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De l’imitation à l’expression, du commentaire à l’essai : Hiller, traducteur de Rousseau

Benedikt Leßmann
p. 99-121

Résumés

Entre mars 1768 et septembre 1770, le musicographe et compositeur allemand Johann Adam Hiller publie une traduction du Dictionnaire de musique de Jean-Jacques Rousseau dans sa revue musicale hebdomadaire, les Wöchentliche Nachrichten und Anmerkungen die Musik betreffend. Il s’agit d’un exemple typique de la pratique de la traduction dans les revues musicales allemandes de cette époque. Reposant à la fois sur la publication originale et sur des recensions, cette traduction sélective est accompagnée de différents types de commentaires allant jusqu’à l’essai libre. Bien qu’il ne prenne pas Rousseau tout à fait au sérieux, le traducteur s’intéresse à l’impact de sa publication sur le débat esthétique en Allemagne, notamment sur la réorientation de la théorie de l’imitation sous le signe de la nouvelle notion d’expression.

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Texte intégral

Introduction1

  • 1 Le présent article part d’un chapitre de notre livre Übersetzung als Debatte (9.6), modifié et plac (...)
  • 2 « Man ist jetzt in Frankreich sehr im Geschmacke der Dictionnaire; ein Beweis, daß viele gern geleh (...)
  • 3 Bien que daté de 1768, le Dictionnaire parait en novembre 1767. Voir Claudia Maurer Zenck, « Die fr (...)
  • 4 « […] vielleicht binnen und Jahr und Tag in allen Sprachen wird können gelesen werden », [Annonce d (...)

1Le 21 mars 1768, le compositeur et musicographe Johann Adam Hiller, de Leipzig, commence le 38e cahier de la 2e année de sa revue Wöchentliche Nachrichten und Anmerkungen die Musik betreffend (Nouvelles et remarques hebdomadaires concernant la musique) par les mots suivants : « On trouve maintenant en France beaucoup de goût pour les dictionnaires ; c’est la preuve que beaucoup veulent être savants sans étudier »2. Cette remarque est motivée par la parution récente du Dictionnaire de musique de Jean-Jacques Rousseau3, un événement que Hiller considère comme très important à cause de la célébrité de l’auteur. Il parle de lui comme du fameux « Johann Jacob Rousseau » et suppose que son Dictionnaire, imprimé à Paris, sera bientôt réimprimé et traduit partout, de sorte qu’il sera « peut-être bientôt possible de le lire dans toutes les langues »4.

  • 5 Ibid. p. 294.
  • 6 Sur le Dictionnaire de musique voir notamment Cynthia Verba, « Jean-Jacques Rousseau: Radical and T (...)

2Hiller présente Rousseau comme un protagoniste déjà connu de la vie musicale, dont il mentionne les interventions, entre autres sur la querelle des Bouffons, ainsi que sa composition de l’opéra Le Devin du village (1752)5. Au cours des deux années et demie suivantes, Hiller publiera dans sa revue des extraits traduits et commentés du nouveau Dictionnaire de musique de Rousseau – une publication fondée sur les articles à caractère musical de cet auteur pour l’Encyclopédie, remaniés et complétés6 – et fournit ainsi une traduction partielle du livre français, complexe dans sa structure comme dans son mode d’argumentation.

  • 7 « Und von dieser Seite betrachtet, sollte man wünschen, daß Rousseau lieber eine musikalische Aesth (...)

3Cette traduction de Rousseau s’inscrit dans un vaste transfert de savoirs qui advient dans le domaine de l’esthétique musicale au XVIIIe siècle, principalement dans le cadre de la traduction franco-allemande. Ce transfert revêt un caractère critique, c’est-à-dire que les traducteurs adoptent souvent une attitude sceptique à l’égard du contenu des textes dont ils se chargent. Ils n’ont pas toujours l’intention de traduire de manière fidèle et ils modifient la version originale en fonction de leurs intentions, notamment en ajoutant des commentaires. Ainsi, Hiller désapprouve également Rousseau, y compris pour sa conception du Dictionnaire. En 1770, il exprime dans sa revue le souhait « que Rousseau eût préféré écrire une esthétique musicale, plutôt qu’un dictionnaire »7, ouvrage qui aurait nécessité une approche beaucoup plus systématique selon lui.

4Dans le présent article, nous montrerons comment Hiller utilise sa traduction pour transmettre et modifier le savoir musical en Allemagne. Pour ce faire, nous contextualiserons d’abord cette traduction dans les pratiques de traduction des écrits musicaux dans l’Allemagne du XVIIIe siècle. Puis nous décrirons l’approche complexe de Hiller à propos du texte de Rousseau. Nous verrons que Hiller est mû par une intention déterminante, à savoir le désir de renouveler l’esthétique de l’imitation (Nachahmung) en musique en utilisant la notion d’expression (Ausdruck), alors nouvelle en musique.

Hiller, Rousseau et la traduction de textes d’esthétique musicale en Allemagne

  • 8 Concernant la traduction de textes sur la musique, voir notamment Wolfgang Hirschmann, « Zwischen W (...)
  • 9 Cette généralisation s’applique surtout à la recherche sur la traduction en philologie. Pour une pe (...)
  • 10 Voir par exemple Stefanie Stockhorst, « Introduction. Cultural Transfer through Translation. A Curr (...)

5La culture allemande de traduction dans le domaine de l’esthétique musicale au XVIIIe siècle rentre dans l’histoire de la traduction de textes pragmatiques8. Traditionnellement, ce type de texte n’est pas au centre de l’intérêt de la recherche historiographique sur la traduction, qui s’est longtemps concentrée sur les textes littéraires9. Il en va tout autrement aujourd’hui, alors que la traduction est de plus en plus considérée sous l’angle des transferts culturels10.

  • 11 Il n’existe que très peu d’études sur le phénomène des traductions annotées, par exemple Helmut Knu (...)
  • 12 Lawrence Venuti, The Translator’s Invisibility: a History of Translation, Londres, Routledge, 2008 (...)
  • 13 Radegundis Stolze, Übersetzungstheorien: eine Einführung, 7e édition, Tübingen, Narr Francke Attemp (...)
  • 14 Outi Paloposki, « Domestication and foreignization », Handbook of Translation Studies Online II, 20 (...)

6Pour les traductions en matière d’esthétique musicale que nous avons étudiées, la caractéristique cruciale réside dans l’importance du paratexte, et surtout du commentaire11. En ajoutant des préfaces, des postfaces, des commentaires intercalés ou en note de bas de page ainsi que des textes supplémentaires, les traducteurs prennent position sur les théories esthétiques sur la musique importées de France. Ils se montrent souvent critiques et rejettent ou corrigent certains aspects de ces théories. Contrairement à un mainstream dans l’histoire européenne de la traduction, ces acteurs se rendent ainsi fortement « visibles », pour inverser la formule de Lawrence Venuti sur l’invisibilité du traducteur12. De plus, la question de la fidélité perd beaucoup d’importance dans la considération des textes qui nous intéressent ici, alors qu’elle constituait traditionnellement un sujet central de la théorie et de la pratique de la traduction13, qu’il s’agisse de la fidélité à la structure du texte source (« étrangéisation »/« foreignization ») ou à son contenu, en l’adaptant aux attentes de la culture cible (« domestication »)14. En effet, tout en cherchant les bons mots, les traducteurs dont il est question se sentent moins loyaux envers les auteurs qu’ils traduisent qu’envers l’exactitude du contenu, telle qu’ils l’évaluent eux-mêmes et non pas nécessairement telle qu’elle existe dans le texte traduit. En conséquence, ils s’écartent du texte source dès qu’ils le jugent nécessaire.

  • 15 À propos de la théorie de la traduction en Allemagne au XVIIIe siècle, voir Anneliese Senger, Deuts (...)
  • 16 Voir Werner Krauss, « Gottsched als Übersetzer französischer Werke », in Joachim-Jungius-Gesellscha (...)
  • 17 Laurenz Lütteken, « Einleitung », in Laurenz Lütteken (ed.), Die Musik in den Zeitschriften des 18. (...)
  • 18 Cf. Johann Adam Hiller, Mein Leben: Autobiographie, Briefe und Nekrologe, Mark Lehmstedt (ed.), Lei (...)

7Dans l’Allemagne du milieu du XVIIIe siècle, la pratique et la théorie de la traduction telles qu’elles ont cours dans le cercle des Gottsched apportent des éléments de réponse à la question de savoir pourquoi les commentaires sont si cruciaux15. Johann Christoph et Luise Gottsched, deux figures majeures de l’histoire de la traduction en Allemagne, utilisent des commentaires dans leurs traductions, qui servent avant tout à la critique, à l’acquisition des connaissances, mais aussi à la purification morale en supprimant tout ce qu’ils jugent licencieux16. Les Gottsched exercent aussi une influence importante sur le discours des revues musicales17, comme celle de Hiller, qui a d’ailleurs suivi les cours de Gottsched à l’université de Leipzig durant sa jeunesse18.

  • 19 Ute Schneider, « Literaturkritische Zeitschriften », in Ernst Fischer, Wilhelm Haefs et York-Gothar (...)
  • 20 Andreas Gestrich, Absolutismus und Öffentlichkeit: politische Kommunikation in Deutschland zu Begin (...)
  • 21 Pour la transition vers la recension moderne voir Thomas Habel, Gelehrte Journale und Zeitungen der (...)
  • 22 Cette parenté est également observée par Hans-Jürgen Lüsebrink, « Interkulturelle Aneignung und wis (...)

8Le modèle de la revue érudite est également pertinent pour expliquer la pratique du commentaire, surtout dans la mesure où elle peut être qualifiée de « revue de recensions »19. À cette époque, les périodiques savants se composent, pour une part substantielle, de comptes rendus de publications existantes, à commencer par le premier journal européen de ce type, le Journal des sçavans, fondé en 166520. Les recensions ne sont toutefois pas organisées de la même manière qu’aujourd’hui. Elles sont alors en grande partie constituées de citations des écrits recensés, accompagnées de quelques commentaires21. Lorsqu’il s’agit de textes en langue étrangère, les citations sont généralement traduites. Ainsi, ce type de texte se rapproche de facto d’une traduction sélective commentée. La recension et la traduction sont donc à cette époque des genres apparentés, tous deux mis au service de la critique22.

  • 23 Sur les revues musicales du XVIIIe siècle, voir Reinhard Raue, Untersuchungen zur Typologie von Mus (...)
  • 24 Sur le statut de la traduction dans la vie intellectuelle de l’époque voir aussi Jörn Albrecht, Iri (...)

9Ce constat s’applique également aux revues musicales allemandes du XVIIIe siècle – de la Critica musica (1722-1725) de Johann Mattheson à la Musikalisch-Kritische Bibliothek (1778-1779) de Johannes Nikolaus Forkel23. Dans chacune de ces revues, on trouve des traductions, souvent commentées. Étant donné que de nombreux protagonistes du débat allemand sur la musique ont recours à la traduction, elle peut être considérée comme faisant partie intégrante du discours écrit24, et non comme une activité séparée, ainsi que c’est généralement le cas aujourd’hui, où la traduction est souvent réalisée par des professionnell∙e∙s (plus ou moins) spécialisés.

  • 25 Sur la réception de la querelle chez Marpurg voir Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. ci (...)

10En utilisant la technique de la traduction commentée, Hiller s’inscrit dans une longue tradition, notamment dans la lignée de précurseurs tels que le Berlinois Friedrich Wilhelm Marpurg, qui traduit maints textes français dans ses trois revues musicales, dont la Lettre sur la musique françoise de Rousseau, ainsi que quelques répliques à celle-ci, dans sa revue Historisch-Kritische Beyträge zur Aufnahme der Musik (Apports historiques et critiques à la réception de la musique, 1754)25.

  • 26 Les pensées de J. J. Rousseau citoyen de Genève ; traduction allemande intitulée Des Hrn. Johann Ja (...)
  • 27 Sur la réception de Rousseau en Allemagne voir Raymond Trousson, « Jean-Jacques Rousseau et son œuv (...)
  • 28 « Beredsamkeit, neue und kühne Wendungen, eine ausgesuchte und oft poetische Sprache, ist das schim (...)
  • 29 « […] daß man gegen ihn ein wenig auf der Hut seyn müsse, und daß der Schimmer seines Kleides oft e (...)

11Comme d’autres musicographes allemands avant lui, Hiller s’intéresse particulièrement à la traduction. Au début des années 1760, il gagne même sa vie en transposant des textes sur des sujets variés, dont l’anthologie Les Pensées de J. J. Rousseau, citoyen de Genève (1764)26. La manière dont Hiller présente Rousseau dans la préface de ce livre est tout à fait représentative de la réception de cet auteur en Allemagne à l’époque, et pas seulement en ce qui concerne la musique27. Selon lui, Rousseau est un auteur au langage séduisant28, dont il faut tout de même « se méfier un peu »29 en raison d’un certain manque de substance dans ses écrits.

  • 30 Sur cette revue, voir Gudula Schütz, « “Den Liebhabern der Musik, die sie eben so gern mit dem Vers (...)
  • 31 « Anzeigen von herausgekommenen Schriften und Sachen », Johann Adam Hiller, [Préface], p. 2.
  • 32 « Kleine Bedenklichkeiten, die wir etwan bisweilen bey einem oder dem andern Punkte äußern möchten  (...)

12Contrairement à l’anthologie, la revue Wöchentliche Nachrichten und Anmerkungen30 est exclusivement dédiée à la musique, c’est-à-dire à la discipline qui constitue le principal centre d’intérêt de Hiller. La traduction de textes étrangers y est également très présente. Il est intéressant de voir comment Hiller décrit lui-même sa pratique de publication de recensions et de traductions commentées. Dans la préface de cette revue, il déclare vouloir publier des « annonces d’écrits et d’autres choses publiées »31 en n’ajoutant prétendument que de « petites réserves, que nous aimerions parfois émettre sur l’un ou l’autre point »32.

  • 33 Pour une liste des articles voir Laurenz Lütteken, Die Musik in den Zeitschriften des 18. Jahrhunde (...)

13Durant les quatre années où paraissent les Wöchentliche Nachrichten und Anmerkungen, on trouve en effet un grand nombre de traductions, souvent annotées en détail, d’auteurs tels que Jean le Rond d’Alembert, Francesco Algarotti, Charles-Henri de Blainville, François-Jean de Chastellux, Étienne Bonnot de Condillac, John Gregory et Jean-François Marmontel33. Les réflexions sur la nature de la musique et sur ses effets ainsi que sur la théorie de l’harmonie et l’historiographie musicale en constituent des sujets de prédilection. Il n’est donc en rien étonnant que le Dictionnaire de musique ait suscité l’intérêt de Hiller, un ouvrage de 548 pages rédigé par un auteur connu pour son intérêt pour les questions esthétiques et théoriques, ainsi que pour ses polémiques. Il va sans dire que l’Allemand ne se contente pas de traduire le Dictionnaire, mais qu’il s’en sert comme point de départ de sa propre réflexion sur la musique, en recourant à la pratique du commentaire.

Rousseau comme tremplin

14La traduction de Rousseau par Hiller est à plusieurs égards révélatrice des modalités de la traduction au XVIIIe siècle. Elle montre à quel point l’accès aux supports imprimés est déterminé par le hasard et par des obstacles. Le premier article de Hiller sur le Dictionnaire, publié le 21 mars 1768 et cité ci-dessous, ne se fonde pas sur une analyse du livre lui-même, mais sur des recensions :

  • 34 « Wir können auf diese Frage zur Zeit noch nichts antworten, da man aller Bemühungen ungeachtet, di (...)

« Pour l’instant, nous ne pouvons aucunement répondre à cette question, car, malgré tous nos efforts, nous n’avons pas encore vu à Leipzig ce Dictionnaire maintenant connu dans le monde entier. Mais nous pouvons du moins donner au lecteur une première impression, d’après quelques extraits que nous avons lus dans des journaux français »34.

  • 35 « Endlich haben wir das Dictionnaire de Musique des Herrn J. J. Rousseau zu Gesichte bekommen, nach (...)

15Ce n’est que quelques mois plus tard, en octobre 1768, que Hiller peut déclarer avoir enfin l’original sous les yeux : « Nous avons enfin pu voir le Dictionnaire de musique de Mr J. J. Rousseau, après qu’on en a déjà fait quelques réimpressions, dont l’une nous vient de Paris, grand in-octavo, sur 1 alphabète, 13 feuilles, avec 13 planches de cuivre »35.

  • 36 On ne sait pas exactement de quelles recensions il s’agit. Outre les douze recensions analysées par (...)
  • 37 « besten Artickel », Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], III, (...)
  • 38 Cf. Johann Wolfgang Goethe, Briefe, vol. 2/II, Kommentar, p. 146.

16Entre mars 1768 et septembre 1770, Hiller publie une longue série d’articles dans son hebdomadaire. Il y traduit et commente de larges parties du Dictionnaire, d’abord sur la base de quelques comptes rendus36, puis en s’appuyant sur sa propre sélection des « meilleurs articles »37 de l’ouvrage. L’entrée « Expression » du Dictionnaire de musique lui inspire de si longues digressions qu’il se sent obligé de les étaler dans six numéros en janvier/février 1770, sous le titre « Ueber den musikalischen Ausdruck nach dem Rousseau » (Sur l’expression musicale d’après Rousseau) ou « Ueber den musikalischen Ausdruck » (Sur l’expression musicale). Le commentaire d’une petite partie du livre traduit devient donc un essai à part entière, dont Goethe lui-même prend d’ailleurs également connaissance38.

  • 39 Nathan John Martin, « Lire le Dictionnaire de musique », loc. cit., p. 15.

17La traduction du Dictionnaire de Rousseau se compose donc de trois articles : la traduction seposant sur les recensions, celle reposant sur le livre lui-même et l’essai sur l’expression, qui inclut la traduction de l’entrée homonyme du Dictionnaire. En raison du faible volume des cahiers hebdomadaires des Wöchentliche Nachrichten, ces trois articles sont eux-mêmes publiés successivement en plusieurs parties. À cela s’ajoutent d’autres courts articles dans lesquels Hiller évoque également son étude du Dictionnaire. Pris dans leur globalité, ces écrits sur et d’après Rousseau prennent une forme variable et complexe. Si l’on considère l’ensemble de ces articles comme un texte, nous avons affaire à une traduction en plusieurs volets qui explore les limites de la définition de ce terme. La traduction, la recension, le commentaire de passages et le prolongement textuel sous forme d’essai se superposent d’une manière parfois peu intelligible, car il n’est pas toujours possible de délimiter clairement les strates textuelles (Rousseau/Hiller) sans comparaison avec le texte source, lui-même très complexe. Le Dictionnaire de musique de Rousseau se compose en effet de plusieurs séquences temporelles et s’inspire d’une variété de textes préexistants, ainsi que l’a montré Nathan John Martin39.

  • 40 Herbert Jaumann, « Rousseau in Deutschland », loc. cit., p. 9.
  • 41 « Es läßt sich diesem artigen Schwätzer sehr gut zuhören. Ob er immer Recht habe, wird ein jeder le (...)
  • 42 « Es ist bisher den Lesern angenehm gewesen, die Gedanken eines Rousseau, dieses in seiner Art zu d (...)

18La perspective de Hiller sur Rousseau, qui jouit pratiquement d’un statut de « media celebrity »40 dans l’Allemagne du XVIIIe siècle, est ambivalente. Si Hiller juge ses écrits divertissants, il ne semble pas tout à fait prendre Rousseau au sérieux, ainsi que nous l’avons dit : « Il est très agréable d’écouter ce beau parleur. Chacun pourra facilement juger lui-même s’il a toujours raison, mais il n’est pas rare que celui qui parle beaucoup dise parfois quelque chose de maladroit »41. Hiller s’inscrit pleinement dans l’intérêt que suscite le mode de vie de Rousseau chez les Allemands et le décrit comme « un homme aussi curieux dans sa manière de penser qu’étrange dans sa manière d’agir »42.

  • 43 Cf. Andreas Gipper et Diego Stefanelli, « Die Wissenschaftsübersetzung », loc. cit., p. 165. Selon (...)
  • 44 « […] denn einen Hasse, einen Graun, oder andern guten deutschen Meister zu nennen, stritt zu sehr (...)
  • 45 Cf. Johann Adam Hiller, Mein Leben, op. cit., p. 11. Pour de plus amples informations sur le fait é (...)

19En rédigeant sa traduction et ses commentaires, Hiller semble surtout guidé par une pensée nationaliste, comme on peut également l’observer dans d’autres traductions de l’époque43. Le transfert de savoirs effectué par la traduction vise à pallier un déficit intellectuel, à savoir une lacune dans les écrits en langue allemande sur l’esthétique musicale. En outre, il permet de remédier à un manque de réception de la musique allemande, c’est-à-dire des œuvres de compositeurs allemands dans le discours esthétique international. Le débat en France est en effet très centré sur la musique française et italienne (avant tout dans les querelles sur l’opéra), et les compositions des Allemands ne retiennent guère l’attention. Hiller déplore ce fait dès son premier article consacré au Dictionnaire de Rousseau : « Nommer un Hasse, un Graun, ou tout autre bon maître allemand, va trop à l’encontre du préjugé étrange selon lequel seuls les Italiens ont de bons compositeurs »44. Ce disant, Hiller fait référence à deux musiciens allemands importants de l’époque, qui écrivent principalement des opéras (en italien !) pour les cours de Dresde et de Berlin et qu’il admire depuis sa jeunesse45. Dans sa traduction de Rousseau, Hiller mentionne à maintes reprises certaines de leurs œuvres, afin de compléter ce qu’il considère comme une perspective réductrice de Rousseau à propos du répertoire musical. Outre cette intention nationaliste, c’est surtout la réflexion sur les effets de la musique qui guide Hiller dans son étude du livre de Rousseau, qui offre à ses yeux une occasion particulière de renouveler le débat sur l’esthétique musicale.

Vers une esthétique de l’expression

  • 46 Pour l’histoire du terme dans la musique, voir Enrico Fubini, Geschichte der Musikästhetik: von der (...)

20Hiller avance expressément que sa vision de Rousseau est influencée par sa volonté d’aborder des questions d’esthétique musicale. Il emploie même explicitement ce terme, alors assez nouveau, car établi par Alexander Gottlieb Baumgarten dans les années 175046.

  • 47 « Das beste demnach, was in diesem Buche zu finden, und für die meisten Leser ist, betrifft gewisse (...)

« Ce qu’il y a donc de meilleur à trouver dans ce livre, et pour la plupart des lecteurs, concerne certaines considérations sur les choses dont le goût est juge ; des choses qui se fondent sur les règles générales du beau et du bien de tous les arts. Et de ce point de vue, on devrait souhaiter que Rousseau eût écrit une Esthétique musicale plutôt qu’un Dictionnaire »47.

  • 48 « Vielleicht dienen die Auszüge, die bisher diesen Blättern einverleibt worden sind, zum Entwurf ei (...)
  • 49 « Man wird daher den Lesern ferner Auszüge hieher gehöriger Artickel in diesen Blättern vorlegen, d (...)

21Il s’agit là d’une dévalorisation de l’ouvrage de Rousseau, dont Hiller réduit considérablement la portée. Mais il exprime aussi très clairement ses intentions à titre de traducteur. Les « extraits » qu’il propose du Dictionnaire ont ainsi pour but de servir d’« ébauche d’une telle Esthétique »48. En d’autres termes, la traduction commentée n’est pas seulement ici une aide à la compréhension d’un livre étranger, elle constitue une composante autonome d’un discours que le traducteur prolonge. Hiller ne se contente pas d’une traduction au sens strict de la transposition dans une autre langue. Il aborde plutôt les articles du Dictionnaire de Rousseau d’une double manière : « Nous allons […] parfois les traduire mot à mot, parfois les prendre pour base de nos propres articles, parfois les enrichir par des remarques et ajouts insérés »49.

  • 50 Sur les traductions allemandes de Batteux voir Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. cit., (...)
  • 51 Voir Ernst Lichtenhahn, « Der musikalische Stilwandel im Selbstverständnis der Zeit um 1750 », in H (...)
  • 52 Le traité Les Beaux arts de Batteux est traduit par Philipp Ernst Bertram, Johann Adolf Schlegel, J (...)

22Ces réflexions de Hiller, stimulées par Rousseau, s’inscrivent dans un débat esthétique particulièrement vivace. La théorie de l’imitation, forgée par des auteurs français comme Jean-Baptiste Du Bos et Charles Batteux dans la première moitié du XVIIIe siècle, suscite un vif intérêt chez les auteurs allemands de l’époque s’intéressant à l’esthétique musicale. Elle fait l’objet de vifs débats, notamment dans le domaine de la traduction, qui peut introduire des commentaires contestant les théories du texte traduit, voire les idées d’autres traducteurs, comme en témoignent diverses traductions allemandes du traité Les Beaux arts réduits à un même principe (1746) de Charles Batteux50. C’est dans la revue Historisch-Kritische Beyträge de Marpurg, mentionnée plus haut, que, dans les années 1750, surgit une querelle sur la question de savoir si cette théorie de l’imitation peut également s’appliquer à la musique51, et ce à la suite des diverses traductions allemandes52. Hiller participe à ce débat via un exposé particulièrement nuancé intitulé Abhandlung von der Nachahmung der Natur in der Musik (Essai sur l’imitation de la nature dans la musique).

  • 53 Sur l’esthétique de l’imitation dans la musique, voir Walter Serauky, Die musikalische Nachahmungsä (...)
  • 54 Charles Batteux, Les Beaux arts réduits à un même principe, Paris, Durand, 1746, p. 258. Dans la de (...)
  • 55 Sur l’Empfindsamkeit en musique, voir en premier lieu Wolfgang Hirschmann, « Empfindsamkeit », loc. (...)
  • 56 « Die Empfindungen also in ihrer einfältigsten und natürlichsten Gestalt, nur durch Töne ausgedrück (...)

23En ce qui concerne la musique, la théorie selon laquelle l’art doit imiter la belle nature est particulièrement controversée en raison de la qualité plus abstraite de cet art53. Contrairement à ce qui est souvent suggéré, l’imitation musicale ne se limite pas à la simple reproduction des sons de la nature, elle inclut avant tout l’imitation des sentiments. Chez Batteux, qui déclare que l’imitation est le fondement de tous les arts, l’imitation en musique est supérieure à une musique purement descriptive, et il en fait même « l’objet principal »54 de la musique. Cette idée s’est révélée particulièrement fructueuse dans l’Allemagne de l’Empfindsamkeit (sentimentalisme)55, et il n’est donc pas étonnant que Hiller, dans son commentaire sur la théorie de l’imitation selon Batteux, affirme que les « Empfindungen » (sentiments) sont la base première de la musique56.

  • 57 Plus tard, dans sa traduction des Observations sur la musique de Michel Paul Guy de Chabanon (Ueber (...)
  • 58 Il existe une controverse dans la recherche sur Rousseau à propos de sa relation à l’esthétique de (...)
  • 59 « La Musique dramatique ou théâtrale concourt à l’Imitation ainsi que la Poésie & la Peinture ; c’e (...)
  • 60 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, p. 460. Voir Maria Rika Maniates, « “Sonate que me (...)

24Rousseau et Hiller défendent cette théorie esthétique en la réactualisant et ils ne désirent pas, à ce moment-là du moins57, l’abandonner complètement58. Pour preuve chez Rousseau le fait que, dans l’article « Imitation » de son Dictionnaire, Batteux reste cité comme une référence incontournable sur le sujet59. C’est également en raison de sa fidélité à la théorie de l’imitation que Rousseau (davantage que Hiller) demeure sceptique à l’égard de la musique instrumentale, car celle-ci ne peut que difficilement être expliquée comme imitation d’un contenu extra-musical. C’est dans cette ligne de pensée que Rousseau conclut son article « Sonate » par la célèbre formule empruntée à Fontenelle : « Sonate que me veux-tu ? »60.

  • 61 Sur la notion d’expression chez Rousseau voir aussi Cynthia Verba, Music and the French Enlightenme (...)

25Même la réorientation de l’esthétique sous le signe de la nouvelle notion d’expression, effectuée par Rousseau et Hiller, n’est pas en stricte contradiction avec Batteux, auxquels ces deux auteurs continuent de se référer61. Rousseau décrit l’expression d’une manière qui laisse entendre que la musique est surtout déterminée par les sentiments, ce qui contraste quelque peu avec la relation qu’entretient la peinture avec les objets :

  • 62 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, op. cit., p. 210.

« Pour donner de l’Expression à ses ouvrages, le Compositeur doit saisir & comparer tous les rapports qui peuvent se trouver entre les traits de son objet & les productions de son Art ; il doit connoître ou sentir l’effet de tous les caractères, afin de porter exactement celui qu’il choisit au degré qui lui convient : car comme un bon Peintre ne donne pas la même lumière à tous les objets, l’habile Musicien ne donnera pas non plus la même énergie à tous ses sentimens »62.

  • 63 Johann Adam Hiller, « Ueber den musikalischen Ausdruck nach dem Rousseau », loc. cit., p. 9.

« Um seinen Werken Ausdruck zu geben, muß der Componist alle Verhältnisse aufsuchen und vergleichen, die sich zwischen den Zügen seines Gegenstandes und den Vorstellungen seiner Kunst befinden können ; er muß die Wirkung aller Charactere kennen und empfinden, um den, den er wählt, zu dem gehörigen Grade zu bringen : denn gleichwie ein guter Mahler seine Gegenstände nicht in einerley Lichte vorstellt, so giebt auch ein geschickter Componist nicht allen seinen Empfindungen einerley Nachdruck »63.

  • 64 « Es ist in der Natur der Menschen, daß sie gewisse Empfindungen der Seele, gewisse Leidenschafften (...)

26Hiller renforce cet aspect. Dans son essai sur l’expression (Ausdruck), déclenché par l’article homonyme de Rousseau, il s’inscrit tout à fait dans la tradition de Batteux : « Il est dans la nature des hommes de pouvoir exprimer certains sentiments de l’âme, certaines passions, par de simples sons. […] Batteux appelle cela la langue du cœur, pour laquelle il n’y a pas besoin de mots »64.

27C’est dans cette perspective sur la musique que Rousseau et Hiller se rencontrent. Elle pourrait expliquer pourquoi ce dernier s’est intéressé de manière approfondie aux écrits du premier. L’Empfindsamkeit de la pensée musicale des deux auteurs se manifeste en de nombreux passages. Elle influence également la définition de la musique elle-même, comme on peut le lire dans l’entrée « Musique » du Dictionnaire. La définition du terme au début de l’article décrit le plaisir comme l’essence de la musique. Dans sa traduction, Hiller choisit des mots encore plus empfindsam (sentimentaux), en utilisant le terme « Empfindungen » pour « affections » :

  • 65 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, op. cit., p. 308.

« MUSIQUE […]. Art de combiner les Sons d’une manière agréable à l’oreille. Cet Art devient une science & même très-profonde quand on veut trouver les principes de ces combinaisons & les raisons des affections qu’elles nous causent »65.

  • 66 Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], IV, p. 268.

« Musik, ist die Kunst Klänge auf eine dem Ohre angenehme Art zu verbinden. Diese Kunst wird eine Wissenschafft, und eine sehr tiefsinnige Wissenschafft, wenn man die Grundsätze der Verknüpfungen und die Ursachen der Empfindungen aufsuchen will, die sie in uns hervorbringen »66.

  • 67 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, p. 311.
  • 68 Il existe une littérature abondante sur les querelles entre Rousseau et Rameau. On peut par exemple (...)
  • 69 Sur le caractère précurseur de Rousseau par rapport au romantisme, voir Emmanuel Reibel, Comment la (...)

28Rousseau poursuit en proposant une subdivision possible entre musique naturelle et musique imitative. Il regarde la première non sans scepticisme, ce qui peut surprendre compte tenu de l’importance de la notion de nature chez cet auteur. Or, nous dit-il, il s’agit d’une musique qui se limite à « des combinaisons de Sons Mélodieux, & en général à toute Musique qui n’est qu’Harmonieuse »67. Rousseau se rattache ici non seulement aux théories de Batteux, mais il relie également cette idée à la critique d’une musique trop orientée vers l’harmonie (et moins vers la mélodie), comme celle de Jean-Philippe Rameau, son grand contradicteur, qui n’est pourtant pas mentionné ici68. La musique imitative, qui met l’accent sur le sentiment, est, en revanche, décrite d’une manière enthousiaste, presque romantique69 :

  • 70 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, op. cit., p. 311.

« La seconde [la musique imitative, B. L.], par des inflexions vives accentuées, &, pour ainsi dire, parlantes, exprime toutes les passions, peint tous les tableaux, rend tous les objets, soumet la Nature entière à ses savantes imitations, & porte ainsi jusqu’au cœur de l’homme des sentimens propres à l’émouvoir »70.

  • 71 Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], IV, p. 279.

« Die zweyte, nämlich die nachahmende Musik drückt durch lebhafft accentuirte, und so zu sagen, durch redende Inflexionen alle Leidenschafften aus, sie mahlt alle Bilder, sie stellt jeden Gegenstand dar, sie unterwirft ihren geschickten Nachahmungen die ganze Natur, und bringt also Empfindungen in das Herz des Menschen, welche fähig sind, ihn zu entzücken »71.

  • 72 Le contexte dans l’histoire de l’esthétique musicale est expliqué par Edward Lippman, A History of (...)
  • 73 « Man muß sich in der That wundern, wie ein Schrifftsteller […] auf eine so geschraubte, sententiös (...)
  • 74 « Ohne vollkommen zu belehren, giebt Rousseau aufs höchste nur Gelegenheit weiter nachzudenken », i (...)

29Il en résulte que l’esthétique de l’expression ne vise pas à remplacer l’esthétique de l’imitation, mais plutôt à désigner les modifications que Rousseau souhaite apporter à cette dernière72. Ce sont précisément ces idées que Hiller cherche à développer dans son essai sur l’expression musicale. En effet, s’il critique « l’écriture compliquée, sentencieuse et oratoire »73 de Rousseau, Hiller considère que le Dictionnaire de musique inspire des réflexions substantielles : « Sans être parfaitement instructif, Rousseau donne au plus haut point l’occasion de continuer à réfléchir »74.

30Ainsi, Hiller parvient à une nouvelle esthétique de l’imitation qui fait ressortir encore davantage les aspects de la sensation et du naturel, déjà importants chez Batteux. C’est ainsi qu’il écrit dans son essai sur l’expression :

  • 75 « Was hat nun der Componist eigentlich auszudrücken ? oder welches sind die Gegenstände, mit denen (...)

« Que doit donc exprimer le compositeur ? Ou quels sont les objets dont la musique s’occupe le plus ? Ce sont les passions ; les apaiser ou les exciter, et procurer ainsi un plaisir agréable à l’esprit, voilà ce que l’on demande à la musique et à tout compositeur. Ces passions lui sont soit prescrites par les mots, soit il peut laisser libre cours à sa pensée et choisir, sans être limité par les mots, des sentiments qui peuvent être subordonnés à l’une ou l’autre de ces passions, ou qui semblent appartenir à plusieurs d’entre elles »75.

  • 76 « Sie ist eine nachahmende Kunst, der man ihre eigene Manier, so wie allen schönen Künsten, erlaube (...)
  • 77 « […] den natürlichen Ton der Leidenschafft und der Sprache […] », ibid., p. 42.
  • 78 « Der Tonkünstler bringt demnach das, was die redende Declamation unbestimmtes hat, in richtige und (...)

31Hiller explique que la musique vocale, décrite comme une « déclamation musicale », imite le discours verbal et que les différences entre les deux ne sont pas si importantes. L’Allemand pense qu’il faudrait plutôt permettre à la musique, en tant qu’art imitatif, d’avoir, « comme tous les beaux-arts, sa propre manière et la juger sous cet aspect »76. Par conséquent, le compositeur doit imiter le « ton naturel de la passion et de la langue »77, mais cette imitation ne doit pas être comprise comme un équivalent absolu, car elle « fait entrer dans des intervalles justes et mesurables ce que la déclamation parlante a d’indéterminé »78.

  • 79 Helga de La Motte-Haber et Anselm Gerhard, « Ausdruck », in Laurenz Lütteken (ed.), MGG Online, 199 (...)
  • 80 « Ein Engländer Avison hat einen ausführlichen und schönen Tractat vom musikalischen Ausdruck gesch (...)
  • 81 Cette traduction est effectuée par la suite par Johann Joachim Eschenburg, comme l’avait souhaité H (...)

32Cette réorientation de l’esthétique musicale se produit sous les auspices de la notion d’expression, qui commence au XVIIIe siècle à prendre sa signification actuelle, tout en conservant des liens étroits avec la pratique de l’interprétation musicale79. Hiller se réfère également à Charles Avison, dont les contributions sont décisives pour le développement de la terminologie80 et qui, plus tard, influencera également le discours allemand par le biais de la traduction81.

33L’émergence de nouvelles notions au sein de la musique s’effectue donc dans un tissu multilingue de textes, qui ne se composent pas seulement d’originaux, tels qu’ils sont habituellement abordés dans les exposés sur l’histoire de l’esthétique, mais aussi de textes déclarés secondaires, comme les traductions, les commentaires, les recensions, etc. Ces types de textes peuvent être apparentés et converger, ainsi que l’a montré l’exemple présenté ici.

  • 82 Starobinski situe Rousseau dans « un lieu intermédiaire, une position que nous pouvons considérer c (...)

34Les textes que Hiller a écrits sur la base du Dictionnaire de musique de Rousseau, que l’on ne peut qualifier que très sommairement de « traduction », nous offrent d’assister à l’émergence de ces pensées au carrefour d’un changement de paradigmes esthétiques82, et ce dans un intervalle de quelques semaines pendant les années 1768 à 1770 et chez un seul auteur. Cette traduction, publiée à un rythme hebdomadaire, ouvre ainsi des perspectives sur des univers de lecture, de réflexion et d’écriture. Prise dans sa globalité, elle est bien plus qu’un simple moyen de transfert de savoir, éventuellement suivi d’un débat et d’un développement de ce même savoir dans le nouveau contexte de la culture cible. La traduction devient alors le lieu de réflexions indépendantes, rendant poreuses les frontières entre l’original, la traduction et le commentaire.

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Notes

1 Le présent article part d’un chapitre de notre livre Übersetzung als Debatte (9.6), modifié et placé dans un nouveau contexte. La relecture qui a suivi a été effectuée par la traductrice Valentine Meunier, que je remercie chaleureusement.

2 « Man ist jetzt in Frankreich sehr im Geschmacke der Dictionnaire; ein Beweis, daß viele gern gelehrt seyn wollen, ohne zu studiren », Johann Adam Hiller, [Annonce du Dictionnaire de Musique de Rousseau], p. 293. Les citations allemandes ont été traduites par nos soins, sauf indication contraire. Afin d’améliorer la lisibilité de cet article, les traductions des citations en allemand sont présentées dans le corps du texte, tandis que les originaux figurent dans les notes de bas de page.

3 Bien que daté de 1768, le Dictionnaire parait en novembre 1767. Voir Claudia Maurer Zenck, « Die frühe Druckgeschichte von Jean-Jacques Rousseaus Dictionnaire de musique », Die Musikforschung LIV. 2, 2001.

4 « […] vielleicht binnen und Jahr und Tag in allen Sprachen wird können gelesen werden », [Annonce du Dictionnaire de Musique de Rousseau], p. 294.

5 Ibid. p. 294.

6 Sur le Dictionnaire de musique voir notamment Cynthia Verba, « Jean-Jacques Rousseau: Radical and Traditional Views in his Dictionnaire de musique », The Journal of Musicology VII. 3, 1989 ; Jean-Jacques Eigeldinger, « Dictionnaire de Musique » [Introduction], Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Vol. 5, Écrits sur la musique, la langue et le théâtre, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond (éds.), Paris, Gallimard, 1995, pp. CCLXIX-CCXCVIII ; Claudia Maurer Zenck, « Die frühe Druckgeschichte von Jean-Jacques Rousseaus Dictionnaire de musique », loc. cit. ; Nathan John Martin, « Lire le Dictionnaire de musique », in Bernard Gagnebin et Marcel Raymond (éds.), Écrits sur la musique, la langue et le théâtre, loc. cit. ; Emmanuel Reibel, Regards sur le Dictionnaire de musique de Rousseau : des Lumières au romantisme, Paris, Vrin, 2016. Voir aussi, avec une bibliographie plus étoffée et des informations sur les différentes éditions et traductions, Maria Semi, « Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire », Lexikon Schriften über Musik, Vol. 2, Musikästhetik in Europa und Nordamerika, Felix Wörner et Melanie Wald-Fuhrmann (eds.), Kassel, Bärenreiter, 2022. Une introduction utile au thème de la musique chez Rousseau, ainsi qu’à la littérature secondaire à ce sujet, est fournie par Nathan John Martin, « Musik/musique », Rousseau-Handbuch: Leben – Werk – Wirkung, Skadi Siiri Krause (ed.), Berlin, Springer, 2025, pp. 453-459 et « Musikwissenschaft », Rousseau-Handbuch: Leben – Werk – Wirkung, ibid., pp. 595-602.

7 « Und von dieser Seite betrachtet, sollte man wünschen, daß Rousseau lieber eine musikalische Aesthetik, als ein Wörterbuch geschrieben hätte », Johann Adam Hiller, [Sans titre], Wöchentliche Nachrichten und Anmerkungen die Musik betreffend IV, 1770, p. 2.

8 Concernant la traduction de textes sur la musique, voir notamment Wolfgang Hirschmann, « Zwischen Wissenstransfer und kritischer Lektüre. Zur hermeneutischen Funktion der Übersetzung in deutschsprachigen Ausgaben musikbezogener Fachprosa französischer Autoren (1750-1800) », in Herbert Schneider (ed.), Studien zu den deutsch-französischen Musikbeziehungen im 18. und 19. Jahrhundert: Bericht über die erste gemeinsame Jahrestagung der Gesellschaft für Musikforschung und der Société Française de Musicologie Saarbrücken 1999, Hildesheim, Olms, 2002, pp. 179-195 ; Elisabeth Schmierer, « Die deutsche Rezeption der Querelle des Gluckistes et Piccinnistes », in ibid. pp. 196-217 ; Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte: Französische Musikästhetik in Deutschland zur Zeit der Aufklärung, Stuttgart, Steiner, 2024.

9 Cette généralisation s’applique surtout à la recherche sur la traduction en philologie. Pour une perspective de linguistique sur la traduction contemporaine de textes pragmatiques (soit des pratiques tout à fait différentes), voir par exemple Radegundis Stolze, Die Fachübersetzung, Tübingen, Narr, 1999. Pour des exemples d’histoire de la traduction scientifique (concernant d’autres périodes), voir par exemple Scott Montgomery, Science in Translation: Movements of Knowledge through Cultures and Time, Chicago, University of Chicago Press, 2000 ; Isabelle Pantin, « The Role of Translations in European Scientific Exchange in the Sixteenth and Seventeenth Centuries », in Peter Burke et R. Po-Chia Hsia (eds.), Cultural Translation in Early Modern Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, pp. 163-179.

10 Voir par exemple Stefanie Stockhorst, « Introduction. Cultural Transfer through Translation. A Current Perspective in Enlightenment Studies », in Stefanie Stockhorst (ed.), Cultural Transfer through Translation: The Circulation of Enlightened Thought in Europe by Means of Translation, Amsterdam, Rodopi, 2010, pp. 7-26.

11 Il n’existe que très peu d’études sur le phénomène des traductions annotées, par exemple Helmut Knufmann, « Das deutsche Übersetzungswesen des 18. Jahrhunderts im Spiegel von Übersetzer- und Herausgebervorreden », Börsenblatt für den deutschen Buchhandel XCI, 14 novembre 1967. Le sujet des commentaires est souvent évoqué à la marge, voir notamment Iris Konopik, Leserbilder in französischen und deutschen Übersetzungskonzeptionen des 18. Jahrhunderts, Tübingen, Stauffenburg, 1997, pp. 53-58 ; Andreas Gipper et Diego Stefanelli, « Die Wissenschaftsübersetzung als Generator symbolischen Kapitals », in Regina Toepfer, Peter Burschel et Jörg Wesche (eds.), Übersetzen in der Frühen Neuzeit: Konzepte und Methoden, Berlin, Springer, 2021, pp. 161-184.

12 Lawrence Venuti, The Translator’s Invisibility: a History of Translation, Londres, Routledge, 2008 ; Andreas Gipper et Diego Stefanelli, « Die Wissenschaftsübersetzung », loc. cit., p. 179 exposent un argument similaire à propos de la traduction de textes érudits.

13 Radegundis Stolze, Übersetzungstheorien: eine Einführung, 7e édition, Tübingen, Narr Francke Attempto, 2018, p. 21.

14 Outi Paloposki, « Domestication and foreignization », Handbook of Translation Studies Online II, 2011.

15 À propos de la théorie de la traduction en Allemagne au XVIIIe siècle, voir Anneliese Senger, Deutsche Übersetzungstheorie im 18. Jahrhundert (1734-1746), Bonn, Bouvier, 1971.

16 Voir Werner Krauss, « Gottsched als Übersetzer französischer Werke », in Joachim-Jungius-Gesellschaft der Wissenschaften (ed.), Hermann Samuel Reimarus (1694-1768): Ein « bekannter Unbekannter » der Aufklärung in Hamburg, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1973, pp. 66-74 ; Günter Gawlick, « Johann Christoph Gottsched als Vermittler der französischen Aufklärung », in Wolfgang Martens (ed.), Zentren der Aufklärung Vol. 3. Leipzig : Aufklärung und Bürgerlichkeit, Heidelberg, Schneider, 1990 ; Marie-Hélène Quéval, « Johann Christoph Gottsched und Pierre Bayle. Ein philosophischer Dialog. Gottscheds Anmerkungen zu Pierre Bayles Historisch-critischem Wörterbuch », in Gabriele Ball et al. (eds.), Diskurse der Aufklärung: Luise Adelgunde Victorie und Johann Christoph Gottsched, Wiesbaden, Harrassowitz, 2006, pp. 145-168 ; Hilary Brown, Luise Gottsched the Translator, Rochester (NY), Camden House, 2012.

17 Laurenz Lütteken, « Einleitung », in Laurenz Lütteken (ed.), Die Musik in den Zeitschriften des 18. Jahrhunderts: eine Bibliographie, Kassel, Bärenreiter, 2004, p. 6.

18 Cf. Johann Adam Hiller, Mein Leben: Autobiographie, Briefe und Nekrologe, Mark Lehmstedt (ed.), Leipzig, Lehmstedt, 2004, p. 14.

19 Ute Schneider, « Literaturkritische Zeitschriften », in Ernst Fischer, Wilhelm Haefs et York-Gothart Mix (éds.), Von Almanach bis Zeitung. Ein Handbuch der Medien in Deutschland 1700-1800, Munich, Beck, 1999, p. 202, (« Rezensionszeitschrift »).

20 Andreas Gestrich, Absolutismus und Öffentlichkeit: politische Kommunikation in Deutschland zu Beginn des 18. Jahrhunderts, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1994, p. 184.

21 Pour la transition vers la recension moderne voir Thomas Habel, Gelehrte Journale und Zeitungen der Aufklärung: zur Entstehung, Entwicklung und Erschließung deutschsprachiger Rezensionszeitschriften des 18. Jahrhunderts, Brême, Lumière, 2007, pp. 221-229.

22 Cette parenté est également observée par Hans-Jürgen Lüsebrink, « Interkulturelle Aneignung und wissenschaftliche Erkenntnis. Zum Zusammenhang von Übersetzung, Rezensionstätigkeit und Erforschung fremder Kulturen im Werk Georg Forsters », in Stefan Greif et Michael Ewert (éds.), Georg Forster als interkultureller Autor, Kassel, Kassel University Press, 2014, passim.

23 Sur les revues musicales du XVIIIe siècle, voir Reinhard Raue, Untersuchungen zur Typologie von Musikzeitschriften des 18. Jahrhunderts, Francfort-sur-le-Main, Lang, 1995 ; Imogen Fellinger, « Zeitschriften », in Laurenz Lütteken (éd.), MGG Online, 1998/2017 ; Laurenz Lütteken, « Einleitung », loc. cit. Sur le rôle de la traduction dans celles-ci, voir Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. cit., pp. 23-25.

24 Sur le statut de la traduction dans la vie intellectuelle de l’époque voir aussi Jörn Albrecht, Iris Plack, Europäische Übersetzungsgeschichte, Tübingen, Narr Francke Attempto, 2018, pp. 413-416.

25 Sur la réception de la querelle chez Marpurg voir Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. cit., pp. 137-150.

26 Les pensées de J. J. Rousseau citoyen de Genève ; traduction allemande intitulée Des Hrn. Johann Jacob Rousseau, Bürgers zu Genf, auserlesene Gedanken.

27 Sur la réception de Rousseau en Allemagne voir Raymond Trousson, « Jean-Jacques Rousseau et son œuvre dans la presse périodique allemande de 1750 à 1800 », Dix-huitième siècle I, 1969 et II, 1970 ; Claus Süßenberger, Rousseau im Urteil der deutschen Publizistik bis zum Ende der Französischen Revolution: ein Beitrag zur Rezeptionsgeschichte, Berne, Lang, 1974 ; Jacques Mounier, La fortune des écrits de Jean-Jacques Rousseau dans les pays de langue allemande de 1782 à 1813, Paris, P.U.F., 1980 ; Herbert Jaumann, « Rousseau in Deutschland. Forschungsgeschichte und Perspektiven », in Herbert Jaumann (ed.), Rousseau in Deutschland: Neue Beiträge zur Erforschung seiner Rezeption, Berlin, De Gruyter, 1995, pp. 1-22.

28 « Beredsamkeit, neue und kühne Wendungen, eine ausgesuchte und oft poetische Sprache, ist das schimmernde Gewand, das er allen seinen Schriften umgehangen hat », Des Hrn. Johann Jacob Rousseau, Bürgers zu Genf, auserlesene Gedanken, fol. 2v (« L’éloquence, les tournures nouvelles et audacieuses, un langage raffiné et souvent poétique, voilà le manteau chatoyant dont il a revêtu tous ses écrits. »).

29 « […] daß man gegen ihn ein wenig auf der Hut seyn müsse, und daß der Schimmer seines Kleides oft einen sehr dünnen Stoff zum Grunde habe », ibid., fol. 3r (« […] qu’il fallait se méfier un peu de lui et que la brillance de ses vêtements cachait souvent un tissu très fin »).

30 Sur cette revue, voir Gudula Schütz, « “Den Liebhabern der Musik, die sie eben so gern mit dem Verstande als mit den Fingern studieren.” Johann Adam Hillers “Nachrichten und Anmerkungen die Musik betreffend” », in Stefan Horlitz et Marion Recknagel (eds.), Musik und Bürgerkultur: Leipzigs Aufstieg zur Musikstadt, Leipzig, Peters, 2007 pp. 10-36.

31 « Anzeigen von herausgekommenen Schriften und Sachen », Johann Adam Hiller, [Préface], p. 2.

32 « Kleine Bedenklichkeiten, die wir etwan bisweilen bey einem oder dem andern Punkte äußern möchten », ibid., p. 7.

33 Pour une liste des articles voir Laurenz Lütteken, Die Musik in den Zeitschriften des 18. Jahrhunderts, op. cit., ainsi que le catalogue utile sur Wikisource, https://de.wikisource.org/wiki/W%C3%B6chentliche_Nachrichten_und_Anmerkungen_die_Musik_betreffend

34 « Wir können auf diese Frage zur Zeit noch nichts antworten, da man aller Bemühungen ungeachtet, dieses jetzt in aller Welt bekannte Dictionnaire in Leipzig noch nicht zu Gesichte bekommen hat: aber zu einer kleinen Muthmaßung können wir allenfalls dem Leser Anlaß geben, nach Anleitung einiger Auszüge, die wir in französischen Journalen lesen », Johann Adam Hiller, [Annonce du Dictionnaire de musique de Rousseau], p. 294.

35 « Endlich haben wir das Dictionnaire de Musique des Herrn J. J. Rousseau zu Gesichte bekommen, nachdem man schon ein paar Nachdrücke davon gemacht, wovon wir den einen aus Paris in groß Octav, auf 1 Alph. 13 Bogen, nebst 13 Kupfertafeln vor uns haben », Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], III, p. 111.

36 On ne sait pas exactement de quelles recensions il s’agit. Outre les douze recensions analysées par Micheline Coulaud, « Le Dictionnaire de Musique de J.-J. Rousseau », Hiller a dû en lire d’autres, comme le montre une comparaison des extraits cités.

37 « besten Artickel », Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], III, p. 111. Dans son choix d’articles, Hiller donne la priorité à l’esthétique de la musique, tout en incluant certains aspects de la théorie musicale. Pour une liste des articles du Dictionnaire traduits par Hiller, voir Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. cit., pp. 313-314. Le tableau donné par Rainer Schmusch (« Sillages germaniques du Dictionnaire : la lexicographie musicale en Allemagne autour de 1800 », in Emmanuel Reibel (éd.), Regards sur le Dictionnaire de musique de Rousseau : des Lumières au romantisme, Paris, Vrin, 2016, p. 230) est incomplet.

38 Cf. Johann Wolfgang Goethe, Briefe, vol. 2/II, Kommentar, p. 146.

39 Nathan John Martin, « Lire le Dictionnaire de musique », loc. cit., p. 15.

40 Herbert Jaumann, « Rousseau in Deutschland », loc. cit., p. 9.

41 « Es läßt sich diesem artigen Schwätzer sehr gut zuhören. Ob er immer Recht habe, wird ein jeder leicht mit sich selbst ausmachen können : aber nicht selten hat der, der viel redet, auch etwas ungeschicktes mit unter gesagt », Johann Adam Hiller, [Annonce du Dictionnaire de musique de Rousseau], p. 307.

42 « Es ist bisher den Lesern angenehm gewesen, die Gedanken eines Rousseau, dieses in seiner Art zu denken eben so sonderbaren, als in der Art zu handeln seltsamen Mannes, über ein oder den andern Punct der Musik kennen zu lernen, und vielleicht wird es ihnen ferner nicht unangenehm seyn », Johann Adam Hiller, [Sans titre], p. 1.

43 Cf. Andreas Gipper et Diego Stefanelli, « Die Wissenschaftsübersetzung », loc. cit., p. 165. Selon Armin Paul Frank, l’idée de la nation devient beaucoup plus importante dans la traduction à partir de 1740 environ, voir son étude Auch eine kopernikanische Wende? Übersetzungsbegriffe französisch, englisch, deutsch – 1740er bis 1830er Jahre, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2015, passim.

44 « […] denn einen Hasse, einen Graun, oder andern guten deutschen Meister zu nennen, stritt zu sehr wider das seltsame Vorurtheil, daß die Italiäner allein gute Componisten haben », Johann Adam Hiller, [Annonce du Dictionnaire de musique de Rousseau], p. 294.

45 Cf. Johann Adam Hiller, Mein Leben, op. cit., p. 11. Pour de plus amples informations sur le fait étrange que ces compositeurs d’opéras en langue italienne sont considérés comme des protagonistes de la musique allemande, voir Lena van der Hoven et Melanie Wald-Fuhrmann, La Musique, c’est moi ! Friedrichs II. klingender Weg zur historischen Größe, Berlin, Vergangenheitsverlag, 2013, pp. 130-132.

46 Pour l’histoire du terme dans la musique, voir Enrico Fubini, Geschichte der Musikästhetik: von der Antike bis zur Gegenwart. Trad. Sabina Kienlechner, Stuttgart, Metzler, 1997 ; Adolf Nowak, Klaus-Ernst Behne, « Musikästhetik », in Laurenz Lütteken (ed.), MGG Online, 1997/2016.

47 « Das beste demnach, was in diesem Buche zu finden, und für die meisten Leser ist, betrifft gewisse Betrachtungen über Dinge, von denen der Geschmack Richter ist ; Dinge, die sich auf die allgemeinen Regeln des Schönen und Guten aller Künste gründen. Und von dieser Seite betrachtet, sollte man wünschen, daß Rousseau lieber eine musikalische Aesthetik, als ein Wörterbuch geschrieben hätte », Johann Adam Hiller, [Sans titre], p. 2.

48 « Vielleicht dienen die Auszüge, die bisher diesen Blättern einverleibt worden sind, zum Entwurf einer solchen Aesthetik », ibid.

49 « Man wird daher den Lesern ferner Auszüge hieher gehöriger Artickel in diesen Blättern vorlegen, die man, um Abwechselung zu haben, bald wörtlich übersetzen, bald zum Grunde eigener Artickel nehmen, bald mit eingestreuten Anmerkungen und Zusätzen vergrößern wird », ibid.

50 Sur les traductions allemandes de Batteux voir Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. cit., pp. 177-221.

51 Voir Ernst Lichtenhahn, « Der musikalische Stilwandel im Selbstverständnis der Zeit um 1750 », in Hans Joachim Marx (éd.), Carl Philipp Emanuel Bach und die europäische Musikkultur des mittleren 18. Jahrhunderts, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1990 ; Wilhelm Seidel, « Die Nachahmung der Natur und die Freiheit der Kunst », loc. cit.

52 Le traité Les Beaux arts de Batteux est traduit par Philipp Ernst Bertram, Johann Adolf Schlegel, Johann Christoph Gottsched et, dans le cadre du Cours de belles lettres dans lequel il est inséré, par Karl Wilhelm Ramler. Voir Benedikt Leßmann, « Batteux “mit beträchtlichen Zusätzen”: Translation und Transfer der Nachahmungstheorie in der deutschen Musikästhetik der zweiten Hälfte des 18. Jahrhunderts », Archiv für Musikwissenschaft LXXVI.2, 2019.

53 Sur l’esthétique de l’imitation dans la musique, voir Walter Serauky, Die musikalische Nachahmungsästhetik im Zeitraum von 1700 bis 1850, Münster, Helios, 1929 ; John Neubauer, The Emancipation of Music from Language: Departure from Mimesis in Eighteenth-Century Aesthetics, New Haven, Yale University Press, 1986 ; Downing A. Thomas, Music and the Origins of Language: Theories from the French Enlightenment, Cambridge, Cambridge University Press, 1995 ; Béatrice Durand, « Imitation versus Autonomie. Zum Musikdenken der französischen philosophes », Schweizer Jahrbuch für Musikwissenschaft. Neue Folge XX, 2000, pp. 19-37 ; Wilhelm Seidel, « Nachahmung der Natur », loc. cit. ; Catherine Kintzler, Poétique de l’opéra français de Corneille à Rousseau. 2e édition, Paris, Minerve, 2006 et plusieurs contributions dans Marie-Pauline Martin et Chiara Savettieri (éds.), La musique face au système des arts ou les vicissitudes de l’imitation au siècle des Lumières, Paris, Vrin, 2013.

54 Charles Batteux, Les Beaux arts réduits à un même principe, Paris, Durand, 1746, p. 258. Dans la deuxième édition de l’ouvrage, Batteux ajoute encore un chapitre sur cet aspect soulignant que « les passions sont le principal objet de la Musique & de la Danse ». Charles Batteux, Les Beaux arts réduits à un même principe. Nouvelle édition, p. 269.

55 Sur l’Empfindsamkeit en musique, voir en premier lieu Wolfgang Hirschmann, « Empfindsamkeit », loc. cit.

56 « Die Empfindungen also in ihrer einfältigsten und natürlichsten Gestalt, nur durch Töne ausgedrückt, sind der erste Grund der Musik », Johann Adam Hiller, « Abhandlung von der Nachahmung der Natur in der Musik », Historisch-Kritische Beyträge zur Aufnahme der Musik I (1754/55), p. 521. Sur le contexte, voir aussi Arno Forchert, « Vom “Ausdruck der Empfindung” in der Musik », in Hermann Danuser et al. (eds.), Das musikalische Kunstwerk. Geschichte. Ästhetik. Theorie. Festschrift Carl Dahlhaus zum 60. Geburtstag, Laaber, Laaber, 1988, pp. 39-50.

57 Plus tard, dans sa traduction des Observations sur la musique de Michel Paul Guy de Chabanon (Ueber die Musik und deren Wirkungen, 1781), Hiller se distanciera nettement de l’esthétique de l’imitation dans la musique, voir Wolfgang Hirschmann, « Zwischen Wissenstransfer und kritischer Lektüre », loc. cit., pp. 182-185 ; Benedikt Leßmann, Übersetzung als Debatte, op. cit., pp. 320-330.

58 Il existe une controverse dans la recherche sur Rousseau à propos de sa relation à l’esthétique de l’imitation, qui ne peut être commentée en détail ici, voir ibid., pp. 304-307.

59 « La Musique dramatique ou théâtrale concourt à l’Imitation ainsi que la Poésie & la Peinture ; c’est à ce principe commun que se rapportent tous les Beaux-Arts, comme l’a montré M. le Batteux », Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, p. 253. En traitant l’ambiguïté de la pensée musicale de Rousseau, Cynthia Verba souligne également que la notion d’imitation est encore fortement présente dans sa pensée musicale : « [it] is still a very strong presence in his musical thought ». Cynthia Verba, « Jean-Jacques Rousseau », loc. cit., p. 322. Voir à ce sujet aussi : Béatrice Didier, La musique des Lumières, op. cit., pp. 19-39.

60 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, p. 460. Voir Maria Rika Maniates, « “Sonate que me veux-tu ?” The Enigma of French Musical Aesthetics in the 18th Century », Current Musicology IX, 1969 ; Violaine Anger, « Sonate, que me veux-tu ? » Pour penser une histoire du signe, Lyon, ENS, 2016.

61 Sur la notion d’expression chez Rousseau voir aussi Cynthia Verba, Music and the French Enlightenment: Rameau and the Philosophes in Dialogue, 2e édition, New York, Oxford University Press, 2017, pp. 34-55 ; Philip Robinson, « Le chant chez Jean-Jacques Rousseau : critère d’une esthétique tacite », in Marie-Pauline Martin et Chiara Savettieri (éds.), La musique face au système d’art ou les vicissitudes de l’imitation au siècle des Lumières, Paris, Vrin, 2013 pp. 99-107. La notion d’expression chez Rousseau est traitée différemment par Jean Starobinski, « Rousseau et l’expression musicale », qui souligne aussi la relation de cette notion à l’imitation (p. 156).

62 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, op. cit., p. 210.

63 Johann Adam Hiller, « Ueber den musikalischen Ausdruck nach dem Rousseau », loc. cit., p. 9.

64 « Es ist in der Natur der Menschen, daß sie gewisse Empfindungen der Seele, gewisse Leidenschafften, durch bloße Töne, ohne die Sprache zu Hülfe zu rufen, ausdrücken können. […] Batteux nennt dieß die eigene Sprache des Herzens, wozu es keiner Worte bedarf », ibid., p. 36. Ici, Hiller se réfère à la traduction de Batteux par Johann Adolf Schlegel qui utilise aussi la formule « Sprache des Herzens ». Charles Batteux, Einschränkung der schönen Künste auf Einen einzigen Grundsatz; aus dem Französischen übersetzt, und mit einem Anhange einiger eignen Abhandlungen versehen. Trad. Johann Adolf Schlegel, Leipzig, Weidmann, p. 237.

65 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, op. cit., p. 308.

66 Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], IV, p. 268.

67 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, p. 311.

68 Il existe une littérature abondante sur les querelles entre Rousseau et Rameau. On peut par exemple se référer à David Charlton, Opera in the Age of Rousseau: Music, Confrontation, Realism, Cambridge, Cambridge University Press, 2013. La bibliographie fournie par Nathan John Martin, « Musik/musique », loc. cit., est très utile sur ce sujet.

69 Sur le caractère précurseur de Rousseau par rapport au romantisme, voir Emmanuel Reibel, Comment la musique est devenue « romantique », op. cit.

70 Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique, op. cit., p. 311.

71 Johann Adam Hiller, [Traduction du Dictionnaire de musique de Rousseau], IV, p. 279.

72 Le contexte dans l’histoire de l’esthétique musicale est expliqué par Edward Lippman, A History of Western Musical Aesthetics, Lincoln (Nebraska), University of Nebraska Press, 1992, pp. 83-136 (chapitre « Imitation and Expression »).

73 « Man muß sich in der That wundern, wie ein Schrifftsteller […] auf eine so geschraubte, sententiöse und oratorische Schreibart verfallen kann », Johann Adam Hiller, « Ueber den musikalischen Ausdruck nach dem Rousseau », p. 17.

74 « Ohne vollkommen zu belehren, giebt Rousseau aufs höchste nur Gelegenheit weiter nachzudenken », ibid.

75 « Was hat nun der Componist eigentlich auszudrücken ? oder welches sind die Gegenstände, mit denen sich die Musik am meisten beschäfftiget ? Die Leidenschafften sind es ; diese zu stillen oder zu erregen, und dem Gemüthe dadurch ein angenehmes Vergnügen zu verschaffen, das ist die Foderung [sic], die man an die Musik, und an jeden Componisten thut. Diese Leidenschafften sind ihm entweder vermittelst der Worte vorgeschrieben, oder er kann seinen Gedanken freyen Lauf lassen, und ohne durch Worte eingeschränkt zu werden, Empfindungen wählen, die einer oder der andern Leidenschafft untergeordnet werden können, oder auch zu mehr als einer zu gehören scheinen », ibid., p. 19.

76 « Sie ist eine nachahmende Kunst, der man ihre eigene Manier, so wie allen schönen Künsten, erlauben, und sie aus diesem Gesichtspuncte beurtheilen muß », ibid., pp. 41-42.

77 « […] den natürlichen Ton der Leidenschafft und der Sprache […] », ibid., p. 42.

78 « Der Tonkünstler bringt demnach das, was die redende Declamation unbestimmtes hat, in richtige und meßbare Intervalle », ibid.

79 Helga de La Motte-Haber et Anselm Gerhard, « Ausdruck », in Laurenz Lütteken (ed.), MGG Online, 1994/2016.

80 « Ein Engländer Avison hat einen ausführlichen und schönen Tractat vom musikalischen Ausdruck geschrieben, und es wäre zu wünschen, daß er von einem Eschenburg, der uns den Brown so glücklich übersetzt hat, in unsere Muttersprache übergetragen werden möchte », Johann Adam Hiller, « Ueber den musikalischen Ausdruck nach dem Rousseau », p. 53.

81 Cette traduction est effectuée par la suite par Johann Joachim Eschenburg, comme l’avait souhaité Hiller. Voir Laurenz Lütteken, « Die Macht der Musik. Eschenburg als Vermittler englischer Musikästhetik », in Cord-Friedrich Berghahn et Till Kinzel (eds.), Johann Joachim Eschenburg und die Künste und Wissenschaften zwischen Aufklärung und Romantik: Netzwerke und Kulturen des Wissens, Heidelberg, Winter, 2013 pp. 159-171.

82 Starobinski situe Rousseau dans « un lieu intermédiaire, une position que nous pouvons considérer comme médiane. » Jean Starobinski, « Rousseau et l’expression musicale », loc. cit., p. 172.

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Pour citer cet article

Référence papier

Benedikt Leßmann, « De l’imitation à l’expression, du commentaire à l’essai : Hiller, traducteur de Rousseau »Babel, 53 | 2026, 99-121.

Référence électronique

Benedikt Leßmann, « De l’imitation à l’expression, du commentaire à l’essai : Hiller, traducteur de Rousseau »Babel [En ligne], 53 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/babel/19041 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h5i

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Auteur

Benedikt Leßmann

HMT Leipzig
Département de pédagogie musicale/Département de musicologie

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