1L’historiographie a depuis longtemps montré qu’une partie des stratégies, des procédures, des rites à travers lesquels les confessions chrétiennes modernes s’étaient constituées, distinguées, affrontées reposait sur des pratiques textuelles et figuratives inédites ou, en tout cas, proposant un usage inédit d’anciennes manières de dire et de faire la différence religieuse à la faveur de la diffusion de l’imprimé.
2Les exemples concrets en sont a priori bien connus. On peut citer, mais la liste n’est pas exhaustive, les énumérations précises d’erreurs, de réfutations et d’articles de foi, les dénombrements systématiques des communautés, des Églises, des fidèles et, plus précisément, de ceux qui pouvaient prendre part aux décisions électives sur le choix confessionnel dans les régions concernées par les « Plus » – ces votes des habitants en faveur ou contre la Réforme – les pétitions, remontrances et suppliques construites sur des modèles communs, les dialogues fictifs opposant adhérents de l’Église romaine et partisans des idées nouvelles, les récits de conversion et les actes de disputes publiques, les descriptions méticuleuses des marques de la vraie Église et des traits caractérisant ceux qui s’en éloignent. Il faut aussi mentionner les nouvelles associations de l’image et du texte, notamment sous la forme révolutionnaire du Placard (Leutrat, 2007, 2021), qui donne aux écritures affichées une efficacité accrue, ou encore les innovations typographiques autour de la double page (Hamburger, 2011), de la mise en colonnes ou des différences de corps qui témoignent de l’ingéniosité des manières visuelles d’argumenter, de dire et de contredire, d’avouer sa foi ou de désavouer l’ennemi et de s’en distinguer (Charon, Diu, Parinet, 2004). La fabrique des identités religieuses modernes, la construction conflictuelle des orthodoxies rivales, l’affirmation de dissidences religieuses et, avec elles, la formation de nouveaux professionnels de la manipulation agressive des biens de Salut, ont ainsi été inséparables de transformations de l’imprimé et de ses usages de la part des protestants comme des catholiques.
3Les travaux classiques ont amplement documenté la contribution de l’imprimerie à la diffusion des idées de la Réforme, du succès des 95 thèses de 1517, publiées, affichées et propagées bien au-delà du cercle de ceux à qui elles étaient initialement destinées, à l’envolée des livres de controverse et des images polémiques. Dans une brève recension de l’ouvrage de Jean-François Gilmont, La Réforme et le livre, Louis Desgraves concluait ainsi d’une formule devenue lieu commun : « La Réforme est fille de Gutenberg » (Desgraves, 1990). Mais force est de constater que les promesses de ce slogan n’ont pas toujours été tenues, non par manque d’enquêtes, mais parce que le sens même de la filiation qui était ainsi suggérée a parfois été oublié, au profit d’analyses qui hypostasiaient l’idée de public ou de réception, oubliaient de se pencher sur les pratiques concrètes de lecture et dotaient les imprimés d’une force intrinsèque, comme si publication valait adhésion des fidèles. En dépit des faiblesses et des imprécisions manifestes du concept, de son caractère à la fois vague et anachronique, certaines études ont ainsi cru pouvoir parler d’une « propagande religieuse », imaginée sur le modèle des propagandes totalitaires et d’une entreprise systématique d’endoctrinement et de mobilisation des foules (Deyon, 1981 ; Scribner, 1981 ; Pettegree, 2005).
4Il nous a donc semblé nécessaire de revenir à des interrogations moins générales ou mieux étayées et, par exemple, de commencer par prendre au sérieux la question de savoir si l’imprimé engendra la Réforme, dans quelle mesure, de quelle manière et avec quel succès, ou si la formule consacrée et reprise par Desgraves n’était au fond qu’une métaphore un peu trop hardie. Il nous est alors apparu qu’il n’était possible d’apporter des réponses à ces questions faussement triviales qu’à la condition d’aborder des productions précises – la page de titre, la marque d’imprimeur, la double page, le portrait, l’agencement du texte et de l’image –, mais aussi des usages et des usagers identifiés ou identifiables pour éviter les généralisations et les simplifications qui occultent les véritables enjeux théoriques et méthodologiques (Bouhaïk-Gironès, Debbagi, Szczech, 2016). Nous avons également compris qu’il était indispensable de saisir par la comparaison la dynamique qui entraina les confessions rivales à adopter des stratégies et des pratiques de controverse en bonne part similaires ou partagées, notamment dans l’usage de la philologie et dans l’acceptation du vernaculaire, malgré les réticences initiales des catholiques (Alonge, Firpo, 2022).
5Les contributions que l’on trouvera réunies ici partent ainsi d’un constat simple : au cours des dernières années, la façon d’aborder ces problèmes a été profondément modifiée par trois inflexions théoriques majeures, dans l’histoire du livre et de l’estampe, dans l’anthropologie des images et enfin dans la théorie des actes de langage. Certes, ces débats se sont déroulés dans des domaines et sur des terrains que l’on pourrait juger éloignés les uns des autres, mais ils sont vite apparus également pertinents pour la réflexion engagée dans ce volume. Ils ont conduit la recherche récente à la prise en compte plus systématique de la matérialité des productions imprimées et de leurs conditions effectives de circulation, de réception et de discussion, à la critique des formes et des limites de l’efficacité symbolique des images et à l’analyse précise de la performativité du langage de la confrontation et de la construction confessionnelles.
6Dans un quasi-renversement des présupposés de l’historiographie traditionnelle qui faisait des productions imprimées du temps des Réformes une sorte d’illustration des dogmes, des confessions de foi, des conceptions ecclésiologiques et au fond une manière de transcription visuelle ou textuelle de positions et de propositions doctrinales qui leur préexistaient, les enquêtes récentes ont ainsi pu montrer que les nouvelles pratiques figuratives et typographiques de la Renaissance avaient fortement contribué à l’éclatement confessionnel et à la dynamique de la construction des Églises rivales prétendant à la vérité de leur religion. Elles ne le firent pas en enrôlant les fidèles et en manipulant les esprits, ni en mettant à la portée de ceux qui ne savaient pas lire le latin ou ne savaient tout simplement pas lire des contenus dogmatiques sous une forme simplifiée, et pas davantage en donnant naissance à une « opinion publique », mais plutôt en élaborant des argumentaires et des répertoires d’action, des formes de critique, de connaissance et de reconnaissance confessionnelles et ecclésiales qui allaient être au principe de la formation des identités et des communautés religieuses, des stratégies de mobilisation partisanes et des usages savants modernes. Les pratiques de la critique et de la controverse érudites, bien étudiées, le montrent : elles voient les adversaires mobiliser des ressources philologiques, rhétoriques et logiques, historiques et exégétiques à la fois assez proches et de plus en plus sophistiquées dans leurs affrontements (Millet, 1999), mais aussi chercher des typographies et des mises en pages capables de les rendre plus claires et toujours plus efficaces, comme lorsque dans un ouvrage paru à Genève en 1544, Les articles de la Sacrée Faculté de théologie de Paris […] Avec le remède contre la poison, Calvin oppose ses propres positions aux articles de foi parisiens. Le Réformateur y joue des effets de la double page et de la modulation de la taille des caractères pour les distinguer : page de gauche, le texte des 26 articles de la Faculté de théologie de Paris, parfaitement cités, sans ajouts ni omission, suivis de gloses absurdes et pédantes, qui finissent par se contredire ; page de droite, une réfutation systématique des docteurs parisiens et une exposition de la foi réformée, argumentée et adossée à des références bibliques nombreuses. La mise en page favorise ici des usages diversifiés du texte qui pouvait aussi bien armer les controversistes et les pasteurs en leur fournissant arguments et références en nombre qu’amuser les lecteurs avec le pastiche de la prose sorbonicole qui était placé sous le texte des articles de foi. Ainsi, l’exigence philologique, le souci de fonder les propos dans l’Écriture, le désir de citer très exactement les erreurs de l’adversaire, sans déformer ses assertions pour les rendre plus faciles à réfuter, n’émoussent pas la polémique en la débarrassant des falsifications et des raccourcis : ils lui apportent, au contraire, de nouvelles armes qui aiguisent le propos et en accroissent l’efficacité, par exemple en soulignant – comme ici par la typographie, les choix stylistiques et rhétoriques – l’écart abyssal entre les vaticinations des docteurs parisiens et la rigueur du réformateur genevois. Luther, Melanchthon et Calvin démontrent donc très tôt qu’il n’était pas difficile de repousser les condamnations de la Faculté de théologie de Paris et d’en discréditer les auteurs, qui, en 1521 comme en 1543, leur avait attribué avec la même absence de scrupule et de méthode des affirmations qui n’étaient pas les leurs : ces manipulations ou ces libertés avec la vérité des choses écrites tournaient en fait à la confusion des accusateurs, démasqués comme autant de falsificateurs dans une démonstration qui entendait faire voir le contraste du vrai et du faux par ses choix typographiques. Être exact et précis dans la polémique devenait ainsi à la fois une obligation, une règle et une force produisant des effets d’inférence percutants et capables de faire tenir ensemble les différentes parties de l’argumentation : si les docteurs parisiens falsifiaient les propos de leurs adversaires, ils devaient sans doute le faire également de la Parole de Dieu. Prouver l’une de ces affirmations revenait à prouver l’autre.
7Au cours du xvie siècle, la controverse érudite ne fut toutefois pas seule à être bouleversée par l’utilisation de formes écrites et visuelles neuves à des fins critiques. Les feuilles volantes, les placards, les caricatures, les pamphlets illustrés, les frontispices et les marques d’imprimeurs ont également contribué à bouleverser les conditions de la dispute religieuse en produisant, à destination d’acteurs toujours plus nombreux, notamment laïcs, des textes-actions et des images-actions pour paraphraser Christian Jouhaud (1985). Non seulement ces imprimés disaient ce qu’il fallait croire ou ne pas croire, faire ou ne pas faire, mais ils le faisaient et le faisaient faire. Nombre de publications du temps de l’éclatement confessionnel et de la construction des identités rivales paraissent donc constituer des manières inédites d’explorer la combinaison la plus efficace possible des fonctions illocutoires et perlocutoires des actes de langage et d’image, notamment en jouant sur les émotions et le statut des acteurs : la caricature, l’obscénité ou l’animalisation des adversaires, par exemple, devaient forger les conditions de félicité idéale du message polémique, en affirmant la supériorité des laïcs sur les clercs en matière religieuse ou en promettant l’extermination des hérétiques déshumanisés. Forts de ces expérimentations de l’efficacité symbolique des actes de langage et des actes d’image, qui créaient les conditions psychologiques optimales de réception des énoncés, les imprimés exposaient la vraie foi et la fausse religion, la différence entre les croyants, les superstitieux et les hérétiques. Ils organisaient visuellement et théoriquement la séparation des Églises et marquaient aux yeux de tous une frontière visible entre les confessions en repérant de manière systématique les points de divergence et d’affrontement. En associant démonstration et émotion, ils incitaient et invitaient aussi les croyants à choisir leur camp, à s’engager dans le combat confessionnel, à accomplir leurs devoirs et leurs obligations, en un mot à montrer ce qu’était leur foi.
8On en donnera ici un exemple connu : celui d’une des feuilles volantes luthériennes diffusée dans les années cruciales de la présentation de la Confession d’Augsbourg, au début des années 1530 (Christin, 2005). Le graveur luthérien Erhard Schœn réalise alors une feuille intitulée Différence entre un moine et un chrétien. Le texte en est réparti sur deux fois deux colonnes, permettant d’opposer de manière systématique les convictions et les actions du « chrétien » et celles du « moine » dans une longue énumération des marques de la vraie et de la fausse foi. Au sommet de la page, une petite vignette précisait les conditions de réception et d’utilisation de la feuille et de son argumentaire anticlérical et antiromain. Un laïc, vêtu simplement, comme un artisan ou un paysan, fait face à un moine et s’engage dans une confrontation orale avec lui, que confirme la gestuelle des deux protagonistes. La vignette rappelle en cela les nombreuses images contemporaines de face-à-face entre laïcs et clercs romains, et notamment l’illustration de Cranach pour La dispute entre un chanoine et un cordonnier de Hans Sachs publiée en 1524. Elle rappelle surtout que l’un des moyens de propagation des idées de la Réforme dans ces années décisives furent justement les interventions de laïcs qui prenaient publiquement à partie les clercs, dans la rue, les tavernes ou les églises, en les sommant de s’expliquer et de fonder dans la Bible ce qu’ils affirmaient.
9Les feuilles volantes comme celles de Schœn, souvent destinées à une lecture collective à haute voix, parfois sous la conduite d’étudiants venus des universités luthériennes, mettaient ainsi en texte et en image ce qu’elles souhaitaient produire, en fournissant aux laïcs les arguments, les citations, les exemples dont ils pouvaient se servir pour mettre publiquement les clercs catholiques en difficulté. Elles annonçaient, préparaient et légitimaient par anticipation d’éventuelles disputes. L’imprimé agissait d’autant mieux qu’il associait de manière originale l’image et le texte et qu’il anticipait son utilisation orale, fonctionnant comme une sorte de manuel à l’usage de la dispute asymétrique des laïcs contre les professionnels romains. Celui qui voulait faire avancer la cause de la Réforme là où il se trouvait et contester les vœux religieux, les vêtements ecclésiastiques ou les interdits alimentaires du Carême, par exemple, pouvait y trouver un premier argumentaire, suffisant pour déstabiliser l’adversaire et faire vaciller les convictions des fidèles. L’efficacité spécifique de cet imprimé tenait aussi à sa manière d’inventer un dispositif typographique simple – les deux colonnes – pour donner une forme visuelle à l’idée de dispute mais aussi pour forger une disposition ou une appétence controversiste chez les fidèles : ceux-ci pouvaient voir qu’il n’y avait pas de compromis possible, que la vraie religion et les mensonges de Rome étaient incompatibles et que chacun devait prendre position ou s’apprêter à devoir le faire.
10Ces pratiques inédites de l’imprimé donnaient corps aux dogmes et aux idées : elles les faisaient voir et presque toucher du doigt comme le disait Calvin dans sa dénonciation des manipulations catholiques (« je ferai voir la chose au doigt »), faisant des textes et des images des acteurs à part entière des antagonismes religieux, avec pour ambition de produire de nouvelles manières d’appropriation, d’adhésion, de confrontation (Christin, 2014 ; Bernat, 2020 ; Solfaroli Camillocci, 2011). Certains des imprimés que l’on évoquera ici ont ainsi inventé des dispositifs textuels et visuels efficaces qui étaient la transcription sur la page, le papier, le bois ou la toile des dispositions intérieures de l’esprit de controverse et des formes modernes de l’adhésion en conscience à un dogme : ils condensaient les arguments, soulignaient les oppositions, cherchaient les formulations brèves et clivantes, les désignations et les dénonciations les plus fermes. Disposer les arguments sur deux colonnes ou deux pages, comme chez Schœn ou Calvin, c’était imiter la façon dont les adversaires se disposaient dans les face-à-face physiques, dans les disputes publiques à Leipzig, Berne ou Lausanne, dans les grands colloques de religion (Fluckiger, 2018 ; Gross, 2018) ; aligner les objections aux contre-vérités des ennemis de la vraie foi, c’était conforter les croyants dans leurs convictions et les assurer qu’ils avaient choisi entre la vérité et le mensonge, l’Église du Christ et celle de l’Antéchrist et qu’il était toujours possible de les distinguer facilement ; associer le texte et l’image à la recherche de la force perlocutoire la plus grande, c’était contribuer à faire des confessions des communautés sensibles qui partageaient un même ethos, des manières identiques d’être et de paraître, de parler, de manger, de s’habiller, de ressentir et de se reconnaitre dans l’expérience quotidienne de la fracture religieuse.
11En ce sens, produire de tels dispositifs, de telles mises en image, en forme ou en page de la foi, du fidèle chrétien et de l’Église du Christ, c’était aussi transformer ce que croire voulait dire, et exiger des croyants un tout autre mode d’adhésion que celui auquel ils étaient accoutumés. Ces usages de l’imprimé devaient les faire passer d’une religion « sans questions » (Dupront, 1987), à une interrogation intime et constante sur leur foi, leur choix religieux personnel, leur adhésion en conscience et en connaissance de cause à une confession et une Église. Certes, côté catholique, nombre de clercs continuèrent à considérer qu’il n’était pas utile d’exiger des fidèles la fides explicita et qu’il suffisait d’attendre d’eux qu’ils croient en ce en quoi croit l’Église, qui seule pouvait rendre compte pour eux – et en fait à leur place – des fondements de leur foi. Mais les listes d’articles de foi, les descriptions maniaques des marques de l’Église, les images de confrontation agonistiques, les placards et les images « potentielles » ou virtuelles que le spectateur-utilisateur pouvait manipuler pour découvrir la nature cachée du pape ou des clercs, ou inversement des hérétiques, devaient conduire les fidèles à comprendre qu’il n’était plus possible de s’en remettre à une pratique routinière de la foi et à des certitudes tranquilles et collectives. Mis en texte et en image, le temps de la rupture était donc aussi celui du choix personnel et de l’explication individuelle du choix tout autant que celui de la construction communautaire.
12Notre enquête s’inscrit ainsi dans l’histoire de la culture écrite, c’est-à-dire à la fois dans l’histoire de la « culture graphique » (Petrucci, 2019) et de l’« expérience visuelle » (Hamburger, 2011). Elle dévoile les ressorts polémiques, les usages controversistes, les pratiques agonistiques de l’imprimé, manifestes tantôt dans l’ornement au titre, les marques décoratives et les fleurons, tantôt dans les bandeaux ornés et les vignettes, souvent dans la mise en page et la typographie. Soulignant la créativité des constructions scéniques et imagées (Gilmont, Vanautgaerden, Deraedt, 2008) du différend confessionnel, elle explore l’inventivité de cette sorte de polémologie figurative, d’affrontement encré, de guerre de papier.
13L’une de ses ambitions est au fond d’interroger la notion de rupture (religieuse), c’est-à-dire la façon typographique de dissocier, de rompre ou de se singulariser, et plus précisément la façon matérielle dont elle trouve à s’établir à partir de procédés qui, dans l’imprimé, la visibilisent et la poinçonnent sur le plan symbolique par l’identification de locutions verbales, l’élaboration de géographies partisanes, l’attribution de gestuelles ou l’identification de parures (Bernat, Bost, 2012). Il s’agit aussi de comprendre comment cette rupture estampille, qualifie et disqualifie à la fois l’adversaire en lui imprimant sa marque, et donc d’appréhender ce théâtre des luttes confessionnelles et convictionnelles comme stratégie éditoriale, qui non seulement trouve à énoncer les divisions doctrinales et à typologiser la différence religieuse, mais encore œuvre matériellement à la construire sans se contenter de l’illustrer (Solfaroli Camillocci, 2010, 2011). C’est du moins l’une des hypothèses de l’enquête, qui d’une certaine manière entend informer l’histoire particulière de la première modernité et de ses spécificités à l’aide de quelques-uns des travaux sociologiques récemment consacrés à l’analyse des controverses.
14À partir de la sociologie des régimes d’action de Luc Boltanski et de la sociologie des épreuves attentive aux disputing processes, Cyril Lemieux a montré l’intérêt de la démarche, en cherchant notamment à évaluer ce que le processus conflictuel fait aux acteurs et actrices et aux institutions qui s’y impliquent. La dispute et la controverse logées dans l’imprimé pourraient être l’un de ces « moments effervescents » au sens durkheimien, c’est-à-dire d’occasions, précise Lemieux, qui permettent, selon sa propre formule, de réfléchir à ce que le conflit engendre et non pas seulement révèle. Dans les études rassemblées ici il nous a donc importé de saisir l’imprimé moins comme un témoin livresque du conflit que comme un médium de sa formalisation, en privilégiant la « dimension instituante » (Lemieux, 2007) des processus conflictuels, mais aussi de rappeler à quel point la controverse religieuse du temps de la rupture confessionnelle a été la matrice de ces disputing processes modernes, trop souvent négligée.
15C’est pourquoi l’imprimé n’est pas appréhendé ici comme un miroir, un simple effet-reflet du combat religieux, mais comme l’un de ses vecteurs et formats particuliers, qui est partie prenante de l’énoncé de la lutte, et une façon de la conduire, d’en imager les motifs et d’en figurer les principes. Autant dire que l’imprimé est pour nous moins un révélateur de conflit qu’un opérateur par lequel s’organise et s’agence la lutte, que celle-ci épouse la forme de repères de lecture, de réimpressions polémiques, de confrontations fictives, d’échanges épistolaires détournés. S’intéresser à la composition imprimée de l’antagonisme religieux ne signifie donc pas s’intéresser à sa représentation, mais bel et bien à sa construction graphique, en l’occurrence aux dispositifs combatifs qui investissent les images et les paratextes, les manchettes, les adresses et la titrologie.
16Pour saisir les façons publiques et graphiques d’émettre la critique et de figurer la rupture, et pour rappeler le caractère séminal des pratiques de la dispute religieuse moderne, il nous a donc semblé utile de convoquer, « avec des pincettes historiques » comme disait Pierre Bourdieu, la sociologie des « grammaires des grandeurs publiques » (Boltanski, Thévenot, 1991), dont l’un des points de départ réside dans « l’ambition de procéder à une sociologie des disputes […] et du sens critique […] en prenant en compte les contraintes auxquelles sont soumises les paroles dissensuelles » (Renou, 2007 : 198), notamment la contrainte de s’appuyer sur une « grandeur » légitime, à défaut de laquelle la critique est de moindre efficacité et tombe d’elle-même. Dans le contexte de notre enquête, ce choix nous a conduit, d’une part, à évaluer l’autorité qui accompagne la production de ces imprimés, d’autre part à considérer l’établissement ou le recours à des références partagées, des « biens communs » identifiables dans l’espace de débat. Dans sa forme agonistique, l’imprimé est en effet tributaire de l’autorité qui le précède et l’autorise, mais encore de compositions déchiffrables (Diu, Mouren, 2014). Cela n’ôte rien à la créativité et à l’émergence de nouvelles manières de dire et de montrer, mais suppose des compositions lisibles, c’est-à-dire reconnaissables. Parce qu’il se situe à la jonction du for externe et du for interne, de la réception individuelle et de ses usages communautaires, l’imprimé soulève la question de l’articulation des mécanismes subjectifs d’adhésion et de construction collective d’une cause, autrement dit précisément la question de la mise en commun de principes partageables.
17Notre enquête nous conduit par conséquent à examiner les processus de mise en partage des critiques en scrutant leur fabrique éditoriale et l’effort de médiation des causes communes, en somme l’agencement collectif de l’espace agonistique (Bernat, 2020). Cette sociologie de l’action, qui tient compte du rapport que l’usage et l’usager des supports de la controverse et de l’affrontement confessionnel entretiennent avec le milieu alentour – ce que Thévenot qualifie de « régime de familiarité » (Thévenot, 1994) – vaut pour l’imprimé qu’il faut donc restituer dans ses interactions et tenir pour le produit composite d’une mise en concurrence des croyances et des appartenances confessionnelles. Une manière propre mais corrélée de construire la différence religieuse, qui donne à la notion de « fabrique » de la différence toute sa densité heuristique. C’est aussi une invitation à penser l’identité religieuse (et sa revendication d’exclusivité) dans son rapport toujours coordonné à l’ennemi et donc une invitation à entrer dans la forge afin d’évaluer comment la matérialité « connote » le message et « produit des effets de sens » (Béroujon, Santamaria-Lemonde, 2015).
18Les contributions de ce numéro témoignent de la diversification matérielle des imprimés, qu’il s’agisse de mise en page ou de relation entre images et texte. Les dispositifs éditoriaux étudiés ici dévoilent et suscitent des dynamiques de renversement symbolique, en reposant sur des processus d’exclusion et de déposition. L’Europe de la rupture religieuse à l’époque moderne permet ainsi d’examiner dans une perspective comparative la confrontation entre dispositifs convictionnels concurrentiels au sein du christianisme.
19L’ouverture médiévale de Brigitte Roux interroge l’héritage et les enjeux de cette « pensée en double page » du texte religieux avec son illustration iconographique, qui s’est formalisée au xiie siècle, à partir de l’exégèse typologique du Nouveau Testament. Dans cette perspective, le Passional Christi und Antichristi, issu de l’atelier théologique de Wittenberg (1521), représente une réappropriation spécifique et un détournement des fonctions initiales du diptyque qui visait au contraire à présenter la concorde des exemples évangéliques.
20Mobilisé dès les premières disputes théologiques de la Réforme, le modèle de l’antithèse ambitionne désormais de dénoncer le renversement de l’Évangile en prétendant démasquer l’imposture romaine. La nécessité de réagir rapidement à la critique des églises naissantes multiplie les approches éditoriales et leurs dispositifs argumentatifs polémiques. La réorientation des motifs et le remploi des supports imprimés témoignent de l’émergence d’un véritable laboratoire intellectuel autour des pratiques de ripostes livresques. L’étude de Nathalie Szczech porte sur une feuille volante éditée en allemand et tirée du corpus calvinien. Imprimée à Strasbourg en 1539 et fruit d’une collaboration éditoriale dans les cercles réformés de la ville, cette feuille illustrée dénonce un « nouveau » prophète itinérant qui s’attaque aux idées réformatrices et appelle le peuple à la repentance. Elle reproduit un éphémère parisien relatant la nouvelle de cette prédication inspirée, mais y ajoute un texte, signé par Calvin, qui ridiculise la figure du prophète. Dans cette récupération antithétique, qui joue de l’effet mimétique à des fins polémiques et de censure, émerge le nouveau profil du responsable d’église comme figure d’autorité pastorale réformée.
21Efficace pour signifier la rupture, le modèle de l’antithèse donne cependant une place privilégiée à l’antagoniste dénoncé. Il tend à s’effacer quand la controverse ne s’accompagne pas d’enjeux catéchétiques mais vise à cibler l’opposant pour fonder un paradigme hérétique. Guillaume Alonge analyse la stratégie mise en œuvre par le prédicateur dominicain Ambrogio Catarino pour dénoncer les erreurs du Beneficio di Cristo, ouvrage évangélique à la circulation européenne. C’est un polémiste redouté et novateur, qui sait mettre en valeur l’effort critique de référenciation et de citation qui structure son traité de combat, renforcé par la mise en page éditoriale dans sa traduction française (1547) : celui-ci vise à accréditer la rigueur de l’auteur auprès d’un lectorat cultivé dans sa démarche de dévoilement de l’hétérodoxie, la précision et la fiabilité de sa dénonciation. L’analyse du traité révèle cependant la manipulation contextuelle du propos de l’adversaire, selon l’ancienne coutume de l’extraction à des fins de censure de certains passages textuels qui en vient à détourner le sens premier.
22Le lien typographique spécifique entre texte et images du grand placard étudié par Estelle Leutrat éclaire le combat mené contre la Ligue dans l’entourage cultivé d’Henri de Navarre. Conçu en 1589 par le juriste réformé Augustin Caillet, au lendemain de l’assassinat du roi Henri III, le placard attaque l’action des Guise et leur outrecuidance. Dans la représentation de leurs gestes et de leurs erreurs sous le mode de l’arborescence symbolique, ce placard mobilise à la fois la culture généalogique aristocratique et la tradition biblique en opérant un transfert significatif des marques principales de l’hérésie – l’obstination et l’arrogance – sur le terrain de l’affrontement politique.
23La représentation du corps meurtri, témoin de la foi, est au centre de la contribution de Ralph Dekoninck consacrée à la mise en images polémique des martyres chrétiens élaborée par la controverse imagée catholique du début du xviie siècle. La gravure au centre de son texte est produite dans les Pays-Bas méridionaux en 1625 et privilégie un dispositif de « double page » moins antithétique qu’analogique, par la présentation spéculaire d’exemples de martyres anciens et modernes. Ce dispositif visuel, caractérisé par une surenchère anachronique assumée et par le goût du détail historique, souligne la correspondance entre les violences passées et présentes opérées par les ennemis de la foi. Ici le meurtre des clercs catholiques tout comme le « martyre » des images brisées par les protestants réactualisent la violence ancienne dirigée contre les fidèles et les objets cultuels par les païens, qui sont autant de ruptures violentes imposées aux « corps » des saints témoins de l’Église catholique.
24Dans ses combats menés pour encourager le retour des fidèles dans le giron romain, l’apologétique catholique mobilise ainsi les travaux d’érudition historique et antiquaire. Cette rhétorique de controverse est notamment cultivée par les membres de la compagnie de Jésus. Après l’assassinat d’Henri IV, une vaste campagne anti-jésuite dénonce dans le royaume de France l’orientation monarchomaque des membres de l’ordre. À partir des pages de titre des publications visant un polémiste de la Compagnie, le père Pierre Coton, l’enquête d’Isabelle Moreau met en avant le caractère spécifique des titres. Ceux-ci obéissent à une logique de confrontation éditoriale autonome, se prêtant à une étude typologique. Prises dans un ensemble, les pages de titre dialoguent entre elles et forment des chaînes de répliques, en mobilisant des mots-clés qui rendent visible l’affrontement doctrinal. Ce faisant, elles participent à la scénographie des controverses mais encore collaborent à la construction des postures polémiques de lecteurs et lectrices.
25Dans une perspective similaire, Hadrien Dami interroge la présence et l’absence de l’adresse typographique genevoise sur la page de titre comme pratique éditoriale d’information. Au milieu du xviie siècle, le nom de Genève comme lieu d’édition agit comme un marqueur confessionnel à l’échelle européenne dès qu’il est affiché sur la page de titre d’un livre. Son affichage est l’objet d’un contrôle rigoureux de la part des autorités politiques et ecclésiastiques. Son absence peut en effet être motivée par des avantages économiques sur la circulation, la réception, le prix d’un ouvrage. Les responsables de la censure éditoriale peuvent également en jouer délibérément pour produire des actions de communication stratégiques en lien avec la « réputation » religieuse de la ville. La formulation d’une adresse s’inscrit donc en synergie avec d’autres éléments de l’imprimé (titres, images, pièces péritextuelles, etc.) pour fonctionner avec le contenu de la publication et renforcer ses visées spécifiques.
26Aux xvie et xviie siècles, dans différents milieux et contextes de production européenne, une rupture est donc à la fois sollicitée, représentée et opérée de façon matérielle par des textes imprimés de vulgarisation théologique et par des synthèses polémiques et catéchétiques, tout comme par la mise en image typographiée d’actes et de gestes donnant à voir des prédications et des disputes, reproduisant l’occupation de lieux sacrés, les agressions armées, les violences iconoclastes et meurtrières justifiées au titre de témoignages du zèle religieux des acteurs. En associant des spécialistes d’histoire du livre et de l’écrit, d’histoire de l’art, d’histoire des idées théologiques et du fait religieux de la première modernité, ce dossier pluridisciplinaire a ainsi pour ambition de porter au jour le rôle déterminant des formalités et des formes scripturaires, de la matérialité des imprimés, de l’efficacité symbolique et argumentative de dispositifs textuels et visuels. Ce sont ces ressources qui organisèrent et alimentèrent les dispositions polémiques des acteurs et des actrices de la rupture religieuse de l’époque moderne et lui donnèrent sa dynamique si particulière à laquelle peu à peu nul ne pût prétendre être étranger.