traversée du concile vers la reconnaissance : d’une nomination initiale comme expert officiel, conjointe avec de Lubac, décidée pour éviter qu’une opposition ne se forme à la marge du concile, à la liste in fine des textes conciliaires (8 des 16 documents adoptés à Vatican II) qui portent son empreinte ; de son sentiment d’impuissance pendant la phase préparatoire au cours de laquelle il tente de donner des arguments aux évêques les plus ouverts, jusqu’au printemps 1963 où il est devenu une autorité incontestable de l’Église conciliaire, de plus en plus sollicité pour son expertise sur les thèmes devenus centraux : épiscopat et collégialité, Écriture et Tradition. À la première intercession, les Belges ont fait entrer Congar dans la sous-commission De Ecclesia, puis il participe à la Commission doctrinale et au Secrétariat pour l’unité des chrétiens, ce qui fait écrire à Fouilloux que « le concile du père Congar commence vraiment en mars 63 ». Il y consacre toutes ses forces, malgré l’aggravation de la maladie neurologique dont il souffre depuis 1935. Sa notoriété s’est étendue grâce à ses chroniques bimensuelles dans les Informations catholiques internationales. Il est sollicité par la presse française et étrangère, reçoit un abondant courrier. Il crée une collection Unam Sanctam bis pour publier les textes du concile avec traductions et commentaires. Il participe à la création de la revue Concilium en 1964-1965. Réhabilité, il est devenu un membre influent de la majorité conciliaire.

12Après cette acmé, le chapitre huit est consacré à son activisme postconciliaire entre 1965 et 1967 puis à la longue période de détérioration de son état de santé qui l’oblige à ralentir considérablement ses activités alors même que l’on entre dans la « crise catholique ». Fouilloux décrit un Congar fragilisé et donc plus humain mais qui n’a pas dévié de sa ligne : ce modéré qui prône le compromis, « possibiliste » c’est-à-dire « ferme partisan de ce qui était possible de faire à Vatican II » (p. 272), défend l’héritage conciliaire à la fois contre ceux qui fustigent une réception jugée trop libérale du concile et les contestataires, les « horizontalistes », qui veulent absorber l’Église dans le monde. Il quitte Témoignage chrétien trop à gauche pour lui depuis la guerre d’Algérie et écrit de plus en plus souvent dans La Croix.

13Profondément réformiste, Congar vit (mal) au Saulchoir les événements de 68 mais ne rejoint pas pour autant les rangs des défenseurs de la résistance au changement. Il tente encore de peser sur les questions bloquées : la question de la contraception artificielle condamnée par Humanæ Vitæ en 1968, celle de la liberté de travail des théologiens en faveur de laquelle il signe un texte de Concilium en 1969. Son échec à faire admettre le renforcement de la collégialité dans la décision du magistère romain marque la fin, en 1970, de son influence à Rome. Il conserve néanmoins une grande audience en France auprès de l’assemblée de l’épiscopat français.

14En 1975, dans un long entretien avec Jean Puyo, il se définit comme un homme très classique et impute la crise catholique à l’évolution de la civilisation. C’est un homme déphasé qui écrit une pneumatologie qui n’intéresse que les spécialistes en 1979-1980. Le concile aura été la grande affaire de sa vie : dans les années 1980, il s’en fait l’historien après en avoir été un précurseur, un rédacteur, un exégète et un diffuseur. In extremis, Congar est créé cardinal par Jean-Paul II en décembre 1994. Il meurt moins d’un an plus tard en novembre 1995. Par une ultime facétie qui vaut leçon d’anti-téléologie, Étienne Fouilloux se plaît à imaginer quel récit aurait pu s’écrire si Congar était mort plus jeune, en 1940, 1954 ou 1967.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sabine Rousseau, « Étienne Fouilloux, Yves Congar. 1904-1995 », Archives de sciences sociales des religions, 196 | 2021, 260-263.

Référence électronique

Sabine Rousseau, « Étienne Fouilloux, Yves Congar. 1904-1995 », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 196 | octobre-décembre 2021, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/assr/64539 ; DOI : https://doi.org/10.4000/assr.64539

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Auteur

Sabine Rousseau

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