Charles Mercier, L’Église, les jeunes et la mondialisation. Une histoire des JMJ
Charles Mercier, L’Église, les jeunes et la mondialisation. Une histoire des JMJ. Montrouge, Bayard, 2020, 536 p.
Texte intégral
1Parmi les images qui demeurent les plus emblématiques du long et dense pontificat de Jean-Paul II, on peut à coup sûr placer au premier rang celles de ces Journées Mondiales de la Jeunesse qui ont réuni en sa présence, à partir du milieu des années 1980 et à intervalle régulier, des dizaines de milliers de jeunes aux quatre coins de la planète. L’ampleur et la ferveur de ces immenses rassemblements, auxquels les médias du monde entier donnaient à chaque fois un large écho, furent l’une des attestations majeures de la force d’attraction charismatique du pontife polonais, inspirateur et figure centrale de ces rendez-vous internationaux hors-normes. Derrière chacun de ceux-ci, et dans les conditions propres à chaque pays organisateur, on pouvait imaginer la machinerie logistique, la mobilisation financière, les relations multiples à établir avec les pouvoirs publics, les médias et les prestataires multiples requis pour assurer la tenue de l’évènement. On pouvait également pressentir la complexité des négociations que la définition du format, des orientations et du style de la rencontre ne devait pas manquer de susciter, à chaque fois, entre les instances romaines, les autorités religieuses nationales, les comités d’organisation à l’échelle locale, les mouvements religieux impliqués dans l’évènement et le pape lui-même. Mais l’exploration du phénomène s’est rarement attachée à ces aspects concrets et à leurs enjeux. L’attention – celle des médias et aussi celle des sciences sociales – s’est surtout fixée sur les « pèlerins » : ces jeunes, très diversement socialisés dans le catholicisme, qui traversaient les frontières pour venir partager, dans un enthousiasme comparable à celui des grands rassemblements typiques de la pop culture, cette « émotion des profondeurs », caractéristique selon Durkheim du surgissement collectif de l’expérience religieuse, autour d’un pape reçu par eux comme une star. Les JMJ ont été appréhendées, avant tout, comme la manifestation exemplaire d’une communalisation religieuse juvénile « des moments forts », propice à l’expression d’une religiosité émotionnelle, en affinité avec l’individualisation et la subjectivisation du croire contemporain.
2Charles Mercier ne néglige pas cet angle de vue, qu’il aborde dans le premier chapitre en cernant finement l’enjeu pastoral de la mobilisation d’une génération, première massivement concernée, en Occident, par l’érosion de la transmission intergénérationnelle de la croyance et de la culture catholique et par l’affirmation, en matière religieuse comme dans tous les domaines, de la « liberté de choix » individuel. Mais l’ouvrage privilégie un parti plus inédit. À partir du corpus considérable d’archives et témoignages directs qu’il a rassemblé dans les différents pays concernés, l’auteur a choisi d’ouvrir la « boîte noire » du « système JMJ » au travers de ses réalisations successives à travers le monde. Depuis les rencontres romaines des années 1884 et 1985 qui servirent de « prototypes », puis au fil des huit grands rassemblements internationaux qui suivirent jusqu’à la fin du pontificat de Jean-Paul II en 2005, il restitue, de façon aussi documentée que vivante, le parcours de chacun des rassemblements, depuis les procédures complexes de la détermination des sites retenus jusqu’au déroulement des journées elles-mêmes, en passant par les problèmes multiples d’organisation, de négociation avec les pouvoirs publics, d’ajustement des acteurs entre eux et de régulation locale surgis au cours de la préparation de l’évènement. L’exploration minutieuse et comparative des dynamiques religieuses, politiques, organisationnelles, économiques et médiatiques des différents rassemblements permet à Charles Mercier de mobiliser ce « fait JMJ », en tant que tel, comme un analyseur efficace d’une série d’enjeux, inséparablement ecclésiologiques et politiques, du pontificat de Jean-Paul II.
3Le terrain principal sur lequel Charles Mercier s’emploie à faire jouer cet effet analyseur est celui des jeux de correspondance et de distance entre les processus multiformes d’une mondialisation qui efface les frontières et dissout les singularités culturelles à l’échelle planétaire, et la stratégie de globalisation catholique que les JMJ s’emploient à déployer. Il montre, avec beaucoup d’efficacité, non seulement à quel point l’inspiration « globale » des JMJ s’inscrit dans l’imaginaire de la mondialisation, mais aussi dans quelles proportions les ressorts concrets de l’évènement – en matière de communication, de pratiques musicales, d’innovations technologiques et commerciales, etc. – en sont partie prenante. « Enchâssées dans la mondialisation », vecteurs de décloisonnement des appartenances communautaires et nationales, formidable outil de socialisation d’une génération de jeunes catholiques à une culture de l’échange et de la communication planétaire, les JMJ sont aussi le lieu où le pape polonais a réaffirmé sans relâche, avec une force démultipliée par l’enthousiasme juvénile qui l’entourait, le primat des « valeurs humaines » du catholicisme contre la logique libérale, matérialiste et mortifère, de la mondialisation. Les JMJ constituent, de ce point de vue, une scène extrêmement représentative du contraste constitutif du pontificat entre la « modernité » du pape et de ses manières de communiquer, sa sensibilité aigüe aux changements culturels contemporains et l’enracinement intransigeant de son rapport au monde.
4Une seconde scène, particulièrement bien éclairée par l’enquête, est celle qui concerne la dynamique concrète du pouvoir religieux saisie, dans le cadre des JMJ, à travers le jeu complexe des relations entre les différentes instances et acteurs – le pape lui-même, le Conseil pontifical des laïcs, les départements de la Curie, les mouvements et communautés nouvelles, les Conférences épiscopales des pays concernés, les évêques des villes-sites du rassemblement, les comités organisateurs locaux, etc. – impliqués dans le processus de construction de chacun des évènements. La mise à jour des tensions, négociations et compromis auxquels a donné lieu, dans chaque cas, la mise en place du dispositif organisationnel, du format d’animation et des modalités de communication des rassemblements offre une contribution d’un rare intérêt pour une analyse concrète du fonctionnement du centre romain dans ses relations avec les autorités catholiques locales. Le tournant centralisateur et charismatique du pontificat se marque, lors des premières JMJ (jusqu’à celle de Denver en 1993), dans la souveraineté exclusive du pape quant au choix du lieu, et dans le privilège donné aux communautés nouvelles avec lesquelles il entretient un lien direct, comme force d’entraînement d’un évènement clairement ordonné à un programme de reconquête de la visibilité du catholicisme dans l’espace public des sociétés occidentales. L’institutionnalisation progressive de la « formule JMJ » a tendu à euphémiser – jusqu’à un certain point – l’exclusivité pontificale de l’incarnation de cette visée, en laissant place à une affirmation plus marquée et plus directe du rôle des Conférences épiscopales et des évêques dans la prise en charge du pilotage des JMJ, et notamment de leur dimension catéchétique en direction d’une jeunesse inégalement socialisée dans le catholicisme. Ce processus de déconcentration organisationnelle et pastorale a fait surgir des tensions parfois vives et même des conflits ouverts, non seulement entre les mouvements et communautés nouvelles et les autorités locales, mais aussi entre le CPL romain, les Conférences épiscopales, les évêques directement concernés et les comités d’organisation locaux. Les pages qui décryptent minutieusement, dans chaque cas considéré, les enjeux, les modalités et les voies de règlement de ces tensions, sous la pression d’un évènement qui doit absolument voir le jour et « réussir », sont particulièrement suggestives. Elles permettent notamment une mise en perspective très convaincante du procès de cléricalisation de l’encadrement et de la conduite des JMJ qui se déploie au fil des rencontres, et les reconduit en fin de compte au régime hiérarchique d’un gouvernement de l’Église « par le haut ». La dynamique irrésistible portée par la créativité des jeunes que Jean-Paul II évoquait en 1994, dans son entretien avec Vittorio Messori, se serait-elle effacée (pour autant qu’elle ait jamais primé sur l’inspiration du pape lui-même) derrière le parcours d’acculturation catholique à marche forcée proposé aux jeunes par le clergé à l’occasion des JMJ ? L’ouverture aux horizons sans frontières de la mondialisation offerte aux jeunes catholiques se résumerait-elle, au terme de la routinisation institutionnelle de l’évènement, à faire des JMJ la démonstration qu’il n’y a plus idéalement dans l’Église sous Jean-Paul II qu’une seule paroisse dont le pape est le curé ? La modestie théorique, le souci de maintenir le propos dans les strictes limites des données fournies par l’enquête et le sens de la nuance qui caractérisent l’ouvrage interdiraient probablement à l’auteur d’endosser la formulation passablement abrupte de cette hypothèse ! Mais c’est là une des interrogations – une parmi les multiples questions inspirées par sa description fine, complète et fouillée, du « fait social total » que constituent les JMJ – que peut faire surgir le beau livre de Charles Mercier.
Pour citer cet article
Référence papier
Danièle Hervieu-Léger, « Charles Mercier, L’Église, les jeunes et la mondialisation. Une histoire des JMJ », Archives de sciences sociales des religions, 196 | 2021, 353-355.
Référence électronique
Danièle Hervieu-Léger, « Charles Mercier, L’Église, les jeunes et la mondialisation. Une histoire des JMJ », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 196 | octobre-décembre 2021, mis en ligne le 01 janvier 2024, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/assr/65134 ; DOI : https://doi.org/10.4000/assr.65134
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