Le zbeul
Résumés
Quand on est ethnographe-anthropologue, on ne peut pas tout ethnographier partout tout le temps. Pourtant, on ne peut pas s’en empêcher. Quand le réel nous requiert, il nous arrive parfois de prendre des raccourcis — poétiques éventuellement ? La frontière entre l’anthropologie et la littérature se fait alors aussi poreuse qu’est inexistante celle entre la vie et le travail.
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Mots-clés :
poésie et anthropologie, description, contexte, ethnographie, raccourci, littérature, folie, queer, veuvage, manifestations, mouvement socialKeywords:
poetry and anthropology, description, context, ethnography, shortcut, literature, madness, queer, widowhood, protests, social movement, FranceGéographique :
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1Parfois, un micro-événement du quotidien (mais vraiment micro-micro-micro) contient quelque chose de plus grand que son infimité et me requiert — requiert que je tente d’écrire ce quelque chose. Pour autant, je ne me lance pas dans une enquête, et jamais je n’aurai le contexte. À ce titre, ça ne peut pas être considéré comme de l’anthropologie, ni même comme de l’ethnographie. Pas même comme des « vignettes ».
2Et pour autant, ce quelque chose d’infime me semble souvent en dire long sur le contexte, voire incarner le contexte-même, comme par métonymie. Et alors parfois, il me semble (mais je peux me tromper) que ce quelque chose a une dimension profondément anthropologique.
3Et pourtant, comme je n’ai pas l’enquête, toute tentative de déployer, d’expliciter ce qu’il y a d’anthropologique là-dedans conduirait, me semble-t-il, inexorablement à la mort du texte.
4À la fin, ces écrits dorment dans des cartons ou des boîtes, et puis finissent à la poubelle ou parfois atterrissent dans des revues de poésie, mais je ne sais pas trop pourquoi « de poésie ». Peut-être parce que c’est là qu’on me dit de les envoyer, et que donc c’est là qu’on les publie ?
5Ou par commodité, peut-être. Il y a dans ma tête, quand je prends la plume, une partition assez claire entre mes écrits académiques et le non-académique, qui du coup s’appelle pompeusement « littérature » ; et dans la boîte à « littérature » (souvent mélangée avec les « encouragements »), il y a : (i) des récits-du-réel, format 10-20 pages, quand l’aventure me chope en bas de chez moi et m’embarque pour la journée ou pour la nuit ; (ii) des histoires pour enfants (profondément propitiatoires, et qui servent aussi un peu d’échappatoires provisoires au réel quand il y a besoin) ; et (iii) ces textes. C’est peut-être leur format qui les rattache à la poésie : ils sont courts et, comme déjà dit supra, il n’y a pas moyen de rallonger la sauce sans tout gâcher. Ils procèdent par raccourci, donc, ce qui est un procédé notamment/notoirement poétique.
6Sauf que dans cette dernière catégorie de textes, comme dans celle des récits-du-réel format courtes nouvelles, cela devient parfois assez vite le zbeul, et la frontière entre la littérature et l’anthropologie n’est pas toujours si claire.
7J’en propose ici trois.
Ils ne prétendent à rien de spécial, si ce n’est à m’avoir aidée à reprendre la plume, du moins cette plume-là. Je les classe du plus ethnographique au plus personnel, mais comme mentionné supra c’est un peu le zbeul…
Capitale mondiale des punks à chiens, revendiquent les locaux,
et ville de toutes les identités possibles ?
8Rennes, janvier 2023.
J’arrive à l’entrée du métro Sainte-Anne, m’apprête à sortir ma carte de transports, je ne sais pas dire ce qui a d’abord attiré mon attention.
9Ils forment un drôle d’attelage, lui — un bel embonpoint, hoodie noir trop grand, pantalon de survêtement flottant.
Elle, ce serait plutôt le modèle brindille, manteau trois-quarts à carreaux, petite jupe droite, bottines, collants résille troués (je ne m’en aperçois pas tout de suite), chignon. Elle a un côté hors d’âge, je ne sais pas si elle est sa mère, sa sœur, sa compagne ou une amie ? On dirait une nurse anglaise.
Ils sont pressés. Il se dirige vers la sortie de droite, elle est partie vers celle de gauche. Elle le ramène à elle, d’une voix dont la douceur m’étonne : « Ronan, c’est par là… »
Le temps que je retrouve mon ticket dans mon sac, ils ont déjà réapparu. Ils passent les barrières plus vite que moi. Lui : « Ouais, mais c’est toi, là, qui t’énerves pour rien, aussi ! », qu’il gueule.
Ils prennent l’escalator.
« Ch’uis Ronan l’bâtard ! », qu’il gueule encore.
Un blanc.
« Ch’uis Ronan l’bâtard et ch’uis asexuel ! », qu’il profère désormais, en levant haut un bras imprécateur, toujours dans l’escalator. On dirait qu’il brandit une pancarte.
Arrivés sur le quai, en bas, je ne sais pas comment elle s’y est prise — il est déjà calmé.
10Cet art qu’ont les fous, parfois, d’être d’ici-et-maintenant, de précipiter le contexte — décidément, ça m’épatera toujours.
Ces condensés de souffrance, par contre — je ne m’y ferai jamais.
11Mais en l’espèce, je suis bien incapable de dire ce qui le fait souffrir : d’être Ronan le bâtard, ou d’être asexuel, ou les deux à la fois ?
Je ne sais pas non plus vous dire pourquoi je ne vote pas pour : « ni l’un ni l’autre ».
L’Internationale Solidaire des Veuves en colère
12Lac de Créteil, énième confinement, avril.
Elle (a) vient de raccompagner sa belle-fille, orpheline de père, à l’heure dite, chez sa grand-mère, après un pique-nique au bord du lac — le temps leur avait été compté, en ce moment pourtant anniversaire de l’anniversaire de feu le papa et de l’annonce de sa mort inéluctable et imminente.
13Elle (a) traverse le carrefour à la sculpture moche, c’est pas non plus comme si Créteil croulait sous les chefs-d’œuvre et cela est donc une indication exemplairement inutile. Elle (a) va comme pour reprendre le métro, quand un jeune garçon et sa mère déboulent, à contresens, à vélo. Elle (b) engueule son fils : à cet endroit si bien pensé, la piste cyclable dans un sens, coupe en plein virage le couloir des bus à contresens, c’est hyper dangereux, il a pas bien regardé. Elle (b), au sortir du virage et devant Elle (a) médusée, se prend une gamelle monumentale, un gadin d’anthologie.
14Elle (a) court pour la ramasser : « Ça va, Madame ? Vous êtes sûre que ça va, rien de cassé… ? »
Cette fois, Elle (b) s’engueule elle-même. Elle est dans une colère noire : « Mais nan, mais c’est moi, là, je fais n’importe quoi ; depuis que mon mari est mort, j’y arrive pas, j’y arriverai jamais ! »
Elle (a), sidérée, tente un : « Vous en faites pas, Madame, moi aussi je suis veuve, ça va aller, vous verrez… »
15Elle (b) et son fils repartent, le petit garçon tourne la tête vers Elle (a), les yeux tout étonnés, ronds comme des billes. Elle (a) lui crie, sans trop réfléchir : « Bon courage ! T’inquiète, ça va l’faire ! »
*
* *
16Rennes.
Elle (a) marche, marche, marche, marche, marche, ne voit plus rien de chagrin, des mois qu’elle attend ça, enfin elle pleure, à gros bouillons, elle n’y voit plus rien, elle titube de douleur, elle va tomber si elle ne s’assoit pas, elle chancelle jusqu’à une terrasse de café, la table la plus isolée, elle s’affale sur la chaise, ouf — juste à temps. Elle pleure à gros bouillons, les gens la regardent, c’est tellement gênant, elle veut pas casser l’ambiance, ah m…, elle a plus de mouchoirs, c’est de plus en plus gênant, mais elle ne peut pas s’arrêter — de pleurer.
17Elle (c) la voit, s’arrête, l’aborde : « Ça va, Madame ? Vous êtes sûre que ça va ? (soupir) Y’en a de ces chagrins, dans la vie… qu’est-ce qui vous arrive ?
– Elle (a) : ça va, ça va aller, c’est mon compagnon, depuis qu’il est mort, j’y arrive pas, j’y arriverai jamais, pis je m’inquiète pour mes belles-filles…
– Elle (c) (dans une colère noire) : Ah, ça, hein, m’en parlez pas ! Moi aussi, ch’suis veuve ! Alors là, je vois très bien ! Pis, c’est toute seule, hein, qu’y faut s’démerder, hein, toute seule ! Faut compter sur personne ! Vous en faites pas, ça va l’faire ! »
Elle (c) s’en va en laissant à Elle (a), sidérée et réconfortée, les yeux ronds comme des soucoupes, son paquet de mouchoirs et de la menue monnaie, de quoi lui payer son café sans avoir à interagir avec le serveur entre deux reniflements, ça aurait été tellement gênant.
- 1 Agnès Varda, à propos de l’installation — qui se passe en partie sur « notre » plage, la plage des (...)
18C’est tout comme c’est marqué dans les bons grimoires d’anthropologie, les veuves dérangent, font peur, encombrent, tous les moyens sont bons pour les mettre à l’écart, au rancard, au placard, du parfait gibier de procès en sorcellerie, comme des suicidés de chez France Telecom.
… Mais ce qui n’est pas écrit dans les grimoires, c’est qu’il existe une société secrète, toujours improvisée, une sorte d’Amicale Internationale Solidaire des Veuves en colère du Lac de Créteil, de Rennes, de la baie de Saint-Malo et de l’île de Noirmoutier1.
L’apprentissage tout au long de la vie, que ça s’appelle ?
19Elle (a) se dit qu’elle ne devrait pas publiquement écrire tout ça, c’est comme si elle le trahissait, son gang des veuves solitaires-solidaires.
Le zbeul
20Sur les murs de ma ville, ces jours-ci,
Y’a écrit :
« ZBEUL TOUT ».
Tout ? Ah, ça fait un programme vaste, ça.
21Une variante dit :
« ZBEUL TA VILLE ».
22Je lis et je me dis que moi, c’est ma vie qui se déroule dans le zbeul le plus total.
Bah ma foi, on dirait bien que c’est comme ça et pis voilà.
Notes
1 Agnès Varda, à propos de l’installation — qui se passe en partie sur « notre » plage, la plage des Dames, me semble-t-il — Les veuves de Noirmoutier, installation vidéo sonore, 14 moniteurs, 1 projection d’un film 35 mm numérisé, 14 chaises, 14 casques, musique d’Ami Flammer (2005), et de Cinq photographies de veuves (2005), écrit : « […] De veuve à veuve, elles m’ont parlé très librement. […] Ces portraits sont muets, parce que la société n’entend pas ces veuves. C’est ce qui a motivé ce travail. Le manque est un grand sujet dans notre société » (Dominique Bluher, Julia Fabry (éd.), La troisième vie d’Agnès Varda. Catalogue d’exposition, Spector Books, Leipzig, 2022, p. 46-53).
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Référence électronique
Sarah Carton de Grammont, « Le zbeul », Ateliers d’anthropologie [En ligne], 54-55 | 2024, mis en ligne le 20 décembre 2024, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ateliers/18589 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12z00
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