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Brisants

Malaise en Malaisie. La Dictature de Paul Adam en archipel du goulag

Laure Lévêque
p. 89-106

Résumés

Cette contribution s’attache à un texte qui referme la première manière de Paul Adam (1862-1920), associée aux espérances d’un messianisme politique et social qui traverse tout le XIXe siècle, les Lettres de Malaisie (1898). Recommençant en terre orientale l’Icarie de Cabet, Adam mobilise dans la péninsule malaise tout l’arc de la pensée philanthropique française, des saint-simoniens aux disciples de Cabet, de Fourier ou de Proudhon, qui profitent de l’incognito que leur procure l’insularité pour y fourbir leurs armes, méditant une profonde refondation sociale. Pourtant, loin que cette geste emporte l’adhésion d’un Paul Adam pourtant acquis alors aux thèses révolutionnaires, l’expérience tourne à la Dictature, préfigurant bien des critiques qui s’attacheraient plus tard aux idéologies collectivistes ou communistes, mettant en lumière tant la puissance heuristique de la littérature que les contradictions senties comme insolubles d’idéologies du progrès qui se retournent en leur contraire.

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Texte intégral

  • 1 Dont il fut le secrétaire, se présentant à ses côtés, en 1889, devant les électeurs de Nancy sous u (...)
  • 2 Camille Mauclair parlera à son propos d’« esprit de socialiste révolutionnaire allant jusqu’aux sym (...)
  • 3 « [R]oman d’idéologie socialiste », à en croire Camille Mauclair, ibid., p. 78.
  • 4 Sur ce texte, on renverra aux très profondes analyses d’Anita Staroń, « De la terreur à la pitié : (...)
  • 5 Camille Mauclair, Paul Adam (1862-1920), op. cit., p. 21. Sur ce roman, je me permets de renvoyer à (...)
  • 6 Sur le parcours sinueux d’un auteur moins mineur qu’on ne le croit généralement, on consultera avec (...)
  • 7 Camille Mauclair, « Paul Adam par Camille Mauclair », Revue Encyclopédique, 298, 1899, p. 134.

1Avant de prendre, dans la première décennie du XXe siècle, un net virage droitier et de verser dans un nationalisme outrancier, Paul Adam (1862-1920) aura longtemps flirté avec l’anarchisme libertaire d’un Félix Fénéon, cherchant sa voie dans un boulangisme de gauche qu’incarne un temps Barrès1, et cultivant une ligne internationaliste et pacifiste, une veine progressiste et sociale2 dont témoignent tant son engagement dans les rangs dreyfusards que des œuvres comme Les Cœurs utiles (1892)3 ou Le Conte futur (1893)4, et plus clairement encore, Les Cœurs nouveaux (1896), « roman d’hypothèse socialiste »5 où le principal protagoniste, Karl de Cavanon consacre sa fortune à fonder un phalanstère ouvrier « en appliquant toutes les doctrines du socialisme fraternitaire » « avec un dévouement d’apôtre qui va jusqu’aux plus généreuses utopie »6, tous ces textes « expos[a]nt avec une verve lyrique extraordinaire les rêves altruistes d’une âme passionnée et d’une intelligence supérieure qui oscille du collectivisme à l’anarchisme avec une ingéniosité exceptionnelle »7.

  • 8 Camille Mauclair, Paul Adam (1862-1920), Paris, Flammarion, p. 159.
  • 9 Ibid., p. 60.

2Mais c’est sans doute avec ses Lettres de Malaisie (1898) que se donne cours la pente d’un Paul Adam « utopique-fraternitaire »8, « expos[ant] ses révoltes sociales, ses désaveux, ses rêves de Cité future, à l’époque juvénile où le dégoût des scandales parlementaires l’inclinait comme tant d’autres jeunes hommes généreux à la sympathie pour l’idéal révolutionnaire »9.

  • 10 Paul Adam, Lettres de Malaisie, Paris, Éditions de la Revue Blanche, 1898, p. 26. Nous renvoyons dé (...)
  • 11 Tant il paraît difficile de parler, avec Camille Mauclair, de « roman socialiste ». Roman anticapit (...)
  • 12 Paul Adam, Les Cœurs nouveaux, Paris, Paul Ollendorff, 1896, p. 180.
  • 13 Dans l’envoi introductif au roman, Paul Adam le situe expressément sous le patronage du Voyage en I (...)
  • 14 Cf. Paul Adam, Les Cœurs nouveaux, op. cit., p. 300.
  • 15 À l’occasion d’une révolte qui transpose sans doute le mouvement du Katipunan – soit l’Association  (...)

3Deux ans après Les Cœurs nouveaux, en effet, Paul Adam rebondissait sur l’institution de « lois utiles à la seule aise de la minorité ouvrière », appelant « la future tyrannie du marxisme »10 avec ce roman que travaille l’utopie sociale, sinon véritablement socialiste11. Mais, cette fois, plus question de faire le bonheur du peuple malgré lui et, en lieu et place d’un phalanstère dont l’initiative revient à un « patron »12 selon un mode de gouvernance top down, Adam retient le modèle plus horizontal – du moins sur le principe – de la colonie sociétaire13, qui a également le mérite de donner au peuple un contenu plus politique que social. Une réinterprétation sémantique à l’évidence bénéfique puisque la diégèse récupère l’évolution du peuple14 qu’elle permet de mesurer sur un gros demi-siècle. En effet, dans ce roman par lettres dont la performance appartient à un diplomate espagnol et dont le destinataire serait Paul Adam lui-même, le protagoniste est appelé en Orient en 1896 comme éclate aux Philippines, alors possession espagnole, une révolution (1896-1898) qui devrait conduire à l’indépendance. Parvenu à Manille, il commence par rapporter les troubles qui agitent la sous-région à la « politique mégalomane » (7) du Japon, puissance montante du Pacifique, avant de prêter l’oreille à des rumeurs persistantes qui font état d’« aéronautes européens » « venus du ciel » s’installer « dans les bourgs intérieurs de la colonie » (7) où, mêlés aux populations locales, ils auraient profité d’une topographie propice pour implanter dans ces parages bien défendus une « civilisation secrète » (9)15.

4Il n’en faut pas plus pour décider notre Espagnol à entrer en contact. Mettant le cap sur Bornéo, ce « descend[ant] des conquistadors » (14) y est reçu par un officiel, qui ne fait aucune difficulté à se dévoiler :

« Depuis cinquante-trois ans, nul Européen ne fut admis dans la baie. Pour vous, les torpilles qui renforcent la ligne de brisants furent neutralisées. Le temps nous a semblé venu de laisser connaître à quelques-uns les agencements de notre colonie. [...] Nous sommes des Français qui s’expatrièrent pour fuir un régime d’iniquité et de bon plaisir. Disciples de Fourier, de Saint-Simon, amis de Proudhon et de Cabet [...], nous avons voulu réaliser ici une existence conforme à la saine logique phalanstérienne. Ce que Cabet tenta en Icarie, nous l’essayons en cette contrée fertile » (19-20).

  • 16 De Saint-Simon et de ses disciples, Adam retient aussi la femme en royauté dont notre épistolier, c (...)
  • 17 Tel est en tout cas le sens que retient le volume où a paru l’étude suivante : Jean Fornasiero, « M (...)

5Et si le diligent émissaire renvoie son hôte sur le « conseil de Dictature » (21) pour connaître la suite donnée à sa visite diplomatique, il lui remet des pièces qui établissent sans doute possible que des « libertaires » (57), des « hommes fuyant l’Europe par haine de l’injustice, de la guerre sociale » (56), ont, « vers 1843 » (22), débarqué en Malaisie où, sous l’égide d’un « [r]ival » (4) de Cabet, Jérôme le Fondateur, ils ont fondé « [u]ne colonie de saint-simoniens et de fouriéristes »16 après s’être acclimatés et fait accepter des natifs, poussant leur avantage jusqu’à se rendre maîtres, en l’espace de cinq ans, d’un territoire grand comme le tiers de la France. Là, dissimulés dans une jungle luxuriante où, au milieu de nulle part17, ils ont secrètement établi leurs batteries, cultivant comme un trésor un anonymat qui leur laisse les mains libres, Européens, Chinois et Malais, désormais unis, travaillent en toute liberté à la mise en œuvre d’un modèle de développement qui réussisse la synthèse des différents courants « du socialisme » (2), retenant de Fourier la vie en communauté, de Cabet l’application réformiste, de Saint-Simon « l’égalité civile des sexes » et « la suppression de l’héritage » (2), de Proudhon la condamnation de « la propriété » (2), de Louis-Napoléon Bonaparte la volonté « d’enrayer l’exploitation capitaliste et de protéger les vies laborieuses » (3) dont résulte cette Icarie malaise.

6Finalement accrédité par la Dictature, sous la houlette de deux accortes cicérones, Théa et Pythie, notre Espagnol s’élance à la découverte de la colonie. Après Amphitrite, il gagne alors des villes aux noms évocateurs : Minerve, Vénus, Diane, Vulcain, Jupiter, Mars ou Mercure, dans une visite guidée qui le met à même de juger sur pièces et de décider par lui-même si le « résultat » de ces expérimentations sociales est moins « pénible » (1) que dans le précédent icarien. Force est en tout cas de lui reconnaître une rare indépendance d’esprit, qu’il entend conserver dût-elle mettre en péril la mission diplomatique dont il est chargé. Pas hostile par principe aux alternatives en cours – et bien au fait des procédés de la censure d’État –, il charge son correspondant d’en sauvegarder la mémoire, sachant que, « comme le leurre de la liberté sanctifie tout le système européen, [...] les monarques et les démagogues s’allieront pour mettre une dalle de silence sur [s]on récit avant même, peut-être, [qu’il] ai[t] réussi à le publier » (26). Aussi bien, « [a]u prestige des Pouvoirs d’Europe, l’exemple serait funeste d’une communauté ayant prospéré grâce à l’entière abolition de la famille, du capital, de la concurrence, de l’amour... et de la liberté » (25-26). Liberté qui, qu’elle soit subrepticement escamotée ou officiellement révoquée, semble donc constituer un discriminant essentiel dans l’appréciation comparative des modèles politiques.

7En matière économique, celle des échanges n’a plus cours à Bornéo et, consommant la rupture avec le libéralisme, « [t]oute circulation de monnaie, tout échange commercial est proscrit sur le territoire de la Dictature » (30) qui, tournant le dos aux logiques spéculatives, a fait le choix d’un modèle productif qui repose sur la seule satisfaction des besoins – « [a]vec les moyens de la culture intensive, nous faisons rendre au territoire quatre fois et demie ce qu’il conviendrait pour étouffer de nourriture tout le peuple » (50) –, dans la distanciation affichée d’avec le mercantilisme, que Théa éreinte auprès du descendant des conquistadores :

« Dire qu’avec votre énorme population vous pourriez faire rendre au sol de l’Europe les mêmes félicités, à condition de secouer la tyrannie de l’argent. Au lieu de cela, vous continuez à rivaliser, haïr, vaincre, asservir et avilir... après dix-neuf siècles de christianisme ! » (150).

8Suit une critique du mode de production capitaliste, appuyé sur la seule recherche du profit. Théa et Pythie accusent : « [v]otre but n’est pas de nourrir, mais de posséder, de surproduire et de vendre. Ici nous ne vendons rien ; nous consommons tout. Il n’y a pas de pauvre, ni de voleur de pain. – Ni de voleur d’or, puisqu’il ne pourrait rien faire de l’or » (50). Sauf à l’entendre métaphoriquement et, comme Saint-Amant, parler de celui qui dore au soleil des champs, ce blé « dont les épis trop lourds exigent des étais » (149) et dont l’abondance profite à tous comme aussi les rendements faramineux de la vigne et du riz, dont les tiges atteignent « trois mètres » (149). « [U]n peu rageur », ainsi que lui-même le note, l’Espagnol entreprend Pythie : faut-il comprendre que « cet état social représente en réalisation tous les vœux de votre idéalité » ? (166). Mais celle-ci ne se laisse pas prendre au piège de l’essentialisme et concède volontiers que si « la Dictature ne réussit pas à transformer en dieux les citoyens, comme l’attendaient Jérôme, les socialistes de 1840, comme l’attendent avec foi Kropotkine et les anarchistes » (167), du moins y a-t-il eu, par rapport à ce qui se pratique en Europe, indéniable amélioration de l’ordre social. Faisant mentir les prédictions des « réactionnaires d’Europe » (167), « [i]l y eut [...] une émulation pour concourir au bien général » (167) et réaliser « l’ère sociale » (167). S’inscrivant en faux contre les principes politiques à la base des sociétés modernes tant en Europe qu’en Amérique, remotivant le Platon de La République, il s’est agi, comme le précise Pythie, pour ces bâtisseurs d’un monde nouveau, « de substituer la personne de la race à la personne de l’individu » (203) afin de ne former qu’un « seul corps » (203). Cela passe évidemment par l’abolition de la propriété individuelle – « [p]ersonne ne peut rien posséder » (50), ni son linge, changé dès que le besoin s’en fait sentir, ni son logement, qui fait l’objet d’un roulement : « tout appart[ient] à tous » (51). Mais également par l’adoption de très sévères mesures de prophylaxie sociale qui visent la seule véritable infraction que connaisse cette société : tenter de « détruire l’Harmonie sociale » (49). Ceux qui s’y laissent aller – réfractaires, contrebandiers, féminicides... – sont enfermés et tenus sous la menace constante de bombes ou de torpilles, ces « fauteur[s] de disharmonie sociale » (201) étant en outre stérilisés : « [a]insi, l’atavisme ne pourra perpétuer leur tendance à la destruction dans les temps futurs » (202).

  • 18 Expressément calqué sur les pratiques religieuses – « Our Ford » reprend ironiquement « Our Lord » (...)
  • 19 « Notre chirurgie est fort experte », explique Théa sans s’émouvoir, « parce que, dès l’installatio (...)
  • 20 Le rêve icarien s’est retourné en terrible dystopie à mesure que ces terres acclimatent, non plus, (...)
  • 21 Foucault entame sa réflexion sur la biopolitique dans une conférence donnée au Brésil en 1974, « La (...)
  • 22 À titre d’exemple, transposé en France, ce système placerait le pays sous les gouvernements success (...)

9Les néo-utopiens jurent par « notre Jérôme » (167) comme, un peu plus tard, les habitants du Meilleur des mondes d’Huxley feront allégeance à « notre Ford »18, et, comme eux, ils sont étroitement soumis à ce que Michel Foucault analysera comme la tyrannie du biopouvoir. Évincés de leur propre corps19 – et pas seulement, comme le dit Théa, parce que le grand dessein est de faire d’eux « [d]e purs esprits » (202) –, ils sont réifiés, réduits à l’état de matériel humain20 aux mains d’une élite dirigeante qui s’appuie sur la biopolitique21 pour contrôler la population, parler de peuple relevant maintenant de l’imposture. Loin de la démocratie attendue, c’est un régime oligarchique qui gouverne la colonie. Établies dans la « ville du Pouvoir, Jupiter » (93), ce sont d’abord 20 puis, désormais, 50 supériorités qui président aux destinées de la cité et qui se succèdent d’année en année selon un système qui rappelle le Conseil des Dix à Venise22 auquel commande maintenant « Grande femme », « oligarque » (125) suprême que le visiteur est admis à rencontrer dans un cérémonial soigné qui vaut programme politique où sa silhouette se détache sur « la bannière de l’État, mi-noire, mi-rouge » (126).

10On chercherait pourtant en vain l’avènement d’une société sans classes et bien plutôt faut-il se rendre à l’évidence : sous l’égide de la Dictature, un système de castes qui n’a rien à envier à l’échelle hiérarchique du Meilleur des mondes a recréé des inégalités et reconduit les vieilles sujétions, partitionnant la société en groupes fonctionnels et étanches : en haut, les Olympiens de Jupiter et de Mercure qui étendent leur domination sur des damnés de la terre – et même du monde chtonien – relégués à Mars et à Vulcain, « domestiques » (64), « soldats » qui « font le service des abattoirs » (65), personnel des « cuisines » « qui sont des sortes de prisons pour femmes » (65), soit toute « une classe décriée » (65) de travailleurs qui assurent pourtant la subsistance de la collectivité.

  • 23 Sur le roman, voir Paskine Sagnes et Laurent Viala, « Nous autres d’Eugène Zamiatine ou la pensée c (...)
  • 24 Miguel Abensour, « L’utopie socialiste : une nouvelle alliance de la politique et de la religion », (...)
  • 25 Ibid. Ces ferments de contestation interne étaient déjà présents dans l’Histoire des Galligènes ou (...)

11Face à tant de forfaiture, devant la trahison des idéaux, l’Espagnol laisse éclater sa réprobation, dénonçant auprès de son correspondant « la déviation des idées socialistes » (55). Le premier à en avoir fait les frais est « le principe de la liberté », « nié » d’emblée par le fondateur de la colonie, qui cède à un culte de la personnalité que relaient les « statues » qui le campent, l’« attitude martiale » (55), en auguste semeur, la main affermie sur la charrue. Concentrationnaire, l’univers dictatorial a tout d’une colonie pénitentiaire, qui préfigure, tout autant que Le Meilleur des mondes, le Nous autres de Zamiatine (1920)23 ou Le Napus, fléau de l’an 2227 (1927) de Léon Daudet et leur personnel à l’onomastique ostensiblement antihumaniste, de D-503, R-13, O-90 à I-330 chez l’auteur russe au Polyplaste 17.777 chez le pamphlétaire français, comme le sent bien notre diplomate, qui proteste de toutes les fibres de son âme : « Que faites-vous de la liberté, de la personnalité ? Vous créez une race de numéros sans caractère » (202). Avec cette critique, il mettait ses pas dans ceux de Pierre Leroux qui fut l’un des premiers à pointer les possibles dérives d’un régime qui se voulait pour le peuple et par le peuple et que d’avancer sous le couvert de la légitimité populaire pouvait rendre d’autant plus fallacieux. Questionnant l’extension de la démocratie, l’apport de la pensée de Leroux tient à ce qu’elle « accept[e] de reconnaître la division sociale entre privilégiés et non-privilégiés au niveau même des formes politiques »24 et qu’elle « assigne au gouvernement représentatif la fonction de manifestation et d’expression du conflit » tout en se tenant « à égale distance d’une stratégie d’exclusion (les libéraux) et d’une stratégie d’intégration ou de nationalisation des masses »25.

  • 26 Jules Verne, En Magellanie, Ebooks libres et gratuits, 2014 [1898], p. 165. Sur cet autre roman de (...)

12Pour autant, de telles finesses sont assez éloignées des préoccupations de Grande femme et des oligarques ses pareils, qui dirigent la Dictature d’une main de fer et sont bien loin de chercher à faire advenir le meilleur des gouvernements possibles, préférant, justifiant les pires prédictions de Jules Verne, s’en tenir à la formule de la « frelonière »26, d’autant plus dangereuse qu’elle est cette fois de souche asiatique.

  • 27 Aussi bien, l’origine martiale de la colonie ne fait pas de doute : « Son œuvre, aux premiers temps (...)

13« Et si », lance Grande femme à brûle-pourpoint à son hôte, « nous usions de notre supériorité mécanique pour fondre sur l’Europe, anéantir ses armées à l’aide des projectiles lancés par nos frégates aériennes27, lui imposer ce que nous croyons l’Intelligence, l’Harmonie, le Meilleur Sort ? » (Malaisie, 126). « Ce serait notre devoir », avance-t-elle, avant de se reprendre : « ce sera notre devoir » (126). Car voilà trois ans qu’un plan est prêt « pour la conquête de l’Europe et l’extinction graduelle de l’injustice sociale » (128). Sans dévoiler le secret des opérations militaires, l’oligarque lui représente l’invasion qui mènerait les forces de la Dictature jusqu’à Paris. Et la grande dame a beau jeu de balayer la faible protestation de l’Espagnol – « [l]a force prime le droit ! » (130) – pour lui rappeler que c’est là la loi du monde : « nous serons la force des minorités, la force brutale des minorités enfin victorieuses » (130). Mal servi par les événements qui voient ses compatriotes « écraser l’ardeur cubaine » (126) et « réinventer pour les Philippines insurgées les instruments de l’Inquisition » (126-127) tandis que, chez eux, ils « fusille[nt] les anarchistes » (126) et musellent les opposants, l’Espagnol fait les frais de tous les crimes, présents et passés, de l’impérialisme et du capitalisme. Ambassadeur d’une puissance coloniale, déclaré solidaire et comptable du génocide des Arméniens et des Grecs livrés au sabre des « bachibouzouk[s] » ottomans (131), traduit devant la Grande dame, il l’est aussi devant le tribunal de l’histoire, d’une histoire qui va changer de face, maintenant que « le Japon » « s’émeut » des « injustices » faites aux peuples prêts à secouer le joug colonial et s’apprête à « doter le mouvement insurrectionnel d’une aide effective » (133), déterminant une nouvelle donne diplomatique qui doit permettre de remodeler la carte du monde et d’établir en Europe « la Confédération Byzantine sur l’exemple de la Fédération helvétique, avec les petits États des Balkans, la Grèce... » (127-128).

14Sûre de ses forces, l’oligarque ne fait pas difficulté à donner à son interlocuteur une idée de ce qui attend l’Europe vaincue en lui communiquant la proclamation qui doit suivre la prise de Paris. Celle-ci porte « dissolution de la Chambre et du Sénat » (137), que doivent remplacer, pour la première, un corps de 600 membres – cent savants, cent écrivains et philosophes, cent artistes plasticiens, cent avocats, professeurs et évêques, cent industriels et agronomes, cent géographes et médecins – ; pour le second, cent généraux, cinquante amiraux et ingénieurs, cinquante magistrats, cinquante diplomates, cinquante financiers, qui n’auront pas l’initiative des lois. De retour dans la Mère-Patrie, fouriéristes et saint-simoniens y importent des dispositions calquées sur leur propre Code : « [l]es hommes et les femmes jouissent des mêmes droits civils et politiques » (143), le mariage civil est aboli et les enfants à naître doivent être déclarés à la Nation, qui se charge de leur éducation. Dans ce régime matriarcal, l’enfant prend le nom de sa mère et hérite d’elle seule. Rompant avec le militarisme, les soldats se font laboureurs et, conformément à la doctrine saint-simonienne, l’appareil productif tout entier est mobilisé pour tirer de la terre, des mines et des usines des « richesses » (140) qui seront ensuite partagées et distribuées entre les citoyens, permettant de ramener « [l]a journée de travail » à « six heures » (143). Politiquement, « [l]e système du gouvernement direct par le peuple est substitué au système de la représentation parlementaire » (142) et le droit de pétition garanti.

15Des mouvements de troupes viennent alors rappeler à un Espagnol déjà très modérément séduit par de telles perspectives que ce sont ces « forces qui porteront le meilleur sort au monde » (158) pour le dire avec Pythie, aussitôt corrigée par son commensal qui ramène la colonie au « gros rêve de toutes les nations conquérantes » (159) : « [p]ar le fer et par le feu » (159). Et, reprenant place entre Théa et Pythie dans le train qui les emporte dans toute l’étendue du pays, il a la grammaire narrative pour lui comme le trio parvient à Mars, cité des abattoirs et des « fours crématoires » (161) où « [l]es soldats égorgent les moutons et assomment le bétail pour se familiariser avec l’œuvre de sang » (160). Dans cette « ville de la Mort » (160), revenant sur les propos qu’elle tenait un peu plus tôt – « [n]ous, nous défendons la vie productive contre la destruction. Nous armons afin de protéger la vie » (152) –, Théa explique à l’hôte de la Dictature :

« Nous développons par tous les moyens l’envie du meurtre, l’habitude de tuer, l’instinct de vaincre » (180).

  • 28 Ce n’est donc pas que tout soit parfait dans la colonie, mais du moins, avance Pythie, n’y a-t-il p (...)

16Par rapport au projet initial, la pratique a donc quelque peu décroché de la théorie : « [c]ertes, les compagnons de Jérôme espéraient, comme les anarchistes actuels, un peuple composé de seules âmes excellentes et bénignes. Il a fallu en rabattre. On a pris le meilleur système »28 en cantonnant à l’armée les éléments dangereux, seul secteur où ils peuvent encore prétendre à une utilité sociale. Si, à Mars, on relègue des rebuts de la société qui « mangent, forniquent et tuent », une « populace » de « gavroches » (186), comme les appelle éloquemment le visiteur, qui « ne pensent même pas à la différence entre vivre et mourir » (182), c’est seulement au prix de ce compartimentage social radical que « l’intelligence a pu tant s’accroître à Minerve, à Jupiter, à Mercure » (182). Terme du voyage, ville jumelle de Mars, Vulcain, « la cité de fer et de feu » (228), pousse à fond ses hauts-fourneaux qui recèlent « la transformation prochaine de la vie » (228). Car, pour exporter ce meilleur des mondes, la colonie n’attend que de disposer d’une flotte aérienne suffisante, ce pourquoi elle poursuit son effort de guerre dans le plus grand secret :

« Quand s’achèvera la fabrication de nos escadres aériennes, lorsque le nombre des bâtiments nécessaires sera construit, alors nous nous élèverons sur le Vieux Monde en un vol dense, telles ces armées d’archanges titaniques aux ailes sombres qu’annoncèrent les Écritures. Notre force formidable ira du Sud au Nord. [...] Aux tirs des canons, aux feux des armées réunies par les maîtres de l’Injustice répondront les chutes éclairantes de nos torpilles et les explosions formidables capables d’anéantir les Babylones. Après, nous débarquerons les charrues et les semoirs. Les limites seront nivelées, les bornes renversées ; la moisson couvrira toute la terre pour la faim de toutes les bouches » (226-227).

  • 29 Apocalypse, 12, 7-9.
  • 30 Évangile selon saint Luc, 2, 14.
  • 31 Antoine Picon, « La religion saint-simonienne », Revue des sciences philosophiques et théologiques, (...)
  • 32 Ibid.
  • 33 Pierre Leroux, « Le milieu du dix-neuvième siècle », La République, 3 février 1850. Si Leroux quitt (...)
  • 34 Pierre Leroux, De l’humanité, de son principe et de son avenir ; où se trouve exposée la vraie défi (...)
  • 35 Ibid., p. 178.

17Reprise hypertextuelle avouée d’un passage surcodé de L’Apocalypse, la guerre des fils de Lumière contre les fils des Ténèbres29, l’épisode récupère de l’eschatologie biblique sa cause finale : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté »30, dans une conservation thématique de la matière scripturale qui n’exclut pas les relectures hétérodoxes si, comme le note Antoine Picon, « [c]e nouveau christianisme fait passer la morale, c’est-à-dire l’action, avant le culte et le dogme »31. Dans ce combat renouvelé des milices du Bien et du Mal prêtes à rejouer Armageddon, l’accent est mis sur les « prescriptions concrètes destinées à rendre le progrès plus juste et plus humain »32, l’hypotexte agonistique où les légions des Justes mettent en déroute les forces du Malin justifiant la violence que la Dictature s’apprête à déchaîner, quand l’enjeu de cette lutte finale n’est pas autre chose que le sort de l’humanité. Voilà par où l’âge d’or du genre humain est au-devant, dans la perfection de l’ordre social à venir, à conquérir. Pas seulement, donc, parce que les possibilités de l’industrie peuvent tout laisser espérer à la race souveraine des fils de Prométhée, mais parce que le projet saint-simonien n’a rien à voir avec une quelconque restauration mais relève d’une instauration. Aussi, pour Pierre Leroux, avec sa nouvelle théodicée, Saint-Simon peut-il être crédité d’avoir « chang[é] le point de vue religieux de l’Humanité en l’invitant à délaisser un ciel imaginaire pour la nature et la vie »33, tranchant un « faux dualisme du ciel et de la terre »34 où « [l]es uns, emportés vers leur ciel imaginaire, ont délaissé la vie présente, et ont abandonné la terre à la fatalité. Ceux-ci n’ont plus eu de terre, c’est-à-dire de vie présente. Les autres, regardant ce ciel en dehors de la nature comme une pure folie, ont nié à leur tour d’une autre façon toute immortalité de la vie, toute suite à la vie présente. Et ceux-là, à leur tour, n’ont pas eu de ciel, c’est-à-dire de vie future. [...] Ainsi le monde s’est divisé en deux sectes également incomplètes : les uns sans présent, les autres sans avenir »35.

  • 36 Laquelle se combine à merveille avec les codes du roman sentimental, ce dont Paul Adam joue très ha (...)
  • 37 Là encore, Paul Adam semble dialoguer avec Pierre Leroux qui écrivait, en 1832 : « La société entre (...)

18Son projet d’attaquer par les airs la vieille Europe classe à l’évidence la Dictature du côté du ciel, comme aussi sa mystique du salut et sa ferme croyance qu’elle incarne l’avenir, qui va jusqu’au prosélytisme, et la logique du récit embrasse incontestablement cette leçon, tout entière tendue vers la réalisation des plans des oligarques, simplement suspendue à un problème de logistique productive que l’ensemble des sociétaires de la ruche s’emploie à régler dans une fin haletante, toute bruissante de l’activité des préparatifs. Pour autant, le discours du roman est, lui, moins unilatéral, qui s’appuie sur l’attraction passionnée qui, en bonne logique fouriériste36, naît entre le diplomate et Pythie pour remettre sous tension le distinguo établi par Pierre Leroux lequel, annulant la synthèse opérée, revient dès lors comme un boomerang, ressuscité en dilemme. Un dilemme qu’en femme de tête Pythie n’élude pas, qui sait trouver les mots justes pour résumer la situation auprès de son amant : « [t]u es Ce-qui-fut contre Ce-qui-sera » (233). Car si l’émissaire de l’Espagne tente logiquement de percer le secret de l’offensive qui se prépare afin, s’il se peut, d’en aviser l’Europe, Pythie, pourtant redoutable doctrinaire du régime, touchée par la valeur atavique de l’Espagnol fin-de-race – « j’admire la grandeur de ta barbarie qui résiste aux séductions de notre vie favorable et logique » (237) –, voit vaciller ses certitudes et toute son axiologie – « [m]oi, je ne comprenais que la fusion de l’individu dans le corps social, et sa contribution à l’âme universelle où il se perd » (237), mais « [t]u es venu, avec tes idées de jadis [...]. Tu rassemblais tout en toi. Je dispersais moi en tout » (237) –, jusqu’à, solidaire de l’ennemi, désavouer le plan de conquête des siens : « je souhaite que tu trompes la vigilance des espions pour retirer aux peuples la chance, ici concertée, de leur affranchissement » (238). Devenue lyrique, l’amoureuse, prenant le pas sur la gardienne de la révolution à la tête froide et au cœur sec, retrouve, au prix d’une simple inversion générique, les mots mêmes que Valentine adressait à Karl au dénouement des Cœurs nouveaux : « [c]omme tu m’as changée, toi, toi !... toi qui me fais l’ennemie de mes croyances, de tout ce qui constituait mon être... » (237). L’amour a vaincu, triomphé de l’idéologie comme l’individu, ses désirs et sa volonté, s’éprouvent non solubles dans le collectivisme37. Mais cette neuvième lettre sera la dernière à parvenir à son correspondant et le combat du passé et de l’avenir ne sera pas tranché sinon, peut-être, par l’avertissement liminaire où Paul Adam, destinataire fictif des lettres de cet ami diplomate, prévenait et, avant même que ne s’ouvre le récit, qualifiait sans ambages la nature de l’utopie à suivre : « CECI N’EST PAS UN IDÉAL » (4), (p)réservant l’avenir. Le paravent du manuscrit trouvé dans une bouteille autorisant toutes les hypothèses, on suppose le protagoniste disparu dans une attaque de pirates, toujours offensifs dans la zone, feignant d’oublier que sa dernière lettre se refermait sur un ciel chargé de nuages et noir d’engins vrombissants prêts à appareiller... C’est, il est vrai, le privilège de l’insularité, réelle ou symbolique, que de garder ses secrets.

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Bibliographie

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Notes

1 Dont il fut le secrétaire, se présentant à ses côtés, en 1889, devant les électeurs de Nancy sous une étiquette de « socialiste-révisionniste à la fois contre le candidat ministériel et le candidat conservateur », Camille Mauclair, Paul Adam (1862-1920), Paris, Flammarion, p. 19. À la différence de Barrès, il ne sera pas élu.

2 Camille Mauclair parlera à son propos d’« esprit de socialiste révolutionnaire allant jusqu’aux sympathies anarchistes et antimilitaristes », Paul Adam (1862-1920), Paris, Flammarion, 1921, p. 76.

3 « [R]oman d’idéologie socialiste », à en croire Camille Mauclair, ibid., p. 78.

4 Sur ce texte, on renverra aux très profondes analyses d’Anita Staroń, « De la terreur à la pitié : les anticipations de Marcel Schwob et de Paul Adam », Babel, Littératures plurielles, n° 38, 2018, pp. 69-81.

5 Camille Mauclair, Paul Adam (1862-1920), op. cit., p. 21. Sur ce roman, je me permets de renvoyer à mon Le Rouge ou le Noir ? Quand la fiction futurologique française prophétisait des lendemains qui (dé)chantent (1800-1975), Arcidosso, Effigi, « Istoréo », 2023, pp. 483-490.

6 Sur le parcours sinueux d’un auteur moins mineur qu’on ne le croit généralement, on consultera avec profit la biographie intellectuelle que lui a consacrée son contemporain Camille Mauclair, citée plus haut.

7 Camille Mauclair, « Paul Adam par Camille Mauclair », Revue Encyclopédique, 298, 1899, p. 134.

8 Camille Mauclair, Paul Adam (1862-1920), Paris, Flammarion, p. 159.

9 Ibid., p. 60.

10 Paul Adam, Lettres de Malaisie, Paris, Éditions de la Revue Blanche, 1898, p. 26. Nous renvoyons désormais directement à cette édition dans le corps du texte.

11 Tant il paraît difficile de parler, avec Camille Mauclair, de « roman socialiste ». Roman anticapitaliste, assurément, roman de la déception du politique aussi, roman social encore mais toute l’économie textuelle infirme l’interprétation socialisante, in Paul Adam (1862-1920), Paris, Flammarion, 1921.

12 Paul Adam, Les Cœurs nouveaux, Paris, Paul Ollendorff, 1896, p. 180.

13 Dans l’envoi introductif au roman, Paul Adam le situe expressément sous le patronage du Voyage en Icarie de Cabet dont il figurerait comme un second volume, un « émule de Cabet » s’étant cette fois dirigé vers les « îles de l’Océan Indien », donc vers « l’Extrême-Orient » plutôt que vers « l’Occident » américain, pour y implanter le socialisme, « utopie à la mode », Lettres de Malaisie, Paris, Éditions de la Revue Blanche, 1898, pp. 3-4.

14 Cf. Paul Adam, Les Cœurs nouveaux, op. cit., p. 300.

15 À l’occasion d’une révolte qui transpose sans doute le mouvement du Katipunan – soit l’Association –, mouvement révolutionnaire de libération nationale, on interroge des indigènes qui semblent en possession de bréviaires révolutionnaires en espagnol calqués sur des imprimés quarante-huitards français, marque d’un printemps des peuples à très longue portée. Le diplomate taquine alors son ami français sur ces « pirates aériens » venus de l’hexagone prêcher le socialisme sur les hauts plateaux de Malaisie aux sujets de la Couronne d’Espagne, Lettres de Malaisie, op. cit., p. 10.

16 De Saint-Simon et de ses disciples, Adam retient aussi la femme en royauté dont notre épistolier, confié aux bons soins d’une escorte femelle, aura très vite une idée. Quant à la spécificité de la pensée de Fourier, qui tient aux thèses qu’il a développées autour de l’attraction passionnée, dès sa Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), et que l’on retrouve dans Le nouveau monde amoureux, si sulfureux que le texte attendra 1967 pour voir le jour, elle est au fond du roman de Paul Adam, dont la sensibilité fin-de-siècle s’accorde au mieux à cette présence sensuelle diffuse qui, en 1931, inspirera encore Léon Daudet dans ses Bacchantes. Dans la colonie, les jeux de séduction n’ont pas lieu d’être puisque l’amour est libre, encouragé même, pour des raisons de natalité, qui fait des femmes enceintes des déesses (comme des décorations, elles portent des plaques sur leur vêtement en fonction du nombre d’enfants auxquels elles ont donné naissance). Après quoi, on leur retire l’enfant, dont elles ont cependant des nouvelles. En effet, la civilisation malaise a beau être techniciste, les instincts naturels n’y sont pas combattus mais encouragés, comme antidote à des mœurs façonnées par l’hypocrisie sociale. Ce modèle a beau être perçu comme impudique par le représentant du vieux monde, celui-ci n’en reconnaît pas moins les bénéfices qu’il induit : « N’ayant plus à se munir contre les combats suscités chez nous par la conquête de l’amour et du pain, les peuples de Jérôme le Fondateur passent leurs loisirs à fortifier leur âme par le savoir ». « De là l’extrême intelligence de tous » (Lettres de Malaisie, op. cit., p. 81). Ce « peuple aux instincts rassasiés » n’a « plus de convoitises, sinon pour l’esprit » (ibid., p. 82). Il faut dire que des cités comme celles de Mercure y aident puissamment, où une sorte de fluide semble arracher la population à son enveloppe terrestre pour l’entraîner vers les espaces métaphysiques de la vérité, ce dont le visiteur lui-même fait l’expérience avant qu’on ne lui révèle ce que cette recherche doit à la concentration d’ondes psychiques que divers dispositifs favorisent comme la prise massive d’aphrodisiaques qui exacerbe la tension des sens, portée à son paroxysme.

17 Tel est en tout cas le sens que retient le volume où a paru l’étude suivante : Jean Fornasiero, « Mécènes de l’utopie fin-de-siècle : le cas de Paul Adam et d’Émile Zola », in John West-Sooby (ed), Nowhere is Perfect. French and Francophone Utopias / Dystopias, Newark, University of Delaware Press, 2008, pp. 108-122. Pourtant, la colonie est située au carrefour de ce monde asiatique qui se (re)lève, comme l’attestent les liens, tant politiques qu’ethniques, qu’elle entretient avec la Chine comme avec le Japon. Cf. encore : Yves Vadé, « Du paradis perdu aux enfers égarés », Modernités, n° 3 : Mondes perdus, 1991, pp. 21-63.

18 Expressément calqué sur les pratiques religieuses – « Our Ford » reprend ironiquement « Our Lord » et Jérôme renvoie étymologiquement à celui dont le nom est saint –, le fonctionnement de la société s’affiche dans l’un et l’autre cas sectaire.

19 « Notre chirurgie est fort experte », explique Théa sans s’émouvoir, « parce que, dès l’installation des villes, Jérôme le fondateur obligea nos gynécologues à perfectionner sérieusement » les « intervention[s] » visant la stérilisation : « Quiconque a péché par haine ou convoitise ne se reproduira plus », Lettres de Malaisie, op. cit., p. 202.

20 Le rêve icarien s’est retourné en terrible dystopie à mesure que ces terres acclimatent, non plus, comme espéré, un laboratoire du progrès social et du bonheur humain mais bien du contrôle social et de la manipulation de masse, et ce au sens propre comme les découvertes scientifiques se paient de la torture généralisée de la population qui, travaillée au corps, affiche publiquement son consentement, des « cortège[s] de fête se form[ant] aux carrefours des jardins » (ibid., p. 223). « L’hypothèse d’une société viable fondée sur les principes humanitaristes de 1848 – assaisonnés d’un syncrétisme gnostique sans doute assez proche des croyances de Paul Adam lui-même – aboutit en définitive à l’exaltation de la race, au massacre des “sauvages” et à l’hégémonie d’une caste militaire : singulières prémonitions de ce que le vingtième siècle [...] aura connu de plus sinistre », Yves Vadé, « Du paradis perdu aux enfers égarés », loc. cit., p. 49.

21 Foucault entame sa réflexion sur la biopolitique dans une conférence donnée au Brésil en 1974, « La médecine sociale ». Dans les années qui suivent, il la poursuit et la formalise à la fois dans un ouvrage, La Volonté de savoir (Paris, Gallimard, 1976), et dans le cours qu’il prononce au Collège de France en 1976 : « Il faut défendre la société ».

22 À titre d’exemple, transposé en France, ce système placerait le pays sous les gouvernements successifs « des savants attachés au Laboratoire-Pasteur », « des écrivains que révélèrent les soirées de Médan », « du général Négrier et de son état-major », « de Francis Magnard et de la rédaction du Figaro », « de Claude Monet et des impressionnistes », « de Mgr d’Hulst et de son clergé », Lettres de Malaisie, op. cit., p. 95.

23 Sur le roman, voir Paskine Sagnes et Laurent Viala, « Nous autres d’Eugène Zamiatine ou la pensée critique d’un humanisme technique », Eidôlon, n° 73 : Fictions d’anticipation politique, novembre 2006, pp. 95-113. Dans ce meilleur des mondes réalisé sous la férule de l’État Unique, toute individualité est éteinte au point qu’hommes et femmes, désormais désignés par des numéros tel le héros D-503, ne se pensent plus que collectivement sous les espèces du « Nous » selon un arrière-plan chrétien assez prégnant qui veut que « Nous vien[ne] de Dieu et moi du diable ». Au contact d’une rebelle, I-330, qui lui inspire des sentiments troubles qui font ressurgir son fonds animal, le très conformiste D-503, concepteur d’un vaisseau interstellaire et qui compte pourtant parmi l’élite des ingénieurs, va progressivement ressaisir son moi, dont il a d’abord conscience comme d’un « il », d’un autre, d’un étranger. Face à la déshumanisation de cette société, D-503 va suivre une pente spiritualiste, développant même une « âme », considérée comme une maladie, et progressivement éprouver tous les symptômes d’un irrémédiable dissensus qui rend les contacts avec les autres extrêmement difficiles. Devant ce qui ne peut être qu’un cas médical, le Bureau des affaires sanitaires évoque une opération. La résistance au totalitarisme est menée par les Méphis, qui sont passés hors-les-murs de cette dystopie et ont renoué avec la nature, vivant nus, en communion avec les animaux. Les Méphis projettent de s’emparer de l’Intégral et réussissent à faire brèche dans les murs qui protègent la Cité dystopique. Ce à quoi s’en prennent les dissidents Méphis que fréquente I-330, c’est au finalisme, aux eschatologies, au mythe de la fin de l’histoire que révoque I-330 lorsque D-503, chez qui le dressage reparaît, conteste qu’il puisse y avoir de nouvelles révolutions, celle qui a accouché de l’État Unique étant forcément « la dernière » : « Il n’y a rien après », assène-t-il, contre toute logique, a beau jeu de lui démontrer I-330. L’État Unique pare à la révolte en imposant l’alternative suivante : ou une opération que l’on devine de type lobotomie ou le passage direct sur la machine du Bienfaiteur, machine à asphyxier perfectionnée. L’État entend ainsi couper court à tout son de cloche divergent : « On vous guérira, on vous remplira de bonheur jusqu’aux bords », « on veut vous débarrasser de ces points d’interrogation qui se tordent en vous comme des vers et vous torturent ! Courez subir la Grande Opération ! ». C’est le sort qui attend D-503, qu’elle rend beaucoup plus docile en le versant dans la collaboration avec le Bienfaiteur, qu’il renseigne sur les dissidents.

24 Miguel Abensour, « L’utopie socialiste : une nouvelle alliance de la politique et de la religion », in Utopiques II : L’homme est un animal utopique, Paris, Sens & Tonka, 2010, p. 145.

25 Ibid. Ces ferments de contestation interne étaient déjà présents dans l’Histoire des Galligènes ou mémoires de Duncan (1765) de Charles-François Tiphaigne de La Roche, où la dissidence au sein de l’utopie se manifestait à travers la position du visiteur, vivement désireux de s’en retourner chez lui. Dès lors perce une critique de l’utopie qui confine à l’anti-utopie ou, mieux, comme le défend Hans-Günther Funke, qui tient de l’utopie parodique de l’utopisme, ouvrant en tout cas un « débat sur l’utopie », que suit Yves Citton (Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance, Paris, Éditions Amsterdam, 2011, p. 171). Notion éminemment opératoire quand les discours les plus contradictoires fusent, opposant les personnages entre eux, infiltrant la logique narrative. La polémique s’invite qui, loin de s’éteindre avec la sécession de Duncan qui « marque le terme narratif du débat », prend les allures d’une véritable « dispute interprétative » (Florence Boulerie, « L’Histoire des Galligènes (1765) : l’utopie de la dispute », Peter Kuon et Gérard Peylet (dir.), L’Utopie entre eutopie et dystopie, Eidôlon, n° 110, p. 84). Nombre de traits que le socialisme retravaillera sont ici manifestes : l’égalité absolue qui prévaut entre les membres ; la communauté des biens, qui inclut femmes et enfants ; l’interdiction du mariage et la déshérence de la famille ; le totalitarisme collectiviste et l’autorité de l’État... Comme souvent, c’est la passion amoureuse qui exerce sa virtualité fractionniste quand Montmor entend remettre en cause les lois sous lesquelles vivent les utopiens pour pouvoir faire de la belle Alcine sa femme. La révolte que mène Montmor pour défendre les libertés individuelles contre les empiètements de l’État conduit Florence Boulerie à avancer que « [l]’ouvrage de Tiphaigne pourrait bien apparaître comme un éloge violent de la révolution contre l’autoritarisme des lois utopiennes » (ibid., p. 85) quand Yves Citton voit dans le traitement de la conjuration « une révolution contre-révolutionnaire » qui conduirait avant l’heure « une sortie du communisme » (Yves Citton, Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance, op. cit., p. 172).

26 Jules Verne, En Magellanie, Ebooks libres et gratuits, 2014 [1898], p. 165. Sur cet autre roman de l’insularité, cf. Laure Lévêque, Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes, Paris, L’Harmattan, 2019, pp. 34-41, 59-60, 76-83, 115-120 et 190.

27 Aussi bien, l’origine martiale de la colonie ne fait pas de doute : « Son œuvre, aux premiers temps, fut [...] toute guerrière », Lettres de Malaisie, op. cit., p. 56. Par ailleurs, la colonie dispose d’un réseau performant de télécommunications qui la relie au reste du monde par câbles sous-marins et ondes télégraphiques, des Alpes, à l’Himalaya, à l’Oural et aux Rocheuses, et la met à même de frapper sans tarder, ibid., p. 132.

28 Ce n’est donc pas que tout soit parfait dans la colonie, mais du moins, avance Pythie, n’y a-t-il pas d’hypocrisie : « nous avons la franchise de ne pas faire du courage et du meurtre des déités magnifiques dénommées Gloire, Honneur, Abnégation, Patriotisme, etc. », ibid., p. 183.

29 Apocalypse, 12, 7-9.

30 Évangile selon saint Luc, 2, 14.

31 Antoine Picon, « La religion saint-simonienne », Revue des sciences philosophiques et théologiques, tome 87, 2003/1, p. 28.

32 Ibid.

33 Pierre Leroux, « Le milieu du dix-neuvième siècle », La République, 3 février 1850. Si Leroux quittera le mouvement saint-simonien lorsque celui-ci se perdra dans des dérives sectaires, il conservera toujours la plus vive admiration pour son fondateur.

34 Pierre Leroux, De l’humanité, de son principe et de son avenir ; où se trouve exposée la vraie définition de la religion et où l’on explique le sens, la suite et l’enchaînement du mosaïsme et du christianisme, tome premier, Paris, Perrotin, 1845 [1840], p. 176.

35 Ibid., p. 178.

36 Laquelle se combine à merveille avec les codes du roman sentimental, ce dont Paul Adam joue très habilement, laissant entendre que la clé de son roman réside dans le système de Fourier au moment même où il place celui-ci sur la sellette : « Dire l’exaltation de mon triomphe – sur cet esprit vaincu par le mystère de l’amour, sur cet esprit logique et puissant, vaincu par le seul mystère d’attractions ! – Je ne saurais... », Lettres de Malaisie, op. cit., p. 238.

37 Là encore, Paul Adam semble dialoguer avec Pierre Leroux qui écrivait, en 1832 : « La société entre dans une ère nouvelle, où la tendance générale des lois, au lieu d’avoir pour but l’individualisme, aura pour but l’association. Voilà le Rubicon qu’il faut ou non passer, et au-delà duquel tout change d’aspect » (« De la philosophie et du christianisme », Revue encyclopédique, tome LV, juillet-septembre 1832, p. 319). Une association conçue en dehors de tout lien de sujétion. Comment, dès lors, fonder les rapports interpersonnels hors de tout contrat, et en affirmant le primat de l’individu, dans une « opposition à tout modèle organiciste du social, à toute représentation de la société comme un grand corps » ? (Miguel Abensour, « L’utopie socialiste : une nouvelle alliance de la politique et de la religion », in Utopiques II : L’homme est un animal utopique, op. cit., p. 143). « Contre les saint-simoniens, puis contre Cabet, Louis Blanc et d’autres encore, Leroux ne cessera d’affirmer que c’est en continuité avec le principe de l’individualité, de la personnalité, de la liberté que l’homme moderne doit inventer un nouveau vivre ensemble des hommes » (ibid., p. 144) : « Suis-je une portion, une dépendance de cette société ? Non, je suis une liberté destinée à vivre dans une société » (Pierre Leroux, Revue sociale, 1846, p. 22). Politiquement, il s’agit donc de concilier société et liberté.

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Pour citer cet article

Référence papier

Laure Lévêque, « Malaise en Malaisie. La Dictature de Paul Adam en archipel du goulag »Babel, 46 | 2022, 89-106.

Référence électronique

Laure Lévêque, « Malaise en Malaisie. La Dictature de Paul Adam en archipel du goulag »Babel [En ligne], 46 | 2022, mis en ligne le 31 décembre 2022, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/babel/14024 ; DOI : https://doi.org/10.4000/babel.14024

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