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AccueilNuméros53VariaFlaubert, une poétique de l’échec

Résumés

Nous nous proposons d’étudier ici la poétique de l’échec chez Gustave Flaubert, à la lumière de sa correspondance et de ses écrits romanesques. À travers une galerie de personnages velléitaires, animés par des idéaux progressistes et révolutionnaires sans cesse contrariés, Flaubert subvertit l’idéologie de son temps, notamment la doctrine socialiste, fondée sur l’idée de progrès. Il en résulte une esthétique flaubertienne du désenchantement, où l’isolement créatif devient l’un des piliers fondamentaux de sa pratique romanesque.

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Texte intégral

  • 1 Charles Carlut, La correspondance de Flaubert, Étude et répertoire critique, Paris, Press, Colombus (...)
  • 2 Les Amis de Flaubert, Bulletin n° 31, Année 1867, p. 25.

1Gustave Flaubert, surnommé « l’ermite de Croisset », a en grande partie vécu à l’écart des préoccupations sociales de son époque. Il ne lisait pas les journaux, ne s’intéressait pas à la politique ni à la vie mondaine, à l’exception de quelques cercles littéraires comme celui de la princesse Mathilde. S’il reste relativement loin des préoccupations de son époque, c’est dans sa correspondance et dans ses romans, notamment L’Éducation sentimentale, qu’il développe une vision critique des « intellectuels bourgeois du XIXe siècle »1. Dans L’Idiot de la famille, Jean-Paul Sartre interroge cette relation ambivalente de l’écrivain avec la classe bourgeoise, en abordant la question de la « conscience de classe chez Flaubert »2. Le rapport complexe à sa classe sociale se manifeste à travers l’image qu’il donne de l’élite intellectuelle et politique du XIXe siècle.

2Cette étude, qui porte sur la poétique de l’échec, s’organise autour de trois mouvements. Dans un premier temps, nous nous attarderons sur l’échec de l’élite intellectuelle, telle qu’elle est dépeinte dans L’Éducation sentimentale. Nous nous intéresserons ensuite à la faillite de l’élite politique de son époque Enfin, nous analyserons l’isolement créatif de Flaubert.

L’échec de l’élite intellectuelle

3Dans L’Éducation sentimentale, Flaubert programme pour ses personnages un parcours d’échec. Les modes d’être de ses personnages sont inspirés moins par les avatars d’actions donnant l’illusion qu’il se passe quelque chose dans la trame narrative que par leurs conduites d’échec et par les activités décevantes de l’esprit se soldant par des déboires. Frédéric Moreau, par exemple, incarne les aspirations parisiennes à faire partie de l’élite intellectuelle du XIXe siècle. Évoluant au sein des cercles artistiques de la capitale, il recherche une vie raffinée et sophistiquée, mais sa quête semble dénuée de substance réelle. Ce n’est pas tant une exploration intellectuelle profonde qu’une recherche superficielle de statut social. Les aspirations romantiques idéalisées et le dandysme semblent prévaloir sur une quête authentique de sens, mettant en lumière la fragilité de ses convictions.

  • 3 Jules Barbey d’Aurevilly, Compte rendu de L’Éducation sentimentale, Le Constitutionnel, 29 novembre (...)
  • 4 Delphine Jayot, « Juliette Azoulai, L’Âme et le Corps chez Flaubert. Une ontologie simple », Flaube (...)

4Dans son Compte rendu de L’Éducation sentimentale, Jules Barbey d’Aurevilly dépeint Frédéric Moreau en ces termes : « Il est bête, en effet, comme un chou grêlé, ce Frédéric Moreau. De quel autre nom appeler un homme qui n’a ni libre arbitre, ni volonté, et qui se laisse manger par toutes les chenilles de la création »3. Les défauts de cet anti-héros sont ainsi perçus en termes d’intelligence, d’indépendance et de résilience face aux défis de la vie. En ce sens, Frédéric, à l’encontre des personnages hugoliens ou balzaciens, représente « un idéal éthique et esthétique relevant d’un art moniste »4, une philosophie selon laquelle l’individu est figé dans une relation d’impuissance et de déception face à un monde qu’il ne parvient pas à transformer ou à comprendre pleinement.

5Dans l’ensemble, les personnages flaubertiens sont ainsi placés dans des situations où leur échec est inhérent à leur ontologie, c’est-à-dire à la nature même de leur existence. Ils échouent non seulement en raison des circonstances extérieures, mais aussi à cause de leur caractère velléitaire

6Les actions des personnages flaubertiens, ou plutôt l’absence d’actions significatives de leur part, ne font qu’illustrer leur échec. Frédéric, par exemple, se tourne vers la littérature, mais ses tentatives d’accomplir quelque chose d’important sont constamment entravées par son indécision et son manque de profondeur intellectuelle. À un moment donné, il se lance dans l’écriture d’un roman, intitulé Sylvio, le fils du pêcheur, où il transpose ses propres désirs et frustrations. Cependant, il se rend vite compte de l’impossibilité d’aller au terme de cette démarche :

  • 5 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, in Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléia (...)

« Il se mit à écrire un roman intitulé Sylvio, le fils du pêcheur. La chose se passait à Venise. Le héros, c’était lui-même ; l’héroïne, Mme Arnoux. Elle s’appelait Antonia ; et, pour l’avoir, il assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas rouge du boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses dont il s’aperçut le découragèrent ; il n’alla pas plus loin, et son désœuvrement redoubla »5.

7Son projet littéraire se heurte à la réalité de son propre échec et se conclut par un abandon. L’échec de son roman symbolise plus largement la faillite de toute une tradition lyrique et sentimentale. À travers cette œuvre inachevée, Flaubert critique les illusions héritées du romantisme : le rêve d’un moi exalté, d’une passion idéale, d’une littérature fondée sur l’émotion et l’expression de soi.

  • 6 Ibid., p. 98.
  • 7 Christophe Calmy, « Flaubert et le nihilisme de gauche », Esprit, n°314, février 1963, pp. 251-260.

8De même, Pellerin est un artiste perpétuellement en quête de sens et de reconnaissance, mais dont l’intellect et la passion ne mènent qu’à la désillusion : « Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l’homéopathie, les tables tournantes, l’art gothique et la peinture humanitaire, était devenu photographe »6. Ses recherches incessantes pour trouver une voie artistique ne le mènent qu’à une impasse, et ce changement constant de direction ne fait que souligner le manque de substance de ses ambitions. À l’image de Frédéric, Pellerin incarne ce mode d’être déceptif et unilatéral où les activités de l’esprit ne donnent lieu qu’à des échecs successifs. Ainsi, l’échec de Pellerin ne se réduit pas à celui d’un artiste raté : il devient le symbole d’une faillite plus large, celle d’une pensée de gauche. Dans cette perspective, Christophe Calmy parle à juste titre d’« un nihilisme de gauche »7 chez Flaubert. Ce nihilisme se manifeste dans l’incapacité des personnages progressistes à incarner un véritable idéal, qu’il soit artistique, social ou politique. Le roman ne propose aucune figure de gauche solide ou agissante : ni Pellerin, artiste raté, ni Sénécal, idéologue fanatique et destructeur, ne portent un espoir crédible de transformation du monde.

  • 8 Gisèle Séginger, Flaubert. Une poétique de l’histoire, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasb (...)

9Ce vide idéologique, cette succession de croyances avortées ou tournées en dérision, participent d’une dynamique plus large à l’échelle du roman flaubertien. En effet, comme l’écrit Gisèle Séginger, « par-delà le romantisme et le positivisme, le roman flaubertien choisit une nouvelle réalité : la polyphonie des discours et des savoirs »8. Plutôt que de construire une vision du monde cohérente et unifiée, Flaubert donne à voir un enchevêtrement de discours, qu’ils soient politiques, artistiques, scientifiques ou religieux, qui se juxtaposent sans jamais s’harmoniser. Aucun ne s’impose comme porteur de vérité ; tous se contredisent, se neutralisent et s’annulent.

  • 9  Ibid.
  • 10 Ibid.
  • 11 Ibid.

10À la fin du roman, Flaubert exprime la désillusion de ses personnages à travers le dialogue final entre Frédéric et Deslauriers, qui procèdent au bilan de leur expérience : « Et ils résumèrent leur vie. Ils l’avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l’amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ? »9. « C’est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric »10. C’est en ces termes que le personnage de Flaubert tente d’expliquer son échec. Au contraire, son ami Deslauriers explique tout par la tendance à vouloir être « trop logique »11, en cherchant à tout élucider et à tout maîtriser.

  • 12 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, op. cit., p. 932.

11En définitive, le parcours des deux personnages est pour le moins factice. Il est entaché de psittacisme, d’affectation et de pratiques où les « sublimités »12 initialement espérées laissent la place à une forme de vide existentiel qui fait écho à Bouvard et Pécuchet.

La faillite de l’élite politique

  • 13 Ibid., p. 69.

12Dans L’Éducation sentimentale, les événements de 1848, bien que porteurs d’espoirs de transformation sociale, mènent rapidement à la déception. La joie et l’euphorie qui résultent de la chute de Louis-Philippe ne durent pas : « La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur devenait une victoire pour elle. À toutes les fenêtres, des curieux regardaient. Quelques-uns entonnaient la Marseillaise »13. Ces scènes de révolution, qui évoquent l’installation de la République en 1848, sont suivies de réactions où l’enthousiasme populaire s’éteint rapidement. De février à juin 1848, tout se renverse : les prolétaires sont massacrés par les bourgeois. Le peuple, qui s’était mobilisé pour l’abolition de l’ordre ancien, finit par se contenter de manifestations superficielles. La politique est ainsi réduite à une série de gesticulations où les idéaux se dissipent dans l’attente d’une victoire symbolique, sans changement tangible.

  • 14 Ibid., p. 661.

13De même, dans le premier chapitre de la troisième partie de L’Éducation sentimentale, Flaubert déconstruit l’image idéalisée du « beau peuple » impliqué dans les événements révolutionnaires. Placés dans un contexte qui ressemble plus à un « spectacle », à une mise en scène de théâtre qu’à une vraie révolution, les insurgés sont, à maintes reprises, qualifiés de « canaille », de « populace » composée de « galériens », de « voyous », de « prostituées » qui constituent une foule enragée et destructrice comme le révèlent les verbes à charge ironique. À travers ce tableau, Flaubert montre que la révolution de 1848, au lieu de porter une transformation sociale et politique véritable, n’est qu’une explosion de violence et de chaos, une mise en scène où les idéaux sont pervertis par la misère humaine et la dégradation sociale. Ce renversement du mythe du « beau peuple » démontre le cynisme de Flaubert face à l’idée d’une révolution populaire véritablement émancipatrice. Les attitudes contrastées de Frédéric et Hussonnet face à la Révolution de 1848 illustrent la manière dont Flaubert déconstruit le mythe de l’émancipation populaire. Tout au long de la Révolution, Frédéric apparaît comme un « anti-héros », tiraillé entre ses principes révolutionnaires et son incapacité à les traduire en action. En effet, lorsque commence la Révolution, il évoque des concepts juridiques et philosophiques tels que le droit de résistance ou la déchéance de Louis-Napoléon, des références qui montrent qu’il se veut un défenseur de l’idée de changement, en accord avec l’esprit révolutionnaire. Pourtant, lorsqu’il se trouve confronté à la violence et à la confusion de l’émeute, il reste « muet », et même lorsqu’il est en présence d’un conflit physique, comme la fusillade du boulevard des Capucines, il fait preuve d’une indifférence glaciale et d’un détachement ironique : « Ah ! on casse quelques bourgeois, dit Frédéric tranquillement »14. Ce qui illustre le décalage entre ses convictions théoriques et son impuissance à l’engagement.

14Frédéric semble plus spectateur qu’acteur de la révolution : un homme dont les idées sont éloignées de la réalité violente des événements. Sa passivité dans les moments cruciaux, comme son absence d’action durant les affrontements ou son incapacité à réagir face à la brutalité, témoignent, au regard de Flaubert, de l’inutilité de l’action humaine.

  • 15 Ibid., p. 672.
  • 16 Ibid., p. 676.

15Hussonnet, quant à lui, compose un personnage plus pragmatique et cynique. Sa perception de la révolution est marquée par une indifférence qui frôle la dérision. Observant la foule qui se précipite à l’assaut des barricades, il fait un commentaire décapant : « Les héros ne sentent pas bon ! »15. Cette remarque qui dénonce la contradiction entre l’idéalisme et la réalité crue de la révolte illustre son regard moqueur et désenchanté sur les événements. Hussonnet semble comprendre que la révolution n’est pas un acte noble, mais un phénomène chaotique, souvent sale et dénué de grandeur. Sa capacité à s’adapter à la violence et au tumulte est également révélée lorsqu’il participe avec Frédéric à la rédaction d’un compte rendu des événements dans un style « lyrique »16, montrant son désintérêt total pour la réalité tragi-comique de la situation. Il se contente de transformer l’expérience en un spectacle placé sous le signe du burlesque, dans un processus qui semble aussi froid et mécanique que l’écriture d’un article. Ce détachement dans le face-à-face avec la violence et la mort montre qu’Hussonnet considère la Révolution comme un événement dont il peut tirer profit sans se laisser emporter par les idéaux qu’elle véhicule.

16Frédéric Moreau, comme Hussonnet, représente la faillite des idéaux de 1848. Tous deux incarnent, d’une manière exemplaire, les déboires de l’élite politique. Emportés par un événement dont ils ne saisissent pas la portée historique, ils ressemblent à des fantoches.

17Ainsi, Flaubert semble suggérer que la Révolution de 1848, loin de représenter un renouveau, est une scène de violence et de chaos où les idéaux sont détruits dans la réalité. Frédéric et Hussonnet, chacun à sa manière, incarnent cette incapacité à saisir la révolution comme un véritable bouleversement émancipateur et, à travers eux, Flaubert critique non seulement la Révolution, mais aussi les hommes qui, comme eux, vivent les événements sans y participer véritablement. À ce propos, Thomas Pavel écrit :

  • 17 Thomas Pavel, La Pensée du roman, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2014, pp. 286-287.

« L’évolution des personnages de Flaubert n’est pas une véritable formation, une Bildung au sens d’une synthèse entre les aspirations individuelles et les exigences morales de la société ; cette évolution conduit plutôt à la déformation des individus, qui, se rendant progressivement compte de la vacuité des idéaux moraux, apprennent à accepter, voire à se complaire dans leur propre déchéance »17.

18Démystifiant « le mythe du grand homme », façonnant l’Histoire à sa guise et sceptique à l’égard des événements politiques, Flaubert critique cette époque de transition marquée par l’instabilité politique et sociale. Les événements révolutionnaires de 1848, qu’il a personnellement vécus, hantent son œuvre. L’échec de la politique et des idéaux sociaux dans L’Éducation sentimentale montre à quel point la France du XIXe siècle était un terrain d’expérimentations vaines, où la véritable transformation sociale semblait hors de portée. La politique, en dépit des mouvements révolutionnaires, échoue dans les compromis et les ajustements bourgeois, étouffant tout espoir d’un avenir meilleur. Les idéaux républicains, sociaux et artistiques, sont ainsi réduits à des symboles creux, à des idées reçues offrant un miroir des déceptions profondes que Flaubert ressentait face à la réalité politique de son temps. Ce qui le conduit, dans une attitude quasi monastique, à mener une vie d’anachorète et à s’isoler.

L’isolement créatif

19La position élitiste de Flaubert vis-à-vis de la société se caractérise par une vision du monde où l’art et la culture doivent être préservés de l’influence des masses et de la médiocrité. Hostile à l’égalitarisme et au suffrage universel, Flaubert rejette l’idée d’une littérature ou d’un art accessibles à tous, en particulier dans un contexte de développement du journalisme et de la démocratisation de la culture. Cette attitude s’exprime dans sa correspondance, où il critique la vulgarisation des idées et des valeurs culturelles glorifiant la foule.

20Dans son isolement volontaire de la société, Flaubert se désintéresse de la politique, de la vie mondaine et, même, des événements sociaux de son époque. Diana Rinciog caractérise bien cette situation intenable d’un Flaubert non pas concitoyen contestataire, mais créateur voulant échapper à l’impuissance et à l’anonymat qui pourrait faire de lui une partie organique de la masse idiote qu’il déteste :

  • 18 Diana Rinciog, Histoire et mentalités dans l’œuvre de G. Flaubert, Étude sur la correspondance, Uni (...)

« [S]es lettres apparaissent comme un journal, un reflet de la longue durée dans la création, le dialogue écrit avec Louise Colet étant, de ce point de vue, exemplaire. Mais, ces lettres permettent aussi de suivre l’effort propre de l’écrivain pour dire une tension, qui lui apparaît toute nouvelle, entre critique et création »18.

21Flaubert lui-même écrit :

  • 19 Lettre à Louise Colet, 22 septembre 1853, in Gustave Flaubert Correspondance, tome II, Paris, Galli (...)

« Il faut se renfermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. [...] Il n’y a plus rien, qu’une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune »19.

22Flaubert ne cherche pas à commenter des faits historiquement liés aux mœurs de son époque, mais il livre une vision pessimiste de la position d’un artiste qui se complaît à dénigrer la médiocrité et la bassesse quotidiennes. En effet, l’expression « nous sommes tous » l’impliquerait lui-même, s’il en venait à avoir la même attitude complaisante que ses contemporains.

23Flaubert considère que la culture est l’apanage d’une élite intellectuelle et artistique, et que l’égalitarisme dans l’art conduit à sa dégradation, comme il l’écrit à Louise Colet :

  • 20 Ibid., p. 437.

« L’égalité sociale a passé dans l’Esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l’art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics »20.

  • 21 Ali Abassi, Flaubert dans le texte. Études sur la poétique romanesque, Paris, L’Harmattan, 2017.

24Il critique la banalisation de l’art et de la culture qui, selon lui, perdent leur valeur en étant destinés à la foule. Il oppose la pureté de l’art à la consommation de masse et à la vulgarisation d’œuvres destinées à plaire au plus grand nombre. Dans son Flaubert dans le texte, Études sur la poétique romanesque21, Ali Abassi étudie cette problématique sous l’angle diachronique, en rapport avec l’époque de Flaubert où le mode de pensée est touché par « une crise de référentialité socio-politique ». Cela nous permet de reconnaître le domaine de définition de la poïétique flaubertienne, dont les paramètres sont le rapport à l’art et la valorisation de la forme par rapport au contenu historique et esthétique, comme « mode de création » libre. C’est ainsi que la suprématie de l’art et la « poétique insciente » constituent une réaction contre la dégradation ambiante.

  • 22 Lettre à Hippolyte Taine, 14 juin 1867, in Gustave Flaubert Correspondance, tome II, op. cit., p. 1 (...)

25Mais ce que Flaubert reproche le plus à ses contemporains c’est leur tendance à vouloir systématiser l’art en écoles, car cela, selon lui, entrave la créativité individuelle. Il considère que la véritable originalité ne peut émerger que dans la liberté totale de l’artiste, loin des règles imposées par la doxa littéraire. De ce point de vue, il conçoit l’art comme une quête du Beau, un phénomène atemporel et universel qui dépasse les préoccupations sociales de l’époque. Selon lui, l’art doit aspirer à une perfection absolue, sans se soumettre à des critères externes. Il écrit à Taine : « Une œuvre n’a d’importance qu’en vertu de son éternité, c’est-à-dire que plus elle représentera l’humanité de tous les temps, plus elle sera belle »22.

26Si bien que la position élitiste de Flaubert vis-à-vis de la société repose sur l’idée que l’art et la culture doivent être des domaines d’élite, détachés de la vulgarité et de la médiocrité qui dominent la société.

27Pour conclure, dans le roman de Flaubert, l’idéal reste inatteignable pour les personnages. Seul l’Art pur permet de dépasser les contingences historiques et les clivages sociaux. Cet échec historique, au cœur de L’Éducation sentimentale, trouve déjà un écho saisissant dans Salammbô, où la révolte des mercenaires illustre une autre forme de désillusion collective. Dans une posture nihiliste, Flaubert ne fait pas de cette révolte un récit héroïque, mais une fresque marquée par la brutalité et le chaos. À travers ses écrits romanesques, il exprime son scepticisme face aux luttes politiques et sociales et montre comment toute idéologie, qu’elle soit conservatrice ou révolutionnaire, finit par sombrer dans la violence et l’absurdité. Flaubert inscrit l’histoire de son époque dans son œuvre sans lui assigner de signification. Très influencé par Shakespeare et fasciné par le tragique, il s’attache à souligner l’inutilité de l’action humaine.

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Bibliographie

Corpus

Flaubert Gustave, Correspondance, tomes I et II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2007.

Flaubert Gustave, L’Éducation sentimentale, Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1936.

Études critiques

Abassi Ali, Flaubert dans le texte. Études sur la poétique romanesque, Paris, L’Harmattan, 2017.

Barbey d’Aurevilly Jules, « Compte rendu de L’Éducation sentimentale », Le Constitutionnel, 29 novembre 1869.

Calmy Christophe, « Flaubert et le nihilisme de gauche », Esprit, n°314, février 1963, pp. 251-260.

Carlut Charles, La correspondance de Flaubert : étude et répertoire critique, Paris, 1968.

Jayot Delphine, « Juliette Azoulai, L’Âme et le Corps chez Flaubert. Une ontologie simple », Flaubert [En ligne], Comptes rendus & parutions, 16 mars 2016, [En ligne] https://doi.org/10.4000/flaubert.2512

Pavel Thomas, La Pensée du roman, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2014.

Rinciog Diana, Histoire et mentalités dans l’œuvre de G. Flaubert. Étude sur la correspondance, Université de Ploiești, 2002.

Séginger Gisèle, Flaubert. Une poétique de l’histoire, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2000.

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Notes

1 Charles Carlut, La correspondance de Flaubert, Étude et répertoire critique, Paris, Press, Colombus, 1968.

2 Les Amis de Flaubert, Bulletin n° 31, Année 1867, p. 25.

3 Jules Barbey d’Aurevilly, Compte rendu de L’Éducation sentimentale, Le Constitutionnel, 29 novembre 1869.

4 Delphine Jayot, « Juliette Azoulai, L’Âme et le Corps chez Flaubert. Une ontologie simple », Flaubert [En ligne], Comptes rendus & parutions, 16 mars 2016, [En ligne] https://doi.org/10.4000/flaubert.2512

5 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, in Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1936, p. 56.

6 Ibid., p. 98.

7 Christophe Calmy, « Flaubert et le nihilisme de gauche », Esprit, n°314, février 1963, pp. 251-260.

8 Gisèle Séginger, Flaubert. Une poétique de l’histoire, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2000, p. 255.

9  Ibid.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, op. cit., p. 932.

13 Ibid., p. 69.

14 Ibid., p. 661.

15 Ibid., p. 672.

16 Ibid., p. 676.

17 Thomas Pavel, La Pensée du roman, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2014, pp. 286-287.

18 Diana Rinciog, Histoire et mentalités dans l’œuvre de G. Flaubert, Étude sur la correspondance, Université de Ploiesti, 2002, p. 35.

19 Lettre à Louise Colet, 22 septembre 1853, in Gustave Flaubert Correspondance, tome II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2007, p. 437.

20 Ibid., p. 437.

21 Ali Abassi, Flaubert dans le texte. Études sur la poétique romanesque, Paris, L’Harmattan, 2017.

22 Lettre à Hippolyte Taine, 14 juin 1867, in Gustave Flaubert Correspondance, tome II, op. cit., p. 118.

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Pour citer cet article

Référence papier

Wael Tabbabi, « Flaubert, une poétique de l’échec »Babel, 53 | 2026, 133-140.

Référence électronique

Wael Tabbabi, « Flaubert, une poétique de l’échec »Babel [En ligne], 53 | 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 16 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/babel/19148 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16h5k

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Auteur

Wael Tabbabi

Université de Gafsa

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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