Le pénitencier d’Ocaña de María Josefa Canellada
María Josefa Canellada, Le pénitencier d’Ocaña
Plan
Haut de pageTexte intégral
Introduction
1Dans Le pénitencier d’Ocaña de María Josefa Canellada, María Eloína, étudiante en lettres à Madrid, voit ses projets bouleversés par la guerre en 1936. Elle s’engage alors en tant qu’infirmière dans un hôpital de fortune créé au Casino de Madrid, puis au pénitencier d’Ocaña, au sud de la capitale, et raconte dans un récit qui prend la forme d’un journal son quotidien, les horreurs de la guerre, et les réflexions que ces années hors du commun provoquent en elle. Elle est ainsi obligée de modifier ses plans, de changer sa trajectoire pour mettre les vies humaines au centre de ses priorités. Il s’agit donc d’un roman qui montre une réalité qui change du jour au lendemain et qui n’est pas qu’une présence au loin : la guerre est très concrète, présente dans tous les aspects de la vie, et force les Espagnols, et ici les Madrilènes, à une reconfiguration de leurs espaces physiques, mentaux, et moraux. De cette façon, pour son récit qui intègre des éléments fictionnels mais s’appuie sur des événements bien réels, María Josefa Canellada s’est inspirée de sa propre expérience. Née en 1912, l’autrice était une linguiste et éditrice de textes classiques, à la fois passionnée par la recherche et par la création littéraire. La guerre survient quand elle est encore étudiante, comme María Eloína. L’écriture du Pénitencier d’Ocaña, à l’intersection entre l’autobiographie et la fiction, le témoignage et l’ouvrage réflexif, lui permet de raconter ces années d’exception, de dire à quel point ses projets du moment et son existence ont été chamboulés. Cependant, même si le livre est finaliste du prix Café Gijón en 1954, alors qu’il allait paraître dans la revue Ínsula en 1955, la censure l’interdit. Il est finalement autorisé à la publication en 1964 après quelques modifications, et publié intégralement en 1985. C’est ainsi rendre hommage à cette écrivaine que de faire le choix de traduire ce livre qui a été empêché, ce qu’ont fait ensemble les membres du projet VOCES du laboratoire junior ¡Silencio! : David Crémaux-Bouche, Amalia Desbrest, Lou Freda, Marie Gourgues, Jeanne Mousnier-Lompré, Manon Naro, Marie Schaeverbeke, Valentine Piéplu, Anna Rojas, et Mathilde Salaün. En effet, leur décision a été motivée par la volonté de traduire l’œuvre d’une femme, et plus particulièrement d’une intellectuelle, dont les travaux ont marqué son époque. Ce journal s’inscrit en outre dans leur thématique de recherche qui est le silence, à la fois par sa forme, puisque l’œuvre a été censurée, et dans son contenu, puisque María Eloína fait l’expérience de l’indicible.
La préface
- 1 María Josefa Canellada, Le pénitencier d’Ocaña, Binges, Orbis Tertius, coll. « Universitas », 2023, (...)
2Le livre s’ouvre sur une préface des tutrices du projet qui apporte de nombreux éléments de contexte. Tout d’abord le contexte d’écriture : on apprend que l’autrice, qui est resituée dans les réseaux d’écrivains de l’époque, avait pris des notes pendant la guerre, dont elle s’est inspirée pour écrire son récit. Le contexte historique de la guerre d’Espagne permet également à un lecteur ou une lectrice non averti·e de comprendre les enjeux du texte qu’il ou elle s’apprête à découvrir, d’autant plus qu’il s’agit d’une traduction, et donc d’un ouvrage destiné à un lectorat francophone. Les traducteur·rices justifient en outre leur choix d’intégrer le prologue de 1985 car « ce texte […] met en lumière toute la singularité du roman en le replaçant dans son contexte historique, politique et littéraire »1.
- 2 Cf. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Points Essais 326 », 1996.
3La préface remplit son rôle dans la mesure où elle amorce certaines réflexions et permet de questionner la forme du texte. En effet, elle révèle le lien fort qui unit la protagoniste-narratrice à l’autrice, car bien que l’ouvrage ne respecte pas les conditions définies par Philippe Lejeune pour être une autobiographie2 en raison de la présence d’éléments de fiction, le lien étroit qui unit les deux identités apparaît clairement. On peut s’interroger à ce propos sur la part de fiction dans le récit, puisqu’il s’agit d’un journal fictionnel fondé sur des éléments réels, sans qu’on puisse justifier dans quelle mesure on pourrait parler d’autofiction. En effet, si la plupart des événements historiques et des personnalités politiques mentionnés ont bien existé, comme en témoignent les notes de bas de page des traducteur·rices, les imprécisions chronologiques et le récit d’anecdotes personnelles empêchent parfois le lecteur ou la lectrice, et par extension les traducteur·rices, de démêler le réel du fictif. Outre le résumé, la préface s’attache à annoncer les thématiques essentielles du livre et à ouvrir des pistes de réflexion, notamment à propos des choix d’écriture de l’autrice et des multiples regards de la narratrice, qui est à la fois étudiante, infirmière, croyante et poétesse.
4Comme cela est très finement expliqué à la fin de la préface, le choix de faire de cette traduction un projet collectif permet ainsi de mettre au jour la multiplicité de sens et d’interprétations possibles du récit, et de révéler la richesse d’un texte d’à peine une centaine de pages. En effet, tous·tes les traducteur·rices ne sont pas sensibles aux mêmes aspects du texte, et la complémentarité des sensibilités permet d’obtenir une traduction attentive aux changements de tons de la narratrice. La préface se conclut ainsi sur une marque de respect subtile pour le travail de l’autrice, en expliquant le parti pris des traducteur·rices de garder une certaine littéralité de la traduction, quitte à maintenir l’hermétisme de l’œuvre, par considération pour María Josefa Canellada, qui est linguiste et choisit, sans aucun doute, avec précision chacun de ses mots.
Un récit en deux temps
5On peut distinguer deux parties relativement égales : une première, qui est celle où la protagoniste devient infirmière au Casino de Madrid récemment transformé en hôpital, et une deuxième, lorsqu’elle doit partir travailler au pénitencier d’Ocaña. Cette deuxième partie est elle-même constituée de deux moments distincts, puisque María Eloína travaille d’abord comme infirmière en salle de repos et de soin avant d’être promue infirmière du bloc opératoire, suite à d’excellents résultats aux examens qu’elle prépare tout au long de cette formation accélérée.
6Le travail des soignants en temps de guerre, et en particulier des infirmières, est au cœur du récit. La protagoniste raconte les missions dont elle est chargée, les blessures des soldats revenus du front, l’omniprésence de la maladie et de la mort. À l’hôpital du centre de Madrid, elle change sans cesse de salle, se démène pour s’occuper avec bienveillance des hommes de tout âge qui arrivent. Son travail ne lui donne aucun répit, les gardes sont très longues, elle dort peu, mange peu, voit des cas critiques, des soldats que les docteurs n’essayent même pas de soigner tant ils sont mutilés. Le récit, fragmenté par le découpage des jours, montre l’urgence à laquelle la protagoniste doit faire face au quotidien. Elle consacre toute son énergie à des hommes à l’agonie, réussit à prendre le temps d’en écouter certains, donne même leurs noms, mais elle doit aussi faire face à des hommes violents, victimes de délires après des semaines de combat.
7La guerre constitue en effet la toile de fond du récit, avec des descriptions très concrètes de ses conséquences dévastatrices. On découvre ainsi que les bombardements vont crescendo et concernent à la fois le centre-ville, devenu méconnaissable, et la périphérie de la capitale, puisque des familles qui ont vu leur maison bombardée tentent de se rapprocher du centre avec tous leurs effets personnels. Il est intéressant de remarquer que la description de la guerre par une infirmière passe par une extrême vigilance aux sons : elle entend le bruit des bombes, les gémissements des blessés, les bruits de canon au loin, et même le bois qui craque, le papier qui craquette dans la nuit, comme si elle était incapable de penser et d’entendre autre chose. De plus, la forme du journal permet de montrer la guerre en temps réel, comme un témoignage. María Eloína raconte ainsi le sentiment d’absurdité, d’incompréhension qui s’empare d’elle lorsqu’elle voit les civils si attachés à leurs biens matériels, ou quand en décembre, lorsque les tanks sont partout dans la capitale, la population organise des rassemblements pour célébrer Noël.
8Par la suite, le pénitencier d’Ocaña est une étape cruciale dans la vie d’infirmière de la protagoniste. Quand elle arrive, la prison de la région de Tolède convertie en hôpital de fortune est dans un état lamentable, sans aucune hygiène. Avec les autres, elle doit redoubler d’efforts pour assainir les salles et éviter les maladies. Au fur et à mesure des semaines qui passent, elle soigne des hommes renvoyés au front dès leur sortie de l’hôpital et fait de son mieux pour apaiser la fin de vie de ceux que les médecins ne peuvent soigner, comme lorsqu’elle court acheter des oranges à un Français, pour satisfaire ses dernières volontés. Encore plus qu’au Casino de Madrid, la plupart des jours au pénitencier sont placés sous le signe de l’effervescence. Le lieu est organisé comme un village, avec des espaces de commerce de marchandises, et même des heures de cours dispensées aux patients analphabètes. Chacun joue un rôle et María Eloína enchaîne les gardes, jusqu’à s’épuiser et tomber de sommeil sur un poêle allumé, ce qui lui vaut une souffrance intense pendant plusieurs jours.
Un témoignage à la première personne important
- 3 M. J. Canellada, op. cit., p. 79.
- 4 Ibid., p. 81.
- 5 Ibid., p. 78.
9La narration à la première personne et le constat de l’humanité qui faillit révèlent au lecteur et à la lectrice l’extrême solitude de la protagoniste, qui représente en réalité l’ensemble des petites mains qui s’occupent des soldats partis au front. Elle ne voit plus sa famille, craint pour son frère qui a été mobilisé, passe de nombreuses semaines avec un profond sentiment d’abandon quand elle n’a des nouvelles de personne. Heureusement, alors qu’on lui annonce que son frère est sur la liste des disparus, elle le retrouve des semaines après et peut prendre soin de lui. Mais le sentiment de solitude est si intense qu’il devient pathologique. Certains jours, elle n’arrive à parler à personne et elle explique, par des digressions qu’elle s’adresse à elle-même mais également à Lucy, sa collègue basque, que sa souffrance est telle qu’elle a choisi le repli en elle-même, sous sa carapace, pour résister, pour supporter, surtout la nuit, dans les moments où le silence l’écrase : « Personne ne va la voir, ma tristesse ; ni l’ami, ni le frère, ni la mer. Je la cacherai à tous dans les hauteurs insoupçonnées de mon immense solitude »3. Il y a pourtant des jours où le repli sur elle-même lui paraît inutile, où elle aimerait demander « de l’aide au monde entier »4, mais plus les semaines passent, plus elle se sent vide, triste. Elle a l’impression que les plus grands maux de ce monde se sont déversés sur Ocaña et dit : « C’est cet épuisement énorme, le fait que tout soit vain, se sentir impuissant face au grand désastre »5. C’est justement parce que l’on prend, en tant que lecteur·rice, la mesure de la souffrance qu’elle ressent que l’on réalise aussi la force d’abnégation dont elle fait preuve : elle puise dans des ressources qu’elle n’a plus et garde le cap en pensant sans cesse à l’après. Elle n’oublie jamais qu’elle aimerait dire un jour qu’elle a vraiment aidé, qu’elle a résisté.
- 6 Ibid., p. 79.
10On remarquera néanmoins qu’elle tient bon grâce à quelques gestes de solidarité disséminés tout au long du récit. Premièrement, elle reçoit à plusieurs reprises des lettres, notamment de Miguel qu’elle a connu à l’université, ce qui lui permet de garder un lien avec sa vie d’avant. Il lui écrit : « La joie du soleil amical que tu m’envoies en deux lignes de ta carte, c’est ce qui étouffe en moi les larves de toute rancœur possible »6. Les lettres deviennent, comme elle le précise, une preuve tangible de la présence de l’autre, alors que la tristesse et la solitude règnent. De la même manière, ses amis d’Argentine lui envoient du thé et des chocolats, qu’elle partage avec ses collègues. La sororité apparaît assez clairement, comme lorsque María Eloína propose à une jeune infirmière en larmes de faire sa garde à sa place. Ces moments de lumière sont rares dans le récit, et donc d’autant plus intenses, comme lorsqu’elle profite du soleil de fin d’été avec Juanillo et qu’il lui glisse un poussin entre les paumes, ce qui devient pour elle un moment exceptionnel, un véritable miracle, ce qu’elle avait tant demandé à Dieu et qu’elle obtient enfin.
11Grâce à la forme du journal, que l’on pourrait qualifier d’intime, puisqu’il comprend les réflexions de la protagoniste et ses sentiments profonds, et grâce aux phrases courtes, au rythme rapide qui révèle la succession des semaines et la souffrance progressive de la jeune infirmière, sans circonvolution, Le pénitencier d’Ocaña va au plus près de l’expérience de nombreuses María Eloína.
- 7 Ibid., p. 2.
12Le lecteur ou la lectrice appréciera la mise en valeur de l’espace urbain, puis rural, dans le récit. Cela est annoncé dès les premières pages, grâce à la carte du centre de Madrid qu’a dessinée Marie Schaeverbeke, doctorante à l’Université Lumière Lyon 2, et au commentaire qui l’accompagne, qui annonce Madrid, puis le pénitencier, comme « un espace vécu et un espace métaphorique »7. C’est à cette intersection entre la réalité quotidienne et l’ensemble des représentations façonnées par l’imaginaire que l’autrice écrit la violence de ces années de guerre. Il ne s’agit pas simplement de tenir physiquement, malgré la fatigue et l’impossibilité de satisfaire ses besoins vitaux, mais de ne pas succomber moralement, de garder un phare vers lequel se diriger, une carte grâce à laquelle se repérer.
- 8 Ibid., p. 19.
- 9 Ibid., p. 24.
13De même, pour revenir aux analyses des traducteur·rices préliminaires au récit, on peut souligner que le commentaire du titre ouvre immédiatement les perspectives de lecture en insistant sur la double dimension physique et morale du pénitencier. Ainsi, le lecteur/la lectrice ne se concentre pas seulement sur les déambulations de la protagoniste, mais aussi sur les symboles que comporte chaque lieu. Pour aller plus loin encore, ces quelques phrases annoncent que c’est toute l’Espagne, voire l’humanité, qui doit se sentir concernée par ces moments de l’histoire où l’amoralité domine. Le travail d’infirmière devient pour la protagoniste un moyen de s’employer à une tâche qui bénéficie à d’autres, et elle veut soigner tous ses frères, pas seulement le sien : « j’ai des envies confuses de bonté, de pureté, de sérénité, de me vêtir de blanc intérieurement aussi, de faire briller mon âme »8. On remarque déjà dans cet extrait un vocabulaire religieux, qu’elle emploie en réalité tout au long du récit, comme lorsqu’elle sent la pluie lui bénir la tête, ou qu’elle dit : « j’aurais voulu être une sainte »9, ce qu’elle devient presque quand elle prend en charge la nouvelle-née d’une mère communiste qui ne peut donc pas faire baptiser son enfant et qu’elle lui verse discrètement de l’eau sur le front, en suivant l’inclination morale qui s’impose à elle. Plus généralement, de nombreuses prières « au Seigneur », qu’elle veut emplies de bonne volonté et d’humilité sont disséminées tout au long du récit, notamment lors de ses quelques pauses dans Ocaña, qui lui font apparaître un sentiment d’absurdité exacerbé. La religion est tout ce qu’il lui reste lorsqu’elle fait le constat, et la confession dans son journal, que lorsqu’on meurt, il ne reste rien de nous si ce n’est quelques objets sur une table de nuit et qu’il est inutile de crouler sous le non-nécessaire.
14On imagine facilement les nombreuses questions que se sont posées les traducteur·rices au moment de retranscrire les impressions produites par le texte : que signifie le fait qu’il s’agisse d’un personnage féminin ? Que dire de ce « je » qui raconte ? Quels choix de traduction pour faire entendre la brutalité de son propos ? Le texte français révèle les décisions qui ont été prises : le style général de l’œuvre est mis en valeur par l’attention portée à chaque extrait. Selon l’intention de la narratrice, le rythme, ou l’émotion exprimée, des choix sont faits pour être au plus près du texte en espagnol. Ainsi, les images les plus énigmatiques sont repensées pour garder l’impression qu’elles provoquent sans entraver la lecture, et l’on perçoit la volonté de maintenir l’homogénéité du texte tout en évitant d’uniformiser le style d’un récit qui contient à la fois des descriptions, des extraits de lettres de soldats, de l’oralité ou encore de la prose poétique. De plus, il n’est pas aisé de traduire une œuvre qui mêle douleur personnelle et douleur nationale, mais cet effort de précision qui permet aux lecteur·rices francophones de ressentir les impressions provoquées par le texte et le travail de transmission des informations grâce au paratexte en font une œuvre pleinement aboutie.
- 10 Victoria Kent, Cuatro años en París, 1940-1944, Madrid, Gadir, coll. « Gadir Ensayo y Biografía », (...)
15Néanmoins, on aurait aimé que la fin de la préface où l’œuvre est comparée à des récits d’auteurs proches de María Josefa Canellada inclue des récits écrits par des femmes. Même si l’on imagine que le choix des noms mentionnés a été fait pour que le lecteur ou la lectrice français·e puisse les identifier aisément, on peut penser à plusieurs écrits d’autrices, d’autant plus qu’il est dit clairement que l’objectif est de remettre sous les projecteurs les écrits de femmes. Ainsi, on pourrait penser à Victoria Kent, qui certes a un vécu différent car elle s’est exilée en France, mais qui a aussi fait le choix de l’intrication de l’autobiographie et de la fiction dans Cuatro años en París (1940-1944)10 en 1947. Le pénitencier d’Ocaña s’inscrit ainsi dans l’ensemble de ces récits où se mêlent histoire et autofiction.
- 11 M. J. Canellada, op. cit., p. 130.
- 12 Ibid., p. 131.
16Finalement, le prologue de 1985 d’Alonso Zamora Vicente, mari de María Josefa Canellada, placé à la fin de cette édition, mentionne l’un des aspects du récit qui aura pu mettre le lecteur ou la lectrice mal à l’aise, et qui est le détachement idéologique, l’absence de prise de parti claire de la narratrice. Le lecteur ou la lectrice pouvant être habitué·e à des récits avec une dichotomie axiologique plus explicite, la présence paradoxale du religieux dans le camp républicain, par exemple, peut susciter des interrogations car elle met au jour les limites des oppositions manichéennes. A. Zamora Vicente questionne cette façon plus courante de traiter la guerre en littérature et affirme qu’il serait injuste de passer sous silence les dualités internes à chacun, comme le vit la protagoniste. Face aux absurdités qu’elle observe, elle n’est plus capable de placer les débats idéologiques et politiques au centre de ses réflexions et ne peut que faire le constat de l’absurdité de la guerre. Pour elle, il ne s’agit plus de se positionner politiquement dans un « camp », mais d’adopter la posture du soignant, qui s’engage pour la collectivité, pour sauver des vies. Pour A. Zamora Vicente, voilà où se trouve l’essentiel dans le récit de María Josefa Canellada : sa prose claire « d’une lucidité angoissante »11, ses phrases simples, l’absence d’artifices, servent à dire la réalité pure. Il synthétise en disant qu’elle a « su transcender les postulats politiques du conflit pour les détourner vers une réflexion qui, individualisée, finit véritablement par être universelle : la responsabilité face à l’homme en lui-même, quelle que soit son attitude personnelle »12.
- 13 Ibid., p. 18.
- 14 Ibid., p. 19.
- 15 Ibid., p. 86.
17La narration, qui laisse apparaître la formation en littérature de la protagoniste, se libère des règles du journal qui devrait comporter une datation régulière pour créer un ouvrage sans intrigue, avec des séparations, des silences, un regard qui dévie parfois de son sujet, comme dans la vie de María Eloína. Cela lui laisse la liberté d’intégrer parfois un jeu sur le langage, voire une dimension poétique, comme quand elle écrit : « Des quais, des lumières des quais. // Dédoublement effrayant et précipité de la peine dans l’air »13. Parfois certaines phrases n’ont pas de verbe, d’autres contiennent des répétitions, comme pour montrer comment les choses changent soudainement. On décèle même des envolées plaintives, qui frôlent le registre pathétique : « Quelle nuit, interminablement longue ! Que l’aube est lente, blême de frayeurs ! »14. Ces impressions se mêlent au récit des faits, et c’est dans ces replis de la narration que se trouve toute la profondeur du discours de María Eloína, et le témoignage d’une humanité qui ne faiblit jamais : « Et si tout cela finissait un jour, qu’est-ce que je tirerais de cette terrible expérience ? […] J’aurais appris à répandre sur les miens le meilleur de mon âme »15.
Conclusion
18Ainsi, on ne saurait trop apprécier la traduction et la publication de cet ouvrage de María Josefa Canellada, car il permet la diffusion d’un témoignage important et unique à propos de la guerre d’Espagne. Même si les romans sur la période abondent, la forme du journal, qui mêle habilement la fiction et la forme autobiographique, met en lumière l’engagement physique et moral d’une infirmière qui n’a jamais perdu foi en l’humanité.
Notes
1 María Josefa Canellada, Le pénitencier d’Ocaña, Binges, Orbis Tertius, coll. « Universitas », 2023, p. 9.
2 Cf. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Points Essais 326 », 1996.
3 M. J. Canellada, op. cit., p. 79.
4 Ibid., p. 81.
5 Ibid., p. 78.
6 Ibid., p. 79.
7 Ibid., p. 2.
8 Ibid., p. 19.
9 Ibid., p. 24.
10 Victoria Kent, Cuatro años en París, 1940-1944, Madrid, Gadir, coll. « Gadir Ensayo y Biografía », 2007.
11 M. J. Canellada, op. cit., p. 130.
12 Ibid., p. 131.
13 Ibid., p. 18.
14 Ibid., p. 19.
15 Ibid., p. 86.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Juliette Gasnier, « Le pénitencier d’Ocaña de María Josefa Canellada », Atlante [En ligne], 22 | 2025, mis en ligne le 01 avril 2025, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/atlante/36976 ; DOI : https://doi.org/10.4000/143ey
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



