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Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal : une pensée de midi ?

Marion Brun
p. 379-391

Résumés

Le roman Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal se prête à une lecture méditerranéenne sous le patronage d’Albert Camus et de Paul Valéry. L’écrivaine déploie une philosophie du midi qui affirme l’importance du sensible et de la présence au monde, autant de motifs qui irriguent « la pensée de midi ». L’imaginaire hellénique côtoie phénoménologie et humanisme pour fonder une métaphysique propre à la Méditerranée. Corniche Kennedy se définit ainsi comme une tragédie solaire qui représente l’intensité et l’acceptation de la finitude comme les deux versants du monde méditerranéen.

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Texte intégral

  • 1 Paul Valéry, « Inspirations méditerranéennes » (1934) dans Œuvres, t. i, Paris, Gallimard, coll. «  (...)
  • 2 Jean Grenier, Inspirations méditerranéennes, Paris, Gallimard, coll. « Imaginaires », 1961 [1941].
  • 3 Albert Camus, Noces, dans Essais, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade, 1965 [1938]
  • 4 Paul Valéry, loc. cit., p. 1095.
  • 5 Jean Grenier, op. cit., p. 77.
  • 6 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physi (...)
  • 7 Jacques Chabot, Camus et la pensée de midi, Aix-en-Provence, Édisud, 2002.

1Le roman Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal s’inscrit dans les « inspirations méditerranéennes » définies par Paul Valéry1 et Jean Grenier2 et prolongées par Albert Camus dans Noces3. Bien que narratif, le texte n’est pas étranger à l’écriture essayiste pour exprimer une métaphysique du paysage méditerranéen. L’intrigue de Maylis de Kerangal suggère d’emblée une « expérience méditerranéenne »4 composée « du soleil, de l’amour, de la mer et du jeu »5. La romancière confie en outre son intention d’écrire « un livre minéral, solaire, dehors, avec de la jeunesse, des silhouettes, des climats, des matières, une animalité »6. En effet, elle raconte l’été à Marseille d’adolescents en quête de sensations qui flirtent et plongent dans la mer. S’agrègent ainsi les thèmes philosophiques de la mort, de la liberté et de la sensation, qui façonnent « la pensée de midi »7 que Jean-Pierre Ivaldi caractérise ainsi :

  • 8 Jean-Pierre Ivaldi, « L’Exil et le Royaume », Albert Camus et la pensée de Midi, éd. Jean-François (...)

La pensée de Midi pourrait marquer au mitan de la journée l’arrêt du soleil au zénith et désigner cet instant d’équilibre parfait où le jour et la nuit font jeu égal. C’est aussi cela la pensée méditerranéenne de Camus, suspendue entre le oui et le non, retenue entre l’envers et l’endroit, au point d’équilibre entre l’exil et le royaume8.

  • 9 Albert Camus, Noces suivi de L’Été, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1959, p. 134 : « La pensée g (...)

2Nous verrons ainsi comment la description des corps chez Maylis de Kerangal est influencée par la culture hellénique, qu’elle est nourrie d’une philosophie sensualiste, qui exalte la communion avec le monde. Enfin, nous montrerons que cette quête d’intensité et d’érotisme s’équilibre, comme l’ombre et la lumière9, avec un tragique solaire.

« Le corps est incisif »10 ou les athlètes de Délos

  • 10 Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Paris, Gallimard, 2008, p. 14.
  • 11 Stéphane Chaudier et Joël July, « Des corps et des voix : l’euphorie dans le style de Maylis de Ker (...)

3Les premiers articles critiques11 sur la poétique de Maylis de Kerangal sont sensibles à la primauté du corps dans son écriture. La romancière confie dans un de ses interviews l’importance phénoménologique des corps :

  • 12 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physi (...)

Les personnages sont présents et s’incarnent par ce qu’ils montrent. C’est une écriture phénoménologique, qui prend en compte tout ce qui se manifeste. J’avais lu un livre de Jean-Louis Chrétien, La Joie spacieuse (éd. de Minuit), qui dit que les corps sont les messagers des psychés, que les gestes sont les porte-parole des intériorités12.

  • 13 Voir Alexandre Gefen, Réparer le monde, la littérature française face au xxie siècle, Paris, Corti, (...)
  • 14 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 101.

4Si cette importance prend sens par rapport à l’éthique de la sollicitude ou du care13, il convient également de l’inscrire dans une mythologie méditerranéenne. De façon suggestive, la romancière convoque cette mythologie lorsqu’elle écrit : « Toujours la baie d’azur, les sauts, l’écume, les cris, les mêmes gosses qui sautent dans la mer des Grecs et ce soleil âpre qui percute le littoral14 [...] ». La narration insiste sur une permanence, un temps immémorial et l’associe à l’imaginaire hellénique. Cette mer Méditerranée qui faisait également naître un sentiment de permanence dans L’Été d’Albert Camus :

  • 15 Albert Camus, op. cit., p. 161.

L’enfance violente, les rêveries adolescentes dans le ronronnement du car, les matins, les filles fraîches, les plages, les jeunes muscles toujours à la pointe de leur effort, la légère angoisse du soir dans un cœur de seize ans, le désir de vivre, la gloire, et toujours le même ciel au long des années, intarissable de force et de lumière, insatiable lui-même, dévorant une à une, des mois durant, les victimes offertes en croix sur la plage, à l’heure funèbre de midi. Toujours la même mer aussi, presque impalpable dans le matin, que je retrouvai au bout de l’horizon dès que la route, quittant le Sahel et ses collines aux vignes couleur de bronze, s’abaissa vers la côte15.

  • 16 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physi (...)
  • 17 Ibid., p. 36.
  • 18 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 16-17.
  • 19 Albert Camus, Noces suivi de L’Été, op. cit., p. 90-91.
  • 20 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 31.
  • 21 Paul Valéry, loc. cit., p. 1092.
  • 22 Ibid., p. 46.
  • 23 Albert Camus, op. cit., p. 109.
  • 24 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 18.
  • 25 Ibid., p. 49.

5Camus semble évoquer, à plusieurs décennies d’intervalle, la même jeunesse et les mêmes activités décrites par Maylis de Kerangal. L’adverbe « toujours » placé en tête de phrase comme chez elle affirme avec force le sentiment de durée que fait naître la mer Méditerranée, berceau d’une civilisation immuable. Ainsi, la focalisation sur le corps et sa célébration hédoniste tirent leur origine de cette mythologie du corps grec. Même si les références demeurent discrètes, la romancière mentionne dans un entretien qu’elle lit les textes de Jean-Pierre Vernant sur la vie en Grèce ancienne16, prouvant que l’histoire hellénique inspire son écriture. Albert Camus s’y référait également pour décrire les jeunes Algériens : « Aujourd’hui et par-dessus cette histoire, la course des jeunes gens sur les plages de la Méditerranée rejoint les gestes magnifiques des athlètes de Délos »17. Les personnages de Maylis de Kerangal, occupés à sauter depuis les promontoires de la plage, se rapprochent des athlètes grecs par les joutes qu’ils pratiquent : « La Plate est une scène où ils s’exhibent, terrain de jeu et place des lices, puisque filles et garçons, c’est un tournoi : il s’agit de se foncer dessus sans esquiver le rituel »18. Cette suprématie du corps exhibé et cette ritualisation du combat sont comparables aux jeux d’Alger décrits par Camus dans L’Été : « [La foule] contemple ces successions de rites lents et de sacrifices désordonnés, rendus plus authentiques encore par les dessins propitiatoires, sur la blancheur du mur, des ombres combattantes »19. Se dessine une communauté imaginaire méditerranéenne qui a pour rite collectif le duel. Les deux textes renvoient à un certain primitivisme qui fait remonter cette tradition à une époque lointaine et vague : Moyen Âge, conquête de l’Ouest (« le Face To Face est le promontoire des duels, celui où cogne le soleil des westerns »20), Antiquité (le chapitre de Camus s’intitule « le Minotaure »). Paul Valéry parle également de ces rites et les relie « au culte inconscient de trois ou quatre déités incontestables : la mer, le ciel, le soleil » qui suscite des « exaltations de primitif »21. Pour renforcer la référence hellénique, la romancière nomme l’un des jeunes de la Corniche Ptolémée et décrit leurs corps en s’appuyant sur des références à l’architecture grecque : « la fille resplendit sous le soleil horizontal, ciblée en pleine tête comme le naos au fond du temple »22. La pensée méditerranéenne inverse la hiérarchie chrétienne corps-esprit et le texte de Maylis de Kerangal donne à voir cette « beauté sans esprit »23 des « petits cons de la corniche »24 ou des « marteaux crétins rien dans la tête »25. Ces mots, s’ils ne sont pas assumés par le narrateur mais par le policier qui les observe, traduisent cependant cette valorisation du corps sur la raison et la prudence (ils sautent de la corniche au péril de leur vie et sans considération des accidents précédents).

« Les princes du sensible »

  • 26 Ibid., p. 18.
  • 27 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physi (...)
  • 28 Jean Grenier, op. cit., p. 78.

6Objets de fascination (mais aussi de répulsion), ces athlètes sont observés à la fois par Sylvestre Opéra, le policier, et par Suzanne, qui admettent leur beauté : « mais, princes du sensible, ils sont beaux à voir, assurément »26. La périphrase « princes du sensible » montre la continuité entre cet hédonisme et une philosophie sensualiste ou matérialiste, qui innerve la pensée méditerranéenne. Elle parvient, comme l’écrit justement l’auteure, à « poétiser la matière »27. Jean Grenier soutient l’importance du sensible pour définir « l’esprit méditerranéen » : « une configuration sensible au cœur, voilà ce qui fait l’esprit méditerranéen. L’espace ? C’est la courbe d’une épaule, l’ovale d’un visage. Le temps ? C’est la course d’un jeune homme d’un bout de la plage à l’autre »28. Paul Valéry préfère définir la pensée méditerranéenne comme un humanisme :

  • 29 Paul Valéry, loc. cit., p. 1097.

L’homme, mesure des choses ; l’homme, élément politique, membre de la cité ; l’homme entité juridique définie par le droit ; l’homme égal à l’homme devant Dieu et considéré sub specie aeternatis, ce sont là des créations presque entièrement méditerranéennes dont on n’a pas besoin de rappeler les immenses effets29.

  • 30 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 111.

7Toutefois, la formule de Protagoras – « l’homme est la mesure de toutes choses » – revient à valoriser le sensible et la perception individuelle. En effet, la part belle est donnée à la sensation dans Corniche Kennedy : « [...] innervé de la tête aux pieds par une émotion très matérielle, il se découvre puissant, frontal, aimant, et la mer tout autour de lui est surfacée de plis sereins, étoffe soyeuse que le tailleur amoureux présente à la sultane30 ». La mer, décrite comme un tissu, façonne l’homme méditerranéen et le voue à la matière.

  • 31 Jean Grenier, op. cit., p. 77.
  • 32 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 151.
  • 33 Ibid., p. 85.
  • 34 Ibid., p. 29.
  • 35 Ibid., p. 48.
  • 36 Ibid., p. 77.

8Le thème de l’érotisme s’imbrique à l’évocation maritime. De même, Jean Grenier, pour définir le peuple méditerranéen, écrit : « La mer et l’amour demeurent leur éternité »31. L’intrigue de Corniche Kennedy tisse de façon serrée la mer et l’amour, en narrant les progrès de l’idylle entre Eddy et Suzanne sur la plage où « Le vent et le ressac » de la mer s’accordent avec « les souffles »32 du désir. Eddy éprouve le même appétit pour la mer que pour la jeune fille : « [il] dévorait la mer obscure, bandait lui aussi »33. Le plongeon dans la mer, qui permet un accouplement avec le monde, est une parade amoureuse entre les deux adolescents. Ils expérimentent un rapport érotique avec le paysage : « leurs cils touchent l’azur, caressent l’épaisseur optique de l’atmosphère »34. S’envoyer en l’air est bien la préfiguration de l’acte sexuel. Leurs cris miment la jouissance : « quand ils sont dans l’air, hurlent ensemble, un même cri, accueillis soudain plus vivants et plus vastes dans un plus vaste monde »35. Ils éprouvent « l’attraction universelle »36, autant dire la gravité comme le désir. Cette communion avec le monde lors du plongeon décrit avec sensualité le paysage maritime :

[...] il sait le corps débordant et désorienté qui reconquiert un autre espace, un autre monde à l’intérieur du monde ; non pas la chute, donc le truc grisant de tomber comme une pierre, mais être contenu dans le ciel, dans la mer, là où tout croît et s’élargit, et devenir le monde soi-même, coïncider avec tout ce qui respire [...].

9Il semble s’établir un intertexte avec « Les Noces à Tipasa » d’Albert Camus, qui relie le plongeon dans la mer à l’érotisme d’une nuit de noces :

  • 37 Albert Camus, op. cit., p. 15-16.

Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences dans la mer, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. Entré dans l’eau, c’est le saisissement, la montée d’une glu froide et opaque, puis le plongeon dans le bourdonnement des oreilles, le nez coulant et la bouche amère – la nage, les bras vernis d’eau sortis de la mer pour se dorer dans le soleil et rabattus dans une torsion de tous les muscles ; la course de l’eau sur mon corps, cette possession tumultueuse de l’onde par mes jambes – et l’absence d’horizon. Sur le rivage, c’est la chute dans le sable, abandonné au monde, rentré dans ma pesanteur de chair et d’os, abruti de soleil, avec, de loin en loin, un regard pour mes bras où les flaques de peau sèche découvrent, avec le glissement de l’eau, le duvet blond et la poussière de sel. [...] Étreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer37.

  • 38 Sylviane Coyault, « Le parti pris de la jeunesse », dans Mathilde Bonazzi, Cécile Narjoux et Isabel (...)
  • 39 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 112.
  • 40 Ibid.

10Cette pénétration de l’eau s’associe à la jouissance et à une exaltation de l’existence : tout converge vers la « joie » et le bonheur. Sylviane Coyault utilise la métaphore des noces pour commenter l’œuvre de Maylis de Kerangal, rappelant inconsciemment cette référence camusienne : « cet état de grâce, où se relisent des noces tellement sensuelles avec le monde, est de plus en plus nettement associé à une forme de spiritualité ; elle apparaît parfois comme un ravissement au sens mystique du terme »38. La passion du « transport violent »39 qu’offre le paysage se traduit par une intensité sensorielle, une « exaltation fugitive »40. Jean Grenier destine lui aussi le cadre méditerranéen à cette ivresse :

Il existe pour chaque homme des lieux prédestinés au bonheur, des paysages où il peut s’épanouir et connaître, au-delà du simple plaisir de vivre, une joie qui ressemble à un ravissement, une de ces joies dont parle Flaubert : « J’ai entrevu quelquefois un état de l’âme supérieur à la vie, pour qui la gloire ne servait rien, et le bonheur même, inutile ».

  • 41 Jean Grenier, « Préface », op. cit., n. p.

La Méditerranée peut inspirer un tel état d’âme. Elle ne risque pas de jeter dans cette confusion de sentiments qui faisait voir aux Romantiques dans les paysages un aliment spirituel ou même une intuition du divin. Par les lignes et les formes qu’elle impose elle rend la vérité inséparable du bonheur ; l’ivresse même de la lumière n’y fait exalter l’esprit de contemplation41.

  • 42 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 31.
  • 43 Albert Camus, op. cit., p. 41.
  • 44 Ibid., p. 17.

11Maylis de Kerangal reprend à son compte ce topos de Jean Grenier qui combine la lumière du sud et la joie : « Et quand ils se précipitent là-haut, c’est la même crue qui les traverse, une crue de l’espace et du temps, une amplification de la lumière, une saisie de la joie »42. La romancière traite ainsi de la « vocation magnifique pour les bonheurs faciles »43 qui définissent les hommes du midi, donne à voir leur « heureuse lassitude d’un jour de noces avec le monde »44.

En quête du « littoral absolu »45

  • 45 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 30
  • 46 Sylviane Coyault, loc. cit., p. 118.
  • 47 Ibid., p. 125.
  • 48 Albert Camus, op. cit., p. 18-19.

12Cette passion solaire propre à la Méditerranée est racontée par la représentation d’une jeunesse pleine de vie ardente. Bravant les interdits, poussés par une volonté de jouir de l’existence, les héros de Maylis de Karangal chantent une ode à la liberté et à l’intensité. Sylviane Coyault lit ses romans comme un « parti pris de la jeunesse » : « c’est bien la jeunesse incandescence, le côté James Dean, La Fureur de vivre ou encore À bout de souffle »46. Le petit Mario le lance comme un défi au policier en partant : « [...] il fait l’homme, sourire avantageux de celui qui connaît la musique et poing fermé qui frappe le torse, et affirme, déclamatoire, pompeux soudain, moi, j’ai peut-être pas de thune, mais de la liberté, oui, j’en ai »47. La vie méditerranéenne à Tipasa s’accompagne également chez Camus d’une célébration de la liberté : « Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon cœur. Vivre Tipasa, témoigner et l’œuvre d’art viendra ensuite. Il y a là une liberté »48. Chez Mario comme dans le témoignage autobiographique de Camus, cette affirmation de la liberté s’accompagne d’un mouvement de fierté, fonde un humanisme :

  • 49 Ibid., p. 16.

J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon cœur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu49.

  • 50 Maylis de Kerangal, op. cit. p. 112.
  • 51 Jean Grenier, « Préface », op. cit., n. p.
  • 52 Sylviane Coyault, loc. cit., p. 118.

13Faire l’épreuve de sa liberté revient à éprouver sa condition d’homme, à réaliser ce grand saut en avant de l’adolescence à l’âge adulte. Le saut, symbolique du choix, réalise une praxis fondée sur l’intensité : « se mettre en danger sans même y penser, ne voir dans toute prise de risque que la promesse d’une intensité nouvelle, vivre plus fort, rien d’autre »50. Le saut relève d’une métaphysique du midi, définie par Jean Grenet « à égale distance du culte de l’Absolu et du culte de l’Action »51. Grâce à l’expérience paroxystique du vide, les protagonistes ont « une tentation de l’absolu »52.

  • 53 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 9.
  • 54 Ibid., p. 85.
  • 55 Ibid., p. 177.
  • 56 Albert Camus, op. cit., p. 41.
  • 57 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 177.
  • 58 Albert Camus, op. cit., p. 133.
  • 59 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 148.
  • 60 Ibid., p. 152.
  • 61 Jean Grenier, op. cit., p. 78.
  • 62 Ibid., p. 30.
  • 63 Ibid., p. 60.
  • 64 Ibid., p. 81.
  • 65 Ibid., p. 21.
  • 66 Entretien avec Maylis de Kerangal, « tout arrive ! », France culture, septembre 2009 : « la tentati (...)
  • 67 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physi (...)
  • 68 Albert Camus, op. cit., p. 16.

14Le nom du deuxième promontoire, le Just Do It, est signifiant : il s’agit d’une jeunesse qui se réalise exclusivement par l’action, par la praxis. Cette injonction à l’action est également mise en exergue par l’épigraphe sous forme de dicton : « quand on est au bal, il faut danser »53. Aussi, les héros sont comparés au feu, intenses et prêts à se consumer : « Personne ne vit démarrer en trombe, les mèches de cheveux voletant hors des casques, et, brûlant de vie comme des torches en plein vent, foncer rejoindre les autres polarisés sur un écran plasma au fond d’un café du port »54. Réactivant le mythe d’Icare, d’une jeunesse prête à mourir pour vivre intensément, Maylis de Kerangal entraîne ses héros jusqu’à un précipice où ils ont le choix entre sacrifier leur liberté ou mourir. En effet, à la fin du roman, ils sont pris en étau entre le vide et le policier Sylvestre Opéra qui peut les condamner pour détention de stupéfiant. Le corps de Suzanne est de nouveau rapproché du feu : « allumette froide encore mais prête à enflammer le ciel comme un combustible »55. La romancière célèbre « le signe de la jeunesse », qui est selon Camus « une précipitation à vivre qui touche au gaspillage »56. Même si l’excipit laisse en suspens le choix de Suzanne et Eddy, au bord de la falaise, on les voit attirés par l’abîme, fascinés par la fuite de la cocaïne qui s’envole dans le ciel. Nous suivons ainsi la tentation tragique du récit, des « petits cailloux de plâtre [qui] roulent entre leurs pieds et tombent dans le vide »57. Ce couple, digne de Thelma et Louise, lancé en avant jusqu’à leur mort, fait l’expérience du tragique solaire : « la Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie, et, des eaux silencieuses monte alors une plénitude angoissée »58. Le paysage montre progressivement un autre versant qui s’accorde avec la description nocturne du dernier saut : les adolescents « crachent l’eau noire de la mer des Grecs »59 et « atteignent lentement le versant sombre de la corniche »60. Un assombrissement général de l’intrigue prépare le lecteur à un dénouement tragique, qui permet de réaliser « cette philosophie de la tragédie »61 d’inspiration méditerranéenne. Le nom du troisième promontoire, le Face to Face, ressemble à une annonce tragique : « Ils l’appellent le Face to Face parce que, rigolent-ils, c’est grand face-à-face : on y est face au monde (primo), face à soi (deuxio), et face à la mort (tertio) »62. Ce nom explique également pourquoi il existe une forme d’acceptation de la mort des protagonistes : le saut, synonyme de plénitude, permet une harmonie avec le monde et avec soi, condition préalable à la mort. Cette présence au monde les incite à se transcender et à ne faire qu’un avec le cosmos. Expérience de « transcendance inversée »63 (parce qu’elle se dirige vers la mer et non vers le ciel), le saut leur offre « un soulèvement général, celui du monde qui palpite en eux »64, étape préalable et « sentiment de [...] présence » qui les « porte vers le cosmos »65. Notons que le syntagme « présence au monde » apparaît dans son roman comme dans ses interviews, confirmant l’importance de cette pensée phénoménologique66 : « Pour écrire, je suis forcée de me retrancher dans un espace-temps protégé, alors je conserve ces fenêtres sur le collectif, qui permettent de recharger ma présence au monde »67. Chez Camus, le couple Eros et Thanatos se résorbe également dans le dénouement tragique : « Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort »68. Les noces avec le monde et l’intensité sensorielle du soleil permettent l’acceptation de la finitude.

  • 69 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 14.
  • 70 Ibid.
  • 71 Marie Fontana-Viala, « Formes et enjeux de l’écriture de l’espace dans l’œuvre de Maylis de Keranga (...)
  • 72 Ibid., p. 96.

15Ainsi, la description sociologique de cette « racaille »69 marseillaise permet de réactualiser des mythes méditerranéens, qui ont inspiré les essais du XXe siècle. L’imaginaire hellénique poétise la vulgarité d’une bande de jeunes venus des quartiers nord, louant leur jeunesse, leur beauté, leur soif de liberté. Les « petits cons de la corniche »70 se métamorphosent en Icare contemporains, prêts à vivre un tragique solaire, puisqu’ils font sans cesse l’expérience pleine et intense du monde. Dans cette « idylle de l’écriture et de l’espace »71, c’est moins à un « sentiment océanique »72 que nous invite Maylis de Kerangal qu’à une fusion méditerranéenne.

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Bibliographie

Camus, Albert. Noces, dans Essais. Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade, 1965 [1938].

Chabot, Jacques. Camus et la pensée de midi. Aix-en-Provence, Édisud, 2002.

Chaudier, Stéphane et July, Joël. « Des corps et des voix : l’euphorie dans le style de Maylis de Kerangal », dans Mathilde Bonazzi, Cécile Narjoux & Isabelle Serça (dir.), La Langue de Maylis de Kerangal. « Étirer l’espace, allonger le temps ». Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2017.

Coyault, Sylviane. « Le parti pris de la jeunesse », dans Mathilde Bonazzi, Cécile Narjoux et Isabelle Serca (dir.), La langue de Maylis de Kerangal : « étirer l’espace, allonger le temps ». Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2017.

Gefen, Alexandre. Réparer le monde, la littérature française face au xxie siècle. Paris, Corti, 2017.

Grenier, Jean. Inspirations méditerranéennes. Paris, Gallimard, coll. « Imaginaires », 1961 [1941].

Ivaldi, Jean-Pierre. « L’Exil et le Royaume », Albert Camus et la pensée de Midi, éd. Jean-François Mattéi. Nice, Éditions Ovadia, 2008.

Kerangal (de), Maylis, Corniche Kennedy. Paris, Gallimard, 2008.

Landrot, Marine. « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels” ». Télérama, 21 mars 2014, [en ligne] https://wwwa.telerama.fr/livre/maylis-de-kerangal-a-l-origine-d-un-roman-j-ai-toujours-des-desirs-tres-physiques-materiels,109929.php, consulté le 6 juillet 2018.

Valéry, Paul, « Inspirations méditerranéennes » (1934) dans Œuvres, t. i. Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1959.

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Notes

1 Paul Valéry, « Inspirations méditerranéennes » (1934) dans Œuvres, t. i, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 1084-1098.

2 Jean Grenier, Inspirations méditerranéennes, Paris, Gallimard, coll. « Imaginaires », 1961 [1941].

3 Albert Camus, Noces, dans Essais, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade, 1965 [1938].

4 Paul Valéry, loc. cit., p. 1095.

5 Jean Grenier, op. cit., p. 77.

6 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels” », Télérama, 21 mars 2014, [en ligne] https://wwwa.telerama.fr/livre/maylis-de-kerangal-a-l-origine-d-un-roman-j-ai-toujours-des-desirs-tres-physiques-materiels,109929.php, consulté le 6 juillet 2018.

7 Jacques Chabot, Camus et la pensée de midi, Aix-en-Provence, Édisud, 2002.

8 Jean-Pierre Ivaldi, « L’Exil et le Royaume », Albert Camus et la pensée de Midi, éd. Jean-François Mattéi, Nice, Éditions Ovadia, 2008, p. 43.

9 Albert Camus, Noces suivi de L’Été, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1959, p. 134 : « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière ». 

10 Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Paris, Gallimard, 2008, p. 14.

11 Stéphane Chaudier et Joël July, « Des corps et des voix : l’euphorie dans le style de Maylis de Kerangal », dans Mathilde Bonazzi, Cécile Narjoux & Isabelle Serça (dir.), La Langue de Maylis de Kerangal. « Étirer l’espace, allonger le temps », Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2017, p. 131-142.

12 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels” », loc. cit.

13 Voir Alexandre Gefen, Réparer le monde, la littérature française face au xxie siècle, Paris, Corti, 2017.

14 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 101.

15 Albert Camus, op. cit., p. 161.

16 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels” », loc. cit. : « “Quels livres étaient dans la pile pour l’écriture de Réparer les vivants ?” “Tout Claude Simon. Les sonnets de Shakespeare. Les textes de Jean-Pierre Vernant sur la vie en Grèce ancienne” ». 

17 Ibid., p. 36.

18 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 16-17.

19 Albert Camus, Noces suivi de L’Été, op. cit., p. 90-91.

20 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 31.

21 Paul Valéry, loc. cit., p. 1092.

22 Ibid., p. 46.

23 Albert Camus, op. cit., p. 109.

24 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 18.

25 Ibid., p. 49.

26 Ibid., p. 18.

27 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels ” », loc. cit.

28 Jean Grenier, op. cit., p. 78.

29 Paul Valéry, loc. cit., p. 1097.

30 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 111.

31 Jean Grenier, op. cit., p. 77.

32 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 151.

33 Ibid., p. 85.

34 Ibid., p. 29.

35 Ibid., p. 48.

36 Ibid., p. 77.

37 Albert Camus, op. cit., p. 15-16.

38 Sylviane Coyault, « Le parti pris de la jeunesse », dans Mathilde Bonazzi, Cécile Narjoux et Isabelle Serca (dir.), La langue de Maylis de Kerangal : « étirer l’espace, allonger le temps », Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2017, p. 119.

39 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 112.

40 Ibid.

41 Jean Grenier, « Préface », op. cit., n. p.

42 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 31.

43 Albert Camus, op. cit., p. 41.

44 Ibid., p. 17.

45 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 30

46 Sylviane Coyault, loc. cit., p. 118.

47 Ibid., p. 125.

48 Albert Camus, op. cit., p. 18-19.

49 Ibid., p. 16.

50 Maylis de Kerangal, op. cit. p. 112.

51 Jean Grenier, « Préface », op. cit., n. p.

52 Sylviane Coyault, loc. cit., p. 118.

53 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 9.

54 Ibid., p. 85.

55 Ibid., p. 177.

56 Albert Camus, op. cit., p. 41.

57 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 177.

58 Albert Camus, op. cit., p. 133.

59 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 148.

60 Ibid., p. 152.

61 Jean Grenier, op. cit., p. 78.

62 Ibid., p. 30.

63 Ibid., p. 60.

64 Ibid., p. 81.

65 Ibid., p. 21.

66 Entretien avec Maylis de Kerangal, « tout arrive ! », France culture, septembre 2009 : « la tentative que j’essaie de mener, c’est la captation de la vie. Dans la disponibilité des personnages, il y a quelque chose de phénoménologique. On est au monde ».

67 Marine Landrot, « Maylis de Kerangal : “À l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels ” », loc. cit.

68 Albert Camus, op. cit., p. 16.

69 Maylis de Kerangal, op. cit., p. 14.

70 Ibid.

71 Marie Fontana-Viala, « Formes et enjeux de l’écriture de l’espace dans l’œuvre de Maylis de Kerangal », dans Mathilde Bonazzi, Cécile Narjoux & Isabelle Serça (dir.), op. cit., p. 90.

72 Ibid., p. 96.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marion Brun, « Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal : une pensée de midi ? », Babel, 40 | 2019, 379-391.

Référence électronique

Marion Brun, « Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal : une pensée de midi ? », Babel [En ligne], 40 | 2019, mis en ligne le 15 janvier 2020, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/babel/8748 ; DOI : https://doi.org/10.4000/babel.8748

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Auteur

Marion Brun

Université Polytechnique des Hauts-de-France

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