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Convergence ou confusion ? Traduire wit et humour en français au XVIIIe siècle

Yen-Maï Tran-Gervat
p. 17-31

Résumés

Au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, semble s’élaborer en Angleterre un nouveau savoir qui se situe entre philosophie et art de vivre : il concerne les réalités rendues par le terme humour. Dérivé du français « humeur », ce mot s’est peu à peu détaché en anglais de sa connotation médicale (humorale) pour signifier une nouvelle réalité que les hommes d’esprit de l’époque s’efforcent de définir dans des écrits qui, pour certains, paraissent suffisamment importants pour donner lieu à une rapide traduction en français. Cet article étudie deux textes fondamentaux pour la définition de humour en anglais, ainsi que leurs traductions françaises au XVIIIe siècle : l’Essay on the Freedom of Wit and Humour de Shaftesbury (1709) et le n° 35 du Spectator d’Addison et Steele (1711), respectivement traduits en 1710 et 1723. Il s’agit d’examiner si les deux notions anglaises de wit et humour convergent avec des réalités connues sous d’autres noms en français ou, lorsqu’elles leur sont assimilées, si elles s’accompagnent d’une confusion due à des aspects qui résisteraient à la traduction.

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Texte intégral

  • 1 Quentin Skinner, « La philosophie et le rire », conférence Marc Bloch donnée à l’EHESS le 12 juin 2 (...)

1Dans la conclusion de son article de 2014 consacré à l’histoire des mots humour et wit dans l’Angleterre moderne, François Lavie s’appuie sur un article de Quentin Skinner1 pour distinguer deux branches de ce qu’il nomme « la nouvelle tradition de l’humour » telle qu’elle se développe en Angleterre au XVIIIe siècle :

  • 2 François Lavie, « “Humour” et “Wit” : faire l’histoire de deux mots dans l’Angleterre moderne (XVII(...)

« [D]’un côté, les auteurs qui continuent à être attachés à la tradition satiriste définissent l’humour comme la faculté de représenter les travers et les vices, quels qu’ils soient ; de l’autre, les auteurs embrassant une théorie non-satirique [sic], plus « plaisante » et bienveillante, qui développent la notion de good humour et associent prioritairement l’humour à une certaine excentricité dans les œuvres de l’esprit ou dans la conversation »2

2On le voit, François Lavie utilise ici deux traductions dont il présuppose qu’elles sont transparentes pour les deux mots au cœur de son étude : « humour » pour humour et « esprit » pour wit. Il ne peut le faire que parce qu’il a auparavant passé en revue toutes les évolutions historiques et nuances sémantiques liées à wit et humour dans l’Angleterre moderne, et ainsi précisé tout au long de sa démonstration dans quels sens il fallait entendre l’utilisation, en 2014, de leurs équivalents français. Pour autant, il ne problématise pas explicitement à cette occasion l’emploi de ces termes comme traductions. Comme lui, j’emploierai ici le plus souvent « esprit » et « humour » au sein de ma propre énonciation comme des équivalents de wit et humour. Cependant, tout l’enjeu de cet article sera d’examiner la manière dont les traducteurs français du XVIIIe siècle pouvaient les traduire et ont choisi de le faire : alors que l’emprunt en français du mot « humour » est postérieur au XVIIIe siècle (comme on le verra plus bas), de quelles possibilités terminologiques les traducteurs contemporains des théoriciens anglais de humour disposaient-ils ? La convergence a priori plus simple entre wit et « esprit » est-elle confirmée par les textes ?

  • 3 Voir Eugenia Zuroski Jenkins, Patrick Coleman, « Introduction: The Senses of Humour/Les Sens de l’h (...)

3Je me propose de revenir aux textes qui ont contribué à l’élaboration de la nouvelle tradition de l’humour dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, qui s’apparente alors à une nouvelle forme de savoir, relevant notamment de l’analyse sociale et littéraire3.

  • 4 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Rid (...)
  • 5 Voir notamment Yen-Mai Tran-Gervat, « « La marginalité paradoxale de l’excentrique : réflexions sur (...)
  • 6 Seul Robert Escarpit en a traduit quelques paragraphes dans L’Humour, Paris, Puf, « Que Sais-je ? » (...)

4Je m’appuierai dans un premier temps sur un essai de Corbyn Morris (1744)4, auteur britannique qui eut le mérite de proposer avec ce texte un état de l’art et des définitions reflétant l’usage contemporain de toutes les notions et pratiques sociales liées au rire en Angleterre5. Cet essai est un témoignage précieux, qui donne de la notion alors récente de humour un aperçu en temps réel, sans le délai qui s’écoule ordinairement entre le temps de l’usage d’un mot et son enregistrement dans les dictionnaires. Cependant, l’essai de Morris n’a jamais été traduit intégralement en français, y compris à l’époque même de sa publication6. Les dictionnaires français nous seront donc utiles – en tenant compte de ces décalages temporels – pour envisager les mots dont le français dispose (ou non) pour exprimer ces réalités au milieu du XVIIIe siècle.

5Par la suite, je proposerai d’examiner, à chaque fois dans l’original anglais et dans la traduction française qui lui a été contemporaine, différents extraits de l’Essay on The Freedom of Wit and Humour de Shaftesbury (1709) ainsi que de certains articles du Spectator d’Addison et Steele (1711). Nous verrons que les premiers traducteurs de Shaftesbury ou d’Addison et Steele n’avaient pas encore de terme en français équivalent à humour, bien que Voltaire ait tenté d’établir la préséance du français concernant un sens possible du mot « humeur » qui en est à l’origine.

6Dans son Essay Towards Fixing The True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire and Ridicule, publié à Londres en 1744, Corbyn Morris examine méthodiquement les notions annoncées dans son titre, en s’arrêtant tout particulièrement sur les deux premières. Il commence, dans l’introduction, par dresser un état de l’art en remontant jusqu’au milieu du siècle précédent. Deux auteurs sont convoqués à la fois pour cerner la notion de wit et celle de humour : William Congreve, dont la lettre en forme d’essai Concerning Humour in Comedy (1695) fait autorité ; et Joseph Addison, auteur du Spectator (1711), qui nous fournira également un élément de corpus.

7Morris propose ensuite des définitions, et ce dès les premières lignes du corps de son essai. Il est important de les citer dans le détail, car elles constituent précisément le savoir dont il est question ici et qui, s’il peut sembler aujourd’hui évident, était alors en pleine constitution. Morris commence par définir wit :

  • 7 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Rid (...)

« Wit is the lustre resulting from the quick elucidation of one subject, by a just and unexpected arrangement of it with another subject »7.

  • 8 John Locke, An Essay Concerning Human Understanding, London, Eliz. Holt, for Thomas Basset, 1690, § (...)

8Il consacre ensuite plusieurs pages à l’explication de cette définition, ainsi qu’à la distinction avec d’autres figures de comparaison, comme la métaphore. En cela, Morris s’inscrit dans la continuité de Locke qui, dans son Essay Concerning Human Understanding (1690), avait déjà défini wit en des termes voisins, notamment pour le distinguer du jugement8.

9Morris poursuit cependant un autre objectif : il s’agit vraiment pour lui de définir les formes plaisantes d’esprit. Il analyse donc quelques exemples de wit, avant d’en venir à humour :

  • 9 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Rid (...)

« Humour is any whimsical oddity or foible, appearing in the temper or conduct of a person in real life »9.

  • 10 La seconde partie de l’essai, qui s’attache à décrire des personnages représentatifs de ce qu’est l (...)

10Malgré son insistance sur le fait que humour concerne toujours une « personne de la vie réelle », Morris propose rapidement d’appeler un « personnage » (a Character) toute personne susceptible d’être porteuse d’une bizarrerie considérée comme humour : il ouvre ainsi la porte à la possibilité de représenter l’humour à travers un personnage de fiction10.

11Quoiqu’il reconnaisse que wit et humour sont souvent employés ensemble, Morris souligne qu’ils peuvent aussi apparaître séparément et donne des éléments pour distinguer les deux notions :

  • 11 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Rid (...)

« It is easy to be perceived, that Humour and Wit are extremely different.
Humour appears only in the foibles and whimsical conduct of a person in real life; Wit appears in comparisons, either between persons in real life, or between other subjects.
Humour is the whimsical oddity, or foible, which fairly appears in its subject, of itself; whereas Wit is the lustre which is thrown upon one subject, by the sudden introduction of another subject »11.

12Plus loin, et avant d’examiner les cas remarquables où wit et humour sont concomitants, Morris affine encore sa distinction, qui l’amène à insister sur la dimension bienveillante de l’humour, par opposition à la tradition satirique et sarcastique à laquelle se rattache plutôt wit :

  • 12 Ibid., p. 24. « Humour, dans sa manière de représenter les défauts de personnes de la vraie vie, fa (...)

« Humour, in the representation of the foibles of persons in real life, frequently exhibits very generous benevolent sentiments of heart; and these, tho’ exerted in a particular odd manner, justly command our fondness and love »12.

13Au moment où l’essai de Morris paraît en Angleterre, comme le montre l’état de l’art qu’il propose en introduction, les termes et notions qu’il étudie sont couramment utilisés, avec une évolution importante de humour. Quoiqu’encore lié à son origine physiologique, ce mot a fini par prendre un nouveau sens, lié au comique et à une forme d’excentricité, gentiment moquée ou assumée.

  • 13 Nous ne nous y arrêterons pas ici, car l’enjeu traductif est moindre, mais l’essai de Morris aux pa (...)

14De quels mots la langue française dispose-t-elle à partir de la fin du XVIIe siècle pour rendre ces notions ? Les trois termes par lesquels s’achève le titre de Morris, Raillery, Satire and Ridicule13, ne semblent pas poser de problème, tous trois étant empruntés au français, qui les a lui-même empruntés au latin. Une consultation des articles correspondants dans le dictionnaire bilingue (partie anglais-français) d’Abel Boyer (1699) permet de le vérifier :

« Raillery/Rallery, subst. (or Jest) : Raillerie, plaisanterie, action de railler.
Satyr, (a Poem, or Discourse to inveigh against Vice, &tc.) Une Satyre, Discours en Prose, ou en Vers pour censurer les Vices, etc »

  • 14 Abel Royer, The Royal Dictionary, London, R. Clavel, H. Mortlock, S. Lowndes, and others, 1699.

« Ridicule, subt. (that which is ridicule) : Ridicule, ce qui est ridicule »14.

15Dans ces trois articles, lorsqu’il développe l’équivalent français qu’il donne au terme anglais, Boyer s’appuie sur les définitions de la première édition du Dictionnaire de l’Académie, paru quelques années auparavant (1694) : la possibilité du calque, pour des termes dont les définitions dans les deux langues se recoupent, rend la traduction française de ces trois termes non problématique.

  • 15 Wit fait d’ailleurs partie des « intraduisibles » relevés en 2004 par Barbara Cassin et son équipe (...)

16Il n’en va pas de même pour wit et humour. Le premier, typiquement d’origine anglo-saxonne (comme son équivalent allemand Witz), n’a pas d’équivalent immédiat en français15.

17L’entrée Wit du Royal Dictionary est beaucoup plus longue et les propositions plus complexes qu’un simple calque ou une reprise du Dictionnaire de l’Académie :

« WIT, Subst. (the faculties of the rational soul) Esprit, les facultés de l’âme raisonnable.

  • 16 Abel Royer, The Royal Dictionary, op. cit.

A great and solid Wit, un Esprit grand et solide. A ready Wit, un Esprit présent. A fine Wit, un bel Esprit, un Esprit fin »16.

18L’article se prolonge encore avec sept emplois spécifiques possibles du mot, qui en illustrent les nuances. Malgré ces multiples acceptions possibles de wit, il semble qu’une convergence sémantique se dessine avec le mot ‘esprit’, qui est donc à disposition pour traduire wit quel que soit le sens dans lequel l’auteur anglais traduit l’utilise, y compris les sens qui le rattachent à humour.

  • 17 Sur l’importance de cette traduction dans l’histoire des idées telles qu’elles ont pris forme à la (...)

19En témoignent l’extrait de l’Essay Concerning Human Understanding de Locke (1690), convoqué plus haut, et sa fameuse traduction par Pierre Coste17 :

  • 18 John Locke, An Essay Concerning Human Understanding, op. cit.

« And hence perhaps may be given some reason of that common observation,,- that men who have a great deal of wit, and prompt memories, have not always the clearest judgment or deepest reason. For wit lying most in the assemblage of ideas, and putting those together with quickness and variety, wherein can be found any resemblance or congruity, thereby to make up pleasant pictures and agreeable visions in the fancy; judgment, on the contrary, lies quite on the other side, in separating carefully, one from another, ideas wherein can be found the least difference, thereby to avoid being misled by similitude and by affinity to take one thing for another. This is a way of proceeding quite contrary to metaphor and allusion; wherein for the most part lies that entertainment and pleasantry of wit, which strikes so lively on the fancy, and therefore is so acceptable to all people, because its beauty appears at first sight, and there is required no labor of thought to examine what truth or reason there is in it. The mind, without looking any further, rests satisfied with the agreeableness of the picture and the gaiety of the fancy. And it is a kind of affront to go about to examine it, by the severe rules of truth and good reason; whereby it appears that it consists in something that is not perfectly comfortable to them »18

  • 19 John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, trad. Pierre Coste, Livre II, Chap (...)

« Et par-là on pourrait, peut-être rendre raison de ce qu'on observe communément, que les personnes qui ont le plus d'esprit, & la mémoire la plus prompte, n’ont pas toujours le jugement le plus net & le plus profond. Car au lieu que ce qu’on appelle Esprit, consiste pour l’ordinaire à assembler des idées, & à joindre promptement & avec une agréable variété celles en qui on peut observer quelque ressemblance ou quelque rapport, pour en faire de belles peintures qui divertissent & frappent agréablement l’imagination : au contraire le Jugement consiste à distinguer exactement une idée d’avec une autre, si l’on peut y trouver la moindre différence, afin d’éviter qu’une similitude ou quelque affinité ne nous donne le change en nous faisant prendre une chose pour l’autre. Il faut, pour cela, faire autre chose que chercher une métaphore & une allusion, en quoi consistent, pour l’ordinaire, ces belles & agréables pensées qui frappent si vivement l’imagination, & qui plaisent si fort à tout le monde, parce que leur beauté paraît d’abord, & qu’il n’est pas nécessaire d’une grande application d’esprit pour examiner ce qu’elles renferment de vrai, ou de raisonnable. L’Esprit satisfait de la beauté de la peinture & de la vivacité de l’imagination, ne songe point à pénétrer plus en avant. Et c’est en effet choquer en quelque manière ces sortes de pensées spirituelles que de les examiner par les règles sévères de la Vérité & du bon raisonnement ; d’où il paraît que ce qu’on nomme Esprit consiste en quelque chose qui n’est pas tout-à-fait d’accord avec la Vérité & la Raison »19.

  • 20 Voir par exemple le dictionnaire de Trévoux, Esprit et Bel Esprit. Dictionnaire universel françois (...)
  • 21 Pascal, Pensées, Paris, Guillaume Desprez, 1678, p. 279.

20On trouve confirmation de cet usage courant du mot « esprit » au XVIIe siècle pour rendre compte de ce que les Anglais expriment par wit dans deux essais français beaucoup moins connus, contemporains de celui de Locke, et dont l’auteur est François de Callières, diplomate et homme de lettres. Ce dernier semble avoir pu lire l’essai de Locke en anglais, puisqu’avant même la parution de la traduction de Coste, il reprend et développe cette distinction entre (bel) esprit et jugement (qu’il appelle aussi « bon esprit »), dans Du Bel Esprit (1695), auquel il est fait référence dans les dictionnaires du XVIIIe siècle, lorsqu’il s’agit de définir « Bel esprit » à l’article « Esprit »20. Quoique cet essai se conclue sur un jugement sévère à l’égard de l’esprit brillant mais superficiel destiné à plaire à l’imagination (qu’il renvoie du côté de la frivolité, à l’opposé de la raison et du jugement), Callières avait proposé trois ans auparavant une définition plus positive de l’esprit associé à la raillerie, dans ce qui pourrait être une évocation avant l’heure et en français de l’« humour bienveillant ». Dans Des Bons mots et des bons contes (1692), il imagine ainsi une conversation entre honnêtes gens, qui s’entretiennent notamment de la phrase de Pascal dans ses Pensées : « Diseur de bons mots mauvais caractère »21. L’un des personnages de Callières, le Commandeur, commente alors en ces termes l’expression de Pascal :

  • 22 François de Callières, Des bons mots, des bons contes, de leur usage, de la raillerie des anciens, (...)

« Je ne crois pas qu’il ait prétendu par cette expression condamner certaines pensées fines et certaines réparties vives qui naissent sur le champ dans la conversation des gens d’esprit, et qui ont toujours beaucoup contribué à la rendre agréable, j’entends ces railleries ingénieuses qui ne laissent après elle aucun venin, qui chatouillent pour ainsi dire plutôt qu’elles ne blessent ceux sur qui elles sont exercées, et dont ils peuvent et doivent se réjouir les premiers, lorsqu’ils savent vivre et qu’ils savent ce qu’on appelle entendre raillerie »22.

21Cette citation est intéressante, car elle relie bien, d’une certaine manière, esprit et humour. Au demeurant ce dernier terme, pas plus que l’expression « avoir le sens de l’humour » – qui serait l’équivalent actuel d’« entendre raillerie » –, n’existe encore en français au moment où Callières écrit.

22On le sait, l’emprunt de humour en français est tardif : bien que l’usage en soit sans doute un peu antérieur dans la langue, il ne fait son entrée dans les dictionnaires qu’à partir de la fin du XIXe siècle. Ainsi, Littré (1873-1877) : « Humour (iou-meur ; quelques-uns prononcent à la française : u-mour) s. m./Mot anglais qui signifie gaieté d’imagination, veine comique ».

23Le même Littré, en s’appuyant sur la célèbre lettre de Voltaire à l’abbé d’Olivet (21 avril 1762), renvoie à son article « Humeur », dont la huitième acception prétend rendre compte d’un sens ancien redevenu d’usage au contact de sa variante anglaise :

« Humeur (8) Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour (voy. ce mot), qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française. [Matamore, achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en compagnie de son rival ; tout de suite il tourne les talons]. Clindor : Où vous retirez-vous ? - Matamore : Le fat n’est pas vaillant ; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent, Corneille, Illus. com. II, 2. Cliton : Par exemple, voyez, aux traits de ce visage Mille dames m’ont pris pour homme de courage, Et, sitôt que je parle, on devine à demi Que le sexe jamais ne fut mon ennemi. – Cléandre : Cet homme a de l’humeur. - Dorise : C'est un vieux domestique Qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique, Corneille, Suite du Ment. III, 1. De ce qu’elles ont moins, c'est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur, Scarron, Jodelet duelliste, I, 1. Ils [les Anglais] ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent yumor, et ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille, Voltaire, Mélanges littér. Lettre à l’abbé d’Olivet, 21 avril 1762.

Humeur a vieilli en ce sens ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer. Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force, Diderot, Salons, dans GÉNIN, Récréat. t. I, p. 213. La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n’a rien de naturel et de doux ; c’est une sorte d’humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste, Sainte-Beuve, Causeries, 18 mars 1850 ».

24On doit reconnaître que l’exemple tiré de La Suite du Menteur de Corneille (qui oppose « l’humeur » de Cliton à l’idée de mélancolie) et celui de Scarron, qui associe « esprit » et « humeur », semblent bien confirmer l’argument d’autorité fondé sur l’affirmation de Voltaire selon laquelle l’anglais « humour » n’inventerait rien, puisque le français « humeur » aurait déjà eu ce sens : de là à affirmer que l’emprunt du vocable anglais en français n’en est pas vraiment un, il n’y a qu’un pas, que Littré franchit volontiers.

25Pourtant, hormis les quelques exemples cités, qui font tout autant sens si l’on s’en tient au sens humoral du mot, on peine à confirmer cette hypothèse : aucun dictionnaire français du XVIIe siècle ou du XVIIIe siècle23 ne répertorie ce sens pour « humeur », comme d’ailleurs aucun dictionnaire des XXe et XXIe siècles.

26Il semble donc bien que le fait que « humeur » ait pu signifier « humour », avant même son évolution dans la langue anglaise et son emprunt, soit un argument de quelque mauvaise foi de la part de Voltaire qui, devenant argument d’autorité, a pu un temps, au XIXe siècle, nourrir un mythe lexical national : celui d’un sens ancien d’ « humeur » préfigurant la notion d’humour.

27Dans son sens devenu moderne au XVIIIe siècle, humour n’a donc pas, pour les premiers traducteurs de Shaftesbury ou d’Addison et Steele, d’équivalent direct en français. Alors qu’une convergence sémantique est disponible entre wit et « esprit », il n’en va pas de même pour humour.

28Examinons donc à présent les équivalents que les traducteurs de ces premiers essais sur l’humour ont choisi de proposer à leurs contemporains.

  • 24 Le traducteur est en général identifié comme étant Justus Van Effen, mais certains critiques ont su (...)

29On se penchera d’abord sur l’essai de Shaftesbury On The Freedom of Wit and Humour (1709), qui fut traduit deux fois au XVIIIe siècle, très rapidement après sa publication sous le titre Essai sur l’usage de la raillerie et de l’enjoûment en 1710 à La Haye24 ; et plus d’un demi-siècle plus tard, en 1769, sous la plume de Jean-Baptiste Robinet. Dans cet essai se présentant comme une lettre à un ami, Shaftesbury entreprend de défendre la raillerie (raillery), y compris dans les matières sérieuses, et s’oppose explicitement à Hobbes. Comme le résume la préface du traducteur de 1710 : « Après leur avoir permis [aux critiques, « pyrrhoniens »] de rire de tout, il se rit d’eux à son tour, mais d’une manière si polie et si sensée qu’ils ne sauraient y trouver à redire » (p. VIII).

30Un court extrait au début de l’essai présente l’intérêt de regrouper en quelques lignes plusieurs termes liés à l’humour :

  • 25 Anthony Ashley Cooper Shaftesbury (Earl of), Sensus Communis: An Essay on The Freedom of Wit and Hu (...)

« In good earnest, when one considers what use is sometimes made of this kind of wit, and to what an excess it has risen of late, in some characters of the age; one may be startled a little, and in doubt, what to think of the practice, or whither this raillying humour will at length carry us. It has passed from the men of pleasure to the men of business. Politicians have been infected with it; and the grave affairs of state have been treated with an air of irony and banter. The ablest negociators have been known the notablest buffoons; the most celebrated authors, the greatest masters of burlesque »25.

31On note cependant que l’occurrence ici du mot humour, assortie du qualificatif raillying, conserve un sens proche de l’origine humorale du mot. L’expression équivaut ici à « goût » ou « penchant pour la raillerie » et sa traduction par « humeur railleuse » serait à la fois pertinente et à la portée des traducteurs de l’époque. Ce n’est cependant pas le choix du traducteur de 1710, repris à l’identique pour ce paragraphe par celui de 1769 :

  • 26 Anthony Ashley Cooper Shaftesbury (Comte de), Essai sur l’usage de la raillerie et de l’enjoûment, (...)

« À parler sérieusement, lorsqu’on considère l’usage qu’on fait quelquefois de cet esprit de plaisanterie; et jusqu’à quel excès l’ont porté dans ce siècle des personnes d’un certain caractère, il est malaisé de déterminer ce qu’on doit juger de cette passion, et quels en seront enfin les conséquences. Elle a passé des gens de plaisir aux gens d’affaires. Les politiques en ont été infectés ; et les plus graves matières d’État ont été traitées avec des airs ironiques et de pure plaisanterie. Les plus habiles négociateurs ont été reconnus pour les bouffons les plus renommés ; et les écrivains les plus célèbres, pour les plus grands maîtres du style burlesque »26.

  • 27 Anthony Ashley Cooper Shaftesbury (Earl of), Sensus Communis: An Essay on The Freedom of Wit and Hu (...)

32Plus loin, Shaftesbury emploie humour sans qualificatif, comme il le fait dans son titre ; c’est là que le mot prend son sens moderne : « For without wit and humour, reason can hardly have its proof, or be distinguish’d »27. Dans les deux traductions françaises, ici légèrement différentes l’une de l’autre, la traduction de humour est cohérente avec le choix effectué pour le titre de l’œuvre : « Car sans cette liberté qui accompagne l’esprit et l’enjoûment, la raison peut à peine être établie sur ses véritables fondements ou même être discernée » (1710, p. 29) ; « car sans cette liberté & cet enjouement, la raison peut à peine se faire jour » (1769, p. 63). Il est un peu curieux que Robinet, en se démarquant ici de Van Heffen, oublie « esprit » au profit de « liberté » pour traduire wit ; cela laisserait penser qu’il n’a pas toujours retraduit depuis l’original, mais a plutôt choisi de reformuler la traduction de son prédécesseur. C’est par ailleurs représentatif d’une manière courante de traduire au XVIIIe siècle, qui se préoccupe davantage de rendre le sens global de l’auteur de manière claire et lisible, que de rendre le texte original mot pour mot. Cela montre aussi qu’il n’y a pas vraiment d’enjeu, pour les traducteurs du XVIIIe siècle, autour du mot humour et des équivalents français qu’on pourrait lui trouver : le second traducteur n’a pas cherché particulièrement à identifier des occurrences de ce mot dans l’essai de Shaftesbury afin de le rendre de manière différente de son prédécesseur du début du siècle : pour les deux hommes, « enjouement » – qui traduirait plutôt mirth – est satisfaisant et le mot humour ne semble pas les avoir poussés à rechercher un vocable inédit pour rendre une réalité qui aurait été perçue comme nouvelle ou difficile à traduire.

  • 28 Le Spectateur ou le Socrate moderne [1ère édition 1714], Paris, Étienne Papillon 1716, numéros 27 e (...)

33Pourtant, les Anglais eux-mêmes, et c’est encore le cas avec Morris au milieu du XVIIIe siècle, s’efforcent de décrire cette réalité pour lesquels ils ont un mot, humour, qui n’existe pas ailleurs avec ce sens. Au même moment où Shaftesbury le fait en philosophe, Addison et Steele s’en préoccupent en journalistes, fins observateurs de leur société, en particulier en avril 1711, dans les numéros 35 (10 avril) et 47 (24 avril) de The Spectator, dont une traduction française anonyme est publiée à Amsterdam en 171428. Le premier extrait est bien connu. Addison y dresse une généalogie allégorique de Humour, ce qui lui permet de préciser la notion nouvelle :

  • 29 Joseph Addison et Richard Steele, The Spectator, n° 35, [1711] 1745, p. 153.

« Truth was the founder of the family, and the father of Good Sense. Good Sense was the father of Wit, who married a lady of a collateral line, called Mirth, by whom he had issue of Humour. Humour therefore being the youngest of this illustrious family, and descended from parents of such different dispositions, is very various and unequal in his temper […]. But as he has a great deal of the mother in his constitution, whatever mood he is in, he never fails to make his company laugh.
But […] there is an impostor abroad, who takes upon him the name of this young gentleman, and would willingly pass for him in the world »29.

34La traduction française rend ce texte dans les termes suivants :

  • 30 Le Spectateur ou le Socrate moderne, n° 27, 1716, p. 172.

« Je dirais donc que la Vérité est la mère, & le Bons Sens le père de la famille ; que l’Esprit est leur fils légitime, que celui-ci épousa une dame d’une ligne collatérale nommée la Gaieté, & que la Plaisanterie naquit de ce mariage. Celle-ci, la plus jeune de toute la famille, issue d’un père et d’une mère d’une constitution si différente, est aussi d’un tempérament fort inégal […]. Mais comme elle tient beaucoup du naturel de sa mère, dans quelque disposition qu’elle soit, elle ne manque jamais de divertir la compagnie.
D’ailleurs il y a une enchanteresse qui a pris le nom de cette jeune dame, & qui voudrait passer pour elle dans le monde »30.

  • 31 Les amateurs de romans français avaient cependant pu lire chez Mlle de Scudéry dès le milieu du XVI (...)

35Outre que le traducteur écrase en quelque sorte une génération, en faisant de la Vérité non pas la fondatrice de la lignée, mais l’épouse de Bon sens (qui dans l’original est son fils), on note que Gaieté et Esprit ne posent certes pas de problème de représentation (image du mariage) dans la traduction, celle-ci étant facilitée par le genre masculin de l’équivalent français de wit. En revanche, Humour, qui n’a pas encore d’équivalent évident en français, change de genre lorsqu’il devient « Plaisanterie », le gentleman devenant en conséquence une « jeune dame » et l’imposteur qu’est le faux-humour, une « enchanteresse ». Ce « trouble dans le genre » de la traduction est assez cocasse pour le lecteur ou la lectrice d’aujourd’hui : on ne sait ce qu’ont pu penser les lecteurs du Spectateur en français d’une telle évocation représentant comme figure centrale de cet article, identifiée comme caractéristique de la société anglaise, une Lady faisant rire toute la compagnie grâce à sa finesse d’esprit exemplaire31.

36Deux semaines plus tard, dans le numéro 47 du Spectator, la définition de humour s’affine, non seulement dans son rapport avec wit, mais également en développant la dimension d’autodérision, lorsque le journaliste entreprend de discuter et de nuancer la théorie de la supériorité de Hobbes, en examinant le cas de ceux que Morris appellera plus tard humourists, à savoir ces hommes d’esprit conscients de leur propre excentricité et illustrant ce qu’est le sens de l’humour :

  • 32 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Rid (...)

« I mean those honest gentlemen that are always exposed to the wit and raillery of their well-wishers and companions; that are pelted by men, women, and children, friends, and foes, and, in a word, stand as butts in conversation, for everyone to shoot at that pleases. I know several of these butts who are men of wit and sense, though by some odd turn of humour, some unlucky cast in their person or behaviour, they have always the misfortune to make the company merry. The truth of it is, a man is not qualified for a butt, who has not a good deal of wit and vivacity, even in the ridiculous side of his character »32.

  • 33 Au sens propre, butt est un terme d’archerie désignant la butte servant de cible ; le mot vient du (...)

37Avant de donner la traduction proposée à l’époque, il faut examiner le sens du mot anglais dans son contexte originel. Comme dans l’extrait du début de l’essai de Shaftesbury, on constate qu’en cette première décennie du XVIIIe siècle, humour reste encore très proche, dans certaines occurrences, de son sens étymologique humoral. C’est le cas ici : la capacité à être la cible (butt33) de toutes les moqueries semble être une question de tempérament. Cependant, tout l’argumentaire du Spectateur consiste à nuancer cette analyse passive de la capacité à faire rire de soi comme trait de caractère subi : par le recours à l’esprit et au bon sens, qui, eux, supposent une attitude contrôlée, il dessine l’humour comme une vulnérabilité assumée, utilisée avec habileté afin de divertir la compagnie.

38Le traducteur de 1714 propose de ce passage la transcription suivante :

  • 34 Le Spectateur ou le Socrate moderne, n° 35, 1716, p. 228.

« Ce sont de bonnes gens, toujours exposés à la raillerie des autres ; hommes, femmes, enfants, ennemis et amis, tout le monde les attaque, & ils servent de plastron à qui veut leur porter quelque coup. Avec tout cela, j’en connais plusieurs qui ont de l’esprit & du bon sens, quoique par quelque étrange bizarrerie de leur mauvais goût, ou quelque défaut corporel, ou des manières choquantes, ils aient toujours le malheur de servir de jouet à la compagnie. Il est certain qu’un homme ne saurait être ainsi en butte à tous les assauts qu’on veut lui donner, à moins qu’il n’ait beaucoup d’esprit, & qu’il soit même agréable par son endroit ridicule »34.

39La logique du raisonnement du journaliste du Spectator ne tient pas dans la version française, où humour devient « mauvais goût ». Ce choix de traduction est d’autant plus étrange que le discours dressant la généalogie laudative de humour ne se trouve qu’une cinquantaine de pages plus haut dans le même volume. Si le traducteur avait choisi le calque, en proposant « par quelque bizarrerie d’humeur », il aurait été plus près du sens du texte anglais. Cette incohérence montre que, pour le traducteur de 1714, les récurrences du mot humour dans le texte anglais ne construisent pas une notion identifiable, qui demanderait à être saisie puis traduite : on constate au contraire que chaque occurrence est traduite dans son contexte immédiat, sans souci de continuité de l’une à l’autre.

  • 35 L’omission de certains numéros, qui aboutit à un changement de numérotation par rapport à l’origina (...)

40Cela apparaissait déjà, on l’a vu, dans les traductions de l’essai de Shaftesbury, où pourtant l’attention du traducteur pouvait être attirée sur humour par le fait qu’il s’agissait d’un des deux mots-clés du titre. Il n’est donc pas étonnant de retrouver ce point aveugle pour Le Spectateur de 1714, dont la forme discontinue35 ne peut que renforcer cette inattention à la cohérence d’une notion portée par un mot : celle-ci nous apparaît clairement, plusieurs siècles après que l’identification de la notion a nécessité l’emprunt du mot, mais ce rapide parcours de quelques textes emblématiques montre bien que présupposer la même conscience de la part des lecteurs et traducteurs français du XVIIIe siècle constituerait un anachronisme.

41Cette brève étude d’extraits anglais du début du XVIIIe siècle traduits presque immédiatement en français montre des situations bien différentes pour les termes wit et humour à la fois dans la langue et la société anglaises et pour les traducteurs français : malgré les nombreuses acceptions attestées par les dictionnaires de l’époque, le mot wit converge dans tous ses sens avec « esprit » et ne présente guère de difficulté de traduction ; à l’inverse, le terme humour varie encore beaucoup dans son emploi en anglais, entre le sens étymologique, médical, qui le rattache à la théorie des humeurs, et son sens moderne, qui se développe à partir de ce sens même et de son lien historique avec la comédie, pour désigner peu à peu une aptitude, valorisée en société, à représenter avec bienveillance ou à assumer avec bonne humeur une excentricité ridicule. En français, lorsqu’il s’agit d’un trait de personnalité, on parle d’« enjouement » ; lorsqu’on considère plutôt sa mise en œuvre, on le rend par « plaisanterie ». Le XVIIIe siècle français n’est donc pas encore prêt à remplacer la notion courante de « raillerie » par « humour », ou même par « humeur » en s’appuyant sur un sens ancien qui ne semble pas avoir eu vraiment cours dans la langue, n’en déplaise à Voltaire.

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Bibliographie

Ouvrages et articles

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Tran-Gervat Yen-Maï, « La marginalité paradoxale de l’excentrique : réflexions sur la figure de l’“humouriste” anglais au XVIIIe siècle », in E. Feuillebois-Pierunek et Z. Ben Lagha (éds.), Étrangeté de l’autre, singularité du moi. Les figures du marginal dans les littératures. Paris, Classiques Garnier, « Rencontres », 2015, pp. 369-382.

Zuroski Jenkins Eugenia, Patrick Coleman, « Introduction: The Senses of Humour/Les Sens de l’humour », Eighteenth-Century Fiction, 26, n° 4, Summer 2014, pp. 505-514.

Articles de dictionnaires

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« Humour », Dictionnaire de l’Académie, 8e édition, 1932-1935, https://academie.atilf.fr/8/consulter/Humour?page=1

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Notes

1 Quentin Skinner, « La philosophie et le rire », conférence Marc Bloch donnée à l’EHESS le 12 juin 2001. Texte intégral (traduit par Muriel Zagha), https://www.ehess.fr/sites/default/files/pagedebase/fichiers/quentin_skinner.pdf. Le quotidien Le Monde en avait proposé de larges extraits dans la rubrique « Horizons-Débats » du 13 juin 2001, https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/06/13/la-philosophie-et-le-rire-par-quentin-skinner_197068_1819218.html?search-type=classic&ise_click_rank=2

2 François Lavie, « “Humour” et “Wit” : faire l’histoire de deux mots dans l’Angleterre moderne (XVIIe-XVIIIe siècles) », Eighteenth-Century Fiction 26, n° 4, Summer 2014, p. 647.

3 Voir Eugenia Zuroski Jenkins, Patrick Coleman, « Introduction: The Senses of Humour/Les Sens de l’humour », Eighteenth-Century Fiction, 26, n° 4, Summer 2014, p. 506 : « As the senses of humour become increasingly estranged from their physiological roots, they engender modern forms—bodily and textual, subjective and social—founded on the uncertain ground of shifting and contested cultural terrain ». « À mesure que les sens de humour s’éloignent de leurs racines physiologiques, ils engendrent des formes modernes – corporelles et textuelles, subjectives et sociales – qui s’appuient sur les incertitudes d’un terrain culturel changeant et contesté ». Sauf indication contraire, les traductions sont les miennes.

4 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Ridicule, London, J. Roberts and W. Bickerton, 1744.

5 Voir notamment Yen-Mai Tran-Gervat, « « La marginalité paradoxale de l’excentrique : réflexions sur la figure de l’“humouriste” anglais au XVIIIe siècle », in E. Feuillebois-Pierunek et Z. Ben Lagha (éds.), Étrangeté de l’autre, singularité du moi. Les figures du marginal dans les littératures, Paris, Classiques Garnier, « Rencontres », 2015, pp. 369-382.

6 Seul Robert Escarpit en a traduit quelques paragraphes dans L’Humour, Paris, Puf, « Que Sais-je ? », 1960.

7 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Ridicule, op. cit., p. 1. « L’esprit est la brillance qui résulte de la rapide élucidation d’un sujet, par son adéquation juste et inattendue avec un autre sujet ».

8 John Locke, An Essay Concerning Human Understanding, London, Eliz. Holt, for Thomas Basset, 1690, §2. Le texte sera cité et sa traduction contemporaine donnée plus bas.

9 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Ridicule, op. cit., p. 12. « L’humour c’est quelque bizarrerie ou défaut fantaisiste qui apparaît dans le tempérament ou la conduite d’une personne de la vie réelle ».

10 La seconde partie de l’essai, qui s’attache à décrire des personnages représentatifs de ce qu’est l’humour, confirme cela, puisque les trois figures exemplaires choisies par Morris sont le Falstaff de Shakespeare, le Don Quichotte de Cervantès et Sir Roger Coverley d’Addison et Steele.

11 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Ridicule, op. cit., p. 13. « Il est aisé de voir que humour et wit sont extrêmement différents. Humour n’apparaît que dans les défauts et le comportement fantaisiste de personnes réelles ; wit apparaît dans les comparaisons, entre des personnes réelles ou entre des sujets d’autres natures. Humour est la bizarrerie ou le défaut fantaisiste qui apparaît dans son sujet, qui se suffit à soi-même ; tandis que wit est la brillance qui éclaire un sujet, par l’introduction soudaine d’un autre sujet ».

12 Ibid., p. 24. « Humour, dans sa manière de représenter les défauts de personnes de la vraie vie, fait fréquemment montre d’une grande générosité et d’une bienveillance qui viennent du cœur ; et bien que ces sentiments soient présentés de manière extravagante, il est justifié que nous les recevions avec attachement et affection ».

13 Nous ne nous y arrêterons pas ici, car l’enjeu traductif est moindre, mais l’essai de Morris aux pages 36 et suivantes en donne également des définitions claires et distinctes. Il entreprend ensuite d’examiner les relations entre toutes ces notions (notamment entre humour et ridicule) à travers l’exemple de Don Quichotte.

14 Abel Royer, The Royal Dictionary, London, R. Clavel, H. Mortlock, S. Lowndes, and others, 1699.

15 Wit fait d’ailleurs partie des « intraduisibles » relevés en 2004 par Barbara Cassin et son équipe dans le Dictionnaire européen des philosophies, qui lui consacre un article.

16 Abel Royer, The Royal Dictionary, op. cit.

17 Sur l’importance de cette traduction dans l’histoire des idées telles qu’elles ont pris forme à la faveur de choix de traduction, voir notamment les commentaires d’Étienne Balibar dans John Locke, Identité et différence : l’invention de la conscience, Paris, Seuil, 1998.

18 John Locke, An Essay Concerning Human Understanding, op. cit.

19 John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, trad. Pierre Coste, Livre II, Chapitre XI, §2, Amsterdam, Pierre Mortier, 1735.

20 Voir par exemple le dictionnaire de Trévoux, Esprit et Bel Esprit. Dictionnaire universel françois et latin, Paris, Pierre-François Giffard, 1732.

21 Pascal, Pensées, Paris, Guillaume Desprez, 1678, p. 279.

22 François de Callières, Des bons mots, des bons contes, de leur usage, de la raillerie des anciens, de la raillerie et des railleurs de notre temps, Paris, Claude Barbin, 1692, pp. 8-9.

23 Voir les dictionnaires réunis par l’ATILF (CNRS) : https://www.cnrtl.fr/dictionnaires/anciens/

24 Le traducteur est en général identifié comme étant Justus Van Effen, mais certains critiques ont suggéré que Pierre Coste pourrait également en être l’auteur.

25 Anthony Ashley Cooper Shaftesbury (Earl of), Sensus Communis: An Essay on The Freedom of Wit and Humour. In a Letter to a Friend, London, Egbert Sanger, 1709, p. 4. Je souligne.

26 Anthony Ashley Cooper Shaftesbury (Comte de), Essai sur l’usage de la raillerie et de l’enjoûment, La Haye, Henru Scheurleer, 1710, p. 6.

27 Anthony Ashley Cooper Shaftesbury (Earl of), Sensus Communis: An Essay on The Freedom of Wit and Humour. In a Letter to a Friend, op. cit., p. 22.

28 Le Spectateur ou le Socrate moderne [1ère édition 1714], Paris, Étienne Papillon 1716, numéros 27 et 35.

29 Joseph Addison et Richard Steele, The Spectator, n° 35, [1711] 1745, p. 153.

30 Le Spectateur ou le Socrate moderne, n° 27, 1716, p. 172.

31 Les amateurs de romans français avaient cependant pu lire chez Mlle de Scudéry dès le milieu du XVIIe siècle un débat entre femmes d’esprit s’entretenant de la « raillerie » dans des termes assez proches des réflexions développées par les auteurs anglais du XVIIIe siècle à propos de humour : voir Artamène ou le Grand Cyrus (1653), Partie IX, Livre III, « Histoire de Pisistrate, Conversation sur la Raillerie », dont les deux locutrices principales sont Euridamie et Cerinthe.

32 Corbyn Morris, An Essay Towards fixing the True Standards of Wit, Humour, Raillery, Satire, and Ridicule, op. cit., p. 208.

33 Au sens propre, butt est un terme d’archerie désignant la butte servant de cible ; le mot vient du français « butte » où il a le même sens métonymique (Furetière cite l’expression « poudre à butte »). Les deux langues partagent un sens figuré de ce mot, applicable à une personne servant de cible aux critiques ou aux moqueries (« en butte à »).

34 Le Spectateur ou le Socrate moderne, n° 35, 1716, p. 228.

35 L’omission de certains numéros, qui aboutit à un changement de numérotation par rapport à l’original, montre d’ailleurs bien que la continuité n’est pas un aspect recherché dans la traduction.

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Pour citer cet article

Référence papier

Yen-Maï Tran-Gervat, « Convergence ou confusion ? Traduire wit et humour en français au XVIIIe siècle »Babel, 53 | 2026, 17-31.

Référence électronique

Yen-Maï Tran-Gervat, « Convergence ou confusion ? Traduire wit et humour en français au XVIIIe siècle »Babel [En ligne], 53 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/babel/18586 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h5e

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Auteur

Yen-Maï Tran-Gervat

Université Sorbonne Nouvelle
Centre d’Études et de Recherches Comparatistes (CERC, EA 172)

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