1Dans son essai sur Le Racisme, Albert Memmi définit « l’hétérophobie » comme une idéologie rejetant l’Autre et une attitude hostile à tout ce qui « nous » est différent. Véhiculant un discours pseudo-scientifique faisant appel à des explications raciales, linguistiques, religieuses et culturelles, l’altérité devient un objet de rebut et de répulsion. Cette perception raciste se manifeste avec une grande visibilité chez les écrivains colonialistes de la IIIe République.
2Chez Pierre Loti et Louis Bertrand, l’Oriental, c’est-à-dire le colonisé, est considéré comme un être inférieur par rapport à son colonisateur, l’Européen. En témoignent, d’une manière exemplaire, leurs écrits romanesques sur l’Algérie. Dans Les Trois dames de la Kasbah (1884) de Pierre Loti et Le Sang des races (1899) de Louis Bertrand, les indigènes sont réduits au rang de spécimens infra-humains. Se déroulant en Algérie en contexte colonial, les deux récits donnent à voir les clichés ethnocentristes de la fin du XIXe siècle. S’y déploient l’idéologie colonialiste et le « style de domination », pour utiliser l’expression d’Edward W. Saïd.
3Cette étude qui confronte deux grandes figures de l’orientalisme de la fin du XIXe siècle s’organise autour de deux mouvements : le premier explore les liens profonds et complexes entre exotisme, stéréotypie et rejet de l’Autre ; le second s’attache à montrer comment le récit colonialiste exprime le goût de la domination et cherche dans l’histoire des arguments pour justifier l’entreprise coloniale.
4L’étude de l’orientalisme de Pierre Loti révèle un paradoxe et une tension permanente entre deux postures radicalement opposées. Si, comme en témoigne La Turquie agonisante (1913), les essais et discours de l’écrivain dénoncent la colonisation et montrent les effets néfastes de l’acculturation, les œuvres de fiction ne se démarquent pas de la littérature coloniale saturée de clichés réducteurs. C’est ce qu’on remarque dans Les Trois dames de la Kasbah, qui constitue un modèle d’orientalisme ethnocentriste. Ce récit bref qui a pour cadre spatio-temporel le quartier de la Kasbah, par une nuit de mai, s’attache à six marins déambulant dans le quartier arabe, en état d’ivresse :
- 1 Pierre Loti, Les Trois dames de la Kasbah, Nouvelles et récits, édition de Guy Dugas et Alain Quell (...)
« Six matelots qui se donnaient le bras circulaient un soir dans la ville d’Alger.
Ils étaient tellement gris que la rue de Bab-Azoun ne semblait plus assez large pour leur donner passage, et, en marchant de travers, ils chantaient une monotone chanson de bord qui n’avait ni rime ni raison »1.
- 2 Ibid., p. 26.
- 3 Ibid., p. 27.
- 4 Ibid., p. 28.
5Lors de cette déambulation nocturne dans les rues sombres et tortueuses de la Kasbah, les six marins sont attirés par « une lueur rosée, et une tête de femme [qui] y appar[aît] comme une vision »2. Tandis que les trois Bretons rebroussent chemin, les trois Basques, intrépides, ne résistent pas au charme des almées et s’aventurent jusqu’à « entrer dans la demeure de cette belle »3 odalisque. À l’intérieur, dans un décor exotique rappelant le harem, ils rencontrent trois Mauresques, Kadidja, Fizah et Fatmah, et « le marché rapide [est] conclu »4. Dans ce tableau rappelant Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix, le portrait de la femme orientale reproduit les clichés orientalistes les plus ressassés au XIXe siècle :
« Et ces trois dames s’ennuyaient beaucoup, parce que, tant que durait le jour, elles n’avaient rien à faire.
Quand elles avaient fini de peindre leur visage de blanc et de rose, et leurs grands yeux, de noir et de henneh, elles restaient assises par terre, dans une petite cour très profonde, où régnaient un silence et une fraîcheur souterraine »5.
6À la sortie de la demeure des Mauresques, un bâtiment, dont la façade est toute en « marbre, sculptée de fleurs très anciennes, d’inscriptions arabes et de dessins mystérieux »6, retient l’attention des matelots. Il s’agit d’un bain maure :
« C’était un bain maure mal famé. Les baigneurs étaient partis, et des hommes sans gîte, métis indéfinissables, éclos au hasard du vice, venaient coucher pour deux sur les nattes pleines de vermine qui aveint servi au massage.
Ils passèrent devant ce peuple étendu qui s’endormait ; puis ils arrivèrent à des études profondes qui avaient de grands dômes et qui suintaient comme des cavernes. On y voyait à peine, dans une buée chaude qui embrouillait l’obscurité ; l’air humide y avait une pesanteur étrange ; − et un homme jaune, nu sur du marbre comme un cadavre, chantait avec une voix de fausset un air lugubre à faire peur »7.
7Éprouvant de la répulsion face au spectacle de l’homosexualité, les marins partent. Durant leur errance, ils s’arrêtent au son de la castagnette et du tambour. C’est un cabaret arabe où des nègres, des Zouaves et des Européens s’adonnent à une danse bizarre :
« Quatre nègres tout nus jouant des castagnettes de cuivre et battant du tambour, sur un rythme nubien.
Et, au son de cet orchestre, une dizaine de couples de zouaves et de matelots dansaient entre eux, en se tenant par la taille, gravement ; − des zouaves qui avaient mis des chemises de matelots, des matelots qui avaient mis des bonnets de zouaves.
Et, quand les quatre nègres exténués faisaient mine de s’arrêter, les danseurs leur montraient le poing, et ils continuaient, enrageant de leur impuissance... »8.
- 9 Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005 [1978], p. 68.
8Comme Le Roman d’un Spahi, Aziyadé ou Les Désenchantées, le récit de Pierre Loti représente un univers où les Orientaux, s’ils ne sont pas associés à des figures de la marginalité – prostituées, danseurs, débauchés... −, sont quasiment absents et ne jouent aucun rôle dans l’histoire. Leur évocation, dans le texte, est tributaire du désir du personnage principal. Sans âme, sans identité, muets, ils sont systématiquement déshumanisés. Dans une perception eurocentriste, ils ne constituent qu’une présence corporelle saisie par le regard du protagoniste qui représente l’homme blanc, l’Européen. Expression du colonialisme, le récit témoigne de « l’absence presque totale de la moindre attitude culturelle qui permette soit de s’identifier aux Arabes et à l’islam, soit d’en discuter sans passion »9.
- 10 Ibid., p. 331.
- 11 Ibid., p. 330.
9Chez Pierre Loti, l’Orient s’apparente à un espace de défoulement frénétique où, libéré des contraintes morales et culturelles, le sujet jouit du débordement et des excès. S’imaginant dans un cadre où l’on échappe à toute forme de contrôle, il donne libre cours à ses fantasmes et s’adonne à « un vagabondage de la fantaisie sexuelle »10. Comme le souligne avec justesse Edward W. Saïd, cet Orient qu’on représente comme à l’état de nature est « situé ailleurs, en dehors des attachements, des sentiments et des valeurs ordinaires de notre monde, en Occident »11.
- 12 Voir la description de Carthage dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem où l’on perçoit clairement u (...)
- 13 L’Essai sur l’inégalité des races est extrêmement révélateur du rejet de l’autre et du racisme.
10À la manière de Chateaubriand12 et de Gobineau13, Louis Bertrand est l’auteur d’une œuvre représentative de l’idéologie racialiste. Figure emblématique du colonialisme de la fin du XIXe siècle, Louis Bertrand associe la colonisation française de l’Algérie à une reconquête légitime d’un territoire usurpé par les Arabo-musulmans. C’est ainsi qu’il justifie le goût de domination et soutient une idéologie de la haine des Orientaux. Dans toute son œuvre, il développe la thèse selon laquelle l’histoire de l’Afrique du Nord n’est et n’a été que latine ; c’est-à-dire que tous les peuples habitant ces contrées avant l’arrivée des Romains n’ont rien apporté à la civilisation. Comme en témoignent ses essais arabophobes et islamophobes, Le Mirage oriental, Villes Blanches, Le Sens de l’ennemi, l’Afrique du Nord n’est ni phénicienne, ni berbère ni arabe... Tributaire d’une vision monolithique, elle s’y donne uniquement pour latine et romaine, comme si le cours de l’Histoire ne commençait qu’avec la destruction de Carthage. C’est ce qu’il souligne dans Les Villes d’or :
- 14 Louis Bertrand, Les Villes d’or, Paris, Fayard, 1927, p. 6.
« Je crois avoir introduit dans la littérature romanesque l’idée d’une Afrique latine toute contemporaine, que personne, auparavant, ne daignait voir »14.
- 15 Louis Bertrand, Le Sang des races, Paris, Arthème Fayard et Cie Éditeurs, 1920, p. 5.
11Au regard de Louis Bertrand, la colonisation de l’Algérie s’apparente donc à un retour au pays natal. C’est de ce point de vue que le lecteur du Sang des races est appelé à percevoir l’image positive du colon, le personnage protagoniste du récit. Œuvre exemplaire de propagande colonialiste, Le Sang des races célèbre la grandeur d’une race, celle des Espagnols installés en Algérie au XIXe siècle. Dès l’incipit, le romancier associe l’arrivée des Espagnols en Algérie, après 1830, à une œuvre humanitaire où l’homme occidental travaille pour le progrès des populations colonisées ; c’est ce que suggèrent l’épithète « moderne » et le verbe « bâtir » à l’entame du récit, mis en exergue par une disposition typographique extrêmement expressive : « On bâtissait l’Alger moderne »15.
12Dans le récit, le héros, Raphaël, est un charretier qui se déplace d’Alger à Laghouat pour transporter des matériaux, denrées et matières premières ; son rôle consiste à relier le Nord au Sud de l’Algérie. Au physique comme au moral, Raphaël a une force et une endurance à toute épreuve :
« Ce tour de force de faire passer près de cent lieues de sable à des chariots écrasés de marchandises exaltait d’avance son orgueil, comme une besogne héroïque »16.
- 17 Ibid., p. 124.
- 18 Ibid., p. 115.
13Pour Raphaël, le désert de l’Afrique ne représente pas une contrée sauvage où l’on risque d’être assassiné par les bédouins sauvages. Y travailler et y vivre revient à retrouver ses origines et ses ancêtres. « Enivré par l’abondance de l’Afrique, emporté par l’ardeur de la terre »17, le héros ne se sent pas étranger. Métonymie de « l’élan superbe de la race »18, Raphaël passe pour un mythe au regard de ses voisins et de son entourage. L’on admire sa persévérance, sa bravoure, son sens du défi. D’où la fascination qu’il exerce sur ses compatriotes espagnols :
« Cette Afrique à demi sauvage, tous ces Espagnols la considéraient comme leur conquête : ceux de Mahon défrichaient les champs incultes, forçaient le sol aride à produire, tondaient les plaines d’alfa. Ceux de Valence et d’Alicante, avec des efforts surhumains entraînaient de lourds chariots chargés de vivres et matériaux à travers les sables mouvants du Sud »19.
- 20 Voir l’Afrique dans l’œuvre de Flaubert, Maupassant, Fromentin.
- 21 Louis Bertrand, Le Sang des races, op. cit., p. 6.
- 22 Saïd Tasra, « Le Roman colonial. Ruptures fondatrices », Littérature et sciences humaines, n° 2-3, (...)
- 23 Sur ce point, voir Andrée Bachaud, qui écrit : « Les Espagnols, mieux adaptés aux conditions de cet (...)
14À contre-courant d’une tendance orientaliste, très en vogue au XIXe siècle20, où l’aspect exotique de l’Afrique relève essentiellement de l’aridité du climat, le héros de Louis Bertrand éprouve de « la joie sur cette terre d’Afrique où la vieille haine de leur race appréhendait toujours les maléfices sacrilèges et les traîtrises du Maure »21. Œuvre de propagande colonialiste, Le Sang des races glorifie et célèbre les colons, cette nouvelle race qui représente « une école d’énergie et [...] de régénération physique, intellectuelle, nationale et sociale ». Le roman est donc « l’histoire d’un succès »22, celui des Espagnols23 installés en Algérie après 1830.
- 24 Louis Bertrand, Le Sang des races, op. cit., p. 121.
- 25 Ibid., p. 57.
- 26 Ibid., p. 35.
- 27 Ibid., p. 38.
- 28 Ibid., p. 74.
15Mais, à l’image idéalisée du colon, Le Sang des races oppose celle de l’indigène. Tout au long du récit, le colonisé est réduit à une silhouette. Objet d’une représentation qui remotive les clichés racistes, l’Arabe est condamné à l’anonymat. Il n’a, au regard de l’Européen, aucune identité, aucune présence. Dans des postures rappelant les cartes postales colonialistes, l’Arabe est soit un comparse, figure d’un décor exotique (« Un Arabe passa, chassant un âne devant lui... »24), soit un badaud, un voyou (« Les charretiers étaient occupés à dételer les bêtes devant un cercle de curieux et de petits mendiants arabes »25). À aucun moment du récit, l’Arabe n’est engagé dans une action. Dans les scènes romanesques où il figure, il est le « subalterne » de son maître, l’Européen : « [Les charretiers] se firent cirer les bottines par deux petits Arabes »26 ; « La garde de la voiture fut confiée à un petit Arabe en guenilles »27 ; « La domestique arabe disposait un matelas pour ses maîtres sur la table de la tonnelle »28.
16À l’image du Sens de l’ennemi et Devant l’islam, deux essais racistes et hostiles à l’altérité, Le Sang des races diffuse les stéréotypes ethnocentristes de la violence, l’incivilité et la barbarie des Arabes. Raphaël, le porte-parole de Louis Bertrand, en fait part à son compagnon de route d’Alger à Laghouat : « Tu ne sais pas que les Arabes jettent des bêtes crevées dans les puits ? »29.
- 30 Voir Georges Fréris, « L’Algérianisme, le mouvement du Méditérranéisme et la suite... », Méditerran (...)
17Fidèle aux principes de l’algérianisme30, un mouvement culturel et littéraire, réunissant des écrivains pieds-noirs – Robert Randau, Jean Pomier, etc. −, Louis Bertrand procède à une hiérarchisation des races. Biologisant la différence, à la manière des physiologistes de la première moitié du XIXe siècle, et rejetant l’universalisme des Lumières, il se refuse à considérer l’Autre comme son semblable. C’est la thèse fondamentale de ses divers essais qui s’efforcent d’ériger des frontières inébranlables entre l’Occident et l’Orient. Comme le suggère Devant l’islam, la différence de culture, de mœurs et de religion n’est pas perçue comme source d’enrichissement. Elle est au contraire instrumentalisée pour justifier la colonisation :
- 31 Louis Bertrand, Devant l’islam, Paris, Plon, 1926, pp. 50-51.
« L’Oriental et, en particulier, le musulman, est notre ennemi. Ne l’oublions jamais [...]. [Les Orientaux] sont nos ennemis pour toutes espèces de raisons, dont la principale est la différence des religions et des mentalités »31.
18Adepte d’une idéologie raciste, Louis Bertrand témoigne d’une haine viscérale pour les Orientaux. Indifférent aux valeurs de la république, de la démocratie et des Droits de l’homme qu’il considère comme causes du déclin de la France en 1871, il défend l’empire colonial.
19Chez Pierre Loti, la représentation de l’Orient est marquée par les fantasmes de l’écrivain et traduit une véritable névrose. Cet univers figé est la construction d’un imaginaire en quête de plénitude et de quiétude, inaccessibles en Occident. Chez Louis Bertrand, la perception de l’Autre renvoie au traumatisme des Alsaciens et des Lorrains. Le goût de domination est ainsi l’expression d’une « revanche ». À ses yeux, l’entreprise coloniale permet à la Nation de se redresser et de surmonter sa débâcle.
20Quels qu’en soient le soubassement et les mobiles, avec Pierre Loti et Louis Bertrand, l’exotisme touche à sa fin... sous l’effet d’une stéréotypie réductrice et d’une idéologie impérialiste.