- 1 Nous retiendrons ici les définitions que propose M.-N. Gary-Prieur (1994, 27). D’après elle, au sen (...)
1Les noms propres sont des unités dotées de sens dont l’interprétation, selon Marie-Noëlle Gary-Prieur, peut être fortement dépendante du contexte1 : « La compréhension d’un nom propre, contrairement à celle d’un nom commun, requiert toujours des informations pouvant être ou non explicitement fournies à l’intérieur même du discours » (1994, 27). Mais Yves Baudelle pense qu’en ce qui concerne les textes littéraires, il convient d’accorder plus d’importance au sens du nom propre hors contexte : « Une étude systématique de l’onomastique romanesque invite à explorer davantage les signifiés a priori du Npr, c’est-à-dire les significations produites par ses signifiants mêmes » (1995, 170). Ces deux approches nous invitent à nous intéresser conjointement aux signifiants des noms propres et à leur mode d’apparition en discours. Chez Zola, le nom propre, lourdement chargé d’informations, a une force référentielle et une dimension connotative qui ont attiré l’attention de ses imitateurs : Zola utilise en effet la désignation des personnages pour distinguer leurs origines socioculturelles. Mais ses imitateurs se limitent-ils à cette fonction du nom propre ? Après avoir montré que le choix des noms des personnages peut être guidé par la classification sociale des personnages, nous verrons comment il peut aussi être déterminé par l’intention, de la part des pasticheurs, d’attirer l’attention du lecteur sur le/les texte(s) imités ou encore sur la visée de leur mimécrit. Nous nous appuierons sur un corpus de neuf pastiches-Zola, publiés après le décès de l’écrivain, que nous présentons en annexe.
2Les pasticheurs de Zola attribuent des noms complets (patronyme et prénoms) et incomplets (patronyme ou prénoms uniquement) à leurs personnages. Si le nom « signe l’état hiérarchique de l’agent » (Grivel, 1973, 97), ces désignations complètes ou incomplètes traduisent l’appartenance de ces personnages à des classes sociales distinctes. De manière générale, les désignations complètes (titres et noms complets) impliquent chez Zola l’appartenance à une classe supérieure tandis que les désignations incomplètes constituent un signe d’infériorité hiérarchique. À côté des aristocrates tels que le Comte Xavier de Vandeuvres, Louise de Mareuil et Sabine Muffat de Beuville qui, dans Les Rougon-Macquart, portent des noms complets, les personnages populaires, c’est-à-dire les ouvriers, les domestiques ou les paysans, sont nommés uniquement par des prénoms ou des patronymes. On pense à Coupeau, l’ouvrier zingueur, et à Gervaise, la blanchisseuse de L’Assommoir, à Laurent, le paysan aisé du quartier des Figuières dans La Faute de l'Abbé Mouret. À propos des textes réalistes, Charles Grivel (1973, 99) affirmait déjà qu’« un ouvrier (par exemple) avec un nom complet et conforme (positif donc) et restant dans sa classe comme agent principal ne se rencontre pas ».
3Dans nos pastiches, la plupart des désignations sont incomplètes. Certains noms propres incomplets font écho aux personnages zoliens appartenant à la classe inférieure. C’est le cas de Gervaise et de Coupeau repris par deux pasticheurs, Robert Lasnier et Jean Gaulmier. Gervaise est la femme de l’ouvrier Coupeau tant dans « Le Tabac du père Nicot » que dans « Une crise ». « Une Crise » où trois autres personnages ouvriers (Lorilleux, Bijard, Fauconnier) ne sont connus que par leurs patronymes. Par fidélité au modèle zolien, Sylvain Monod attribue lui aussi des noms incomplets et sans titre (pas de « Monsieur » ou de « Madame ») à ses personnages ouvriers (Goujon, Thérèse, Monlou) dans « L’Entonnoir ». Il faut noter que Couteau n’est, dans ce même pastiche, que le propriétaire d’une petite société. Il reste donc, comme l’atteste sa nomination incomplète, un personnage de hiérarchie inférieure. Dans « Au Bonheur des Ménagères », Robert Courtine reprend ce type de désignation avec les personnages de Denise (vendeuse au magasin Le Frigovit) et du père Bourras (représentant du petit commerce). Soulignons que la seule occurrence de désignation complète de Denise (Denise Baudu) par ce pasticheur ne saurait être une marque d’origine supérieure. Elle traduit, de toute évidence, son désir de rappeler son origine paysanne : « Denise Baudu était fille de paysans » (p. 47). Nous pouvons dire avec Philippe Hamon (1998) que le patronyme Baudu constitue ici un signal anaphorique, c’est-à-dire un rappel du passé du personnage. Les noms ou surnoms (fourmi, Cigalette et Lafontaine) portés par les personnages d’Hivernal de Mougenot connotent leur appartenance à une classe inférieure : la Cigalette a été poussée à la mendicité par la misère ; la fourmi a été ainsi surnommée parce qu’elle trottait et s’affairait autour des maisons des riches ; Lafontaine, son ancien amant, est présenté comme « un gars qui réussirait ».
- 2 2 L’effet est surtout ressenti avec l’appellatif « Monsieur », « Madame » étant généralement porté (...)
4Précisons cependant que lorsque le nom ou le prénom sont précédés d’un titre, la désignation incomplète est une marque de supériorité. Nous retrouvons chez Zola des personnages dont les noms se trouvent associés à leur statut professionnel, à l’instar de l’abbé Mouret et du docteur Pascal. Même l’usage des titres Monsieur ou Madame peuvent, dans une certaine mesure2, permettre la classification des personnages. Robert Courtine fait usage de ce type de désignation dans « Au Bonheur des Ménagères ». Les noms du notaire (Me Delafontaine) et du directeur de la succursale (M. Prunaire) sont toujours précédés d’un titre alors que ceux de ses ouvriers Ida, Bastin ainsi que celui de Désiré qui est serveur à Hacquart (l’épicerie principale) ne le sont jamais. Cette distinction met en lumière l’existence de deux classes sociales : les bourgeois et les prolétaires. La désignation des personnages dans cette imitation de la société bourgeoise du xixe siècle par l’auteur de « Au Bonheur des Ménagères » rappelle celle du romancier réaliste qui selon Caroline Masseron et Brigitte Petitjean (1979, 74) « se conforme au code social, respecte les règles de nomination de la société référentielle dans lequel le roman s’inscrit ».
5Philippe Jullian et Bernard Minoret utilisent, eux aussi, dans « La Panse », des noms précédés d’un titre. Il s’agit du Colonel Morot et de Mme Morot-Chandonneur, qui appartiennent tous deux à la classe sociale supérieure, comme son excellence Eugène Rougon chez Zola. Ce même pastiche reprend à l’identique le nom aristocratique de « la baronne Muffat ». Nous retrouvons en revanche dans ce pastiche des noms sans titres parmi lesquels Mohammed porté par un esclave arabe. La différence entre les noms de bourgeois/aristocrate et de domestique/esclave traduit le rapport de domination ou de soumission qui existe entre les membres de ces classes.
- 3 Dans son étude des relations entre les textes, Gérard Genette (1982) distingue cinq types de relati (...)
6Un autre exemple de désignation des personnages traduisant l’existence de deux classes sociales est celui de la « La Parure ». La classe moyenne est, dans ce pastiche de Paul Reboux et Charles Müller, représentée par Loisel, qui n’est nommé que par son patronyme (sans titre) et la bourgeoisie par Mme Forestier, bien que l’appellatif « Madame » soit aussi relatif à son statut de femme mariée. On remarque au reste que, dans la désignation de la femme de Loisel, « Madame » est précédée de l’adjectif « petite » (« la petite Madame Loisel »), ce qui peut être vu comme une marque de différenciation sociale, c’est-à-dire d’appartenance à une classe inférieure à celle de Mme Forestier. Ces désignations reprennent donc les caractéristiques sociales des personnages de leur hypotexte3.
7Un pastiche peut avoir un ou plusieurs hypotextes : il peut associer une imitation de Zola et d’un autre auteur. Les noms des personnages, parmi bien d’autres indices, peuvent permettre l’identification de ces hypotextes. C’est le cas des noms repris aux romans zoliens à l’instar de Gervaise, qui joue le rôle du « personnage porte regard » dans « Le Tabac du père Nicot », comme au début de L’Assommoir. La reprise de ce personnage et de celui de Coupeau par Robert Lasnier ainsi que celle de Lorilleux, Bijard et Fauconnier par Jean Gaulmier font de L’Assommoir l’hypotexte de leur pastiches respectifs (« Le Tabac du père Nicot » et « Une crise »). La petite orpheline (Denise), son père (Baudu), ainsi que le père Bourras dans « Au Bonheur des Ménagères », nous renvoient quant à eux à Au Bonheur des Dames. Les noms Goujon et Lerat qui, dans « L’entonnoir », rappellent Goujet et Lechat de L’Assommoir, n’expriment, comme leurs référents zoliens, aucun rapport des personnages qui les portent avec les animaux correspondants. Ils ne sont donc utilisés que pour marquer la relation hypertextuelle qui existe entre ce pastiche et son hypotexte zolien.
- 4 « La Parure » est un pastiche à quatre parties dans lesquelles les styles de Charles Dickens, Edmon (...)
- 5 Daniel Bilous distingue deux types de déclarations permettant d’établir un contrat de lecture : la (...)
8La présence des hypotextes autres que ceux de Zola est rendue manifeste par la reprise des noms des personnages de ces textes. Loisel et Mme Forestier sont des personnages de « La Parure » de Maupassant repris par Reboux et Müller dans leur pastiche de même nom, notamment dans la troisième partie4, stylistiquement basée sur l’œuvre de Zola. Étienne Lafont est un cas de noms dictés par la présence d’un autre hypotexte identifié dans « Hivernal ». Constitué du prénom Étienne porté par le héros de Germinal et du patronyme Lafont qui est un diminutif de La Fontaine, l’auteur de la fable « La Cigale et la Fourmi », il correspond à un hypotexte double. Tandis que le prénom Étienne signale que ce pastiche a pour hypotexte un roman de Zola, le patronyme Lafont constitue un clin d’œil visant à rappeler l’existence d’un deuxième hypotexte, la fable de La Fontaine. La combinaison d’une abréviation du nom de l’un des auteurs ciblés et de l’un des personnages des textes ciblés accentue la nature hybride de ce pastiche. Il faut préciser que, dans cette nouvelle version de l’histoire de « La Cigale et la Fourmi », le personnage d’Étienne n’est pas une reprise de celui d’Étienne Lantier dans Germinal. Le prénom du fils se substitue au patronyme du père, l’auteur d’« Hivernal » mettant en scène un homme qui abandonne l’héroïne comme Lantier père abandonnait Gervaise dans L’Assommoir. L’introduction, dans cette nouvelle version de « La cigale et la fourni », de personnages dont les noms sont issus d’hypotextes de deux auteurs distincts indique clairement qu’il faut y voir du Zola dans La Fontaine. Autrement dit, la désignation des personnages dans ce pastiche constitue une « déclaration interne » (Bilous, 2004, 109)5 qui confirme qu’il s’agit d’une réécriture de la fable de La Fontaine à la manière de Zola.
- 6 Très proche de « Lafaye », un anthroponyme très commun au xixe siècle.
9« Tata » de Paul Guenel est un autre exemple de pastiche dans lequel les noms propres sont empruntés à un autre auteur. Les surnoms « Peau d’âne » et « La princesse », attribués au personnage principal de ce pastiche, évoquent l’héroïne du conte de Perrault. Deux autres noms rappellent d’ailleurs deux personnages de Peau d’âne : Lafey6, qui dérive de la Fée, et Leroy qui, dans ce contexte, peut être considéré comme une adaptation du Roi dans Peau d’âne. D’autant que la graphie archaïsante « Leroy » nous ramène au siècle de ce conte (xviie). Le pasticheur remotive ici les noms propres dont le rapport avec les noms communs qui leur ont donné naissance est généralement oublié. Parallèlement, il opère la conversion burlesque des protagonistes comme dans un travestissement à la Scarron. Ainsi, la marraine de l’héroïne – La Fée chez Perrault – devient ici une avorteuse, le Roi devenant quant à lui un modeste employé, comptable aux abattoirs, qui continue en toute ironie de s’appeler « Leroy ». Ce traitement comique des personnages est renforcé par la langue qu’ils utilisent, empruntée au parler populaire qui constitue l’une des caractéristiques de l’écriture zolienne.
10Comme Zola dans Les Rougon-Macquart, les pasticheurs s’inspirent de la réalité sociopolitique de leur temps. Ils dénoncent les travers des personnages historiques et politiques en reprenant les noms ou les prénoms qui les évoquent. Le prénom Christine, bien que plus d’une fois utilisé par Zola (L’Œuvre, La Curée), rappelle plutôt dans « Un ministre » un personnage historique qui partage des traits avec un autre personnage zolien (Nana). Manicamp utilise en effet ce personnage pour mettre à nu les déboires de Christine Deviers-Joncour et de Roland Dumas, le ministre français de « l’affaire Elf », à cette période où leur scandale est encore d’actualité. Roland Dumas est lui aussi évoqué à travers un personnage qui n’est pas sans rapport avec le Comte de Muffat chez Zola. Le personnage d’« Un ministre » n’est jamais désigné autrement que par « il », ce qui est plutôt rare dans les pastiches, mais de nombreuses expressions utilisées dans ce texte nous rappellent les pensées du Comte de Muffat, notamment après la tentative de suicide de Georges (Nana, chap. XII) :
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« Un ministre »
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Nana
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il s’était juré de ne pas retourner chez cette femme. Le ciel lui donnait un avertissement, il avait appris dans les journaux la mort de Patrice puis celle de François, et il en fut pénétré comme s’il s’agissait de sa propre perte [...]. Après tout, il était débarrassé de ses rivaux.
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Un instant, dans le fiacre qui le menait rue Richelieu, il s’était juré de ne pas retourner chez cette femme. Le ciel lui donnait un avertissement, il regardait le malheur de Philippe et de Georges comme l’annonce de sa propre perte. [...] il lui restait seulement la jouissance sourde d’être débarrassé d’un rival dont la jeunesse charmante l’avait toujours exaspéré
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11Dans cet exemple où certaines expressions (en gras) sont reprises littéralement du texte zolien, la mort de Patrice et François est une allusion au malheur de Philippe et Georges dont on tient Nana pour responsable. Ces derniers étaient effectivement les rivaux du comte de Muffat. Par ailleurs, « François » fait allusion au président François Mitterrand, ami de Roland Dumas. Dans la suite de ce pastiche, des allusions sont aussi faites à la relation de Nana et du comte, après l’incident malheureux. Ainsi, le ministre se met à aimer passionnément Christine, ce qui le conduit à sa ruine.
12Mais le lien avec Zola s’accompagne d’allusions directes à la biographie de Roland Dumas, comme on peut le voir dans la phrase : « Il voulut oublier l’avocat aux causes douteuses, l’agent toujours entre deux affaires, deux renseignements, trois réponses ». Roland Dumas a effectivement été avocat avant de devenir ministre de François Mitterrand. Les accusations qui ont entraîné sa condamnation en première instance à trente mois de prison dont six mois fermes sont aussi évoquées : « Enfin, il fut inculpé » (« Un ministre », p. 80).
13Entre les personnages de Nana et les protagonistes de « l’affaire Elf », on relève les correspondances suivantes : Nana est la courtisane, maîtresse du comte de Muffat, tout comme Christine Deviers-Joncour, auto-proclamée à l’époque « Putain de la République », est la maîtresse du ministre français Roland Dumas. L’attitude de ces deux femmes vis-à-vis de leurs amants laisse entrevoir une image de femmes sans scrupules : Nana est une « mangeuse » et une « gâcheuse », « fière de la ruine de ses amants », au rang desquels le comte de Muffat ; Christine (de Manicamp) s’est « si largement servie » de son ministre « qu’il faillit laisser des dettes », Christine Deviers-Joncour n’a pas hésité à noircir Roland Dumas pendant « l’affaire Elf », contribuant ainsi à sa condamnation. La subtilité de l’auteur est accentuée par l’emploi de l’indéfini « un » (un ministre), marqueur d’indétermination, soumettant ainsi le lecteur à un effort de réflexion guidé par des indices. L’anonymat du ministre, tout au long du pastiche, ainsi que le choix pour sa maîtresse d’un prénom zolien (mais qui n’a rien à voir avec le personnage zolien imité) renforcent l’idée selon laquelle le pastiche est un moyen voilé de dénonciation, permettant à l’auteur d’échapper au courroux des personnes indexées et de séduire le lecteur par des allusions voilées qui stimulent sa sagacité.
- 7 Ce nom qui nous rappelle toujours cette personnalité politique qui a marqué l’histoire du monde pen (...)
14Gaulmier évoque aussi un personnage historique à travers le héros de son pastiche « Une crise » dont le prénom Adolphe, conforme à l’onomastique française, évoque celui d’Adolf Hitler7. Ce pastiche est extrait du recueil À la manière de... 1942 publié en 1942, période marquée par l’occupation allemande de la France. Outre le prénom Adolphe, la description de ce personnage principal rappelle celle d’Adolf Hitler. De nombreux détails d’ordre physique et moral renvoient au chef nazi tel que l’ont décrit des contemporains, que Gaulmier avait dû lire :
- 8 Portrait fait par Robert Coulondre, ambassadeur de France à Berlin de novembre 1938 à septembre 193 (...)
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Adolphe
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Adolf Hitler
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... Les mains, qu’il avait maculées de couleurs et de poussière, énormes : des mains d’étrangleur... Sa petite moustache, taillée en brosse, s’agitait au-dessus de sa lèvre retroussée par un ricanement. Une longue mèche barrait son front de plâtre. Il avait l’air sinistre comme un de ces orages d’un noir d’encre ... (« Une crise », p. 136).
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Son visage aux traits flous est insignifiant, même avec la note un peu comique de la petite moustache à la Charlot piquée sur le nez épaté, même avec la menace des sourcils froncés, comme pour corriger le reste. Sa fameuse mèche a disparu. Elle est réservée paraît-il, pour les manifestations de politique intérieure8. Physiquement, il n’avait rien d’impressionnant ; son comportement restait aussi bizarre. Sa fameuse mèche de cheveux et sa moustache en brosse n’ajoutaient rien à un visage rude et singulièrement dépourvu de distinction (Allan Bullock, 1980).
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- 9 Nous retenons la valeur symbolique de l’adjectif « maculée » car Hitler était un homme physiquement (...)
15La description des mains d’Adolphe évoque, de manière implicite et symbolique9, le caractère cruel et sanguinaire d’Hitler. Les traits de visage du héros de Jean Gaulmier sont, de toute évidence, identiques à ceux de ce personnage historique. Le pasticheur ne laisse aucun doute sur le personnage visé par sa critique.
16Un autre lien entre le personnage fictif et le personnage réel est celui de la personnalité, visible à travers leurs ambitions, leurs discours et leurs idées. Adolphe est présenté comme un fou qui ambitionne de gouverner la France et toute l’Europe : « Ce fou qui se croyait Napoléon, qui voulait voir la France à ses pieds, et toute l’Europe » (« Une crise », p. 136).
- 10 Cf. « Adolphe, fils de Gervaise et de Coupeau, doit à sa lourde hérédité une extrême nervosité, qui (...)
17Cette allusion est un moyen de dénoncer la mégalomanie d’Hitler. Ce caractère est évoqué dans la préface où l’auteur signale le déséquilibre mental d’Adolphe10 ainsi que dans les longs discours incohérents qu’il prête à son personnage : ceux-ci sont semblables sur le plan thématique à ceux d’Hitler, mais leur profération est décrite avec des traits qui sont ceux des discours d’Étienne dans Germinal :
18Malgré ses troubles psychiatriques, Adolphe réussit, comme ses référents zolien et historique, à influencer ses auditeurs :
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Adolphe
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Étienne Lantier
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Adolf Hitler
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Les ouvriers, silencieux devant leur litre vide, écoutaient le fou pérorer sans fin. Ces paroles, malgré eux, les remuaient. Ils ne comprenaient guère tous ces raisonnements, mais leur obscurité même élargissait encore le champ des promesses, les enlevait dans un éblouissement. (« Une crise », p. 138).
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Ils [les mineurs grévistes] ne sentaient plus le froid, ces ardentes paroles les avaient chauffés aux entrailles. Une exaltation religieuse les soulevait de terre, la fièvre d’espoir des premiers chrétiens de l’Église, attendant le règne prochain de la justice. Bien des phrases obscures leur avaient échappé […] mais l’obscurité même, l’abstraction élargissait encore le champ des promesses, les enlevait dans un éblouissement. Quel rêve ! être les maîtres, cesser de souffrir, jouir enfin ! (Germinal, p. 340)
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... il développait phrase après phrase, idée après idée, image après image, réussissant avec la même puissance magique, à prendre sous son charme les Allemands comme les étrangers et même à se gagner des auditeurs hostiles (Henry Picker, 1969, 132).
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- 11 Signalons cependant que la justice réclamée par Étienne et Adolphe implique la liberté et l’égalité (...)
19Ces discours constituent l’une des stratégies utilisées par ces personnages pour mener à bien leur combat. La mention du combat d’Adolphe dans le texte de Jean Gaulmier évoque tout à la fois Mein Kampf, publié en 1925, ainsi que le journal Le Combat, qu’Étienne lisait régulièrement dans Germinal grâce au réfugié nihiliste et anarchiste Souvarine. L’emploi de la lettre majuscule au début d’un nom commun – « son Combat » – par Gaulmier évoque l’ampleur de la lutte du redoutable Führer et signale sans doute cette double référence. L’idée de combat est donc au centre des discours d’Étienne Lantier, d’Adolphe et d’Adolf Hitler : il s’agit d’un combat pour la liberté et l’honneur11 caractérisé par le désir de vaincre et de dominer ceux qu’ils considèrent comme les ennemis de leur classe ou de leur peuple :
20Il est difficile de savoir si Gaulmier a repris les discours révolutionnaires d’Étienne Lantier uniquement parce qu’ils lui permettaient de critiquer l’ascendant d’Hitler sur les foules allemandes ainsi que son désir d’un ordre nouveau conquis par la violence ou s’il entendait faire d’une pierre deux coups et critiquer les idées socialistes portées à son époque par le mouvement communiste international. Cette deuxième hypothèse est cependant très plausible sachant que Jean Gaulmier, conseiller pour l’instruction publique dans la Syrie sous mandat français, s’est rallié à de Gaulle en 1941 et a été chargé par le général de diriger le service d’information et de radiodiffusion de la France libre à Beyrouth jusqu’en 1944. Il est clair en tout cas qu’il se sert de cette imitation comme « vecteur d’un propos politique » (Paul Aron, 2008, 236).
21Le nom propre peut avoir des connotations littéraires, sociohistoriques ou sociopolitiques. Son choix par le pasticheur peut être influencé par son sens premier, mais aussi par le contenu dont ce nom a été enrichi dans le texte cible ou dans l’histoire littéraire et politique. Son choix doit correspondre à la fois aux caractéristiques sociales ou psychologiques du personnage qu’il désigne et à l’hypotexte sur lequel il attire l’attention. La désignation des personnages par les pasticheurs de Zola a une double fonction classificatoire : elle permet la classification des personnages dans leur groupe social et la classification des pastiches en fonction de leurs hypotextes et de leurs visées. En s’inspirant des personnages des textes de l’auteur ou des auteurs imités pour procéder à une critique sociale, le pasticheur confère à son texte une visée politique et l’inscrit dans l’histoire. Le pastiche peut ainsi être engagé et le choix des noms est significatif de cette visée. L’étude de l’onomastique des pastiches, généralement définis comme l’imitation du style d’auteurs célèbres, permet de voir que le pastiche est aussi un écrit protéiforme très lié aux circonstances de production et, par conséquent, propre à receler des visées autres que littéraires.